‹ L'art FlamandChapitre 19 sur 28 · JÉRÔME BOSCH · texte numérisé non relu

JÉRÔME BOSCH

TEscurial, un triptyque douteux à Valence (Couronnement d'épines), à Lisbonne une tentation de S. Antoine.

Le succès de Bosch lui valut de nombreux disciples et continuateurs, voire imitateurs et plagiaires. Il est difficile de se reconnaître parmi leurs productions qui sont généralement si fidèlement imitées des modèles du maître qu'on n'a pas manqué d'y inscrire en général son monogramme. Jean Mandyn d'Anvers fut peut-être l'un des auteurs des tableaux copiés de Bosch et marqués M. On a pensé aussi que P. Bruegel le Vieux, si influencé par Bosch au début de sa carrière, a dû reprendre certaines de ses compositions.

On a justement appelé Jérôme Bosch la peintre des cauchemars. Ses imaginations bizarres et fantastiques laissent souvent deviner des intentions satiriques et morales. Toutefois il est difficile de saisir le sens précis de tant de détails accumulés, souvent grotesques ou déconcertants.

On conserve à l'église d'Anderlecht près Bruxelles une adoration des Mages qui rappelle de très près le tableau du Maître qui se trouve au Musée du Prado à Madrid, mais cette peinture a été mal restaurée et a beaucoup souffert.

Le Musée de Gand possède un Portement de Croix (Christ aux outrages) très caractéristique. Le Christ est entouré d'une troupe d'hommes aux types déformés jusqu'à la caricature, extrêmement expressifs de bestialité, de cruauté, de laideur physique et morale. Parmi eux se trouvent un nègre et un chinois. L'œuvre est d'une couleur

puissante. Le même musée de Gand possède un S. Jérôme au désert, des apparitions étranges entourent la figure du Saint agenouillé.

L'œuvre célèbre intitulée « La charrette de foin » illustre le texte du prophète Isaïe : (( Toute chair est foin et toute gloire est comme Therbe des champs. » Il y a au Musée de Bruxelles une Tentation de S. Antoine qui est très près de Fart du maître et reproduit le tableau de Lisbonne.

Elle permet de juger de son dessin si caractérisé et de sa technique hardie, pleine d'innovations pour l'époque.

Les Bruegel

Bruegel, Brueghel, Breughel est le nom de toute une famille de peintres dont le plus ancien en date, Pierre Bruegel le Vieux, est l'im des plus grand maîtres de la peinture flamande. Les œuvres authentiques et signées de lui portent l'orthographe « Bruegel », son fils plus tard intercala la lettre H dans le patronyme.

Pierre Bruegel le Vieux fut reçu en 1551 franc maître de la Gilde de St-Luc à Anvers. On ignore le lieu et la date de sa naissance. Cette dernière peut hypothétiquement se placer entre 1525 et 1530. On sait qu'il fit un voyage en Italie et qu'après son retour vers 1563, il quitta Anvers et s'établit à Bruxelles où il vécut jusqu'en 1569. Créateur d'un très grand nombre d'estampes P. Bruegel le vieux est surtout un admirable peintre. La série de ses tableaux conservée au Musée de Vienne, quelques autres dont se glorifient certaines collections, le placent au tout premier rang tant par le caractère étrangement observé

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de son dessin que par la prodigieuse liberté de sa technique, sa personnalité d'interprétation, la beauté de son coloris. On a longtemps appelé le vieux Bruegel, le Bruegel des paysans à cause de ses imaginations fantasques qui, au début surtout Tapparentent à Jérôme Bosch. Cela s'applique surtout à ses dessins, à ses estampes.

Ses tableaux représentant des scènes de la vie des paysans ont longtemps éclipsé les autres. On s'en amusait.

C'est récemment que l'on s'est rendu compte de l'extrême beauté de ces peintures de Bruegel, de l'ampleur de ses paysages, de leur exactitude d'atmosphère, de leur hardiesse toute moderne de mise en page et de coloration, et aussi de la vérité souvent poignante de ses types. Le sens de ses <( drôleries » est devenu plus intelligible, et l'on a discerné sous leurs sarcasmes la profondeur de pensée ou la pitié de sentiment qu'ils déguisent.

Pour en fournir immédiatement un exemple je citerai la Chute d'Icare du Musée de Bruxelles, cet adorable et lumineux paysage inspiré à Bruegel par les souvenirs rapportés de son voyage au détroit de Messine. Icare tombé du ciel et en train de se noyer — on voit, petit détail peu apparent, une jambe émerger encore — n'intéresse nullement le laboureur qui sur la rive trace imperturbablement, derrière son cheval, ses sillons parallèles.

De même le pêcheur qui de sa barque traîne ses filets n'a pas un regard pour l'infortuné.

C'est que dans l'existence ordinaire ou chacun lutte pour le pain quotidien la catastrophe d'un rêveur précipité du haut des nuages est un incident négligeable.

Narquoisement Bruegel tire ainsi la morale de Taventure. La vie continue.

C'est sous ces formes enveloppées que souvent, durant les années de sa vie — il vécut sous Charles-Quint et sous le Due d'Albe — années qui furent marquées par tant de bouleversements, d'actes de tyrannie du pouvoir, d'inquisition religieuse, de guerre civile, Bruegel laissa deviner sa pensée et les conclusions tirées par lui des événements de la Bible ou de l'histoire.

Alors que le goût des artistes et des amateurs de son temps était tout à l'Italianisme et que l'école des maniéristes anversois attirait tous les succès, Bruegel, qui cependant avait vu en Italie les chefs-d'œuvre des maîtres, est demeuré hermétiquement fermé à ces influences.

Il n'a copié que la nature et c'est par sa ferveur devant elle qu'il est, à son insu, devenu le créateur d'une série de chefs-d'œuvre dont les paysages de Vienne (Les chasseurs dans la neige, la journée sombre, la rentrée des troupeaux, la fenaison, etc. . . ) sont les plus admirés. Entre Quentin Metsys et Rubens, Pierre Bruegel le Vieux est le plus grand maître de la peinture flamande.

Ses types rappellent le réalisme des bergers d'Hugo Vander Goes ou celui des mendiants du Maître brugeois de la Légende de Ste Lucie, mais il met ses personnages de paysans au premier plan et les peint dans l'action brutale de leur joie ou de leur travail. Par une sorte de réaction contre le goût des belles formes, des délicieux visages venu d'Italie, il ne s'intéresse qu'aux humbles, aux rustres, aux infirmes balourds et gauches.

Quentin Metsys. — La légende de Sainte Anne. (Volets) (Musée Royal des Beaux-Arts, Bruxelles.)

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Ses repas de noces, ses danses de paysans, son combat de carême contre carnaval, même son sermon sur la montagne, son portement de la croix sont une illustration toute locale et flamande, bien opposée à la mode du jour, de thèmes qui par la suite intéresseront les petits maîtres du XVir siècle.

La plus ancienne des peintures datées de P. Bruegel est de 1558. Il semble donc qu'il ne peignit que pendant une dizaine d'années. Ses plus grands chefs-d'œuvre sont à Vienne, à Madrid (Triomphe de la mort), à Naples (La parabole des aveugles), au château de Baudnitz (La fenaison).

Le Musée de Bruxelles possède plusieurs œuvres très précieuses de lui, la chute des anges rebelles (1562) qui fait encore penser à Jérôme Bosch, le dénombrement à Bethléem (1566), l'Adoration des Mages, peinture à la détrempe sur toile, malheureusement très abîmée, et le paysage avec la chute d'Icare.

Le Musée des Beaux- Arts d'Anvers, comme celui de Bruxelles, garde le reflet de compositions du vieux Bruegel par les copies ou adaptations de celles-ci dues à l'aîné de ses fils, Pierre Brueghel d'Enfer.

L'autre fils, Jean Brueghel de velours, est connu pour ses paysages fins aux lointains bleutés, ses animaux, ses fleurs traités comme des miniatures. Il fut l'ami de Rubens avec lequel il collabora souvent pour les fonds et les étoff âges de ses tableaux. Pierre Bruegel le Vieur fut inhumé à l'église de la Chapelle à Bruxelles où son tombeau a été conservé et est un but de pèlerinage pour les peintres.

Pierre=Paul Rubens (1577=1640)

Rubens est le plus célèbre de tous les peintres de récole flamande. Son nom est toujours cite parmi ceux de ces rares grands maîtres que l'humanité entière salue comme les principaux génies de la peinture.

Il fut un temps où la gloire des artistes du XVII* siècle avait complètement rejeté dans Tombre celle de leurs prédécesseurs. Actuellement une justice plus éclairée est rendue à ceux-ci. Les deux Van Eyck, Roger Vander Weyden, Memlinc, Vander Goes, Thierry Bouts, Quentin Metsys ne sont pas moins fameux que Rubens ou Van Dyck. Leurs œuvres atteignent, dans les ventes publiques, des prix même plus élevés que celles de ces derniers. Il est fini le temps où le Chevalier van Ertborn et le Musée de Bruxelles, conseillé par Ed. Fétis, achetaient pour ciiiq ou six cents francs des panneaux inappréciables de maîtres dédaigneusement appelés <( gothiques ».

Rubens descendant d'une ancienne famille anversoise n'est pas né à Anvers. Pendant longtemps Anvers et Cologne se sont disputé l'honneur de lui avoir donné le

jour, mais des découvertes d'archives assez récentes ont finalement établi qu'il naquit à Siegen, dans le Duché de Nassau, en 1557. On n'est pas tout à fait d'accord sur la date exacte mais en général on admet que ce fut le 28 juin, veille du jour de la Fête des Saints Pierre et Paul dont il a porté les prénoms.

Les circonstances qui avaient amené les parents de Rubens à quitter Anvers et à s'établir on Allemagne, celles surtout qui les amenèrent à Siegen, ont été longtemps ignorées. La mère du peintre, qui fut une femme d'un caractère admirable, avait réussi à tenir cachés des événements qui entachent la mémoire de son mari d'hérésie et d'adultère.

Pendant près de trois siècles, ce secret si jalousement gardé est demeuré impénétré. Il fallut le hasard de recherches faites par M. Bakhuizen van den Brink dans les archives de la Maison d'Orange-Nassau pour que la vérité éclatât. Elle ne fut pas admise sans controverses. Un sentiment de patriotisme exalté, un esprit de clocher mesquin voulaient maintenir pour Anvers la gloire d'avoir été le berceau de son plus grand artiste.

Le père de Pierre Paul Rubens s'appelait Jean Rubens, Il fut un juriste éminent et remplit pendant des années les fonctions d'échevin de la ville. Il descendait d'une famille anversoise aisée dont on retrouve les ascendants cités dans divers actes publics. Le nom s'écrivait alors Rubbens. Jean Rubens avait épousé Marie Pypelinck, du même milieu social que lui-même. Gagné aux idées de la Réforme et se sentant en danger au moment de l'arrivée

du Duc d'Albe, Gouverneur des Pays-Bas, il crut prudent d'émigrer à Cologne.

La science du juriste lui valut la clientèle de Guillaume le Taciturne, Prince de Nassau, dont il devint bientôt le régisseur et l'homme d'affaires. Le Taciturne, toujours guerroyant, ne vivait guère auprès de sa femme, Anne de Saxe, dont les récits contemporains ne nous donnent pas d'ailleurs une opinion avantageuse. Elle était fort légère et s'adonnait aux boissons spiritueuses. Cette princesse s'éprit de Jean Rubens, et leur roman d'amour eut des conséquences tragiques. Maurice de Nassau, frère du Taciturne, à la tête d'une petite troupe, s'empara du galant régisseur alors qu'il traversait les campagnes rhénanes pour courir à un rendez -vous et le fit jeter dans un cachot de la Citadelle de Dillenburg. Le coupable faillit payer sa trahison de sa vie. Il fallut toute l'énergie de sa magnanime et vaillante femme pour que la sentence fatale fût commuée en un emprisonnement. Après bien des mois Jean Rubens fut relâché sous certaines conditions et autorisé à se fixer avec les siens à Siegen où naquirent ses deux derniers enfants.

Cet exil à Siegen dura jusqu'en 1578. Les Rubens purent alors retourner à Cologne. Anne de Saxe était morte et Guillaume le Taciturne déjà remarié. Mais le chef de la famille ne pouvait songer à rentrer à Anvers où des persécutions religieuses s'exerçaient fanatiquement. Jean Rubens mourut à Cologne en 1587. L'année suivante sa veuve et ses enfants regagnèrent Anvers et s'y établirent dans une maison de la Place de Meir.

Le jeune Pierre-Paul, âgé alors d'une dizaine d'années, fut placé à l'école paroissiale. Sa mère était dévotement rentrée dans le giron de l'Eglise, il n'était plus question de la religion réformée embrassée par le père, ni des séjours à Siegen et à Cologne. Une véritable conspiration de silence les fit oublier de tous et spécialement des jeunes enfants.

A 14 ans Pierre Paul Rubens entra comme page chez la Princesse de Ligne, veuve du Comte de Lalaing, qui tenait à Anvers une véritable Cour. Encore que le jeune homme n'ait pas vécu bien longtemps dans l'entourage de cette grande dame il est inconte^stable qu'il dut y acquérir l'usage du monde, cette aisance et ces façons de gentilhomme qui, dans la suite de sa carrière, devaient lui être si utiles et l'égaler aux souverains et aux personnages les plus éminents, avec lesquels il fut tant en contact. C'est sans doute aussi chez la Comtesse de Lalaing que Rubens apprit le français et probablement un peu d'italien et d'anglais ; son flamand anversois l'eût isolé dans le monde s'il n'avait pas connu d'autre langue.

La vocation de Rubens pour le dessin et la peinture se révéla pendant son service auprès de la Princesse,et celle-ci engagea sa mère à lui faciliter une carrière pour laquelle il semblait si doué. Rubens eut comme premier professeur Tobie Verhaeght, un brave artiste apparenté à sa famille, qui eut tôt fait de lui enseigner le peu qu'il savait. Armé des rudiments de son art le génial élève passa chez Adam Van Noort, le même qui devait devenir le maître puis le beau-père de Jordaens. Là aussi le stage fut assez bref, et Rubens entra bientôt chez Otto Vaenius (Van Veen),

fervent admirateur du style italien, avec lequel il travailla pendant quatre années, après lesquelles il fut reçu francmaître à la gilde des peintres d'Anvers. D'après les œuvres que nous connaissons des trois professeurs successifs de Rubens (des deux premiers il reste quelques dessins et tableaux, du troisième de nombreuses et grandes peintures), il est aisé de reconnaître ce que le tempérament, le génie de l'élève a ajouté au fruit de leurs enseignements. Otto Vaenius, qui dessinait correctement, était très féru d'allégories personnifiées par des figures nues dans le style que l'école de Fontainebleau avait importé d'Italie. Ce goût fut partagé par Rubens mais avec quelle fertile imagination des compositions et des formes, quel renouvellement incessant des idées !

A 23 ans le peintre, qui n'avait plus rien à apprendre à Anvers, partit pour l'Italie où les œuvres de tous les grands maîtres qui l'avaient précédé s'offraient à ses études et à ses admirations. On devine quel fut son enthousiasme quand, arrivé à Venise, il put y étudier les chef-d'œuvre de Titien, Giorgione, Tintoret, Véronèse, Palma et de cette pléiade de coloristes dont sa palette a gardé certaines harmonies.

Il dut étudier aussi Mantegna. Padoue, tout à côté de Venise, lui offrait de vastes compositions célèbres déjà. Le Christ mort — vu en raccourci — du Musée d'Anvers, dérive directement de la peinture de Mantegna qui est actuellement au Musée de la Brera à Milan.

Parti à l'aventure Rubens fut tout de suite remarqué par Vincent de Gonzague et attaché en qualité de peintre

à sa Pour de Mantoue où déjà Fr. Fourbus le jeune l'avait précédé. Et le voilà mêlé désormais à la vie des grands de son temps. Quelques mois plus tard il assiste officiellement aux cérémonies du mariage par procuration d'Henri IV avec Marie de Médicis célébré à Florence. L'année suivante Vincent de Gonzague le charge d'une ambassade auprès du Roi d'Espagne. Ainsi se dessine tout de suite la double carrière de Rubens, qui passa la majeure partie de sa vie au service des Monarques et des Princes, partagé entre l'exécution des commandes de peintures qui lui venaient de toutes parts et les missions diplomatiques qui l'entraînaient à d'incessants voyages à travers l'Espagne, la France, les Pays Bas, l'Angleterre...

La charge de peintre de la Cour de Mantoue n'empêcha pas Rubens de circuler, d'étudier et de peindre dans les diverses grandes villes d'Italie.

Il fut à Rome, à Bologne, puis de nouveau à Venise, à Rome encore où il subit l'influence de Raphaël, puis à Milan où il admira Léonard de Vinci, puis à Gênes où il étudia spécialement l'architecture, partout exécutant des compositions religieuses, mythologiques, historiques, allégoriques et des portraits dont bon nombre sont conservés dans des Musées et des églises d'Italie.

En 1608 Rubens fut rappelé de Rome par l'annonce du mal mortel qui avait frappé sa mère. Sans prendre congé du Duc de Mantoue il partit précipitamment pour Anvers mais il arriva trop tard. Marie Pypelinck n'était plus, déjà ses funérailles avaient eu lieu. Rubens voulut tout au moins lui rendre d'émouvants honneurs. Il s'occupa de

sa sépulture et décora Tautel de la chapelle dans laquelle elle fut inhumée d'un grand tableau qu'il avait peint à Rome, représentant S. Grégoire le Grand et d'autres Saints. Ce tableau, enlevé par Napoléon I^' au cours de ses rafles sacrilèges d'œuvres d'art en Belgique, est aujourd'hui au Musée de Grenoble.

Rubens eut quelque peine à se réacclimater à Anvers- Il avait le regret de l'Italie mais dès le mois de septembre 1609 il se laissa tenter par les offres flatteuses des Archiducs Albert et Isabelle qui gouvernaient les Pays-Bas au nom de Philippe II d'Espagne et devint peintre de leur Cour-

Il avait partagé l'habitation de son frère Philippe jusqu'au mariage de ce dernier, puis, le 13 octobre 1609 il épousa la belle-sœur de Philippe, Isabelle Brant et se fixa définitivement à Anvers.

Sa carrière fut tout de suite brillante, l'archiduc Albert fut le parrain d'un de ses enfants, des commandes importantes l 'enrichirent et dès 1611 il entreprit la construction de la fastueuse résidence — logis et atelier — située Place de Meir, qu'il conserva jusqu'à la fin de son existence et où furent exécutées ses innombrables œuvres, peintures, cartons de tapisseries, gravures, frontispices de livres et où il accumula les précieuses collections qui témoignaient de son goût et de son érudition. Une partie des bâtiments existe encore.

La vie de Rubens à Anvers est jalonnée par l'apparition successive de ses grands chefs-d'œuvre et par ses diverses ambassades à l'étranger.

JC

Son talent de plus en plus souple et libre, grâce à sa technique magistrale qui lui rendait aisée la réalisation de chacune de ses conceptions, s'essaie avec le même génie aux genres les plus divers et aux travaux les plus différents. Il passe d'un fin et délicat tableau de chevalet à des panneaux décoratifs immenses, il n'est aucun sujet, aucun genre qu'il n'ait abordé, il fournit des exemples aux portraitistes, aux paysagistes, aux peintres d'animaux, aux peintres de scènes mondaines et galantes, aux peintres de scènes populaires. Tous ses contemporains et la plupart de ceux qui, plus tard, au XVIII* siècle, ont affirmé une personnalité, ont subi sa prodigieuse influence. Les écoles étrangères sont tributaires de ses enseignements. La France, l'Angleterre reconnaissent ce qu'un Reynolds, un Gainsborough, un Constable, un Watteau, un Lancret, un Pater lui doivent directement^ ou lui doivent à travers Van Dyck, son élève.

Rubens avait formé de nombreux collaborateurs et disciples. En son temps la profession d'un maître de sa sorte ne s'exerçait pas dans les mêmes conditions que celle d'un de nos contemporains. Rubens dirigeait en quelque sorte une énorme entreprise de peinture. Il acceptait toutes les commandes et fournissait tout ce que sa clientèle désirait. Il créait les compositions, traçait ces prodigieuses esquisses qui nous ont été conservées et qui sont peut-être le plus essentiel de sa production. Il peignait aussi des études d'après nature. Ses collaborateurs préparaient les grandes toiles, mettaient les choses au point d'après les esquisses, continuaient même pendant les absences du

maître les travaux entrepris mais Rubens mettait les dernières touches, s'amusait à exécuter de sa main les morceaux les plus brillantS; spécialement ces nus inimitables, qui, comme de grandes fleurs, éclairent ses compositions.

Il est peu de grandes œuvres qui soient tout entières de la main du maître. Mais si Ton réfléchit que ses collaborateurs furent des artistes tels que Jean Brueghel de velours, Antoine Van Dyck, Jacques Jordaens, Van Thulden, Juste d'Egmont, Franz Snyders, Jean Wildens, Corneille Schut, Simon de Vos, Momper, Erasme Quellyn, Luc Van Uden, Soutman, Wauters et bien d'autres, tous hommes de très grand talent et dont nous recherchons les œuvres, on comprendra l'admiration justifiée que les contemporains eurent pour ces ouvrages, admiration que les générations suivantes n'ont jamais cessé d'éprouver.

Isabelle Brant mourut en 1626. Rubens fut très affecté de sa perte. Heureusement la nécessité pour lui de continuer ses besognes l'obligea à voyager d'abord en Hollande puis en Espagne, puis à Londres, puis de nouveau à Madrid. Il parvint à amener la paix entre l'Angleterre et l'Espagne (1629). Ce fut pour lui un grand succès personnel. D'autre part de grandes entreprises de peinture s'exécutaient sous sa direction.

En novembre 1630 Rubens se remaria. Il avait 53 ans et fit ce qui pour tout autre eût paru une insigne folie, il épousa la jeune et jolie Hélène Fourment qui n'avait que 16 ans. Cette union si disproportionnée fut cependant heureuse. Rubens était follement amoureux de sa jeune femme qui lui donna plusieurs enfants. Son portrait fut

peint à diverses reprises et elle servit de modèle au maître pour quelques-uns de ses nus les plus éclatants.

Peu après son mariage Rubens négocia encore une suspension d'armes entre l'Espagne et la Hollande.

En 1633 rinfante Isabelle, veuve de l'archiduc Albert, mourut et ce fut la fin de la carrière diplomatique de Rubens, qui à dater de ce moment, se consacra tout à fait à son ménage et à son atelier. Il avait acquis depuis quelques années le Château Seigneurial de Steen, non loin de Vilvorde, où il passait ses étés. Il y avait comme voisin David Teniers le Jeune. L'arrivée en Belgique de l'Infant Don Ferdinand fut cependant l'occasion pour Rubens d'exercer une fois de plus son imagination créatrice et de donner libre cours à ses goûts fastueux.

La décoration splendide qu'il imagina pour parer temporairement la ville d'Anvers à l'occasion de cette Joyeuse Entrée nécessita le concours d'un grand nombre de peintres. Arcs de Triomphe, fontaines, décors, cortèges avec chars et figuration luxueuse éblouirent le Cardinal Infant. Mais Rubens malade de la goutte ne put sortir de chez lui et assister à ces fêtes dont le souvenir nous a été conservé à la fois par les esquisses qu'il peignit et par les récits des contemporains (Trois esquisses de chars et d'arcs de Triomphe sont conservées au Musée d'Anvers).

L'Infant rendit visite au Maître qui fut très touché de pareille déférence. Malheureusement l'état de sa santé s'aggrava, il souffrit de cruelles douleurs et s'éteignit le 30 mai 1640 âgé seulement de 62 ans et onze mois.

On sait qu'il fut inhumé dans une chapelle derrière le

chœur de Téglise St-Jacques, pour Tautel de laquelle il avait peint lui-même un de ses meilleurs tableaux. La toile est encore à sa place ou plutôt elle y a été rétablie après avoir été, comme tant d'autres, transportée à Paris par ordre de Napoléon I^^

Il est impossible de passer en revue l'œuvre laissée par Eubens. Le catalogue dressé par Max Rooses dépasse douze cents numéros sans compter les dessins, les cartons de tapisseries, les gravures, les frontispices, les travaux pour l'imprimerie Plantin, les projets d'architecture et les autres ouvrages de cet inépuisable Imaginatif.

Tout au plus peut-on énumérer les principaux chefsd'œuvre et les ensembles les plus considérables dont s'enorgueillissent à l'étranger des Palais, des églises, des Musées et citer les pages capitales que la Belgique, tant de fois dépouillée, a eu cependant la bonne fortune de conserver.

Chronologiquement l'œuvre importante la plus ancienne est cet énorme <( Baptême du Christ » peint à Mantoue pour Vincent de Gonzague, actuellement au Musée d'Anvers. On y discerne les influences subies par le peintre en Italie, son admiration pour Michel- Ange, sa recherche de colorations qui ne sont pas encore harmonisées par son goût flamand si sensible.

De la même période date une famille de Gonzague adorant la Sainte Trinité dont deux fragments importants existent encorp à Mantoue.

Puis c'est de la période Italienne, le Romulus et Remus allaités par la Louve (Musée du Capitole à Rome), le

Juste Lipse et ses élèves (les quatre philosophes) ,du Palais Pitti à Florence, le S. Grégoire et d'autres Saints, du Musée de Grenoble. La Présentation au Temple (église St-Ambrogio) à Gênes.

Le retour à Anvers nous vaut au début « L'Erection de la Croix », tableau bientôt suivi de la « Descente de Croix », les deux pages capitales, plus que toutes autres célèbres, de l'église Notre-Dame à Anvers. Plusieures descentes de Croix sont exécutées vers la même époque pour des églises du Nord de la France. Puis se succèdent le fameux « Christ à la paille » (Musée d'Anvers), le retable des poissonniers (la pêche miraculeuse) Malines, la dernière communion de S, François d'Assise et le Coup de lance où l'importante collaboration de Van Dyck est notoire, tous deux au Musée d'Anvers. La flagellation du Christ (église St-Paul, Anvers), le mariage mystique de Ste Catherine (église St- Augustin, Anvers).

Le retable de l'église St-Jean à Malines, le S. Roch intercédant pour les Pestiférés d'Alost, la conversion de S. Bavon (église St-Bavon, Gand). L'Assomption de la Vierge (Musée de Bruxellels). Le Couronnement de la Vierge (Musée de Bruxelles).

Par diversion Rubens peint à cette époque une série de sujets de chasse, des tableaux mythologiques tels l'enlèvement des filles de Leucippe (Munich) mais il revient toujours à ses compositions religieuses: l'éducation. de la Vierge, Musée d'Anvers; la Cène (Bréra, Milan); la série des adorations des Mages, Musées d'Anvers et de Bruxelles, etc.), l'Assomption (cathédrale Notre-Dame

d'Anvers) et ces curieux tableaux encombrés d'un grouillement de petites figures nues, le petit et le grand Jugement dernier (Munich). La chute des Anges rebelles (Aixla-Chapelle), etc..

Une des grandes entreprises de l'atelier de Rubens fut la décoration de la nouvelle église des Jésuites à Anvers. Construit avec un très grand luxe de matériaux l'édifice comportait trente-neuf compositions pour les compartiments des plafonds, des tableaux d'autels, etc..

L'église fut malheureusement entièrement détruite par un incendie en 1718. Seuls les grands tableaux des autels représentant les miracles de S. Ignace et les miracles de S. François-Xavier furent sauvés. Ils sont actuellement au Musée de Vienne.

Les admirables esquisses des plafonds, en majeure partie conservées au Musée de Gotha, donnent une idée de ceux-ci.

Bientôt Rubens obtient la commande des panneaux décoratifs illustrant la Vie de Marie de Médicis destinés au nouveau Palais du Luxembourg à Paris. Il parvient à créer ce prestigieux ensemble retraçant les événements d'une vie véritablement dépourvue d'épisodes intéressants. A force d'imagination, à grand renfort de person. nages mythologiques ou allégoriques il réussit à conférer une allure inoubliable à des sujets d'ime parfaite banalité, tels que la naissance, l'éducation, la régence de Marie de Médicis, son débarquement à Marseille, son mariage, la naissance de Louis XIII, la réconciliation de la Reine et de son fils et bien d'autres.

Cette série, exécutée de 1621 à 1625, qui est actuellement au Louvre, devait être suivie d'une autre consacrée à Fhistoire mouvementée d'Henri IV. Mais Rubens, qui l'avait déjà commencée, n'en obtint pas la commande. Les deux vastes panneaux déjà exécutés sont au Musée des Offices à Florence.

Un peu plus tard Rubens dessine les cartons de séries de tapisseries, « les Triomphes de rEucharistie » dont son atelier reproduit aussi certaines compositions (Le triomphe de la religion, Prado, Madrid), l'histoire de Decius Mus (Galerie Liechtenstein à Vienne), l'histoire d'Achille, etc. . .

Entre temps les portraits s'échelonnent, Rubens avec Isabelle Brant (Munich), Isabelle Brant (Windsor), le seigneur de Cordes et sa femme née Jacqueline Van Caeste (Musée de Bruxelles), Rubens lui-même, Hélène Fourment tantôt seule et tantôt avec ses enfants, Suzanne Fourment (le chapeau de poil, Londres), la petite pelisse (Vienne), la Comtesse d'Arundel, Pequius, chancelier du Brabant (Bruxelles), l'Archiduc Albert, l'Infante Isabelle, Marie de Médicis, Anne d'Autriche, Mathieu Yrsselius, abbé de St-Michel à Anvers (Musée de Copenhague), le moine Ophovius (La Haye), la femme et les enfants de Sir Balthazar Gerbier, Philippe IV d'Espagne et Elisabeth de Bourbon, etc..

En 1628 Rubens acheva pour l'Infante Isabelle le grand triptyque de S. Ildofonse qui lui avait été commandé pour l'église paroissiale de la Cour (St- Jacques sur Coudenberg). C'est un de ses principaux chefs-d'œuvre, peint

entièrement de sa main. Il fut malheureusement transporté en Autriche par ordre de Tlmpératrice Marie- Thérèse, et, malgré les successives réclamations formulées par la Belgique, il est demeuré au Musée de Vienne.

Le panneau central représente la Vierge remettant la chasuble miraculeuse à S. Ildefonse. Sur les panneaux les archiducs agenouillés sont assistés de leurs Saints Patrons debout derrière eux. L'équilibre de la composition, la beauté des personnages^ l'harmonie de la coloration confèrent à cette page de la maturité du maître une importance capitale dans son œuvre. Les portraits des Princes sont de tous points excellents.

Vers la fin de sa carrière Rubens reçut de Charles I^"" d'Angleterre la commande de panneaux pour les plafonds de la salle de banquets de White-HalL

Exécutées par les collaborateurs d'après les esquisses du maître (le Musée de Bruxelles possède l'une d'elles), ces peintures furent mises en place sans que Rubens retournât en Angleterre pour juger de leur effet et les retoucher. Elles ont beaucoup noirci sous l'influence des brouillards de Londres.

Vers la même époque Rubens fournit des peintures décoratives pour le pavillon de chasse de Torre de la ' Parada non loin de Madrid.

Philippe IV lui avait commandé des sujets tirés des métamorphoses d'Ovide. Les esquisses, dont la plupart sont au Musée de Bruxelles, sont des morceaux de peinture délicieux de souplesse et de liberté. Ils voisinent heureusement avec la prestigieuse esquisse pour un Mar-

p. p. RuBENs. — La Descente de Croix.

(Cathédrale Notre-Dame, Anvers.)

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tyre de Ste Ursule que possède le même Musée et qui est à juste titre admirée comme la plus belle de toutes les esquisses du Maître.

Le Musée du Prado possède quelques-uns des panneaux provenant de Torre de la Parada.

Il semble que vers la fin de sa vie Rubens fut préoccupé de varier encore davantage ses sujets. Il peint encore sur commande, de grands tableaux pour les maîtres-autels des églises : le Martyre de S. Lié vin (Musée de Bruxelles), La montée au Calvaire (Musée de Bruxelles), etc... ou le tableau représentant la Ste Vierge, S. Jérôme et d'autres Saints destiné à son mausolée (église St- Jacques à Anvers), mais c'est l'époque aussi où il brosse les étourdissants paysages observés dans le voisinage de son château de Steen, l'extraordinaire intérieur d'étable où il place l'épisode de l'enfant prodigue (Musée d'Anvers), tableau qui contient en puissance tout l'art d'un Jan Stobbaerts, — la grande Kermesse (Louvre) qui continue la tradition d'un Pierre Bruegel le Vieux et fait paraître presque fades les paysanneries contemporaines de Teniers, la Fête de Vénus (Vienne) et le Jardin d'Amour ou la Société élégante (Madrid), scènes galantes qui préparent Watteau et ses émules, et la série de ces nus souples et nacrés, les <( Trois grâces )> du Musée de Madrid, <( Le Jugement de Paris » (National Gallery), « L'Andromède » (Berlin) et tant d'autres, d'une éblouissante virtuosité plus jamais atteinte.

Jacques Jordaens

Jacques Jordaens fut Tun des maîtres les mieux doués par la nature de tous ceux qui forment une si éblouissante constellation autour du grand Rubens. On le cite toujours immédiatement après Rubens et Van Dyck, et cet honneur est justifié par ses qualités exceptionnelles de dessinateur et de coloriste. Malheureusement il lui manqua Télévation de pensée, la tenue morale qui seules auraient pu ajouter à ses œuvres la distinction, le goût dont elles sont trop dépourvues.

Visiblement Jordaens s'est complu dans un milieu de basse bourgeoisie occupée exclusivement de grossiers plaisirs. Il y a pris ses modèles, pour la plupart des membres de sa famille, et il a trop souvent consacré ses pinceaux à retracer les aspects de leurs amusements. <( Ses fêtes des rois », « ses proverbes flamands », ses (( repas du satyre chez les paysans » avec des variantes, reproduits à un grand nombre d'exemplaires, sont des compositions bien agencées, habilement peintes, aux harmonies somptueuses, mais combien déplaisantes par la vulgarité des atti-

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