PAYSAGES, ANIMAUX, MARINES, FLEURS
ACADÉMISTES ET NATURALISTES : MM. DESGOFFE, PAUL FLANDRIN, COROT, TH. ROUSSEAU, DAUB1GNY, G. DORE, FRANÇAIS, HÉDOIN, VEYRASSAT, JULES NOËL. GUIL- LAUME, CHINTREUIL , FLERS , AIVASOVSKI , LARSON, JAD1N, X. DE COCK, PALIZZ1 , PH. ROUSSEAU, MON- GINOT, SAINT-JEAN, ETC.
Nous avons dit, à propos de la peinture d'histoire, ce qu'on entend dans l'école, d'une façon absolue, par le style» Pour les paysagistes, avoir du style , ce n'est autre chose qu'avoir le style de Poussin.
Au point de vue de l'école académique, l'art est une religion révélée dont les adeptes peuvent à leur gré commenter les divins mystères, mais sans jamais en altérer la lettre et sans sortir des limites tracées par les initiateurs. Le libre arbitre en est exclu comme une peste et comme une hérésie, ce qui est tout un. Magister dixit! le maître a parlé! quiconque ne se borne pas à répéter ce qu'il a dit est un faux prophète. Foras, canes!
De Nicolas Poussin, le styliste ou l'idéaliste, comme
on voudra, et de Pau] Potter, de Ruisdaël ou d'Everdingen, les réalistes, qui vaut-il mieux imiter? Personne. Tous sont bons parce qu'ils sont eux-mêmes : mais refaire ce qu'ils ont fait est un labeur inutile. En tout cas, le plus dangereux à imiter est certainement Poussin, parce que de tous il est le plus éloigné de la nature .
Un maître, si grand qu'il puisse être, ne doit être pour les artistes qu'un terme de comparaison. Dès que vous prenez un pinceau, c'est la nature seule que vous devez consulter. S'il vous semble que Claude Lorrain ou Hobbéma l'ont mieux comprise que vous ne pouvez le faire, demandez-leur ce qu'ils ont senti et comparez leurs impressions avec les vôtres. Mais sous prétexte que Virgile est un plus grand poëte que vous, gardezvous de croire qu'il faille parler comme lui en latin et bégayer une langue étrangère pour apprendre à vos compatriotes que ce que vous jugez beau est le véritable beau.
Voilà cependant ce que ne manque pas de faire le disciple discret et soumis qui, plein de confiance dans les règles prétendues infaillibles de l'art académique, s'abandonne sans réserve à ce que l'on appelle pompeusement les saines doctrines. Qu'allais-je faire, se dit-il? Mettre du vert là où Poussin aurait vu du bleu! Profiler un angle là où il aurait arrondi une ligne convexe! Que penserait l'école? Et c'est ainsi que, soit faiblesse, soit lâcheté, on s'habitue à accepter sans
murmure les jugements d'autrui et à poétiser d'après une règle établie, substituée d'avance aux impressions personnelles. Qu'arrive-t-il? C'est que là où la règle fait défaut, on est dépaysé. On vous a dit que les tragédies de Racine sont belles; vous admirez sans contrôle, en sorte que si quelque chose de nouveau et d'indépendant se produit, le critérium vous manque. Ce critérium doit être intérieur, ou bien il est faux pour tout le monde et pour \ous. Un véritable artiste ne devrait avoir pour maîtres que la nature et que soi. Comment ne comprend-on pas que l'individualité est de l'essence même de la nature humaine ? Les hommes ne se ressemblent pas plus au moral qu'au physique, et les modes de sentir et d'exprimer sont naturellement aussi nombreux que les individus. Pour Dieu ! ayez le courage de vos opinions, et soyez plutôt mauvais à vous tout seul que médiocre avec tout le monde.
Soyez persuadés que la peinture ne devient un art qu'à mesure qu'elle se dégage de la traduction uniforme, pour devenir l'expression vierge des sentiments personnels, qui varient suivant les capacités esthétiques de chacun. Si l'art pouvait avoir une formule absolue, elle serait évidemment dans la vérité absolue, et il serait absurde de vouloir lutter avec la photographie. Mais la matière n'est jamais complètement inerte. La nature n'existe pas uniquement pour elle-même, elle est la signification de quelque chose. Rien en elle n'est
isolé et insignifiant, tout a un sens qu'il faut savoir comprendre. Si vous copiez servilement la matière ou un maître généralement adopté, vous ressemblez à un dictionnaire ou à une prosodie qui ne contiennent que des mots ou des exemples. Si vous êtes artiste, saisissez le sens caché, et exprimez-le à votre manière dans la langue que vous pourrez trouver : elle sera toujours bonne si vous vous faites comprendre. Il ne s'agit pas d'imiter quelqu'un ou quelque chose, mais de transformer; il ne s'agit pas de nous faire connaître la charpente, le squelette de la nature telle qu'elle est apparue à d'autres qu'à vous qui avaient peut-être de meilleurs yeux, mais de nous communiquer les émotions intimes qu'elle vous a fait éprouver.
Quand nous nous trouvons en présence d'une toile du genre de celle que M. DesgoiFe intitule Les Fureurs $Or este, paysage, nous nous demandons avec stupéfaction quel sens mystérieux les amateurs du paysage académique peuvent y trouver. Il y a dans Robert-le- Diable et dans une foule d'opéras, voire même d'assez mince importance, des décors beaucoup plus imposants et qui ne se composent pas uniquement des mêmes rochers de carton peint et du même temple grec qui découpe son fronton triangulaire sur un ciel éternellement pur. M. DesgofFe était né pour peindre des semblants de paysage au fond des tableaux de M. Ingres. Pour lui, comme pour toute cette école, la nature telle que nous la voyons n'existe pas, c'est une hallucination
pure, ou si elle existe, elle ne vaut pas la peine d'être regardée. La mission du peintre est de la reconstruire. Cette manière de comprendre la création leur paraît si naturelle qu'ils ne cherchent même pas à dissimuler leurs dédains. Pour arriver à la réalisation de leur idéal conventionnel, ils sacrifient tout, même la couleur naturelle des objets. 11 est matériellement impossible que M. Desgoffe et ses coreligionnaires aient jamais peint d'après nature : à peine installés devant un site pittoresque, ils auraient été obligés de fermer les yeux. Voyez les arbres de M. Desgoffe quand il ose en peindre; quelle que soit leur essence et en quelque saison que ce soit, ils sont tous du même vert olivâtre. Mais rassurezvous, on ne les emploie que le plus rarement possible, ils sont trop compromettants. Si par fortune on en hasarde un, ce n'est qu'après l'avoir proprement émondé et l'avoir dépouillé de sa physionomie originale. Quant aux ciels, ils n'ont la permission de se montrer qu'en uniforme d'outremer. Tout nuage est rigoureusement interdit comme trop séditieux. Si jamais on vient à jouer la tragédie classique en plein air, il faudra prier M. Desgoffe d'en être le jardinierarchitecte. Personne ne s'entendra mieux que lui à défigurer un beau site pour le mettre en harmonie avec elle. Ce n'est du reste que par abus de mots que M. Desgoffe donne à ses œuvres le nom de paysages. Les Fureurs d'Oreste, en particulier, ne sont qu'un monologue de tragédie classique. Oreste se livrant à
des contorsions académiques est le véritable sujet du tableau. Quant aux rochers qui l'environnent et à Féternel petit temple grec au fronton de ïnarbre, il ne faut voir en eux qu'une décoration de circonstance qui peut se changer à volonté.
M. Paul Flandrin, également élève de M. Ingres, est encore de ceux qui n'osent pas rendre naïvement ce qu'ils ont vu, senti, sans lui faire subir l'empreinte d'une convention de plusieurs siècles. Moins foncièrement classique que M. Desgoffe, il pense cependant comme lui que le Créateur n'a pas été toujours un ouvrier d'un goût assez sûr pour qu'on puisse s'en rapporter exclusivement à lui, et que c'est à l'école qu'il convient d'apprendre par cœur la manière de donner à son œuvre trop triviale un plus grand air de distinction. Bien que son tableau de Jésus et la Chananéenne ne soit pas inscrit au catalogue sous la rubrique du paysage, il rentre complètement dans les données du paysage historique, mythologique ou religieux, tel que l'entendait le célèbre peintre allemand Koch, contemporain à Rome de Cornélius et d'Owerbeck. Mais M. Paul Flandrin n'est pas tout à fait inébranlable dans la rigidité de ses principes, et il essaie de temps en temps de transiger avec le goût moderne* Malgré tout son talent, ses essais ne sont pas heureux. Il arrive un moment où il est trop tard pour rompre avec une habitude de toute la vie. On s'identifie tellement, au bout d'un certain temps , avec les choses de
convention, qu'elles vous poursuivent malgré vous sans qu'on puisse jamais s'en débarrasser. C'est ce qui est arrivé à M. Flandrin. Dans Les Bords du Rhône, Un Verger, etc., il est visible que M. Flandrin s'est efforcé d'être simple et vrai, etqu'en dépit de ses efforts il n'y est pas parvenu. Ses arbres, ses montagnes et sa couleur en général ont toujours un air de parti pris qui vous glace et vous rend insensible aux qualités qui peuvent s'y trouver.
Entre les académistes et les réalistes, M. Corot nous servira de transition. Lui aussi, il ploie volontiers d'une manière un peu conventionnelle les ondulations des terrains et la forme des montagnes ; ses personnages sont plus souvent empruntés à la mythologie qu'au monde réel, mais chez lui ce grain de pédanterie disparaît sous le sentiment. On s'abuserait étrangement en cherchant la réalité dans les œuvres de son pinceau. Mais s'il n'a pas l'imitation, il a l'intuition, qui vaut beaucoup mieux. Personne ne voit la nature de la même manière que M. Corot, et pourtant les impressions qu'il nous communique sont bien celles que nous avons ressenties.
Si la convention doit être exclue de l'art, il n'en faut rien conclure en faveur de l'imitation absolue. L'imitation n'est pas le but de l'art, parce que la forme elle-même n'en est pas le but, mais le moyen. Et non- seulement elle n'est que le moyen, mais elle est en même temps un obstacle. Pour peu qu'on ait
étudié les questions d'art, on nous comprendra facilement. Moins l'élément matériel est rigoureusement fixé, plus la pensée s'en dégage librement. Entre l'âme de l'artiste et celle du spectateur, la forme n'est que le truchement. Moins on est obligé d'employer de mots pour traduire un sentiment , plus la transmission est intègre et complète, car souvent le sens est absorbé par le mot. Au lieu d'être un sentiment, ce n'est plus alors qu'un signe , ligne ou couleur, auquel on s'arrête. C'est ce qui fait la fréquente supériorité de Corot sur Rousseau, parce que, dans le premier, le regard matériel n'étant presque jamais retenu par des objets complètement limités, l'œil de celui qui a l'intelligence et le sentiment exercés ne s'arrête pas en route et va droit au but. Quant à ceux à qui il faut tout dire, la vérité est qu'ils n'y comprennent rien ; mais ce n'est pas à ceux-là que nous avons affaire.
Pour désigner d'un seul mot ses qualités et ses défauts, la peinture de Corot est vague. Mais un mot vague donne quelquefois des aperçus plus lumineux qu'une accumulation de phrases dans un commentaire longuement développé. Nous en trouvons un exemple frappant dans le paysage désigné sous le nom de Soleil couchant. Là, comme dans ses œuvres les plus réussies, comme dans son grand Effet du matin, de 1855, on est tenté de se demander quelle est l'utilité de l'élément plastique en matière d'art, quand on voit ce qu'on peut obtenir avec si peu de chose, ou du moins
avec si peu de recherche. Le Soleil couchant de Corot est à peine un tableau, c'est plutôt une impression. Plus on l'examine , plus on comprend que c'est par une étude incessante de la nature, et non par de vains efforts d'imagination et de fantaisie, qu'on arrive à de tels résultats. Est-ce à la nature ou à la fantaisie que Corot emprunte ces arbres aux formes pleines de grâce et de majesté dont les branches souples et déliées ont une légèreté aérienne, et au travers desquelles on croit voir voltiger le souffle du zéphyr? Non, la fantaisie ne crée pas de tels objets, mais elle les transforme et les anime. Si la nature ne nous apparaît pas toujours aussi saisissante que dans les tableaux de Corot, est-ce à dire qu'elle ne soit pas vraie telle que le peintre nous la montre? Après tout, la nature elle-même, comme la forme humaine, peut et veut être idéalisée. Chercher l'idéal de la nature et le trouver dans les émotions délicieuses qu'elle inspire , voilà toute la peinture de Corot.
Certes, il faut être poète pour extraire ainsi d'un site quelconque toute la poésie qu'il contient, en savourer le suc et en laisser l'élément matériel à ceux qui ont besoin d'une nourriture plus substantielle. Mais tous les poètes ont leurs défaillances, et plus les procédés sont hardis, plus ils sont dangereux. Le système de peinture adopté par Corot est tel que pour lui chaque défaillance est une chute profonde. Si l'expression ne règne pas en maîtresse absolue sur sa toile,
comme l'imitation de la nature n'y a jamais qu'une faible place, l'indécision et la monotonie sont tout ce qui nous frappe. 11 en résulte que les tableaux de Corot sont tout bons ou tout mauvais. Le Soleil couchant, un Soir, le Souvenir de Ville-d'Avray, une Matinée sont excellents; le Concert et Y Incendie de Sodome sont détestables. Nous devons en conclure que les procédés habituels de Corot, comme ceux d'Eugène Delacroix, sont trop en dehors des règles ordinaires pour pouvoir être imités. Ce sont de purs accidents qui ont été autorisés et justifiés par un talent hors ligne, mais que personne autre qu'eux ne doit songer à s'approprier.
M. Théodore Rousseau est un de ceux qui ont le plus contribué à faire sortir le paysage moderne des données académiques, et à lui tracer la voie qu'il doit suivre. Après avoir été systématiquement dénigré et exclu du Salon annuel pendant de longues années, comme un fanatique dangereux, il jouit aujourd'hui d'une gloire incontestée. Son exposition de 4855 a été un véritable triomphe. Il a été moins heureux cette année; outre qu'il n'a pas envoyé d'oeuvres capitales, celles qu'il expose ne sont pas toutes entièrement satisfaisantes. Quelques-unes sont encore d'une rare beauté ; pour d'autres, il lui arrive ce qui est arrivé plus d'une fois à M. Corot, à M. Daubigny et à presque tous les grands peintres, surtout aux paysagistes : de s'endormir sur le procédé. Toutefois . comme la nature n'est
jamais pour lai un thème banal et insignifiant, on est toujours porté à l'admirer et à lui trouver de l'expression. La Prairie boisée au soleil couchant est un effet de crépuscule admirablement rendu. Les rayons rougeâtres qui viennent se refléter dans les marécages donnent à ce petit tableau un aspect mélancolique qui annonce l'approche de la nuit. Dans la Matinée pendant la moisson, les signes précurseurs de Forage se manifestent sans affectation dans les nuages gris suspendus au ciel et dans les reflets de la prairie. Le branchage des bouleaux des Gorges d'Apremont est nuancé de teintes délicates et variées, mais le Hameau dans le Cantal est trop obscur pour être compréhensible; le Carrefour de V Epine au Bas- Bréan est d'un vert trop lourd, et les Bords de la Loire d'un gris trop monotone. On ne saurait être parfait.
M. Daubigny est avec M. Rousseau un de nos paysagistes les plus sincères. Pour lui, sous quelque aspect qu'elle se présente, la nature est toujours assez belle et assez poétique, et il laisse aux arrangeurs de profession le soin de la styliser. Bien qu'il ait depuis longtemps un taleut exquis, M. Daubigny continue aujourd'hui des succès de fraîche date. De ses quatre tableaux, la Vallée d'Optevoz est le plus saisissant. La vallée d'Optevoz est certainement un des endroits les moins remarqués de l'Isère, au point de vue pittoresque: elle a revêtu sous le pinceau de M. Daubigny un air de
poésie qu'on ne lui aurait pas soupçonné. C'est un exemple des plus frappants de cette transformation que l'art fait subir à la nature en paraissant l'imiter. Voilà la vraie, la seule manière de styliser. Que nous importent des arbres, des montagnes, des ruisseaux disposés d'une manière réputée noble, et qui n'est en réalité que conventionnelle et symétrique ? Que nous importent les fabriques, les temples, les bergers arcadiens chantant sur leurs pipeaux les charmes surannés de quelque Amaryllis ? La fraîcheur du matin, le calme du soir, les émanations du printemps, toutes ces choses et mille autres, que les églogues académiques cherchent en \ain à rendre au moyen de leur attirail théâtral, s'offrent d'elles-mêmes à M. Daubigny et aux gens véritablement épris de la nature champêtre, pour peu qu'en regardant ils sachent voir. Que de peintres se croient encore obligés d'aller demander à la Suisse ou à la Norwége des inspirations nouvelles ! Us ne voient pas qu'ils cherchent en vain à dissimuler, sous la grandeur du sujet, ce qui leur manquera toujours pour être de grands artistes. La nature est la même en tous lieux : maxime miranda in minimis.
Nous n'appliquerons pas ce reproche à M. Gustave Doré, parce qu'il est évident que ce n'est pas pour dissimuler une faiblesse originelle qu'il a gravi, le sac sur le dos, le sommet des montagnes alpestres. C'est un instinct irréfléchi, spontané, irrésistible, qui le pousse à contempler de préférence le côté grandiose des objets.
Aussi la grandeur qu'il déploie n'a-t-elle rien de factice. Rien n'égale la majesté de ses torrents se précipitant en nappes multipliées dans des ravins hérissés d'énormes quartiers de roches, encaissés par des montagnes âpres, sauvages, dénudées, couronnées de neige ou dorées sur leurs cimes par les derniers feux du jour. La Solitude, le Pâturage et la Vue prise en Alsace prouvent qu'il sait encore nous montrer le soleil aux prises avec la nature la plus simple, telle que nous l'avons tous les jours sous les yeux.
M. Français, qui a aussi à un très-haut degré le talent d'être expressif et vrai, n'a guère envoyé que des effets de neige de peu d'importance. En revanche , ses scènes de la vie des champs ont trouvé dans MM. Hédoin, Breton, Baudit, Veyrassat et plusieurs autres, un écho qui s'est traduit cette année par une foule d'excellentes toiles, telles que les Glaneuses à Chambaudoin, de M. Hédoin, elle Goûter à V ombre d'une meule , le Berger et les Glaneuses de M. Veyrassat.
M. Jules Noël est passé de Bretagne en Normandie. Son Paysage du Pas-de-Calais est plein de vie, plein de lumière, d'une touche élégante, harmonieuse et solide. Il est fâcheux qu'il soit si mal exposé. Le Retour de la pêche est plutôt, à proprement parler, un grand tableau de genre qu'une marine, car la mer n'y joue pas le principal rôle. M. Noël à parfaitement réussi à rendre le tumulte, l'agitation, le mouvement d'un port au moment où le poisson vient de débarquer.
Il y a dans les groupes de pêcheurs , dans leurs physionomies, dans leurs gestes, et jusque dans les accessoires, une vérité et une aisance qu'on ne peut trop louer. Le Retour de la pêche est comparable aux meilleures productions en ce genre de M. Eugène Isahey.
Un Grain dans les dunes, par M. Guillaume, les Bords de la mer à Lockirecq et le Sauvetage à Guisseny, par M. Yan'Dargent n'ont rien qui attire les amateurs du joli. Ce sont de fortes peintures, virilement peintes et pleines d'expression. La Vue d'Edimbourg, de M. de Mercey, offre plus d'intérêt que n'en ont d'ordinaire ces sortes de compositions. Les paysages de MM. Chintreuil, Cabat, Fiers, Lambinet, Jules André, Bellel, Anastasi, Lafage, Lavieille, Hanoteau, Boulangé, Héarn, Busson, Blin, Teinturier, Chéret, etc., renferment presque tous de grandes beautés de détail que nous voudrions pouvoir apprécier plus longuement.
M. Jean Aivasovski, élève de l'Académie de Saint- Pétersbourg, a exposé une série de paysages trèscurieux en ce qu'ils donnent une idée, qui nous semble fort exacte, de l'aspect que peut présenter la campagne dans les différentes parties de l'empire russe, selon la température et le climat. Les plus remarquables sont Y Hiver dans la Grande-Russie où l'on voit les convois d'or se dirigeant vers Saint-Pétersbourg, à travers les neiges et les glaces de la Sibérie, et les Steppes de la Nouvelle-Russie au coucher du soleil. Tous
deux sont éblouissants, chacun à sa manière ; mais le second est surtout très-habilement composé. Le soleil couchant projette ses reflets rougeâtres sur d'innombrables troupeaux de moutons, dont les gardiens se dressent de distance en distance avec une majesté homérique.
Un autre étranger, M. Marcus Larson, élève de l'Académie de Stockholm, est le seul qui ait exposé une véritable marine. Soit que M. Gudin lui ait donné le coup de grâce, soit pour tout autre motif, la marine telle qu'on l'entendait autrefois est un genre qui tend de plus en plus à disparaître. Le tableau de M. Larson a le tort d'être d'une taille gigantesque. Une toile de chevalet nous aurait tout aussi bien appris ce qu'est un coucher de soleil sur la côte occidentale de la Suède. Toutefois, le peintre a rendu avec plus de talent que d'agrément l'aspect de la mer sur ces parages, alors que les lames agitées par la tempête se teignent vers le soir de lueurs empourprées. C'est une œuvre estima* ble plutôt qu'une œuvr^attrayante.
M. Jadin, héritier de Desportes et d'Oudry, n'a pas su conserver pour lui seul le secret de faire d'excellents tableaux dont les chiens sont toujours les personnages principaux. MM. Mélin et Deballeroy sont déjà pour lui des concurrents redoutables. Tous deux connaissent déjà presque aussi bien que lui l'anatomie, le pelage et les habitudes de leurs héros ; le coloris seul laisse encore quelque chose à désirer.
— iU —
Nous ne connaissions jusqu'ici M. Xavier de Cock, de Gand, que par quelques tableaux exposés récemment rue Laffite, chez M. Weyl. Ce peintre, qui semble vouloir marcher, de concert avec son frère, M . César de Cock , sur les traces de M. Troyon, débute aujourd'hui avec un certain éclat. Ses Vaches dans unëprairie etses Vaches à l'abreuvoir montrent qu'au rebours de presque tous ses compatriotes, il se distingue moins par le précieux et le rendu de l'exécution que par un sentiment trèsvif de la nature. Sa manière est même un peu trop lâchée, et sa couleur trop verdâtre gagnera à être plus condensée.
Le Combat de Béliers, le Retour des champs et Y Ane complaisant, de M. Palizzi, sont comme toujours des compositions pleines de verve, dont le soleil est un des hôtes les plus assidus. Ses deux autres tableaux sont un peu trop les portraits en pied des béliers mérinos de la bergerie de Rambouillet, mais il serait à souhaiter que bon nombre de portraits officiels fussent aussi spirituellement peints.
Après les moutons de M. Palizzi on peut encore voir avec plaisir ceux de MM. Wintz, de Cologne, etBrendeî, de Berlin. Quanta MM. Couturier et Salmon, on commence à se lasser un peu de leurs éternels coqs et dindons. M. Jacque, qui, outre ses admirables eauxfortes, peint aussi les coqs et les poules comme pas un, se contente aujourd'hui , nous dit-on, du métier d'éleveur.
I! y a encore cette année dans les natures mortes de M. Philippe Rousseau des morceaux fort remarquables. Cependant, s'il n'y prend garde, il ne serait pas impossible que M. Monginot l'emportât bientôt sur lui. Les Noces de Gamache, de M. Monginot, sont d'une gaieté de couleur étourdissante. Ses Jeunes Chats, ses Fruits et Chats, et surtout la Leçon de lecture, sont peints d'abondance avec une ampleur et une certitude qui feraient honneur à la grande peinture. M. Monginot n'est pas seulement élève de Couture, il est aussi élève de Chardin.
Dans la peinture de fleurs, M. Saint-Jean n'a toujours d'autre rival que lui-même. Les guirlandes dont M. Régnier entoure le portrait de la reine Hortense, à la manière des anciens Flamands, et en particulier de Breughel, sont habilement disposées; mais M. Régnier craint à tort de donner trop d'importance à ses fleurs. Un tableau de fleurs conçu et exécuté comme ceux de M. Saint-Jean a autant d'importance qu'un paysage complet. Le sujet le plus humble, s'il est magistralement traité, l'emporte aisément sur les sujets les plus ambitieux. Il en est de l'art comme du Dieu des panthéistes, il est partout et dans tout :
Jupiter est quodcumque vides, quocumque moveris.