‹ L'art français au Salon de 1857Chapitre 13 sur 18 · SCULPTURE · texte numérisé non relu

SCULPTURE

MM. PERRAUD , GUMERY , GUILLAUME, GRUYERE, LE- QUESNE, JULES THOMAS, DAUMAS, RUDE, DURETV AIMÉ MILLET, CALMELS, STEENACKERS , GRABOUSKI, SCHRODER, JULES CAVELIER, CORDIER, ETEX, OLIVA. — ABSENTS : MM. BARYE ET PREAULT.

A en juger par le Salon de 1857, il est évident pour tout le monde que la sculpture n'est pas en progrès. Il faut dire à sa décharge que c'est un art tellement circonscrit, tellement restrictif, tellement en dehors par sa nature et ses exigences de toute révolution artistique, que ce qu'on appelle progrès n'est guère autre chose pour elle qu'un retour plus ou moins intelligent vers l'antique. Un art ainsi immobilisé a peu de chance de plaire à une époque où le doute est plus en honneur que la foi, parce que ce qui est acquis nous lasse et que le doute fait chercher. Le peintre qui cherche réussit quelquefois à faire croire qu'il a trouvé, mais le statuaire qui doute de l'antique perd pied.

Quelle que soit du reste la cause qui empêche au-

jourd'hui la sculpture de prendre auprès de la peinture le rang qui lui est dû, nous sommes forcé de constater que son niveau continue à décroître. Ceux des maîtres reconnus qui ont exposé n'ont pas envoyé le meilleur de leur œuvre, et les débutants ont peine à nous convaincre qu'ils sauront un jour les égaler. Tout le monde, à l'heure qu'il est, pétrit le marbre et le bronze avec plus ou moins d'aisance et de goût, — mais on a laissé perdre le secret de passionner le public. La sculpture est devenue un passe-temps agréable, une satisfaction que les actrices même ne se refusent pas, témoin la jolie Mademoiselle Valérie, de la Comédie- Française, — mais le grand art de la statuaire s'en va. Où est le temps où David et Pradier se disputaient avec tant d'éclat des succès sans cesse renouvelés et qui faisaient époque? Où esl le temps où un jeune pensionnaire de Home encore inconnu gagnait ses éperons en un seul jour avec cetle fameuse Pénélope que M. le duc de Luynes a refusée à l'Exposition universelle?

Il y a dans la plupart des ouvrages exposés un talent incontestable, mais ce que quelques personnes nomment le génie y manque absolument. Aussi est-ce à peine une profanation de les avoir fait servir à la décoration d'un jardin. C'est plutôt une punition de bon goût qu'on n'a pas eu tout à fait tort de leur infliger.

Commençons par les derniers venus. L'Enfance de

Bacchus,de M. Perraud1 n'est inférieure à son Adam de 1855 que par la disposition. Les membres, le torse et surtout la poitrine du satyre qui élève au-dessus de sa tête le petit Bacchus, sont traités avec une science magistrale qui ne mérite que des éloges. Mais le mouvement du groupe dans la partie supérieure n'est pas heureux. L'enfant juché sur les épaules du satyre auquel il tire l'oreille en le frappant de son thyrse, outre qu'il laisse par lui-même beaucoup à désirer, produit par sa position un effet désagréable à l'œil. Si l'œuvre est exécutée en marbre, et assurément elle en est digne, le satyre sera toujours très-beau en restant tel qu'il est, mais le fils de Jupiter devra être sévèrement corrigé pour devenir supportable.

Lî Enfant prodigue, de M. Gumery2, est un groupe bien conçu et largement exécuté, qui ne pèche que par trop de rudesse. La tête du vieillard, tout en rappelant visiblement le type d'atelier dont l'école de David a fait un si grand abus, est noble et pleine de tendresse. Les formes de l'enfant prodigue ne sont pas celles d'un adolescent, elles expriment bien la virilité. Les draperies sont solidement jetées, mais dépourvues de légèreté et de souplesse. Ce qui manque surtout à M. Gumery, c'est un peu plus de flexibilité dans le maniement du ciseau. Peut-être le reproche s'adresse-t-il

1 Premier grand prix de Rome (scupture), I8i7.

2 Premier grand prix de Rome (sculpture), 1850.

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moins à l'artiste qu'à son praticien, mais en tout cas nous le croyons assez fondé pour que M. Gumery ne dédaigne pas d'y avoir égard.

Les travaux importants de M. Guillaume 1 au Louvre l'ont sans doute empêché de produire en vue du Salon un ouvrage capital qui pût de nouveau attirer sur lui l'attention du public. Les modèles de ses bas-reliefs, destinés à la décoration de l'église Sainte - Clotilde sont purement dessinés, mais ne donnent pas toute la mesure de ses forces. Ses Gracques et son Faucheur n'étaient pas des œuvres ordinaires; ils faisaient foi d'un talent souple et vigoureux, rehaussé par une forte dose d'originalité. M. Guillaume est du petit nombre de ceux sur l'avenir desquels il n'y a pas lieu d'être inquiet.

M. Gruyère2 a pensé qu'on pouvait, même après M. Duret, tenter l'essai d'un nouveau Chactas, et l'expérience n'a pas démenti son ambition. Son Chactas assis sur un tertre, en face d'une croix formée par deux branches de sureau qui indique le lieu de la sépulture d'Atala, est heureusement rassemblé, et modelé avec beaucoup de sûreté.

Le même éloge peut s'adresser, peut-être à un degré supérieur, au Soldat mourant, commencé jadis par Pradier et terminé par M. Lequesne 3 d'après une es-

1 Premier grand prix de Rome (sculpture), 1845.

2 Premier grand prix de Rome (sculpture), 1839.

3 Premier grand prix de Rome (sculpture), 1844.

quisse complète du maître. Ces sujets austères, qui exigent une connaissance approfondie de l'antique, n'étaient pas les plus familiers à Pradier, mais on pouvait être sûr d'avance qu1 il avait trop de bon sens, de goût et de tact pour en faire une étude académique du genre de YAjax, fils d'Oïlée, menaçant les dieux, de M. Bogino. Le soldat frappé d'un coup mortel est tombé sur son bouclier; le corps entièrement nu est admirablement musclé sans que les reliefs anatomiques aient rien d'exagéré ; le bras tendu vers le ciel n'est nullement théâtral et ne sort pas de l'enveloppe imaginaire qui doit rassembler les différentes parties d'une œuvre essentiellement plastique.

M. Jules Thomas1 a exposé un grand bas-relief en plâtre représentant un soldat Spartiate dont le cadavre inerte est rapporté à sa mère. Cette composition, d'un aspect un peu rude, est traitée avec trop de sévérité pour plaire à la foule, qui se portera toujours de préférence vers les sujets gracieux. C'est cependant une étude fort remarquable et qui mérite d'être distinguée. Malheureusement les bas-reliefs intéressent en général assez peu, et le plâtre ne leur est pas favorable. Exécutée en marbre, l'œuvre n'en serait sans doute pas meilleure, mais elle séduirait davantage les demi-connaisseurs.

VHébé, de feu Rude, soit dit sans faire tort à la

l Premier grand prix de Rome (sculpture), 1848.

mémoire de ce grand artiste, est une œuvre à moitié réussie, où il y a autant à critiquer qu'à louer,

Une beauté fraîche, jeune, ingénue, S'appelle Hébé,

a dit quelque part Voltaire. Celle de Rude brille surtout par la fraîcheur et la jeunesse. Cependant son corps, d'une gracilité extrême, est trop finement développé pour qu'il soit facile de déterminer rigoureusement son âge. Un tel amincissement dans toutes les formes féminines n'est ni naturel ni d'une convention agréable. On trouverait à peine dans toute l'antiquité une seule statue qui manquât à ce point d'ampleur et de maturité. L'auteur du Départ était assez fort, ce semble, pour ne pas chercher le joli au détriment du beau.

Du reste , toute l'habitude du corps est d'un galbe parfait; tous les contours en sont caressés avec une exquise pureté, mais cette pureté même n'est pas exempte de recherche. Il y a trop de détail et pas assez d'expression dans la figure de la jeune déesse : mieux vaudrait un peu plus de physionomie et un peu moins de finesse. Quant aux bras, peut-être s'apercevrait-on moins de leur rapport anguleux avec le torse s'ils étaient moins sveltes et moins déliés. En somme, la composition n'est pas agencée avec assez d'harmonie, et l'auteur a sans doute été le premier à en sentir le vice musical, car il a placé derrière Hébé l'aigle de Jupiter

qui rassemble habilement, par le développement de ses ailes, toutes les parties qui s'échappent du centre. Ce détail, nul en apparence, contribue aussi puissamment à donner plus d'étoffe à l'ensemble, et à empêcher l'œil d'être choqué par la maigreur des lignes du corps. Les ficelles sont plus rares dans la statuaire que dans la peinture, mais elles sonl plus faciles à découvrir.

Nous avons plus insisté sur les défauts que sur les qualités de cette fameuse Hébé, parce que le nom de Rude nous autorisait à être plus exigeant envers lui qu'envers tout autre. Un mérite que nous devons constater dans son œuvre, c'est le don qu'il avait de faire palpiter le marbre, et de lui donner une apparence de vie qui faisait oublier bien des fautes. Cette qualité se retrouve accompagnée des mêmes défauts, plus habilement dissimulés, dans Y Amour dominateur. M. Rude n'a pas rompu avec la tradition en nous montrant ce petit tyran, dont le nom est synonyme de beauté, doué d'un corps si délicat et si frêle qu'une chiquenaude suffirait [pour le renverser. Son Amour n'est pas un gros joufflu qui sort de nourrice, c'est un fierbambino de quinze ans qui serait bientôt un homme s'il n'était déjà un dieu. La ténuité de ses membres ne déplaît pas, parce qu'elle est en rapport avec l'âge qu'il porte sur sa figure et surtout parce que les lignes anguleuses y sont évitées avec le plus grand scrupule. 11 n'y a pas plus de savoir-faire dans Y Amour dominateur que dans Hébéy mais il y a plus de goût.

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Le Christ en croix est tout à fait mauvais. Ce n'est pas la tête du Sauveur, c'est celle d'un noyé qu'on n'a pas pu sauver.

La Tragédie, de M. Duret, a le tort de ressembler beaucoup à celle de M. Clésinger, et de ne pas lui être supérieure. Elle est assurément aussi bien drapée , mais elle est moins vivante. Il eût mieux valu, après tout, prendre , comme MM. Clésinger et Amaury- Duvalj la tête de Rachel pour type de la tragédie, qu'une figure grimaçante empruntée aux têtes d'expression de Lebrun. La Comédie vaut beaucoup mieux; elle a plus d'originalité et de noblesse réelle. Elle est, comme sa sœur, superbement drapée, et n'est pas de celles qui vont se prostituer en compagnie d'Arlequin et de Colombine. Elle tient même à la main la verge vengeresse, emblème du Castigat ridendo mores, auquel personne ne croit plus. L'ensemble est très-gracieux, le visage souriant est d'un caractère élevé, et le bras qui tient le masque est d'une beauté ravissante. — Ces deux statues, promises depuis longtemps, sont destinées à orner le péristyle du Théâtre-Français. Reste à savoir l'effet qu'elles feront auprès du Voltaire de Houdon.

Il y a longtemps que M. Aimé Millet a du talent, mais il n'y a guère qu'un mois qu'on s'en est aperçu. M. Millet n'avait exposé jusqu'ici que des bustes et des statuettes d'une importance secondaire. Son Ariane révèle un maître; c'est le morceau le plus complet de

l'exposition de sculpture. C'est un ouvrage très-consciencieux et modelé avec une abondance qui n'exclut pas la délicatesse.

Sur l'absence de son Thésée , Qui l'abandonnait dans Kaxos,

Ariane désabusée Faisait retentir les échos.

Tout en faisant retentir les échos , l'héroïne de M. Millet garde dans sa douleur une dignité que n'a pas assez scrupuleusement conservée celle de Béranger, pour pouvoir espérer de passera la postérité. Accoudée sur un rocher,, elle pleure son infidèle dans une pose où il y a plus d'abandon que de mollesse. Elle forme a elle seule un groupe harmonieux d'une beauté solide, qui convient mieux à la sculpture que les contours effilés de YHébé de Rude. Le visage est plutôt un type moderne qu'une reproduction de l'idéal grec, mais il a assez de noblesse pour pouvoir se passer de l'antique, et il exprime bien ce désespoir modéré dont la sculpture doit savoir se contenter, sous peine de perdre l'équilibre de ses forces. Les membres, le torse et le sein ont une ampleur vigoureuse et souple qui n'offre pas, comme cela arrive trop souvent, un contraste pénible avec la finesse des attaches. Peut-être pourrait-on trouver les mains trop fluettes, et trop molles quelques inflexions des lignes du dos, mais les taches, s'il y en a, disparaissent dans l'ensemble.

M. Daumas, qui semble hésiter entre l'Académie qui se dit grecque et les marbres antiques qui le sont apparemment davantage, a abordé un sujet neuf, à la vérité, par le personnage qu'il met en scène,. mais difficile à traiter d'une façon nouvelle et surtout difficile à comprendre sans le secours du livret. Peu de personnes savent qu'Aurélia Victorina, princesse gauloise, a remporté plusieurs victoires sur les Romains, et les gens qui s'intéressent à elle sont encore plus rares. Aussi M. Daumas a-t-il été obligé pour se faire comprendre de lui mettre dans la main gauche une couronne qu'elle indique de la droite, geste un peu théâtral, dont le spectateur n'est que médiocrement satisfait. Les vêtements de la Bradamante gauloise sont drapés avec une élégance et une noblesse semi-classiques qui s'accommoderaient volontiers d'un peu plus de légèreté. La rudesse n'est pas une qualité indispensable de la force.

La Psyché de M. Calmels, presque aussi séduisante qixeYHébéde Rude, et non moins évidée, est tellement dégagée des formes féminines qu'avec quelques modifications de rigueur, on la prendrait aisément pour un Olympien encore imberbe. En cela, les Grecs sont un peu complices de M. Calmels. Il y a dans leur Panthéon plastique tel Apollon et telle Diane qui pourraient au besoin changer de rôle, n'étaient les attributs distinctifs de leur sexe. C'est ainsi que, sous prétexte d'idéaliser en ramenant les deux natures à un modèle

unique, ils ont engendré les hermaphrodites, création équivoque qui n'est pas une justification complète de leurs mœurs.

Nous connaissions déjà le buste en bronze de Henri IV par M. Arnaud. Quelle que soit sa destination, ce buste se fera toujours remarquer par un cachet de distinction qui n'ôte rien à la bonhomie proverbiale du Béarnais. Le talent de M. Arnaud a plus d'ampleur et d'énergie qu'il n'en faut pour mener à bien les travaux importants qui lui ont été récemment commandés pour la décoration du pont de l'Aima. Nous regrettons de n'avoir pas trouvé la statue qu'il intitule le Printemps. V Automne a pour type une tête de bacchante couronnée de pampres, qui développe, en se renversant en arrière, une gorge d'une opulence qui ferait honneur à Rubens.

Parmi les ouvrages sérieux, le Faune jouant avec une panthère, de M. Becquet, qui n'est pas sans analogie avec V Enfance de Bacchus, de M. Perraud, la Chaste Suzanne, de M. Haguenin, et la Terpsichore, de M. Malknecht, tiennent encore au Salon une place honorable, mais après eux il ne reste pas grand'chose à citer. Les demi-talents qui ont conscience de leur faiblesse s'abandonnent volontiers à la sculpture de genre, qui aurait paru impossible à une autre époque, et qui, par une tendance déplorable, fait tous les jours de nouveaux progrès.

Le Printemps des amours, de M. Steenackers,

élève de Bartholini, exécuté en marbre (Tune pureté irréprochable, est le chef-d'œuvre du gracieux. Il est symbolisé par une jeune fille aux contours caressés avec une délicatesse suave, aux mouvements arrondis et voluptueux, dont les yeux languissants sont fixés sur deux colombes qui se becquètent. La pensée est presque nulle, mais l'exécution est charmante.

Malgré ce titre un peu ambitieux : La Pensée et V Instinct, l'intention n'est pas non plus bien profonde dans l'œuvre de M. Grabouski, mais l'exécution vient encore ici au secours de l'idée. Un magnifique terreneuve pose pour l'Instinct à côté d'une jeune paysanne qui s'étonne avec raison de personnifier la Pensée. Cette allégorie naïve a permis à M. Grabouski de nous montrer une petite bergerette accorte et avenante, dont le corsage et la jupe sont dessinés avec une grâce et une aisance qui manquent souvent aux plis majestueux des draperies classiques. M. Grabouski s'est contenté longtemps du rôle modeste de praticien; il a maintenant assez d'acquis pour être à lui seul un artiste.

La sculpture de genre a rarement produit quelque chose d'aussi ridicule que la Belle de nuit de M. Bonnaffé. On peut exprimer la légèreté avec du marbre comme avec un pinceau, mais il n'y a qu'en peinture qu'on ait le droit d'être vaporeux. La tunique qui doit cacher aux regards indiscrets les beautés nocturnes de la nymphe, sous prétexte d'être diaphane, est

collée au corps de manière à ne faire que quelques maigres plis, semblables à ceux d'une chemise mouillée. Le mouvement du corps est en outre extrêmement disgracieux. Ce n'est pas une nymphe, ce n'est pas une femme, c'est une poupée qui ne ploie qu'aux articulations.

La Jeune fille endormie, de M. Moreau, est d'un excellent élève de Pradier. Le mouvement est bon, le corps est souple, les chairs sont fermes et les lignes sont harmonieuses. Cette charmante statue gagnerait à être exécutée dans de plus grandes dimensions.

La Chute des feuilles de M. Schroder est un ouvrage remarquable, dont l'abus de la draperie empêche de voir toutes les qualités. Bien que le sujet soit singulièrement choisi, il subit dans l'exécution une transformation qui est tout à son avantage. Il n'en est pas de même de la Première Sensation de M. Sobre. Quelle sensation peut bien éprouver une jeune fille assise sur ses jambes, qui a la main posée sur son ventre ? L'amour ou la colique? Il serait bon qu'il n'y eût pas de doute sur ce point.

Il faut que l'amour du grand et du beau ne soit guère vivace chez certains artistes pour qu'ils croient qu'on peut impunément appliquer à la statuaire les procédés et les tendances des petits peintres de genre de l'école sentimentale ou de l'école néo-grecque. L'Art étrusque de M. Simyan semble avoir été modelé d'après un dessin de M. Isambert. L'exécution

n'en est pas mauvaise, mais à quoi bon ce pastiche d'une forme puérile et usée? La Jeune fille donnant à manger à de petits poussins, par M. Truphème, pourrait faire un tableau de genre passable, mais qui croira que le carrare puisse jamais se contenter de si peu?

S'il n'était déjà si fastidieux de se promener soimême à travers une interminable rangée de bustes, nous tenterions volontiers ce voyage en compagnie du lecteur bénévole. Mais toute longanimité a ses bornes. Outre le retour forcé d'un certain nombre d'expressions consacrées et d'adjectifs plus ou moins malsonnants qui se présentent à chaque instant sous la plume, il faut avouer que le sujet n'est pas par lui-même assez varié pour solliciter une attention soutenue. J\ous devons cependant signaler à ceux qui voudront bien hasarder ce laborieux pèlerinage les portraits qui nous ont le plus vivement frappé.

Ceux qu'onl exposés la plupart des artistes dont nous avons parlé, et particulièrement MM. Aimé Millet, Jules Thomas, Gumery, Perraud et Lequesne, se recommandent assez par eux-mêmes pour que nous ne soumettions pas de nouveau leurs auteurs aux arrêts de notre critique.

Les deux bustes de femme, de M. Cavelier, sont traités avec cette maëstrie charmante et ce goût éprouvé que l'auteur de Pénélope apporte dans ses moindres ouvrages. Il est de ceux qui excellent à traduire en

marbre toutes les exquises délicatesses du masque féminin. Le portrait de madame B... a plus de caractère que de finesse cherchée; celui de madame L. R... offre dans un visage excessivement spirituel une physionomie aussi complète, aussi expressive, aussi intime que celui de madame L... peint par M. Hippolyte Flandrin. L'artiste et le modèle ont eu lieu d'être satisfaits Fun de l'autre.

La série ethnographique des bustes de M. Gordier forme une galerie très-curieuse et d'une variété originale qui doit, il faut bien le dire, une partie de son succès à l'emploi singulier de différents marbres et de différents métaux. M. Cordier, qui a étudié avec tant d'ardeur l'angle facial de toutes les races exotiques, n'est pas à beaucoup près aussi puissant dans ses portraits d'Européens, qui ne présentent rien de particulier à la curiosité du public. — M. Étex, Fauteur du fameux Caïn, saisit facilement à la volée le caractère d'une physionomie; malheureusement il se contente toujours d'indiquer. Ses ébauches sont brillantes, mais elles ont trop besoin d'être dégrossies. Ce second travail accompli, que resterait-il? c'est ce que nous ne pouvons pas deviner.

Les bustes de M. Oliva et particulièrement celui de monseigneur Gerbetsont pleins dévie et d'expression; ceux de MM. de Nieuwerkerke, Dantan et Elias Robert ont beaucoup d'élégance et de distinction; le portrait de S. M. l'Impératrice, par M. Pollet, est peut-être

satiné avec plus de coquetterie que le marbre n'en comporte, mais l'ensemble de la physionomie est heureusement exprimé. Nous en passons, et des meilleurs, ou tout au moins de bons, mais nos lecteurs ne nous feront pas un crime d'être moins complet que le livret.

Nous n'avons pour nous consoler de l'absence de M. Barye que le Lion de M. Jacquemart, qui est presqu'aussi énergiquement coulé en bronze que les modèles du maître. Outre cette abstention regrettable d'un artiste pour le talent duquel nous avons toujours eu la plus franche sympathie, il nous faut encore constater celle de M. Préault.

M. Préault veut être, nous dit-on, le Delacroix de la sculpture. L'intention est peut-être bonne, mais il faudra voir. La Clémence Isaure du jardin du Luxembourg est cachée sous une trop rude écorce pour qu'on puisse savoir au juste ce qu'il y a dessous. L'auteur n'a sans doute pas la prétention d'ériger l'incorrect en article de foi. Ses nombreux amis de la grande et de la petite presse lui ont déjà fait la réputation d'un homme d'esprit : voilà qui est bon. L'esprit ne gâte rien, mais les amis sont quelquefois imprudents. Voudrait- on nous faire croire qu'en n'exposant pas, M. Préault a donné au public une nouvelle preuve de son esprit?

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