MM. BOUGUEREAU ET BAUDRY
Ne disons pas trop de mal de l'école de Rome : le moment serait mal choisi, car jamais elle n'a été dans une meilleure voie. C'est à elle que nous devons deux des plus francs et des plus éclatants succès du Salon actuel. Depuis quelques années, on avait beau jeu à critiquer la peinture de style, car, à part le tableau de M. Benouville,du Salon de 1853, représentant la Mort de saint François d'Assise, tous les essais du même genre qui nous venaient de Rome s'élevaient rarement au-dessus du médiocre. Les œuvres que M. Bouguereau et que M. Baudry exposent cette année vont imposer silence à tous les railleurs.
Le nom de M. Bouguereau n'est pas tout à fait inconnu au public. Ce jeune peintre, dont l'avenir ne
laisse plus aujourd'hui aucun doute, avait envoyé à Paris, en 4855, plusieurs tableaux d'un mérite réel, qui furent remarqués et qui l'auraient été davantage sans cette formidable concurrence et ce voisinage écrasant, qui ne sont plus à craindre dans un modeste Salon annuel. Le Triomphe du martyr, et Y Amour fraternel , étaient d'excellents envois de cinquième année, auxquels la critique et la partie intelligente du public ont fait le plus favorable accueil. M. Bouguereau, encouragé par ce premier succès, réalise aujourd'hui toutes les espérances qu'il avait fait concevoir.
Ses trois tableaux allégoriques peints à la cire, et destinés, nous dit-on, à la décoration de l'hôtel de M. Bartholony, sont, à notre avis, ce qu'il a fait de mieux jusqu'ici, et de plus complet. Tous trois sont des réminiscences on ne peut plus heureuses de ces admirables peintures romaines dont les précieux débris retrouvés à Herculanum et à Pompéi ne peuvent encore nous donner qu'une idée assez incomplète. Bien que nous ne soyons nullement partisan de l'imitation, en quelque genre qu'elle se produise, nous devons, sous peine d'être trop exclusif, faire quelques réserves en faveur de l'imitation large et intelligente qui s'inspire des modèles en les transformant. Si tout, du temps même de La Bruyère, avait déjà été dit, on peut aflirmer aussi que tout ou presque tout a été fait. Copier sans servilité, s'approprier les idées ou les choses qui sont depuis longues années dans le domaine public,
en leur imprimant un cachet d'individualité, ce n'est point, quoi qu'on dise, faire œuvre de plagiaire. Renouveler, c'est encore créer.
Ces trois tableaux ont pour sujet Y Amour, Y Amitié et la Fortune. Chacun d'eux se compose de deux personnages allégoriques s'envolant légèrement côte à côte, appuyés sur une draperie aérienne qui se découpe hardiment sur un fond noir. Ces figures, ainsi isolées, ont l'immense avantage de concentrer sur elles seules toute l'attention du spectateur. D'un tel effet résulterait pour un peintre médiocre un échec inévitable, mais pour un artiste de la force de M. Bouguereau, cette tentative hasardeuse devait être couronnée d'un plein succès. Dans un sujet dépouillé de tout accessoire, les défauts ou les qualités sont tellement en saillie, que tout est bon ou tout est mauvais, il n'y a pas de milieu. Le jugement est instantané, et, si rigoureux qu'il puisse être, il n'y a rien qui vienne l'atténuer.
L'Amitié nous montre deux femmes, dont l'une épanche ses douleurs dans le sein de son amie. Celleci l'enveloppe de ses bras et s'efforce de la consoler. Elles sont revêtues de longues tuniques flottantes , d'une grande légèreté, et dont les plis multipliés rappellent les voiles dont Phidias couvrait $ peine les formes idéales de tant de déesses qui lui doivent une partie de leur immortalité.
V Amour est personnifié par une jeune fille qui ef-
feuille d'une main distraite une marguerite, oracle complaisant dont la réponse est toujours favorable aux premières amours. Sa tête, gracieusement inclinée sur l'épaule de son amant, est pleine de ce charme mélancolique qui commande la sympathie. Nous ne savons si les promesses de la marguerite seront trompeuses, mais l'amant nous semble plus distrait que la circonstance ne semble l'exiger. Nous lui en voulons un peu de sa sérénité olympienne, et de la complaisance avec laquelle il étale ses formes, dignes d'un jeune dieu qui s'est fourvoyé sur la terre, et qui remonte vers lescieux. Quant à la Fortune, nous avons rarement vu un tableau d'une composition et d'une exécution à la fois aussi simples et aussi grandioses. Ses voiles, descendus jusqu'à la ceinture, découvrent une poitrine et un torse d'une beauté éblouissante. C'est la beauté antique dans toute sa splendeur, mais rajeunie et vivifiée. C'est la Vénus de Milo avec plus de jeunesse et le prestige de la couleur. On éprouve un bien-être indéfinissable et un plaisir entièrement chaste et désintéressé à caresser de l'œil ces contours purs et harmonieux et ces formes célestes, où la lumière se joue avec des reflets nacrés. La Fortune est femme, et si le bandeau symbolique dont ses yeux sont couverts nous dérobe son regard enchanteur, on voit du moins errer sur ses lèvres ce sourire charmant et perfide qui n'appartient qu'à la femme. Son pied se pose à peine sur cette roue dorée, emblème éternel de sa mobilité, et d'un geste de ses beaux bras
elle verse sur la tête de sa favorite d'un jour les trésors de sa corne d'abondance. Cette femme qui l'accompagne, et qui a comme elle un pied sur la roue, accepte peut-être avec une indifférence trop philosophique ce bonheur passager qu'on rencontre parfois, mais que les plus habiles n'ont jamais pu retenir. Toutefois, nous comprenons parfaitement que l'expression tant soit peu accentuée de la joie ou de la cupidité eût pu déranger la beauté plastique de la composition, et nous nous garderons bien d'insister sur une objection sans portée dans une œuvre qui ne peut et ne doit valoir que par la splendeur de la forme.
La Danse est un sujet plus compliqué, et sans doute pour cette raison moins heureux que les précédents. Deux femmes s'élancent dans l'espace aux sons d'un tambour de basque qu'une troisième femme, assise à leurs pieds sur un nuage transparent, fait retentir de ses doigts agiles. — Quatre petits chérubins frais et roses figurent les Quatre Heures du jour : la Nuit porte au front son disque argenté, le Jour a la tête ceinte de rayons lumineux, l'Aurore porte une guirlande de roses sur ses cheveux d'un blond cendré, et le triste Crépuscule n'a pour parure qu'une couronne de liserons violets.—Plus loin, nous trouvons Avion suv un cheval mavin et une Bacchante suv unepanthève, peintures à la cire comme celles dont nous avons parlé, mais sur fond d'or, ce qui, du reste, pour l'effet ne constitue pas une différence notoire.
Ces sujets, fort habilement conçus et exécutés, prouvent que l'allégorie, traitée d'une façon sobre et sérieuse, peut encore aujourd'hui rentrer dans le domaine de la peinture d'histoire. En y introduisant un élément inconnu au xvme siècle, le style, M. Bouguereau a ressuscité pour quelque temps à son profit un genre qui semblait mort et que l'ennui avait provisoirement enseveli. A ne consulter que nos propres convictions, nous préférerions assurément de beaucoup l'art qui trouve sa vie dans l'élément moderne, dans nos habitudes, nos mœurs et nos croyances; mais on ne peut demander à un homme, qui est à peine de retour de la ville éternelle, de redescendre sur terre et de chercher ses inspirations dans la vie réelle.
Cette tentative, M. Bouguereau l'a pourtant faite; et, tout en lui en sachant gré, nous sommes forcé d'avouer qu'elle a complètement échoué. On se figure volontiers à l'école de Rome qu'il suffit de connaître à fond la renaissance et l'antique pour pouvoir faire d'emblée de la peinture moderne : c'est une grande erreur. Le réel et le contemporain exigent des études tout aussi sérieuses et approfondies que l'idéal et l'antique, outre des facultés spéciales qui ne s'acquièrent que difficilement et qu'on ne supplée pas par d'autres. Les Inondés de Tarascon ne nous semblent pas suffisamment étudiés. C'est un mauvais tableau composé d'une foule de détails excellents qui, pris à part et détachés du sujet principal, feraient de jolis petits tableaux de genre. Cette couleur
terne et effacée peut convenir aux peintures allégoriques de M. Bouguereau, comme aux charmants enfantillages de M. Hamon et aux rêves que M. Corot fait et nous fait faire tout éveillé qu'il est et que nous sommes. Mais dans la peinture qui s'efforce de représenter un fait sensible et contemporain, une couleur vivante et animée est de rigueur. Ce n'est pas le seul défaut de cette œuvre malencontreuse. La composition est pénible, heurtée, désagréable à l'œil. On sent que le peintre n'est pas à son aise au milieu des costumes et des habitudes modernes. Il s'est égaré dans le monde habitable, comme cela arrive d'ordinaire aux poëtes dès qu'ils quittent les régions bleues. Nous admirons trop vivement le talent de M. Bouguereau pour ne pas lui conseiller en toute sincérité de laisser désormais à d'autres les succès équivoques de la peinture officielle.
M. Paul Baudry, qui expose cette année pour la première fois, passe parmi ses condisciples pour le plus fort des jeunes lauréats de l'école de Rome. Aussi est-il déjà connu de ceux qui vont voir aux Beaux-Arts les envois des pensionnaires académiques. C'est là qu'on a pu contempler pour la première fois ce fameux Supplice de la Vestale y qui a excité plus d'étonnement que d'admiration. J'imagine que l'intention de M. Baudry, en le soumettant de nouveau aux regards du public, a été simplement de nous rappeler qui il est, car son succès est tout entier ailleurs. Assurément, à ne considérer que les prétendues toiles historiques qui assiègent régu-
lièrement les portes de nos expositions annuelles, c'est là une œuvre de premier choix ; mais M. Baudry mérite bien d'être jugé à un tout autre point de vue. Aussi n'hésitons-nous pas à lui dire qu'il a dépensé en pure perte beaucoup plus de temps et de talent qu'il ne lui en aurait fallu pour faire dix tableaux aussi complets et peut-être aussi parfaits que la Fortune et le Jeune Enfant. Mais pour les concours de ce genre, une grande page historique est de rigueur, nous le savons aussi bien que M. Baudry, et nous ne le chicanerons pas davantage sur ce point. Cependant, tout en admettant ce sujet qui, par sa nature et par la manière dont il est conçu, est si proche parent de tous les martyrs des deux sexes qui nous arrivent chaque jour de Rome, nous nous réservons d'en critiquer les détails.
M. Baudry est tombé, selon nous, dans l'erreur de la plupart des jeunes gens qui, ayant beaucoup appris en peu de temps, s'empressent d'étaler à tout propos une érudition de fraîche date. Ce défaut, qui n'est souvent qu'une affectation puérile, dégénérerait bientôt en vice insupportable, s'il se perpétuait hors des murs de l'école. On l'excuse volontiers de la part de l'élève, qui doit avant tout plaire à des maîtres savants; mais dès qu'il vole de ses propres ailes, le public, qui ne veut pas être savant, ne s'en accommode pas aussi facilement. Si Chenavard, ce compilateur intrépide, avait su se débarrasser à propos de ce bagage historique et philosophique qui a toujours entravé sa marche, nul
doute que sa pensée, dégagée des liens qui l'obscurcissent et la paralysent, n'en eût pris un plus libre et plus vigoureux essor.
Cette préoccupation constante de M. Baudry, dans la production de sa première page historique, se trahit jusque dans les indications du catalogue. ïl prend soin de nous faire savoir et de nous affirmer, sur la foi de Tite-Live, que la Vestale se nomme Minuccia-, que son supplice fut ordonné sous la dictature de Claudius Rigillensis, et qu'elle fat enterrée près de la porte Colline, à droite du chemin pavé, dans le champ du Crime. Libre à vous de vérifier si le fait est exact. Pour nous, peu nous importe; mais dans un tableau où nous voyons figurées, avec une exactitude scrupuleuse , toutes les fonctions de la cité romaine, il nous est impossible de nous intéresser vivement au sort de la pauvre Vestale, dont l'amour sacrilège est si cruellement puni. Au milieu de tant de personnages amoncelés autour d'elle sans nécessité, et dans un désordre où l'œil a peine à se reconnaître, il faut une attention soutenue pour distinguer la victime et l'isoler par la pensée de tous les accessoires qui l'environnent. Où la réflexion domine, l'émotion ne se produit guère: elle est instantanée, ou elle n'existe pas. Avec un peu plus de simplicité, il eût été facile à M. Baudry d'être moins obscur et plus émouvant. Sa Vestale est, du reste, une étude des plus remarquables. La terreur qui s'est emparée d'elle au moment d'être enterrée vive se peint avec une éner-
gie saisissante sur son visage pâle et hagard. Les chairs, les vêtements, les physionomies des autres personnages, et le petit coin du paysage qu'on entrevoit, sont évidemment d'un praticien consommé. Mais, avec toutes ces qualités, le manque d'unité et une couleur trop sombre font de l'ensemble du tableau une œuvre qui laisse beaucoup à désirer.
Nous aurions beaucoup moins insisté sur ces reproches si M. Baudry n'avait exposé, en même temps que sa Vestale, deux autres toiles qui sont les perles du Salon. La foule qui assiège sans relâche la Fortune et le Jeune Enfant, et la Léda, traitée dans les dimensions d'un tableau de chevalet, montre par son empressement qu'elle a reconnu en M. Baudry un peintre de premier ordre. Nous essaierons d'autant moins de l'en détourner que nous trouvons là toutes les qualités dont nous avons regretté l'absence dans le Supplice de la Vestale.
Ce qui nous frappe dans la Fortune et le Jeune Enfant, c'est surtout le choix d'une composition à la fois simple et ingénieuse, joint à un coloris excellent qui rappelle les maîtres du xvie siècle. Les partisans exclusifs de l'idée n'auront pas lieu d'être bien satisfaits; c'est la fable du bonhomme La Fontaine, traduite et commentée par un tableau de style. Encore ce sujet n'est-il, à proprement parler, qu'un prétexte dont le peintre s'est servi pour nous montrer un corps de femme digne de Vénus Astarté. Assurément ici c'est
la forme qui domine, mais il s'en exhale un tel parfum de poésie que les amateurs de subtilités pourront seuls y trouver à redire. La Fortune de M. Baudry est aussi belle que celle de M. Bouguereau, sinon plus, et elle a l'inestimable avantage d'être entièrement nue et d'un coloris infiniment supérieur. Elle a aussi un pied posé sur la roue, mais elle a quitté pour un instant le bandeau traditionnel, ce dont personne ne songe à se plaindre. Sa figure s'illumine d'un sourire doux et tranquille, exempt de toute volupté profane, et comparable à l'immortel sourire de Mona Lisa et des madones du divin Léonard. Le téméraire bambin de l'apologue, éveillé à temps sur la margelle du puits, est plein de grâce et de jeunesse. C'est un frère cadet du Saint- Jean-Baptistej du même auteur.
La Léda, quoique d'une taille plus modeste, n'a pas moins de charme et de délicatesse. C'est la même poésie forte et pénétrante, la même entente de la forme, de la lumière et du coloris, et tout cela avec des effets différents. Tandis que la Fortune étale au grand jour ses contours modelés avec un soin infini, Léda s'entoure d'une pénombre harmonieuse qui convient à l'amour heureux, et surtout aux amours qui ont quelque chose à se faire pardonner. Au contraire, la Fortune n'avait que faire de ce demi-jour mystérieux et discret : il n'entre pas dans les habitudes de ses élus de se dissimuler aux regards*
D'autres vous diront que la Fortune de M. Baudry
rappelle certaines pages de Titien qui seront toujours bonnes à consulter, ce qui est vrai, du reste, mais je les défie de s'en formaliser. Le coloris de Léda est aussi une réminiscence des procédés que Corrége affectionne, mais une réminiscence assez éloignée pour s'autoriser et se justifier d'elle-même. 11 est toujours permis de s'inspirer des maîtres, pourvu toutefois qu'on y mette une certaine réserve ; et il faut dire, à la louange de M. Baudry, que si ses souvenirs n'ont pas été involontaires, il les a utilisés avec toute la discrétion imaginable.
Son petit Saint-Jean-Baptiste, enfermé et accroupi dans un cadre étroit, présentait de grandes difficultés d'agencement qui ont été heureusement surmontées. L'ombre et la lumière répandues sur son visage et sur ses épaules y jouent aussi un rôle très-habile et trèsimportant. Quant au portrait de M. Beulé, nous en parlerons plus tard dans un chapitre spécial.
De nos observations sur le Supplice de la Vestcde, et de nos préférences non dissimulées pour des sujets tels que la Fortune et le Jeune Enfant et la Léda, où la forme humaine dans tout son éclat joue le principal rôle, il ne faut nullement conclure que nous prétendions refuser à M. Baudry le don de se produire avec avantage dans la peinture d'histoire proprement dite. Loin de là, nous pensons que, comme son condisciple, M. Bouguereau, il trouvera plus tard dans ce genre, qui semble aujourd'hui déshérité, matière à de
légitimes succès. Mais c'est à condition qu'il introduira dans son style des modifications que la plus simple réflexion ne tardera pas à lui conseiller. Avec autant de style, d'unité, de simplicité et d'habileté pratique qu'il y en a dans les deux toiles que nous avons louées sans restriction, il fera un peintre d'histoire d'autant plus distingué qu'il y introduira un élément trop négligé par la peinture académique, et qui pourtant ne gâte rien : je parle du coloris.
Constatons, en attendant, dès notre premier chapitre, et pour ne pas perdre de vue le but de cette modeste revue, que ce Salon de 1857, qu'on nous dénonçait comme devant être d'une insignifiance parfaite, va déjà mettre en relief deux peintres nouveaux, sur lesquels le public ne comptait guère, et qui donnent à leur début les plus sérieuses garanties pour l'avenir.
LA PEINTURE D'HISTOIRE
(suite).
l'école du style: MM. LÉON bénouville, cabanel,