M. GUSTAVE DORÉ
De tous les artistes qui appartiennent à la génération nouvelle, M. Gustave Doré est le seul jusqu'ici qui se soit créé une individualité bien distincte. Tandis que tous les débutants dans la carrière littéraire ou artistique vont chercher à tâtons, au prix de pénibles efforts, un chemin tout tracé où ils puissent se hasarder d'un pas encore lent et timide, seul, sans maître, il s'estmisen route à vingt ans et a toujours poursuivi son hardi pèlerinage sans jamais regarder en arrière. Gai compagnon et voyageur intrépide, dès qu'il s'est senti homme, il a dit adieu au monde réel et s'est élancé à la poursuite de l'invisible, le front serein, le visage souriant , l'œil fixé sur une étoile lumineuse. Depuis lors jamais son courage ne s'est démenti, jamais son pas ne s'est
ralenti, jamais ses jarrets nerveux n'ont donné "signe de fatigue, et il a continué à s'avancer d'un pied sûr au travers de tous les obstacles, les mesurant à peine pour les franchir d'un seul bond.
Qu'on ne voie pas dans nos paroles un éloge banal jeté à tout hasard à latête d'une célébrité naissante. Nous savons aussi bien et mieux que personne, pour avoir étudié de près les essais les plus audacieux du jeune artiste, tout ce qui lui manque encore pour pouvoir être classé dès aujourd'hui parmi les maîtres. Les grandes qualités que nous remarquons en lui et sur lesquelles nous voulons attirer l'attention du public ne nous ont pas aveuglé sur ses défauts ,et nous croirions manquer à un devoir sacré en ne les signalant pas du même coup. Mais nous savons aussi que n'ayant jamais puisé à d'autre source qu'à celle de l'inspiration personnelle, et réduit à tirer tout de son propre fonds, il a eu à vaincre des difficultés inouïes et inconnues à ceux qui ne suivent que les sentiers battus.
Il y a dans ce talent primesautier, éclos spontanément et d'un seul jet, une telle puissance jointe à une telle fécondité, une telle hardiesse de conception jointe à une telle facilité d'exécution, qu'il semble qu'aucun genre ne lui soit interdit. Déjà nous l'avons vu cent fois aborder avec même succès le fantastique et le réel, la vérité moderne et l'idéal de tous les temps et de tous les rêves. Chose rare, et qui dénote chez un artiste un esprit d'une trempe singulière ^ chez lui la rigueur de
l'observation des choses prises par leur côté positif et matériel n'exclut en rien l'élévation et la richesse du sentiment poétique. Dès qu'un genre ou qu'un sujet quelconque l'attire, il s'en empare, se l'approprie, se l'assimile et résout en se jouant le magnifique problème de l'individualité dans l'universalité.
Sans doute la forme dans cet amas déjà si considérable d'œuvres aussitôt exécutées que conçues est encore loin d'être entièrement irréprochable; mais si l'imperfection de ce certains détails nous choque, n'oublions pas que Doré s'est improvisé peintre, et qu'il s'est imposé au public à un âge où les autres étudient. Il serait d'autant plus injuste de lui faire un crime de ne pas posséder à fond tous les secrets techniques de son art que la rapidité merveilleuse avec laquelle il opère n'a pu lui laisser le temps de se pénétrer complètement de toutes les ressources du métier. Quand on a déjà ce qui ne s'acquiert pas, le reste ne se fait pas longtemps attendre. Examinez attentivement la plupart des œuvres exposées par les peintres français au Salon de cette année, surtout par les inconnus d'hier, une chose vous frappera : c'est que dès leur première toile , tous ou presque tous sont déjà aussi forts que leurs maîtres sous le rapport de l'exécution et des procédés matériels. Allez au delà vous ne trouvez plus rien. Tous se sont dit que pour écrire il fallait d'abord apprendre à écrire, ce qui est fort juste; mais en étudiant la grammaire, ils se sont endormis sur la syntaxe.
Poussée trop loin, l'éducation artiste des apprentis peintres comme des apprentis poètes a plus d'inconvénients qu'on ne pense. Si, avant de produire, on voulait tout savoir, on ne produirait jamais rien. A moins d'avoir de soi une opinion par trop avantageuse, il est évident pour tout le monde qu'à quelque point qu'on soit parvenu, il y a toujours à apprendre. Mais il y a quelque chose de plus grave, c'est qu'à force d'étudier les modèles sans rien produire spontanément, on arrive à ne plus voir que ce que d'autres ont entrevu, et ne plus faire que ce que d'autres ont tenté, et à laisser tarir en soi le germe de l'inspiration personnelle. On ne crée pas à tout âge; passé une certaine limite, les facultés *de la production trop négligées se dessèchent, et quand la source en est tarie, il ne faut plus penser à la faire jaillir de nouveau. L'inspiration veut être saisie au vol. C'est une déesse capricieuse qui ne fait qu'apparaître et qui ne revient pas.
Loin de chercher à régler et à comprimer du même coup, par une longue et puérile imitation des grands maîtres, la sève de cette imagination luxuriante qui ne connaît pas de bornes, Doré a tout d'abord laissé produire à un terrain encore inculte tout ce dont la nature y avait déposé le germe, l'ivraie comme le bon grain. De là cette végétation effrayante, d'une beauté âpre et sauvage, due à un sol d'une richesse inépuisable, et dont nous sommes loin de connaître toutes les ressources. C'est ce sol qu'il s'agit aujourd'hui de défricher,
et nous croyons que désormais la tâche sera facile. \ alait-il mieux, dès le principe, dissimuler arlificieusement les défauts, faire ressortir les qualités, et mettre le tout en coupe réglée, suivant le mode classique, religieusement suivi à l'École des beaux-arts ? — « Comparez, dit Victor Hugo, comparez un moment au jardin royal de Versailles, bien nivelé, bien taillé, bien nettoyé, bien ratissé, bien sablé, tout plein de petites cascades, de petits bassins, de petits bosquets, de tritons de bronze folâtrant en cérémonie sur des océans pompés à grands frais dans la Seine, de faunes de marbre courtisant les dryades allégoriquement renfermées dans une multitude d'ifs coniques, de lauriers cylindriques, d'orangers sphériques, de myrtes elliptiques, et d'autres arbres dont la forme naturelle, trop triviale sans doute, a été gracieusement corrigée par la serpetle du jardinier; comparez ce jardin si vaste à une forêt primitive du nouveau-monde, avec ses arbres géants, ses hautes herbes, sa végétation profonde, ses mille oiseaux de mille couleurs, ses larges avenues où l'ombre et la lumière ne se jouent que sur de la verdure, ses sauvages harmonies,, ses grands fleuves qui charrient des îles de fleurs, ses immenses cataractes qui balancent des arcs-
en-ciel ! Choisissez du chef-d'œuvre du jardinage
ou de l'œuvre de la nature, de ce qui est beau de convention, ou de ce qui est beau sans les règles, d'une littérature artificielle ou d'une poésie originale î » Du reste, parler aujourd'hui de Gustave Doré, c'est
presque anticiper sur l'avenir; car c'est entretenir le public d'un peintre qu'il croit connaître, et qu'en réalité il ne connaît pas. Les dessins qu'il livre avec une prodigalité insouciante à la publicité quotidienne ne donnent qu'une idée incomplète de son talent acquis et des tendances qu'il aspire à réaliser. Aussi, les trois principaux recueils qu'il a illustrés, Rabelais, les Contes drolatiques et le Juif-Errant, n'ont-ils été compris et appréciés à leur juste valeur que par un nombre d'amateurs assez restreint. Le public, tout intelligent qu'on veut bien le supposer, demande à réfléchir longtemps avant de se prononcer ouvertement en faveur des novateurs. Il est routinier par nature, et, depuis que le monde est monde, les révolutions de toute espèce lui font toujours peur. Comme M. Prudhomme, qui personnifie assez bien la prétendue sagesse des nations, il pense que le mieux est l'ennemi du bien, et les plus merveilleuses découvertes le trouvent défiant. Ce bon public est un peu de la race de ces paysans de je ne sais quelle province qui se mettaient à l'affût derrière un buisson en attendant une locomotive pour lui courir sus à son passage, et l'arquebuser d'importance comme une bête malfaisante. En raison de ce formidable entêtement, quand une fois on l'a de son côté, on peut compter sur un attachement de Vendéen pour une cause dont il fait la sienne propre. Nous connaissons de vieux partisans de l'école de David et des serviteurs de l'ancien régime, gens très-estimables au demeurant,
pour qui la révolution politique comme la révolution littéraire sont encore non avenues, et qui ne demandent qu'à mourir dans l'impénitente finale.
Depuis qu'il s'est improvisé peintre, Doré a abordé avec une audace toute juvénile presque tous les genres de peinture connus, et nous cherchons en vain où il a pu échouer. Il a débuté par la caricature, et lui a donné une importance qu'elle n'avait jamais eue, en alliant à la verve la plus bouffonne la satire philosophique et morale : c'est ainsi que plus tard il a donné aux plus simples joyeusetés de Rabelais, en les transformant par une création nouvelle, une puissance incroyable. Dans le genre fantastique et dans le genre moyen âge, il a trouvé (l'intuition des veines encore inexplorées qu'il a développées avec une richesse d'imagination comparable à un torrent dont rien ne peut arrêter les ondes sans cesse renaissantes. Dans le paysage, il a interprété la nature d'une façon à la fois sincère et grandiose dont nous parlerons en temps et lieu. Dans la peinture d'histoire proprement dite, nous connaissons de lui un Rizzio assassiné aux pieds de Marie Stuart, qui est un chef-d'œuvre de composition dramatique et de coloris. Mais le genre qu'il semble affectionner le plus est un genre entièrement nouveau, et dans lequel il se montre encore plus créateur que dans les autres. Faire pour la peinture ce que Balzac a fait pour le roman, substituer aux couleurs fausses ou usées delà sentimentalité banale les couleurs
vives et toutes nouvelles de l'observation analytique appliquée aux personnages de la comédie humaine dont nous sommes les acleurs principaux ou les comparses, peindre la société moderne telle qu'elle est, dans sa beauté comme dans sa laideur, prendre le côté le plus élevé du réalisme en tenant à la main le fouet sanglant du moraliste, mettre à nu le cynisme qui se cache trop souvent sous le voile menteur des élégances douteuses de la vie au grand jour, introduire le scalpel dans toutes les plaies, exalter les traits d'héroïsme, et flétrir en les mettant au pilori de la conscience publique la dépravation sociale et les saturnales du vice, tels sont les éléments nouveaux qu'il veut mettre en œuvre et utiliser à son profit. Ce n'est pas tout que de les avoir rassemblés, il faut encore les faire admettre, et ce sera difficile, aujourd'hui surtout que les professeurs d'esthétique, plongés dans les théories spiritualistes, refusent obstinément, au nom de principes réputés éternels, d'admettre autre chose que Yiminuable, et le personnifient dans ce qui a cessé de vivre. Et pourtant, nous croyons bien, en attendant que l'expérience le démontre, que c'est à cette source vivifiante d'observation et d'analyse, et non ailleurs, que l'art contemporain va bientôt se retremper. Reste à savoir comment le programme que M. Doré s'est imposé sera rempli, et c'est ce que nous n'avons pas à développer aujourd'hui, puisque ses tentatives audacieuses ne se sont pas encore produites hors de son atelier.
La Bataille d'Inkermann est le premier essai sérieux de Gustave Doré dans la peinture des batailles. Ce travail prodigieux, accompli en deux mois avec une facilité surprenante, le place d'emblée au-dessus de tous les peintres officiels qui ont fait de ce genre de peinture un commerce si lucratif. En acceptant une commande aussi importante, l'artiste sentait qu'il y allait de son avenir de faire quelque chose qui eût assez de nouveauté et d'originalité pour fixer sur lui tous les regards, et assez de puissance pour que nul de ses rivaux ne pût se flatter de l'avoir emporté sur lui. Le résultat prouve abondamment que la tâche n'était pas au-dessus de ses forces.
Méprisant avec raison le poncis traditionnel des batailles à la mode, dont les toiles d'Horace Vernet sont le type achevé, G. Doré a fait de son tableau, non pas une galerie exclusivement réservée à un pompeux étatmajor, mais une véritable bataille de soldats, où tous ceux qui ont concouru à la victoire ont leur place. L'action s'y dégage avec une netteté admirable et une vérité locale que les principaux acteurs et spectateurs du drame ont été les premiers à louer. Le grand écueil des compositions de ce genre est dans la difficulté d'allier dans une mesure convenable le fait réel tel qu'il s'est passé, et qu'il est constaté dans le bulletin officiel et les éléments nécessaires à la production des œuvres de pure imagination. Satisfaire à la fois l'historien et le poète est, en fait d'art, une besogne épineuse, et dont
un peintre médiocrement doué ne s'acquitte jamais qu'à moitié. Nous ne croyons pas nous aventurer en affirmant que M. Doré y a satisfait aussi pleinement qu'il était permis de l'espérer.
La composition de ce tableau est à la fois trè»-simple et assez compliquée : simple, en ce qu'on embrasse facilement l'ensemble d'un seuj coup d'œil ; compliquée, en raison des éléments multiples qui y concourent. Au fond, sur un ciel grisâtre, on aperçoit les ruines d'Inkermann, qui découpent sur la falaise leur silhouette pittoresque, et le commencement de la vallée de laTchernaïa. Au centre, les tirailleurs indigènes, sous les yeux du colonel Wimpffen, escaladent la redoute des sacs à terre, à quelque distance des généraux Canrobert, Bosquet, d'Autemare, du colonel Cornéli,des commandants Leroy et Ballant, et du sergent Lostange, porte-fanon. Au-dessous de la redoute, la ligne anglaise et les gardes de la reine se sont frayé à travers les Russes un large chemin couvert de morts et de blessés. A droite, sur le premier plan, les zouaves, sous la conduite du commandant Du Bos, accourent en toute hâte pour prêter main-forte aux Anglais.
C'est sur la redoute, emportée à la pointe de la baïonnette par nos tirailleurs algériens, qu'a lieu le plus fort de l'action. C'est là qu'au milieu des tourbillons de fumée on suit de l'œil une de ces effroyables mêlées que Salvator aimait à retracer. C'est là que dans un vague plus effrayant que la réalité, Français, Anglais et Rus-
ses se pressent, se heurtent, s'étouffent, se culbutent, s'étreignent corps à corps et se disputent le terrain pied à pied. Les pioches et les haches remplacent au besoin les sabres ébréchés et les baïonnettes faussées, et quand on n'a aucune autre arme sous la main, chaque soldat prend son ennemi à la gorge. Les rangs, plusieurs fois entamés, s'ouvrent, se referment et s'entr'ouvrent de nouveau. C'est la bataille antique avec toutes ses fureurs, le combat épisodique et individuel, où chaque homme lutte contre un homme. Les derniers venus marchent sur un terrain jonché de cadavres affreusement mutilés, qui, presque tous, appartiennent aux Anglais. Un vif rayon de soleil se glisse dans la gorge où les blessés sont entassés pêle-mêle, et vient éclairer d'une lumière abondante des épisodes extrêmement dramatiques et très-habilement groupés. Ceux qui ont encore un souffle de vie se redressent au milieu des morts pour exciter de la voix et du geste ceux qui arrivent et qui n'ont pas encore combattu. Il y a dans ces groupes désunis une foule de détails admirablement rendus et quantité d'études d'une beauté et d'une force inouïes.
Mais c'est surtout dans la charge des zouaves, au premier plan, qu'éclate dans toute sa vigueur le côté le plus caractéristique du talent de Gustave Doré. Si M. Doré n'a pas fait de l'uniforme du troupier et de son fourniment une étude aussi approfondie et aussi méticuleuse que M. Vernet et ses imitateurs, quelle
revanche il sait prendre sur le côté humain du soldat ! Ceux qui cherchent le trompe-l'œil et l'apparence extérieure ne trouveront peut-être pas ici leur compte, car l'observation intime et approfondie y tient infiniment plus de place que les accessoires. Le zouave, naturalisé français, est aujourd'hui le premier soldat du monde pour l'attaque ; c'est lui qui a hérité de la furia francese qui fit la gloire de nos pères. Aussi voyez avec quelle gaieté, quel entrain, quelle insouciance héroïque l'artiste n'a pas craint de les conduire au feu. Cette poignée d'hommes placés au premier rang marche à une mort presque certaine sans paraître avoir conscience du danger. Chacun d'eux se distingue par un caractère différent et profondément accentué. Ils sont tous là à leur poste, ces mauvais garçons des faubourgs parisiens, depuis l'hercule aux formes athlétiques jusqu'au pâle voyou qui n'a que son uniforme et sa peau, lançant un joyeux refrain et bondissant dans les broussailles comme des lions déchaînés. Sous chaque vêtement, il y a un corps largement indiqué que les plis de la veste ou du pantalon militaire mettent en relief, et les visages sérieux ou gouailleurs accusent non-seulement les types et les physionomies, mais aussi les tempéraments les plus divers.
Bien que le tableau de M. Doré comme celui de M. Yvon n'ait pu être terminé à temps pour figurer à l'ouverture du Salon, nous sommes persuadé que ce retard malencontreux ne nuira pas au succès qui lui
est dû. Tous les gens impartiaux pour qui l'extrême jeunesse d'un peintre n'est pas une cause de défiance et de doute reconnaîtront sans peine que la Bataille d'Inkermann est un tableau composé avec une rare habileté, d'une exécution large et hardie, où la couleur seule pourrait avoir plus d'éclat et d'énergie, d'une richesse, d'une abondance et d'une variété de détails dont rien n'approche, et qui a le grand mérite de l'exactitude et en même temps de l'originalité la plus complète.
L'exposition de J857 fera époque dans la vie de Gustave Doré. Comme dessinateur, il avait déjà fait ses preuves; désormais, il va prendre rang parmi les peintres. Opérant pour la première fois dans un genre qu'il n'avait pas encore abordé, il a eu à lutter avec des obstacles de toute sorte dont le principal était la forme de sa toile qui lui était rigoureusement imposée, et qui, en rétrécissant l'action, le forçait à superposer ses plans de la manière la plus défavorable. Malgré ces difficultés qu'il fallait avant tout surmonter, il a su créer en un temps très-limité une des œuvres les plus dignes d'estime que la peinture de batailles ait produites depuis longtemps. Ou nous nous trompons fort, ou, avec les prodigieuses ressources dont il dispose, avec le travail libre, indépendant et original que nous lui connaissons, et surtout avec ses tendances non équivoques à se faire l'interprète des mœurs, des sentiments et des idées de l'époque actuelle, M. Doré ne tardera
pas à se faire reconnaître pour un des premiers, sinon pour le premier peintre de la seconde moitié du xixe
siècle,