LA PEINTURE. — LE GENRE CLASSIQLE
Rien de plus difficile à définir que ces mots : art classique. Nous y arriverons peut-être en essayant de définir Poussin, car il en est à coup sûr le représentant le plus déterminé, le plus convaincu, le plus illustre. Personne, je crois, même parmi les écrivains, Corneille, Racine ou Boileau, n'a appliqué d'une façon plus raisonnée, avec plus de sincérité et plus d'enthousiasme, les doctrines auxquelles devait aboutir, à l'époque de Louis XIII et de Louis XIV, la combinaison de l'esprit de la renaissance avec celui ^-n de l'antiquité. \ l^iJr*'
La biographie de Poussin ' se compose de l'histoire ■'"'^
d. Il a été écrit nombre d'ouvrages sur Poussin depuis le xvii'" siècle. J'indique ici ceux qui marquent pour ainsi dire des étapes chronologiques. En réalité, depuis le xyu!"- siècle, on n'a guère fait que répéter les deux premiers auteurs. — FiuBiEX, Entretiens sur la vie et les ouvrages des plus excellents
de ses œuvres plus que de sa vie; la première partie de celle-ci est du reste mal connue, enveloppée de traditions dont il faut résolument la dégager. Poussin naquit aux Andelys en 1594; il appartenait par sa mère à une famille normande, son père était Manceau. On retrouve en lui ce qu'on pourrait appeler la moyenne de la race française et cela doit être signalé. En IGlO-lGlii, il travaillait sous la direction de Quentin Yarin ', un de ces peintres provinciaux à demi nomades, comme il y en avait beaucoup. Il vint à Paris et pendant longtemps resta obscur. On ne peut guère essayer de préciser sa biographie ou de déterminer ses œuvres à cette époque; tout ce qu'on a raconté reproduit, ou peu s'en faut, les anecdotes qui ont cours sur la jeunesse des grands hommes d'abord méconnus. Il vaut mieux insister sur ce long séjour en France, soit en province, soit dans
peinlres, 1G0C-Itj72, 2 vol. in-l. — Belloui, Vile dei pitluri, scultori, ed arcldlelli moderni. Rome, d672, 2 vol. in-4. — De Piles, Abrégé de la rie des peintres. Edit. 171o, in-12. — GuiBAL, Éloge de Poussin, 1783, in-8. — Gailt de Saint-Geh- MAL\, Vie de Poussin, 18QQ, in-8. — .Mahia Ghaham, Mémoires sur la vie de Kicolus Poussin (traduits en 1821), in-8. — Raol'l RocHETTE, Discours sur Poussin, 18i3, '^r. in-8. — Boichitté, Le Poussin, 1858, in-12. Il faut mettre à part : de ChennevihiHES, \ok's sur VArl français, Xicolas Poussin (dans l'Artiste, années 1800-93).
1. Sur Quentin Yarin, voir de Chen.nevièhes. Rec/ierc/irs sui:.. quelques peintres provinciaux, I. I, p. 2i;i etsuiv. ; — Ueruc de l'Art français, 1884, p. 177-179; 1889, p, 129-134; — /Jeun/o?^ des Sociétés des beaux-arts des départements, 1888, p. 340-343. Ce n'était en somme qu'un peintre moyen et sage, quoi qu'on en veuille dire. On peut voir de lui à Saint-Étienne du .Mont un tableau : la Présentation au Temple,
la capitale. En 1624, Poussin avait trente ans, son intelligence et son âme étaient formées, sinon encore son génie; elles s'étaient formées, on le voit, en plein sol français, pour partie, en sol provincial. Il n'est pas interdit de chercher la une raison du caractère de simplicité, d'intimité, de sérieux, que gardera sa peinture. Pourtant, il aspirait, comme tant d'autres, vers l'Italie : il arriva enfin à Rome en 1624. Vouet en partait peu de temps après.
Ici commence son existence artistique et historique. Il resta à Rome pendant quarante ans, jusqu'à sa mort en 1665. Ce séjour ne fut coupé que par quelques visites aux villes italiennes et par un voyage de deux ans en France (depuis le mois de janvier 1641 jusqu'à la fin de septemhre 1642). Même dans cette période, nous n'avons sur le peintre que peu de renseignements sûrs. Les meilleurs nous viennent encore de sa correspondance, qui a été publiée, mais fort mal, en 1824 K Elle est très intéressante, mais pas au point de vue où se sont placés quelques admirateurs. « Il faut la lire et la relire pour y voirie génie de la peinture! » s'est-on écrié. En réalité, la plus grande partie de ces lettres ne sont que des missives d'affaires, les autres ellesmêmes sont souvent dénuées d'accent et plus encore
i. Collectian de lettres de Nicoîas Poussin, 1S24, irt-S. Sut'
les libertés prises par l'éditeur Qualremère de Quincy, \oir
DK Chennevières (i'Artiste, 18'J0-y3, passini). La collection
"laiiuscrile des lettres se trouve à la Bibliothèque nationale
'"ss fr., 12 347).
de poésie ; bien plus, le style en est souvent assez grossier. Cependant, par cela même, elles jettent un jour sur le caractère de l'homme, et le font vivre sous nos yeux avec une singulière intensité. Il nous y apparaît droit, sincère, indépendant, facilement ombrageux, un peu rude et fruste, ayant une haute idée de son art et la conscience de sa valeur, dur à ses rivaux comme aux amateurs. Tout cela donne l'idée d'un homme d'un commerce sûr plutôt qu'agréable, d'un esprit plus puissant que délicat.
A Rome, Poussin trouva au bout de quelque temps des partisans, puis des admirateurs. Sa renommée se répandit en France, surtout dans la classe intermédiaire entre la riche bourgeoisie et l'aristocratie de cour, elle ne tarda pas à parvenir jusqu'au roi et au ministre. La grande faveur dont avait joui Simon Vouet se retirait un peu de lui. Sur les ordres de Louis XIII et de Richelieu, le surintendant Sublet de Noyers appela Poussin à Paris. Nous avons une première lettre de Louis XIII (datée du 18 janvier 1639), insistant pour que Poussin vienne auprès de lui. Le 14 janvier 1639, Sublet de Noyers lui écrivait, en lui faisant observer qu'il ne serait engagé que pour (( cinq années », qu'il n'aurait à peindre « ni en plafonds ni en voûtes », et il réservait pour le roi seul des services auxquels on attachait le plus grand prix. L'artiste cependant ne se décida qu'au bout de deux ans environ. Vers la fin de 1640, il quitta Rome, arriva à Paris dans les derniers jours de décembre ou les premiers de janvier.
Richelieu et le roi Taccueillirent comme un homme qui faisait honneur à la France. Le 20 mars 1641, était signé un brevet nommant « le sieur Poussin », premier peintre du roi, avec 3 000 livres de gages '. Poussin se montra tout d'abord très satisfait, mais le désenchantement ne tarda pas à venir d'un côté comme de l'autre. Outre que l'artiste regrettait sans doute Rome et avait la nostalgie de l'Italie, on l'avait demandé pour des travaux auxquels il n'était ni apte, ni enclin. Vouet et ses disciples avaient habitué à une peinture agréable, brillante; surtout ils usaient de leur facilité pour se mettre tout à tous, se plier avec agrément aux circonstances. Poussin n'entendait pas l'art ainsi -; il y voyait un effort constant, pénible, vers un beau idéal, vers la recherche d'une vérité dont on n'approchait pas sans se concentrer longtemps dans la méditation ; il dédaignait les parties secondaires de la peinture ou du dessin, il ne lui convenait pas d'illustrer une thèse ou le frontispice d'un livre, pour plaire au désir du roi ou du ministre. Partout donc le malentendu. Si Ton ajoute que les artistes français, Youet, Le Mercier et tant d'autres ne s'étaient certainement pas applaudis de voir arriver ce rival, qu'ils nouèrent peut-être contre lui des