Glillet dk Saist-Geohges, p
3. On vient précisément de retirer du Salon carré, il y a quelque temps, le seul Le Sueur qui y figurât. On l'a remplacé par un Jehan Foucquct. Je crois qu'on a eu tort.
Or, à rechercher uniquement en Le Sueur un classique à la façon de Poussin, on le diminue, car en ce sens il est évidemment inférieur à ce maître, et il ne saurait nous intéresser, puisqu'il ne procède que d'imitation.
Ici encore il faut savoir distinguer. On trouve chez Le Sueur au moins trois manières et trois inspirations, chacune représentant à peu près les trois écoles classique, décorative et réaliste, qui se partagent la première moitié du siècle.
Quand il suit Poussin ou Raphaël, Le Sueur ne dépasse guère le niveau moyen de leurs imitateurs. Le Saint Paul à Eplièse (Louvre, 560), admiré pendant si longtemps comme son chef-d'œuvre, doit tout simplement prendre rang dans la classe des compositions sages, bien ordonnées, graves, dignes du sujet qu'elles embrassent. Mais on y chercherait en vain la marque d'une impression forte et personnelle; aucun trait, aucune pensée, aucun type même dont on ne puisse retrouver l'idée première chez les deux grands maîtres (jui, à ce moment, pesaient sur son esprit. C'est quelque chose comme la Mérope de Voltaire, qui n'a qu'un défaut, de venir après le Cid, Pohjcucte ou Britannicus. Le Saint Gervais et saint Prolais (559) offre les mêmes caractères '.
On doit tenir plus de compte des tableaux de la
1. Voir aussi la Flcnjellalion de saint Gerçais (tapisserie, Musée de la ville de Paris).
manière mythologique. Ils viennent presque tous de l'Hôtel Lambert. Depuis l'escalier, où l'artiste avait peint eu grisaille un Dieu des Eaux et une Nymphe, jusqu'au cabinet du président Lambert, à la chambre de la présidente, au cabinet des bains, au plafond de la chapelle, il avait tout rempli de ses compositions, sauf la galerie. La plupart des tableaux qui ornaient les « cabinets », dits des Muses et de V Amour, ont été transportés au Musée du Louvre. De là, notons-le, des conditions défavorables ^ Au lieu de se trouver comme autrefois dans le milieu combiné pour eux, où tout s'harmonisait : arabesques délicates, tonalité ambiante, etc., on ne peut plus les voir que détachés de la « beauté de la menuiserie et de la richesse du lambris », enfermés dans des cadres vulgaires. On leur a appliqué le système de l'entassement, trop pratiqué par notre Musée, qui étale à l'aise et sous le meilleur jour les moindres vases antiques, et n'a ainsi plus de place pour les maîtres modernes.
^ j Qu'on ne croie pas cependant que je professe ' pour cette partie de l'œuvre de Le Sueur une admiration sans réserve; je veux seulement la défendre contre les dédains exagérés et surtout l'expliquer. Certainement, le fameux Phnéton (597), V Amour et Cf'-rès (393) étonnent, quand on pense à leur réputation si grande et si durable. Le comte de Cavlus
\. Les peintures de l'hôtel Lambert dans leur clat primitif ont été gravées par Picard, l"iO, in-f".
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ne trouvait-il pas « magnifique » l'ordonnance du Phaéton? Il y admirait aussi « un certain doré qui représente merveilleusement la chaleur inséparable de la maison du soleil » ! Il faut rabattre de ces éloges et de tant d'autres. Les formes grêles à force d'élégance, les physionomies sans autre expression que celle d'une sorte d'indifférence et presque d'hébétude, la couleur tantôt sèche, tantôt froide et blafarde, tout se maintient dans un style monotone et terne. On peut trouver dans ces dieux et ces déesses de l'immatériel, mais il ne faudrait pas trop confondre en art l'abstraction avec l'idéal. Seulement, on n'englobera pas dans le même jugement les toiles où Le Sueur a représenté les Muses. Ici vraiment, il a mis beaucoup de lui-même. Ses Muses, à vrai dire, n'offrent pas une grande variété; elles dénotent chez le peintre assez peu d'invention, fort peu de connaissance ou d'intelligence de la poésie et de la mythologie helléniques. Et c'est bien là ce qui les rend si intéressantes et si vraies d'une vérité particulière. Toutes ces figures expriment la grâce chaste, le charme qui naît moins encore de la beauté que de la jeunesse décente. Le groupe de Melpomène, Frato, Pohjmnie (599), avec moins de concentration dans la pensée et de force dans l'exécution, rappelle un peu les Bergers cVArcadie. Il en a la délicatesse, sans la mélancolie austère et profonde. Transporté dans la littérature, ce serait quelque chose comme une épître de Racan, où l'harmonie un peu fluide, même l'heureuse négligence
répandent dans Tesprit comme une sensation de calme.
Mais avant tout, Le Sueur a été un peintre religieux. Le christianisme qu'il a mis dans son art correspond à celui de l'époque, surtout dans le milieu où il vivait. Pour comprendre certains de ses tableaux, il faut les replacer par la pensée dans les églises pour lesquelles ils furent peints, se figurer un monde particulier de prêtres simples, de femmes pieuses et humbles, qui ne dissertent pas, qui ignorent les théories d'esthétique, et se bornent a demander un Dieu qui soit vraiment leur dieu, et les légendes avec lesquelles on a instruit leur enfance.
Le Sueur, dès qu'il échappait à quelques enseignements d'école, était admirablement apte à rendre de tels sentiments. La Messe de saint Martin (563), la Descente de croix fooT), la Salutation angélique (ooo), le Jésus portant sa croix (006), V Apparition de sainte Scolastique à saint Benoît (562) ne sont pas le produit d'un art consommé, je le veux bien, elles sont à coup sûr l'expression sincère d'une âme forte en même temps que croyante.
La Descente de Croix a des parties très faibles. Mais la Vierge et deux des Saintes Femmes ont dans leur douleur une simplicité et une intensité poignantes. En comparant ce tableau à d'autres similaires, incomparablement supérieurs par l'exécution, on saisira la difTérence entre l'artiste qui prend son sujet comme un thème et celui quimetson cœur dans son sujet. Dans l'Apparition de sainte Scolas-
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l'élue à saint Benoit, il y a deux figures vraiment extraordinaires, quand on songe au sentiment à rendre. La sainte est d'une grâce exquise et divine; elle ne ressemble pas aux Mu^es même les plus idéales de l'hôtel Lambert. Quant au saint Benoît, je ne sais pas si jamais on a mieux traduit l'extase ce sentiment si subtil et si particulier au christianisme. Pour y réussir, la condition était de laisser de côté les formules, presque de ne pas craindre le ridicule, car pour un peu la physionomie du saint y confinerait. Mais Le Sueur a su reproduire à la fois l'étonnement et une sorte de joie mystique : le réel et le divin.
Et de plus, dans ces difTérentes oeuvres, je trouve de toute façon le réaliste qu'on ne veut pas voir. On y rencontre autre chose que l'intluence antique, et la reproduction de types consacrés par le génie de Raphaël ou de Poussin *. Le saint Benoît avec son nez busqué, ses yeux à fleur de tête, la Vierge sont des figures individuelles et vues. Dans le Jésus portant sa croix, la Sainte Véronique, détachée du reste, formerait une étude charmante, même aux yeux d'un coloriste. Et, à côté de la douleur si chaste qu'elle exprime, il faut remarquer encore à quel point sa physionomie maigre, délicate, est parisienne. Le Sueur, je ne serais pas éloigné de le croire, prenait
i. Au moins dans les personnages les plus direclement mêlés au drame; car les autres, ceux qui sont de remplissage, offrent souvent une lâcheuse banalité. Toujours la double influence.
ses modèles dans son entourage immédiat, mais il pénétrait leur réalisme de son émotion.
Avant d'étudier les peintures de la Vie de saint Bruno, il est nécessaire de fixer certains points. Commandées à Le Sueur par les Chartreux, et exécutées, dit-on, entre 1045 et 1648, elles ont subi depuis bien des vicissitudes : d'abord le transportdu bois sur la toile, puis nombre de restaurations parfois assez maladroites '. Que reste-t-il dans tout cela de la main primitive? et d'ailleurs quelle était cette main? A vrai dire, il y en eut plusieurs. Le Sueur termina en trois ans cette suite de 22 tableaux, sans interrompre ses travaux pour le président Lambert ou pour d'autres amateurs, mais il fut aidé sans doute par Patel le paysagiste et par son beau* frère Gousse. Même les études sont-elles toutes de lui? autre question délicate. Mais, après tout, nous jugeons en Le Sueur moins les qualités que les tendances. Prenons-le, si l'on veut, comme le chef d'une école et le représentant d'une pensée -. Il est certain, et cela suffit, qu'il a été l'inspirateur suprême de l'œuvre. Et, en effet, comme ce même sujet de la vie de saint Bruno pouvait, entre les mains d'un autre artiste, être dirigé facilement dans le sens académique, classique ou allégorique, avec des concerts d'anges, des Gloires, Dieu le Père ou Jésus-Christ dans le ciel 1 Qu'on se demande ce qu'au-