‹ L'art gréco-bouddhique du GandhâraChapitre 13 sur 36 · Cf. I. I, i). 2i8el suiv · texte numérisé non relu

Cf. I. I, i). 2i8el suiv

même qii';\ roriginc (11111 métis au premier degré on a besoin de deux ascendants de race pure, aux débuts de recelé indo-grecque nous placerions au même litre les motifs caractéristiqucment

''lu. 'iSi). — [il i>i)iiA m: MoiitLE am;ikn (cl. |). 3yO,.'li3, h'i'\, h.)n, -K\-~n-\, Musée de Cali-ulla, ii" G. IÙ8. Provenant de Jnmàl-Garhi? Ilinilnny : n ni. .'i-'i

indiens à côté de ceux qui sont foncièrement liellénisliqnes. Malheureusement on ne tarderait pas à s'apercevoir que, dans la jiratif^uc, les règles les mieux déduites ne compten* parfois, en fait d'exemples, que des exceptions. Tout dabord nous avons déjà pu constater l'absence totale dans les fouilles d'ensembles décoratifs

/i96 L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDHÀRA.

|mi'('inenl indigènes W; en rovaiiclio, légion sont les compositions gandliàrionncs que nous savons par ailleurs lardives, et où cependant décors indiens, pei-sans et grecs contiuuent à s'entasser pêle-mêle dans une conliision telle que l'on en reste d'abord déconcerté ''^'.

L'oeuvre du i" siècle ava^t notre ère. — Devons-nous donc décidément renoncer à tirer du seul examen de nos monuments aucun renseignement d'ordre chronologique ? Il est temps d'en finir avec cette éternelle question; mais nous ne nous en tirerons qu'à condition d'introduire dans le débat un élément d'appréciation que, jusqu'à ])résent, nous n'avions pu faire entrer en ligne de compte. Répétons-le une dernière fois, cela dépend des espères : et ajoutons que, dans tous les cas, on devra soigneusement distinguer entre ce que traite l'artiste et la manière dont il le traite. Volontiers nous dirions, en outrant à peine notre pensée, qu'en matière de chronologie gandhàrienne, le sujet n'est rien et le style est tout. Justement parce que le trait dominant de l'école, après un éclectisme qu'aucun motif ne rebute, est une routine que ne lasse aucune répétition, la façon de sculpter y est infiniment plus significative que ce qu'on sculpte. Dès la seconde moitié du 1'"' siècle après J.-C, quand les divers ingrédients dont elle est faite auront été sullisamment délayés et brassés ensemble dans les ateliers locaux, le gros de son tieuvre va, hélas, nous apparaître comme empâté dans l'uniforme médiocrité d'une technique machinale et molle. Quel que soit le sujet de la statue ou du liasrelief, ceux-ci ne mériteront d'être classés sûrement parmi les œuvres du siècle précédent qu'autant qu'ils conserveront la trace de ([uelquc tâtonnement ou garderont nu accent de nouveauté plus facile à sentir qu'à décrire. Gomme nous ne pouvons discuter chaque cas particulier et faire l'histoire de chaque type — ce sera

f Vdii- I. Il, |i. ',('}■! cl cf. p. 'iii'i. — '■ Cf. 1. I, [1. o.ïS-aSg.

LA FOnvnTION DE LÉCOLl':. '(07

l'affaire des monographies iuUii-es, — ■ force est de nous borner à rjiielques indications aussi vagues que prudentes. Que, par exemple, une sculpture nous présente des types vigoureusement

l'"lU. 'iSl. — BlBDHA AVANT l'ÉPAILE Dnon E et les pieds DÉCOl VEliTS

(cf. p. 334 . 5'i/i , S.-io, 55 A, 701-709 , 709).

Musée de Calculla, n" 31/rjG. Hauteur : n m. 55.

Sur If piédp^lai In fVi>ilo ri'Iiidra-' , ciilrf tloux Htidliisafh.i'ï.

traités, mais à peu près seuls en leur genre, comme c'est le cas des dieux marins delà figure 19 G, nous lui reconnaîtrons volontiers le caractère d'un premier essai, d'ailleurs sans lendemain. Lors même que le modèle aura réussi à s'imposer, nous placerons de

/i98 L'ÉVOLUTION 1)1-. L'ÉCOLE DU GANDHÂRA.

])référencc au début les répliques qui portent la marque du ciseau duu arlisto do race, telles les figures 87 et 325 parmi les Atlantes, 1 17 parnu les Amours ou t-2'd parmi les Tritons. Quand enfin nous nous trouverons en présence des images le plus communément reproduites, conmie celles du Buddlia, nous croirons discerner les prototypes non seulement à l'excellence de leur technique, mais surtout à ce qu'ils témoignent d'efTorts pour comprendre et pour rendre l'Ame du personnage représenté (cf. lig. /iû5). Qu'un bas-relief de facture tout hellénistique admette en son sein, tel un corps étranger et insulTisamment assimilé, le vieux symbole bouddhique de la Prédication (cf. fig. 2 1 6 et 218), il y aura de grandes chances pour qu'il faille le rapporter, sauf vérification de détail, à une époque où l'école n'avait pas encore pris nettement parti et achevé de stéréotyper ses modèles. Devant telle aulre frise, par ailleurs assez médiocre, un détail exceptionnellement grec pouria nous donner la même chose à penser : c'est un sculpteur fraîchement imprégné des usages artistiques de l'Ionie qui s'est avisé de donner sur la figure 1086 à la mère du dieu des Indiens le char attelé de lions, véhicule traditionnel de la Magna Mater. Nous découvrons des laisons encore meilleures, parce qu'elles sont plus indépendantes de l'indice personnel de l'auteur''', pour assigner une haute époque à ceux de nos bas-reliefs où la taille du personnage central , qu'il s'agisse de Çuddhodana (fig. 1 5 1), de Màyà (fig. 162), du Bodhisattva (fig. 179, ^^7) ou du Buddha (fig. 289 et 957), ne dépasse pas, ou à peine, celle des autres figurants. Mais, avec tout cela, il n'empêche que dans l'immense majorité des cas, nous nous sentons à nouveau ballottés sur une mer d'incertitudes où risquent de sombrer par contagion , en s'entraînant l'une l'autre, nos précédentes conjectures: car pour légiliine (|u'il soit, le critérium du style n'est malheureusement pas infaillible. Aussi sommes-nous trop heureux de raccrocher toute

''' Cf. l. Il, p. 3'io el ci-dessous, p. 55o-55i.

LA FORMATION DE L'ÉCOLE. 'i!)9

cette flottante chronologie à l'ancre de salut des monnaies et des inscriptions. Cette fois, il ne s'agit plus d'impressions subjectives ou de déductions logiques, mais de faits précis, palpables, dont chacun devra tenir compte et qui, acceptés de bonne foi, ne semblent pas susceptibles de deux interprétations. La trame serrée des médailles indo-grecques et indo-scythes retient dans ses mailles plus encore de motifs décoratifs et de types iconographiques qu'elles n'en portent figurés, tandis que, debout au seuil de notre ère, le Buddha de Loriyân-Tangai achève de rejeter dans le passé l'éclosion de l'œuvre la plus spécifiquement gréco-bouddhique de toutes. C'est pourquoi nous ne craignons pas d'aflîrmer que la meilleure partie du répertoire de l'école s'est constituée au cours du !*"■ siècle avant J.-C.

Est-ce la peine de revenir, à la lueur de cette conclusion ferme, sur les conditions historiques de cette création? Tout d'abord, il va de soi que nous persisterons à en attribuer l'initiative au talent des artistes formés dans les ateliers de l'Asie antérieure et qu'avaient su se procurer les colonies grecques d'Alexandrie du Caucase, de Peukélaôtis et de Taxila. Pas un instant nous ne songerons à en faire honneur au vague philhellénisme des Parthes, tant vanté par les historiens classiques : tout au plus ces heureuses dispositions des Arsacides pourraient-elles servir à écarter d'un esprit inquiet la crainte que le royaume indo-grec ait jamais été isolé et, comme on dit, coupé de sa base. Que, pour le reste, Çakas et Pahlavas n'aient jamais joué dans le Penjàb que le rôle de spectateurs et, jusqu'à un certain point, de bénéficiaires de l'influence hellénistique, la preuve en est donnée par leur monnayage, monument de servile imitation. Nous n'irons pas davantage chercher dans le goût personnel des rois ou satrapes scytho-parthes la raison d'être des motifs iraniens qui entrent dans la composition des sculptures gandhâriennes, alors que nous les avons vus s'introduire dans l'Inde dès le temps d'Açoka. Encore moins nous attarderons-nous à discuter le paradoxe qui substitue-

;-)()() i;i;\ (11,1 Ti(i\ i)K i/Kcoi,!': di: cwoiniiv.

rail pour car.iflrriser l'ocole du Gandliâra fépithète d'indo-iranicnno à celle d"i;i(lo-n[recf|ue. C'est trop maniteslemeiit exagérer limportancc de l'apport indirect, par l'intermédiaire du vieil art bouddhique, des quelques décors persans noyés dans la variété de son répertoire. L'élément hellénistique n'est pas seulement, quoi qu'on en puisse dire, celui qui a attiré et fixé sur elle l'attention des archéologues européens : c'est encore celui qui lui a apporté l'étincelle de vie. Nous avons retourné sous toutes ses faces la question dos rapports de l'Inde et de la Grèce ; sous quelque angle qu'on l'envisage, l'impression reste la même : le principe mâle était le grec. L'école n'est proprement ni la renaissance d'une branche quelconque de l'art oriental, ni le produit, inexplicablement engendré à distance, de cette inlluence cr romaine '% à la(|uelle on a parfois voulu donner le premier rôle dans son élaboration C : elle est l'enfant naturel et à peine posthume de la domination hellénique dans le Nord-Ouest de l'Inde. Ses premières œuvres sont bien véritablement nées de la rencontre cpii, nous l'avons montré dans le précédent chapitre, devait inévitablement survenir entre l'artiste grec et le donateur indien : il ne s'est agi que d'attendre le nombre d'années nécessaire pour (jue client et fournisseur se trouvassent en état de se comprendre. Par ailleurs, il nous avait semblé que Puskaràvati était le théâtre désigné de celte heureuse entente. Aussi n'est-ce pas pur effet du hasard que, dans les rares cas où le lieu de trouvaille des pièces que nous désignions tout à l'heure est notoire, il s'agisse le plus souvent des environs de Chàrsaddai'-'. C'est sur les recherches pratiquées aux abords des principaux centres de la colonisation grecque f[ue nous comptons pour accroître le nombre des morceaux susceptibles d'être rapportés sans hésitation au i'"' siècle avant notre ère. Car, il faut l'avouer, et nous l'avons déjà reconnu, leur liste est encore restreinte. 11 est

''' Nous rcvieiiilrons plus bas, p. 533 '"' Tel est le cas des fig^uies 117,126,

Pt suiv., sur celte question ou plutôt ce 'J78; de même le modèle de la ligure 1 10 malenleudu. d'ailleurs Incite à irsoudre. a Mè trouve à Taksaçilà.

I, \ KdliM \TI()\ l)K l/KCOLK.

"lOI

inéiiio permis de se demander si cet arl li\bride et local aurait dépassé la banlieue des grandes villes, et si, sans l'intervention d'un ou de plusieurs lacleuis nouveaux, il n'était pas voué à une aussi prompte résorption par le milieu indijjène que les autres manifestations de la civilisation occidentale. Pour notre part, nous

fSÊ^

FlG. '|8!!. — BuDDIlA ENSEKiN.lNT (ri. |1. Ss'S. 55 'l . 70I-7O2. 7OIJ )

Musée de Lnhorp, ii° sr). Ilatileiir : o m. Q'i.

y consentons : mais en même temps nous tenons qu'il est nécessaire d'admettre — et ([u'il est permis de s'attendi-e à voir confirmer par les fouilles — l'existence d'une |)remière période de l'école du Gaiulliàra correspondant par sa date comme par son inspiration à la période hellénistique, et non point encore gréco-romaine, de l'art méditerranéen. Qui réllécliira verra d'ailleurs que, faute d'ailmcllif cette époque décisive de création (jui a préparé les

502 L'ÉVOLUTION DE L'KCOLE DU GANDHARA.

esprits, distribiié les rôles «lécoralifs et fixé les types iconographiques, 011 ne comprendrait rien à la soudaine multiplication des sculptures qu'il va falloir attribuer au premier siècle de notre ère.

S III. La floraison de l'école (i^'' siècle après J.-C).

Il serait oiseux de s'attarder à deviner quelles auraient été en d'autres circonstances les destinées de l'école : mieux vaut tout de suite énumérer les trois événements principaux qui marquèrent au Gandhâra le cours du 1'='" siècle après J.-C. , et qui eurent tous trois une iniluence inégale, mais certaine, sur le grand développement qu'allait y prendre l'art bouddhique. Le premier — et celui qui, n'était la miraculeuse conversion de Kaniska, aurait le moins d'importance à notre point de vue — est la substitution de la domination des Kusanas à celle des Çaka-Pahlavas : car, si la période de formation de l'école est à cheval sur les deux dynasties indogrecque et indo-scythe, celle de plein épanouissement chevauche également sur celles des Indo-Parthes et des Indo-Koushans. Le second est l'extension considérable qu'a prise au début de l'Empire romain le commerce de l'Occident avec l'Inde : et ceci nous touche déjà plus directement, tant à cause du rôle d'intermédiaire souvent joué par les marchands, et des importations possibles d'objets d'art, qu'à raison de la facilité croissante des voyages et de l'effet de l'augmentation de la richesse publique sur le nombre et la splendeur des fondations religieuses. Enfin le troisième fait, et de beaucoup le plus intéressant pour nous, est la diilusion de l'art classique et les lointaines migrations d'artistes dont s'accompagna la prospérité économique dans toutes les parties du monde connu des anciens. On ne s'étonnera pas que l'école, entraînée dans ce grand mouvement, se soit mise, elle aussi, à fleurir avec une abondance extraordinaire , ni que l'éclat banal de sa prospérité ait jusqu'à présent obscurci aux yeux des archéologues la hardiesse

r, \ FLOliAISON 1)K i:VJ]()\AL

créatrice, mais eiicoi'e peu vulgarisée, do la jiériode d'élaboration (".

FiG. /i83. — Le mkme, stïi.isé (cf. p. o'iS, ^oi-to'J. Musée de Pèshawar. Provenant de Sahri-Balilul. D'après une plmtogr. de VArch. Siirve)j.

Le facteur politique. — A la suite de fjuelies circonstances la souveraineté du Nord-Ouest de l'Inde a-t-clle [)assé, pendant la

''' M. le prnf. A. (ÎRi NWEDEL fixe encore l'origine île TeVole à 3o A. D.

.')()'( i;i';\()Li TKiN DK i/KdoiJ', \n v.\\\)\\\\\\.

|)remière moitié du i" siècle (1« noire ère, des nitiiiis des Çeikas à celles de leurs cousins les Pahlavas, nous ne savons. Le fait, attesté par la nnnn'smatiijne, est confirmé par un texte chrétien et par une inscription bonddliique. D'après les Actes apocryplies de saint Tliomas, c'est le roi pnrtlie Gondopliarès rpie l'apôtre serait venu évangéliser dans l'Inde; et ce nom, porté par de nombreuses monnaies, s'est retrouvé gravé sur une pierre de Taklit-î-BaJiai (''. Celle-ci place même la vingt-sixième année de son règne en 1 an loo d'une ère apparemment ofiicielle et que !<■ lapicide connaissait trop bien pour la spécifier davantage, mais dont il a emporté avec lui le secret. Il semble que ce doive être celle à laquelle nous avons déjà rapporté la menlion du roi Mogas en l'an ^8 : car il s'agit dans les deux cas de dynasties iraniennes, dont la seconde même est de pure extraction partlie. Seulement l'identification de Mogas avec Mauès deviendrait alors intenable; et il ne suffirait même pas, pour ai'rangei' les choses, d'y renoncer: car linscriplion continuerait à placer en l'an 103 — 26 = 77 l'avènement de Gondopliarès à un troue qui nous est donné comme occupé en 78 par Mogas, et ainsi l'on ne ferait que tomber d'une dilllculté dans une autre. Le seul remède commun serait d'admettre entre ces deux rtrois des roisu un intervalle de ])las d'un siècle. Rapportée dans ces conditions à l'ère partlie, la date de TakIit-î-Baliai se traduit par l'an 55 après J.-C.(-', ce qui répond bien à notre attente. Mais c'est ici qu'intervient un fait nouveau et encore inexpliqué. Il existe dans l'Inde une ère connue sous le nom de Vikrama, dont on ignore l'origine exacte et dont le début est fixé à 08/7 ans

''' Cf. A.-M. BoYER, J. A., mai-juin ir)i)A, p. i58. — Nous ne ferons pas état de l'artrument paléogi'aplii(pie, car s'il a conduit Biihler à placer Gundopharès avant Kaniska [liul. Palœogr., p. aS), il a détermin(î M. R. D. Iîaneiiji [IikI. Aiil!//., {é\. H)o8, p. /17) à le placer, :ui l'ouliaii'e, après.

'"' 2/18 — 3o3 = + 55. En d'autres termes, il faudrait lire [i]78 pour Mogas et 3o3 pour Gondopliarès. Dans celte liy|)ollièse, le scriljc n'auiait écrit io3, au lieu de 3 , qu'à raison du récent cliangenient de siècle et pour éviter l'incongruité de placer eu une année 3 ia vingt-sixième année d'un règne.

L\ TLORAISOiV 1>K l.'KCoLE. 505

avant la noire. Oi-, calculée d'après cet autre- point de départ, l'année io3 aboutit à l'année /17 de notre style, chiffre trop voisin du preiniep pour n'être pas également satisfaisant. Si cette l'éussite n'est (lu'un ellet de hasard, aucune ne pouvait avoir des cousé(piences plus lunesles pour la chronologie encore balbutiante du (landliàra. Il n'en a pas fallu davantage [)Our inviter à rapporter à cette même ère Vikrama la série des dates, allant de h à 122, (|ue nous possédons d'une tout autre dynastie, celle des Knsanas. Du coup, Kaniska s'est trouvé remonté jusqu'au milieu du f siècle avant notre ère, expulsé d'autorité, ainsi que ses successeurs immédiats, de la vallée de Kaboul et condamné à cohabiter dans le plus inextricable pêle-mêle tant avec les Indo- Scythes qu'avec les derniers Indo-Grecs ; après quoi , pour raccorder la théorie avec les faits acquis d'autre part, son auteur s'est trouvé acculé au parti désespéré de rejeter les deux Kadphisès api'ès le groupe Kaniska-Vasiidêva et les premières conquêtes des kusanas après l'apogée de leur empire — ce qui est proprement mettre la charrue avant les bœufs.

La date de Kaniska. — Mais ici nous abordons, on le sait, une des questions les plus controversées de l'histoire de l'Inde '"'. Elle paraissait pourtant avoir de bonne heure reçu sa solution. Selon Fergusson et M. le Prof. H. Oldenberg, Kaniska avait fondé l'ère dite Çaka en l'an ■78/9 après J.-C, ce qui cadrait parfaitement avec les données de la numismatique. Toutefois, des objections s'élevèrent, dont la plus topique est que Kaniska n'a jamais été un Scythe; et, sitôt ce lien rompu, la date du rshàh des shahs n est partie à la dérive, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, au gré du llux et du rellux des fantaisies individuelles, depuis l'an 38 avant notre ère jusqu'en l'an 278 après. Nous nous serions volon-

''' Il sulFit de renvoyer ici à l";uliele J.lt.A.S.. année igiH. — Noire théorie

de M. le l'roC. It. Oi.denbrrc dons les a élé coninuini(juée à la Société Asialiqne

Nnclir. k. lien. Iti'.vs. Guliiiiyrii . l'iiil.- de l'aris dans sa séance du 11 dé-

Hist. Kl., if)i 1 , p. li-2'] et suiv., et an ceniLre if)i'i.

m; L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLK DU GAiNDHÀRA.

tiers borné à jeter un voile pieux sur ces divagations, capables de compromettre la réputation de l'indianisme. Malheureusement, il n'en va pas de Kaniska comme de Gondopharès. Son nom est trop intimement mêlé à la légende bouddhiqne et associé à une fondation religieuse trop importante pour que nous puissions nous en débarrasser au passage avec une simple mention : il est de toute nécessité que nous précisions l'époque à laquelle il a régné sur la terre artistique et sainte du Gandhâra. Or, ce qui nous a dès l'abord frappé, c'est qu'après une période d'affolement l'aiguille de la boussole tendait à revenir à son point de départ. Parmi les adversaires les plus déclarés de la tiiéorie dite de l'ère Çaka, la plupart en venaient à placer Kaniska quelques années avant ou après la date initiale de cette ère, si bien que, selon l'expression de M. F. W. Thomas, cr c'eût été miracle qu'il l'eût manquée (') n. Aussi nous préparions-nous, sous la pression unanime de nos documents et sans croire manquer de respect à nos savants confrères, à prendre avantage du fait que l'archéologie se contente de compter par lustres pour faire l'économie d'un comput de plus.

Il nous apparaissait d'ailleurs de plus en plus clairement, après les brillantes controverses dont la Royal Asiatic Society avait été le théâtre, qu'une bonne part des dilficullés tenait à ce que dès le début la question s'était trouvée mal posée. S'il est bien certain que, comme tout le monde, Kaniska a eu une date, il est infiniment douteux à nos yeux qu'il ait jamais été le créateur d'une ère t'^). Sans doute il se peut que nous nous trompions, et nous ne demandons pas mieux que d'en recevoir la preuve : mais cette preuve est justement celle que les partisans de la fondation par Kaniska de l'ère Vikrama ou de l'ère Çaka ont été également inqmissants à nous donner : et ainsi, jusqu'à démonstration du contraire, il y a tout

''' Cf. J. R. A. S., 1913, p. 65o. En la seconde édition de son Histoiij h irto

effet, M. A. -M. Boyer ramène la date (p. 2 i o ) et dans son ///s/or^ »/ /"Vjic /lc(

proposée par M. Sylvain Lévi de l'an — 5 m India (p. iSa) à 78.

à l'an + 76: et M. V. Smith, après être '"' Cf. les observations présentées

descendu jusqu'à 125, est remonté dans ci-dessus, t. II, p. 484 et suiv.

L\ FLUH AISO.N ])]■] L'ECOLE.

intérêt à ne pas embrouiller les choses à plaisir en mêlant la question de l'ère à celle de la date. En termes plus précis, c'est de façon tout à fait arbitraire et purement gratuite (jue l'on a d'abord lu, sur la série des inscriptions portant au génitif le nom de Kaniska,

Fir.. fiStt. — Lk GiiAND MinAciK DE ÇiiÀvAsTi (cf. |). 877, 38ii, 55'i, r)G7-568, <'(jo, 710). Musi'i' (le Pèsliaivar. Provenant ilc Taliltl-i-hahui. Cf. A. S. I. , Ami. Hep. igoj-S, pi. \LIV c.

les chillres d'années 3, 8, 1 1, etc., comme inaugurant un comput nouveau. Ainsi que l'a bien montré M. Fleet et que la suite de la série, 3i, Go, 7^, 98, etc., avec le génitif des noms de Huviska et de Vàsudêva, le prouve surabondamment, ie génitif du nom du

508 L'ÉVni.ITION DE L'ÉCOLE 1)1 C \ \ DU \ li \.

roi n'a aiicuneinent ce sens sur les inscriptions. II signifie simplemonl : | sous le règne] de Kaniska, de Huviska, etc., en l'an 3, 3 1 , etc. d'une ère non autrement spécifiée. C'est à ce ])oint de notre raisonnement que nous avons été très vivement frappé par une coïncidence au moins singulière : l'an 78/9 de notre ère commence exactement le v" siècle de l'ère indienne des Mauryas. En effet 392/1 4- 78/9 = /loo.

Pourquoi le cacher? Cette simple opération d'aritliméti([ue a été pour nous ce qu'on est convenu d'appeler un trait de lumière; et, après tout, il n'y a pas grand mal — puisqu'aussi bien nous ne saurions nous en dispenser — à ce que nous entreprenions à notre tour d'ap|)rofondir ce douloureux rc secret de kaniska n dont se languissent nos études. Notre solution a du moins pour elle le mérite de la simplicité la plus extrême : et en effet, il n'y avait aucun secret. En fan 78/9 il ne s'est rien passé de particulier, sauf qu'on eut à enregistrer un changement de siècle, phénomène qui dans toutes les è^s se reproduit régulièrement tous les cent, ans. kaniska , qui peut-être ne coiimiença à régner que trois ans plus tard, n'eut absolument rien à décréter, mais seulement à se lais.ser vivre. Les donateurs indigènes, dont les nombreuses inscriptions nous ont été conservées, ont continué paisiblement — aussi bien (notoz-le) à Bénarès et à Mathurà que sur la frontière du Nord-Ouest — à dater leurs inscriptions dans l'ère indigène traditionnelle : seulement, au lieu d'écrire laborieusement, comme tout à l'heure : Sai/i. m c i 0 /i ^ = 3i8, en sept chiffres, ou Sam. m c 90 20 90 20 /| = 38/i, en neuf, ils font désormais l'économie de cet appareil décidément trop encombrant, et écrivent en abrégé : Soin. 3, 1 1, etc. pour [^o] 3, [h] 1 1, etc. Ceci admis, toutes les difficultés tombent. Les inscriptions ne sont pas datées de l'an 3, 11, etc. à paitir du sacre, de la conversion ou du concile (ou quoi encore?) de kaniska, mais de l'an [^0] 3, [6j 1 1, etc. sous le règne de kaniska. On conçoit qu'elles déroulentl^avec la même sérénité la série des années [^]3i à[4]6o, sous Huviska, 76 à 98 sous Vàsudêva, etc., pour

i,\ FLornisoN ])]•: i;ecole. 509

lie iiommer ici ([iio les principaux membres de la dynastie. C'est seulement quand les vassaux des Kusanas continuèrent machinalement ù compter jusqu'à 3io, qu'ils se trouvèrent avoir créé l'apparence d'un comput orifjinal. Tel fut justement le cas des grands satrapes Çakas qui, sous la suzeraineté plus ou moins elTective des Kusanas. conservèrent longtemps le gouvernement du Sind et d'une partie de l'Inde occidentale. C'est d'eux que, pour le plus grand embarras des futurs historiens, l'ère ainsi prostituée aux barbares a fini par prendre son nom de crscylhique^^, sans doute après leur écrasement par les Guplas à la fin du iv" siècle, et afin de la mieux distinguer de la nouvelle ère nationale instituée ])ar les restaurateurs de l'empire \Iaurya f). C'est à eux enfin (jue, sur la foi de cette désignation tardive, on a parfois voulu — et ici notre théorie rejoint celles de Gunningham et de M. A.-M. Boyer — attribuer sa fondation '-'. Mais ce que le suzerain n'aurait su faire, comment le vassal l'aurait-il fait? En réalité, dans ce cas particulier et tout à fait exceptionnel, on n'est jamais arrivé à dépister l'intervention personnelle et certaine d'aucun souveiain, grand ou petit. La coutume, mère de la routine, et le temps, père de l'oubli, sont seuls responsables de toute l'afTaire. L'ère dite frÇakan ou ffdes rois Çakasn n'est de fil en aiguille qu'un avatar méconnu de l'ère des Mauryas, artificiellement rajeunie de quatre siècles.

Cette conclusion, qui ne compromet personne, ne rend pas seulement compte de l'origine mystérieuse et de la bizarre appellation, quand enfin elle en reçoit une, de cette ère indienne; elle fournit encore la clef de plus d'une énigme accessoire. Bornons-nous à en

■'' D'après M. Fleet, la piemièie nien- mais ceci n'est qu'unt cnïncidenre, notre

tion de l'ère sous le nom d'ère Çaka da- ère élant inexistante pour les Indiens, ferait seulement de 5o5 {Journal of the '^' M. A.-M. Boyer [J. A., juillet-

R()<ial As'uUk Socielji of'Great Britain nnd août i8()7) a proposé, comme on sait,

Irelaiid, 1918, p. 987). — C'est encore le Ksaiiaràta iNahapàna de Nàsik , tandis

une curieuse roïucidence que 1ère des i]ue Gln-Mngiiam [\iim. Cliron., 1888,

Mauryas date de 822/1 avant notre ère. |i. 282 et 1892, p. hh) tenait pour

et celle des Guptas de 819/20 après: Ghastana (Tiaslanès) d'iiyayinî.

ilO

donner deux exemples précis, oiiiprimtos l'un à l'histoire et l'autre à la légende. Comment expliquerait-on que les Andliras, ces ennemis jurés des Çakas, aient pu employer la même ère que leurs adversaires, si celle-ci, loin d'être la création de barbares étrangers, n'avait été au fond le lien commun de toutes les populations jadis soumises au sceptre des Mauryas ? Du même coup on compiend pourquoi les nations du Deklian, que les Guptas ne réussirent jamais à asservir de façon durable, ont, avec leur conservatisme bien connu, persisté à s'y tenir et l'ont finalement propagée jusque dans leurs colonies de l'Indo-Cbiiie et de l'Insulinde. D autre part il était fatal que, parmi les peuples à la fois bouddliisés etbarbarisés du Nord-Ouest, l'ère indigène, dont le point de départ jn'écédail de deux générations à peine la propagation locale du Bouddhisme, finît par être considérée comme datant de la mort du Buddha — fait infiniment plus saillant devant leur vision rétrospective que l'avènement d'un empereur. C'est à raison de cette inévitable confusion que s'établit danslesàmes pieuses la croyance traditionnelle, recueillie par Hiuan-tsang au Gandluira, et qui voulait que Kaniska fût monté sur le trône non point, comme il le fit en eflet, ioo ans après Candragupta, mais 600 ans après. . . le Nirvana; et c'est aussi pourquoi des textes bouddhiques et Hiuan-lsang lui-même placent par ricochet Açoka, que trois cents ans séparent de Kaniska, cent ans seulement après le trépas du Maître (''. Et qu'on ne s'étonne

'■' M. Sylvain ]A\'i vient de monirer {J.R.A.S., igii, p. loiG) que le témoignage (le Hiuan-lsang au sujet de Kanisl<a [Rcc, 1, p. 99, i5i; Travck.

1, p. -203,970) est emprunté au Vinuya desMùla-Sarvâstivndins, rquedes indices assez nombreux semblent reporter vers l'époque de Kanisiva (cf. Les Eléments de formation du Dknjàvadàna dans T'omig Piio, 1907, p. n/i et suiv.). Du même coup le chifTre de 4oo, adopté par les rédacteurs de ce Vinaya , prend une im-

portance qu'on ne saurait nier". — Pour Açoka, voir encore Hiuan-tsang (liée,

I, p. i.îo; II, 85; Trnt'els, 1, p. ^i)"] ;

II, 88); Divydvaddna , p. ioa et Avaddnaçataha, éd. Speyeb, H, p. 200. — Remarquez qu'en eU'et Gandiagupla monte sur le trône en Saa av. J.-G.(32a + 80 = '102 ans avant Kanislia) et qu'Açoka règne entre a63 et 22/1(924 -i-8o = 3o4 ans avant Kaniska), tandis que nous allons placer Kaniska entre 80 et 1 10 de notre ère.

pas de l'intérêt que nous attaclions à ces traditions évidemment erronées. Autant il serait imprudent de les accepler sans réserves, autant il nous paraîtrait insullisant de les rejeter purement et simplement : il est encore nécessaire de jusfilier comment elles ont pu germer dans les esprits et surprendre la bonne foi populaire. Or, c'est ce dont notre théorie fournit pour la première fois le moyen.

FlO. 'l85. MkME m jet, UKi; UiDDUA assis à l.'KllUIPtRNNK

(cf. p. 33'i, 828, 377-378, 567-.568, 586, (igo). yfiisi'p (Ir Pi^xhawtir. Prni:i>nai>t âe Tnhhl-i'-liahai.

Mais n'allons pas tomber dans le travers de présenter nue simple hypothèse — nous parîil-elle avoir de [jrandes chances d'avenir — comme une panacée capable de redresser à elle seule toutes les entorses dont boite encore l'histoire ancienne de l'Inde : il suffit que, dans le petit domaine et pendant la courte période que couvre notre sujet, elle nous permette d'harmom'ser au mieux tous les témoignages, d'où qu'ils viennent.

51^ i;i';\()i.i ïi(t\ i)K i/Kcoi.K 1)1 (;\M)ii\n\.

Les Kiisana. — Nous n'oublions p;\s d'ailieiii-s que notre connaissance tic l'état j)olili(]uo de l'Iude du Nord au i" siècle de notre ère repose avant tout sur les Annales chinoises, commentées par les monnaies et les inscriptions indigènes. Les renseignements chinois sont même si explicites que, pour une fois, ils ont mis tout le monde à peu près d'accord. Chacun répète docilement la leçon qu'ils nous ont apprise : comment, lorsque les Yue-tche firent fuir devant eux les Çakas ''', ils cédaient eux-mêmes à la pression de leurs voisins orientaux, les Huns, auxquels nous ne tarderons pas beaucoup à avoir all'aire; comment ils quittèrent, vers l'an i65 avant J.-C, leurs pâturages du Kan-sou, à la frontière do Chine, pour l'étonnante migration qui, à travers toute l'Asie cimtrale, devait les conduire jusqu'à l'Inde; et comment, en l'an 128, l'envoyé chinois Tcliang ivien les trouva déjà établis au nord de l'Oxus. rr Quelques années plus tardn, ils se répandirent au sud du fleuve et partagèrent la Bactriane entre leurs cinq hordes. Admettons que celte répartition et l'adoption d'un genre de vie sédentaire leur aient pris le temps d'une génération : crPlus de cent ans après, le chef du clan des Kusans, Kozoulo-Kadphisès, attaqua et vainquit les quatre autres chefs {j'i1>-goii). il se nomma lui-même roi : le nom de son royaume fut Kusan'^'.n Entendez qu'il fonda une dynastie de ce nom, événement que d'autres textes s'accordent à placer, mais avec plus de précision, aux environs de l'an 9 5 de notre ère : et cette date est d'autre part confirmée par la façon dont Kozoulo-Kadphisès a imité sur ses monnaies les deniers d'Auguste. Mais l'hégémonie sur les tribus de sa race ne suflit pas à son ambition : rrll envahit la Partliie, s'empara du territoire de Kaboul; en outre il triompha du Pou-ta et du Kaçmîr'^' et posséda entièrement ces royaumes, n Ces conquêtes nous sont données

''' Cf. plus liant, t. II, p. '187. M. A. -M. Boyer, ./. 1., mai-juin igoo.

<^' Nous suivons la tiailuclion et l"in- '^' Le Pou-la (cf. itPaktuesn et rrpou-

terprélation de Ed. Ghavannes [T'oiing khtoiiT!) serait le pays de Gliazni. Par

Pao, mai 1907, p. 187-194), (pii A /-/j/ii, qui désigna plus tard le Kàpira,

sont elles-mêmes d'acconl avec celles de il faut entendre à cette date le Kacniir.

comme faites aux dépens de la Parthie (Ngaii-si); et ce trait est bien conforme à ce que nous avons vu de la domination parthe sur toute celte région. Toutefois les documents numismatiques certifient que le roi supplanté dans la vallée de Kaboul par Kozoulo- Kadpbisès fut le dernier des Indo-Grecs, Hermaios. On a beaucoup spéculé sui- le fait que certaines pièces de cuivre portent ces deux

Kl(i. /iSO. Sl'tClMEN DE ttDOUBLE lillIXE"' ( ff. ]). 092).

Fouilles (If Sii- liirel Smiy à Saltri-lliihlol. Cf. .1. S. L, Ami. Ilff. irju-is, pi. XXXVil.

noms conjugués. On a imaginé (|u'un instant b; Kusana et le Grec ont battu monnaie ensemble, voire même qu'ils auraient commencé par sceller sur le dos des Partbes une alliance contre nature (''. Nous préférons pour notre part une explication beaucoup moins romanesque. Faute de posséder aucun monnayage de son cru, le jab-gou dut, pour s'en procurer, laisser fonctionner selon sa routine

'"' P. Garuner, (!(it., p. xi.vili; R. R. \\ iiiteiiead, Cd/. Laliorr , p. ly-j

E. J. Rai'son, Indiaii Coins, p. iC), S 65; et cf. J.R.A.S., igiB, j). 966 et io3'i.

GANBIlAllA. - H. 3.3

nutniE n\r(uX4).K.

fiU L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE TiV CANDIlllIA.

habituelle lalelier du vaincu : c'est peu à pou (]u il (mi vint à ajouter, puis à substituer définitivement son nom en exergue. Exactement de même, le kalil'e Omar frappe on Syrie à l'efïigie de l'empereur Héraclius, en Perse à celle du dernier des SassanidesC. Par ailleurs les acquisitions territoriales du chef turc restent en somme limitées à l'Alghanistan et au kaçmîr. Il a franchi avec l'Hindou-Koush le glacis naturel, ou, comme disent les Anglais, la cf frontière scientifique n de l'Inde; déjà il en tient les clefs : il est réservé à son successeur de pénétrer, le premier de sa race, dans celte terre promise des hordes du Nord-Ouest. Poursuivons en effet noire lecture : et kozoulo-Kadphisès mourut âgé de quatre-vingts ans (vers 60 après J.-G.?). Son llls Vima-Kadphisès devint roi à sa place. A son tour il conquit l'Inde et v (Hablit un chef pour l'administrer. A partir de ce moment les Yue-tche devinrent extrêmement puissants. . . -n Est-ce la peine de faire remarquer que cette dernière phrase contient la condamnation péremptoire de toute théorie qui voudrait ne faire de la conquête de Vima-Kadphisès que la reprise en sous-œuvre de celle de Kaniska "? Kozoulo-Kadphisès nous est explicitement donné comme le fondateur de la dynastie des Kusanas et son fils comme le premier d'entre ces potentats qui ait envahi l'Inde et jeté les bases de leur empire. Auquel des successeurs de Gondopharès, nous ne savons, mais c'est sûrement à un roi parthe c|ue Vima-Kadphisès enleva le Gandhàra et le Penjàb entre 60 et y 0 de notre ère; et peut-être étendit-il du même coup sa domination sur les satrapes Çakas et Pahlavas des bassins de l'Iudus et du Gange.

Ici les Annales chinoises nous abandonnent et les historiens européens retombent dans leurs divergences : pourtant la route s'étend toute droite devant nous. La première mention de Kaniska est faite pour le moment par une inscription de Bénarès en Snm. 3 et la première de Huviska enS(i>ii. 3i par une inscription de Ràl-

'' IL f^woiv, Ciit. ili-s inninuiira muiulmaiics d" hi liibliothhfiue Nationale, Klialife.i orientaux, préface, |i. mi.

Bhadàr, près de MalhuiaO. ('/est donc eiilre 80 et i i o après J.-C. que nous placerons avec confiance le règne du deuxième grand

•-^- -"--'"-^Ti^i'iif^f

'iH-. — Hiniii DE BASSE ÉpnQDE (cf. p. i35. I '18, S.'iS, Sijf)). Miisi'p (le Phhaivni: Provniaiil de Sahri-Bnhtiil. r.r. A. S. {., .lu». «f;i. ir,,,-,s. |ii. \LI, li(;. 16.

empereur bouddlinpie. Kn revanclie nous ignoi'ons tout des circonstances de son avènement, (lomme on ne lui connaît pas de iien de parenté avec les deux kadpliisès, nous avions été tenté un

''' Epigrapliia liidini, \III, p. i^;!. gicdl ]luseu)ii at Malhiinl, p. 6ï),n" Aji J. P. VoGEL, Catalogue nf ilic [vchœolo- et 181, etc. Le Vàsiska de l'an 19 (?),

âlG L'ÉVOLUTION KE LKCOLE Dli GANDH À A.

instant dimaj'/nfi" une sorte d'nsiir|)iiti()n du trône. Ainsi qu'il advint à plus d'un des rudes envahisseurs descendus du Nord- Ouost, Vinia-Kad|diisès semble s'être mal accommodé du climat do riude, oh les Annales cliinoises stipulent qu'il préféra installer un vice-roi, sans doute choisi dans son clan. Est-co cette viceroyauté qui i'raya au Kusana Kaniska l'accès du pouvoir suprême ? Nous devons avouer que, à y regarder de près, aucun indice ne vient corroborer cette supposition qui, au premier abord, nous avait séduit. Le premier Kadphisès, en qui nous ne pouvons voir (|u"un potentat relativement chétif et un jnh-gou encore mal dégrossi, n'avait jamais pu ou su trouver un artiste capable de lui graver pour ses monnaies des poinçons originaux : et c'est ainsi que nous l'avons vu contrefaire tantôt celles dun roi grec et tantôt celles d'un empereur romain (pi. V, 1-2). Au contraire les graveurs de son fds nous ont donné de lui une image d'une pi'écision tout ethnographique (pi. Y, 3). Qu'il les ait recrutés dans sa nouvelle conquête du Gandluàra, nous avons deux raisons de le croire : d'abord l'excellence du travail, puis l'emploi persistant de l'alphabet kliaimthi dans la légende du revers. En tout cas nous connaissons grâce à eux les traits et le costume d'un Kusana aussi bien que ceux d'un Valois ou d'un Bourbon. C'est très exactement le même type que nous retrouvons sur les pièces de Kaniska (pi. V, 5, 7) et nous n'apercevons pas qu'il ait été le moins du monde alliné par le contact de l'Inde : il est et reste le Tarlare dans toute son horreur. Mais, à notre point de vue, il y a ])is. Un observateur que ne hanterait aucune idée préconçue n'hésiterait pas une minute à déclarer que ses monnaies ont dû être frappées au nord du Paropamise. En efTet leurs exergues arborent exclusivement l'alphabet grec'"' et, des quelque trente divinités qui figurent au revers,

a^i ou a8. n'a jamais dû jouer que les ''' Nous ne disons pas la langue grecseconds lôies, puisqu'il n'a pas laissi^ de que: cf. lesobseivalions de M. F. W. Thomonnaies, et il en serait de même du m\s, dans J.R.A.S., igiS, j). 6.30 et Kaniska de l'an /i i . i oi 3. — Est-ce la peine de répéter à ce

l'iininense majorité est iranienne ou bien porte des noms iraniens''). En un mot les pièces de kaniska peuvent loien être encore répandues dans le iNord-Ouest de l'Inde : aux images de Çiva et du Buddlia près, elles n'ont litléralenient rien d'indien, mais lémoi-

FiG. 488. — HÀniii, AU Kaçmîr [fake ict profit.] (cf. p. i 'l'i-i/if), Go'i).

Slatuc Iroiiri'c dans le Pâpaharana-I^dga de Brdr (vallée du Liddai). Ilaiitviir: o m. G3.

Cf. Mémoires co'.crruaitt l'Asie f>v'ti"il/jle, I. ji!. LMII.

giient au contraire d'une orientation exactement tournée à l'opposite. Et ceci nous donne à craindre que les indianistes ne se soient ci'éé à plaisir de graves embarras en voulant à toute force faire de ce tt fds du ciel •» et de ce rt sliâli des shahs -n un maharaja de leur façon et le fondateur d'une de leurs ères. Ils ont beaucoup trop tiré le

propos ce que nous avons dil de l'aljsence chez les anciens Bactiicns (t. 11, p. hhh

de culture nalionale nou seulemenl riiez el igg)?

les Çakas et les Turu.skas, mais im'me '"' Cf. ci-dessus, t. Il, ]). ililirl suiv.

518 L'ÉVOLUTION DK LM':(:OLE DU (;\M»ll\i;\.

Turc à eux. Sans doute kaiiiska , (|uc ce soit de sou l'ait ou du fait de son prédécesscuir, a (Heiulu plus ou moins uoiuinalement son pouvoir sui' le cœur rnènie de l'Inde, peut-être jusqu'à Patna, à coup sûr jusqu'à Bénarès; mais, si l'on en croit la tradition, il aurait (''gaiement poussé ses conquêtes jusque ilans le Turkestan chinois actuel, et nous n'avons aucune raison de penser qu'il attacliàt moins d'importance à ses possessions des bassins de l'Oxus ou du Tarim que de l'indus ou du Gange. H faudra bien que les inilologues se résignent à rendre la meilleure part de Kaniska à la Haute-Asie. Quoi (ju'ils aient pu croire, c'est un personnage dUn tout autre acabit qu'un simple roi indien: indo-bactrien ne serait même pas assez dire; souverain d'un empire qui servit de trait d'union entre l'Inde et la Chine, il mérite déjà l'épithèlc de sérindien.

Le rôle de Kaniska. — (les constatations ne sont pas laites, tout au contraire, pour diminuer l'importance de son rôle dans la suite de notre exposé historique. Nous aurons notamment à nous souvenir de l'extension de sa souveraineté en Asie centrale quand il sera question de l'influence de l'école gréco-bouddhique dans ces parages ('). Mais dès à présent rappelons-nous bien que kaniska est resté avant tout connu dans la tradition populaire sous le litre de ff roi du Gandhâran, à telles enseignes que la dynastie locale des Çàhiyas se réclamait encore de lui au ix" siècle de notre ère (-). C'est là en effet, dans cette sorte de vestibule attenant à la fois aux plaines et aux passes montagneuses, que se trouvait le centre de gravité de son pouvoir, ou, si l'on préfère, le point vital de la seule grande artère qui fît communiquer les deux moitiés de son empire, jeté en travers sur le Toit du Monde comme un bissac sur un bât. On conçoit que dans l'intervalle de ses expéditions belliqueuses il s'y soit plus volontiers tenu, ainsi que l'araignée au milieu de

''' Cf. ci-dessous, p. 662. Nous Irai- '"' Pour les références relatives aux

terons également (p. 6/i5) la tpiestiou rois Çâhis de Kaboul, cf. ci-dessous, des relations de Kaniska et de l'an-lchao. j). ,^91 , n. 1.

sa toile, prêt à parer à tout événement, soulèvement intérieui' de vassal ou empiétements d'ennemis sur les frontières. Remarquons que dans cette région, ce natif de la Haute-Asie était à mèuie de choisir à son gré son climat et de goûter tour à tour la doucmir des hivers indiens ou la fraîcheur estivale des montagnes, ("est là enfin qu'il se serait converti au Bouddhisme, là qu'il aurait bàli, dans la banlieue de sa capitale d'hiver, Purusapura, la magnifuiue fondation par laquelle il voulut commémorer sur place ce miracle ''>. H est passablement douteux que le premier Kadphisès ait eu quelque penchant pour la Bonne Loi''^). Au second la légende Uiarostlù de ses moimaies donne le titre de mâheçvara, c'est-à-dire çivaïtet'', ce qui ne nous a pas paru après tout plus étrange que d'entendre un Héliodore, fils de Dion, s'intituler vishnouïte (^bkdgavala). D un autre côté, s'il est quelque part question d'une conversion de Gondopliarès, c'est au christianisme. Seul kaniska, que ce soit par conviction ou par politique, aurait embrassé la seule i-eligion qui put servir de lieu commun entre ses hétérogènes sujets. Est-ce à dire qu'il faille faire dépendre de cet événement sensationnel la floraison de l'art du Gandhâra? Nous avons déjà mis le lecteur en garde contre une exagération si manifeste '''). Mous croyons savoir que, sous Gondopharès comme sous Vima-Kadphisès, l'école avait poursuivi paisiblement le cours de ses destinées; et si Kaniska a pu exercer une influence favorable sur son évolution, ce ne sera toujours pas par son goût, mais seulement par son zèle. Un néophyte fervent n'est pas nécessairement un bon connaisseur. Que l'exemple du royal bâtisseur et sa protection déclarée aient encouragé (toujours comme au temps d'Açoka'^)) la multiplication des couvents et des sanctuaires — el cette fois même sur les deux versants des Pàmirs — le fait n'est évidi'mment pas négligeable et méritait d'èti'e soigneu-

''' Cf. I. H, |i. i3ij. nous Irailuisons le piiikiil iiiiihiçvara (cf.

''' cj: I. II, |). ix3H. t. II. p. ;î(,.|, 11" à et |). /ir>7 ).

C Du moins c'est ainsi ijui; nous ''' Cf. ci-dessus, l. H, |>. 'i'i3.

transcrivons en sanski'il el par suite que ''' Cf. ci-ilessus, t. ll.p. 'iiH.

520 i;ÉV()l,l Tl()\ l»F, I/I'C.OIJ': Dl" (;\M)ll\li\.

sciiHMil consigné ici; mais de là à lui altiibuer une aciion jiersonnello siii' lo dr'velo|)|ienient esthétique de l'école, il y a aussi loin que (les villes d'Ionie aux steppes du Kan-sou.

Le facteur t'coîsoMiQCE. — En réalité la lloi'aison de l'école a ses racines dans des mouvements sociaux dont l'ampleur déborde, en même temps que les limites du Gandliàra, les opinions religieuses et l'éducation artistique de ses monar(jues. Il suffira de résumer ici, mais il inqjorte de noter le fait considérable, et d'ailleurs bien connu, du développement, déjà i? mondial n pour l'époque, qu'avait piis le commerce de l'Empire romain. Notre génération se souvient encore du profond retentissement qu'eut au xv" siècle la l'eprise des relations maritimes avec l'Extrême-Orient; elle-même éprouve les bienfaisants efTets du raccourcissement de la voie trop détournée du cap de Bonne-Espérance par l'ouverture du canal de Suez ; elle pressent les résultats plus importants encore qu'apportera dans le prochain avenir le raccordement des chemins de fer de l'Europe avec ceux de l'Asie. Or, dès le début de notre ère, les échanges avec l'Inde se faisaient de façon courante, ou tout au moins annuelle, à la fois par deux routes, celle de terre et celle de mer. Celle-ci menait, grâce au jeu périodique des moussons, redécouvert par Hippale, des ports égyptiens du Golfe Arabique, à travers l'Erythrée, jusqu'à ceux de la cote indienne — à ceux du moins qui étaient accessibles aux navires étrangers : car l'Inde connut dès lors ce régime des tt ports ouverts '*' n que nous voyons encore fonctionner en Chine. Les détails les plus circonstanciés sur cette navigation et le genre de transactions dont elle s'accompagnait ont été consignés dès avant la On du i"' siècle par l'honnête rédacteur du Périple et sont confirmés par Pline l'Ancien comme par Stiabon (•^). De son

'■' AiroSeSe/^ f/eva (désignés), và^ii^ia '•' Stbabon, II, v, 12; XMI, 1, i3;

(rt'jjuliers) ou erÔsafia (légaux): ainsi Pline, Histoire naturelle, XII, Ai. —

les qualifie le lexlc du Pcriple (cli. 1, Voir siir ces questions rinléressanl ar-

82; II, ai, 35; 62). ticle de M. Vidal de I^ablache, Comptes

cùlé IHolôinée, au milieu du ii'' siècle, nous reuseigne sur la route (le terre la plus iVérjuentée, celle qui avait été suivie ])ar Isiilore de Cliarax, l'envoyé d'Auguste''', et qu'on pouvait appeler la route du Nord. Son grand souci était en elTet d'éviter les déserts de Perse

FiG. /i8(). — PiiKHiiiiii; MtDirvTioN di: Iîddiiisattva , a Mathuhà (cf. p. 606). Musée de l.akhmui. l'nn'enniil du rtjait Mniiiid-^. ilauleur: 0 m. 50.

et de Caranianie ; et c'est pourquoi de l'Euphrate elle gagnait d'abord, par le fameux défilé de Zagros, Ecbataue (Ilamadan); puis, par les Portes Caspiennes, entrait en Hyrcanie; et enfin, à travers les régions les mieux arrosées de la Partliie et de la Margiane

rendus de V Académie des Inscriptianx et qucs. — Il s'agit probablcnu^nl de l:i ville Belles-Lettres, i8f)G, p. Ii5i) et siiiv. de Cliarax située à l'emboucliiiie du Tigre

''• i^Ti^fiOf M'xpdixot ou l^tiijii's pinilil- et de rRiiplirato.

ri22 L'ÉVOLUTION DK L'ÉCOLE DU (;\M)ll\n\.

(Merv), se diri{;e;iit di'oit sur Bactres (Balkli). Là elle birui'([uait : ruuc (les brandies coiiliniiait, comme nous verrons l)ienlnt, clans la direction du Nord-Kst, à Iravei's l'Asie ccnirale, jusqu'au pays des Sères ; l'autre descendait au Sud-Kst, par les passes de la vallée de KAhoul, vers les bazars et les ports de l'Inde. Tel était du moins le grand tt Trans-iranien ^i du temps. Nous ne pouvons entrer dans le détail des chemins d'intérêt secondaire , ceux , par exemple , (|ui menaient également aux bords de l'Indus en côtoyant le versant sud de l'Hindou- Koush, soit par l'Arie (Hérat) et Kaboul, soit par la Sakastèue (Çaka-stbàna, Seistàn) et l'Arachosie (Kandabai'), en un mot ])ar Itclnde blanche n. Mentionnons toutelois comme un intéressant nioyen terme entre les deux grandes voies de terre et de mer, celle mi-maritime et mi-terrestre du Golfe Persique.

Tous ces faits sont du domaine commun : mais il peut être intéressant de signaler que l'Inde, à son habitude, nous laisse deviner ce que les textes classiques nous apprennent explicitement. De cette activité commerciale elle a conservé, notamment dans les livres bouddhiques, plus d'un souvenir. 11 en est de fort vagues, tels que les perpétuels récits de voyages au long cours, par caravanes ou par bateaux, qu'entreprennent les marchands des contes. 11 en est de plus précis, comme la mention dans le Sàlràhnhdra du négociant de Taksaçilâ qui, ruiné, s'en est allé refaire sa fortune dans le pays de Ta-tsin ('■ : car par ce nom tous les sinologues entendent l'Orient romain ou, plus précisément, la Syrie; et d'autre part, si le témoignage est bien d'Açvagbosa, il remonterait au moins au \f siècle. Enfin l'indianiste détient sur ce point d'histoire des documents historiques au premier chef: telles les inscriptions laissées dans les hypogées du Koiikan par la colonie Yavana (on dirait aujourd'liui/e/'m^/«) des ports ; telles les monnaies romaines trouvées en si grand nombre dans le sol de l'Inde , depuis les passes

I'' Trad.Ed. HiJBER, p. /lOi.

de l'Afghanistan jusqu'à la cote du Malabai't''. L'étonnante dilFusion de ces dernières est clairement commentée, du côté européen, par

FlU. 'ir)(). PÀSClKA-MAUÀkÀLA , À MaTIIUIIÀ (ff. |l. 1 :! 5 , 1-2-]. l-'l'J. flO^i).

Miisre de Malliunl, n° C. 'i. Hauleuv : o m. 5o.

les doléances de Pline l'Ancien et de Tacite'-' sur les centaines de millions de sesterces que coûtait, bon an mal an, à l'Empire romain la coquetterie de ses femmes. Elle n'est pas moins nettement

f Cf. Vi.SEvyEU., rtoman Coins in hidia, ''' Punk, //îs/. /V((^, VI, 26 et \il, /ii;

dans le Joiini. nf tlie Royal Asiatir Socicli/ Tacite, Annales, III, 52 (par la bouche 0/ Gnal Ur'.Uiin and Ircland. orl. igo4. île rempereiir Tibère).

r)2'i L'KVOr.UTION DE L'ECOLE DU GANDII \R.\.

soulignée du côté indien par la substitulion qui s'effectua vers ce même temps, dans l'usage de la langue, du mot f/mw/ra (denier) au mot drommo (draclime). On a même pu chercher, et non sans vraisemhlance, dans cet afTlux du numéraire occidental la principale raison de la double nouveauté numismatique (|ue constituent, d'une part, l'abondance et peut-être aussi le poids du monnayage d'or des Kusanas, de l'autre le caractère semi-cosmopolite à lui conféré par l'usage exclusif de l'alphabet grect''.

De ces considérations d'ordre économique que devons-nous surtout retenir à notre point de vue? Au moins trois choses, semblet-il. Tout d'abord sur l'immense circuit fermé qui mène ou ramène, par terre ou par mer, d'Alexandrie dans llnde, le Gandhàra occupe, pour ainsi parler, l'autre pôle de. la courbe. Non seulement la grande route de terre y conduit directement ; mais' le Périple nous avertit en propres termes qu'en dépit de la distance le grand port de Barygaza (Bharukaccha, Barotch, Broach), près de l'embouchure de la Narmadda — et non point seulement, comme on aurait pu s'y attendre, celui de Barbarikè, dans le delta de l'Indus — était considéré comme le débouché maritime de la Proclaïde <-'. De fait, si Apollonios de Tyane est censé avoir gagné Taksaçilâ à travers la Parthie'^', c'est parla voie du Golfe Arabique que l'apôtre saint Thomas se serait rendu à la cour de Gondopharès. L'importance du fait que le Gandhàra se trouvait ainsi, de notoriété publique, à un nœud de la grande route du commerce international, n'échappera à aucun lecteur. En second lieu ce commerce portait avant tout sur des articles de luxe, les marchandises de choix étant par mer les pierres précieuses et les perles, par terre la soie: il en résultait des bénéfices considérables pour les exportateurs. Aussi est-ce le moment ou jamais de se souvenir que la clientèle

''' Cf. J. Kennedy, T'/feSecrrto/Â'anrs/.'rt inalion du nom du pays de IleuxeAa&JTiï

ihnsJ.ÏÏ.A.S., 1912, p. 981 et suiv. ou Puskaràvati.

'"' Périple, S 47. On recouuail nalu- '^' Apollonios serait reveiui par le Golfe

relleraeut, dans celte Proelaïde, la défoi- Peisique.

des moines boiuldliiques et la communauté elle-même se recrutaient plus volontiers dans cette caste des Vaiçyas''), à laquelle nous devolis également en Occident saint François d'Assise. Nous ne

Fil.. 'ic)i. — Mkmk ptnsoNNAGE ( cf. p. I 3 -"i , 127, 6o3 ). Musée lie Maihurd . n" C. 3. Hauteur : i m. oô.

serons plus surpris do voir si souvent dans les légendes les bons marchands, au l'etour de quelque fructueuse expédition, s'empresser de faire les frais d'une fondation religieuse : façon sans doute de rendre des actions de grâce, peut-être aussi de purifier par ce

'•1 Cf. 1. 11, p. 81.

pieux prélèvement sur leur béiiélicc les procédés plus ou luoius licites lie sou acquisition. Parfois n)ênie c'est dans le dessein de réunir ou de compléter les fonds nécessaires pour la construction et la décoration d'un slùpa ou d'un couvent, qu'ils entrepremient une nouvelle tournée de négoce''). Car l'art aussi est un article de luxe, et sa prospérité suppose l'existence de donateurs aussi riches que généreux. Enfin il est une remarque de détail qui vaut encore la peine d'être faite. C'était la coutume des navigateurs étrangers, en abordant clans l'Inde, d''c adoucir la figure '-'n du ràja local par quelques cadeaux de bienvenue, qui tenaient lieu de droits de port. Or \q. Périfle^^'i recommande d'apporter comme [)résents non seulement des instruments de musique et même de jolies musiciennes, mais encore de l'argenterie (àj2) vpwfxara) — celle-ci sans doute de fabrication alexandrine. Pensez seulement au fameux trésor de Bosco-Pieale, où d'ailleurs se mêlent tant de traits orientaux, et ne vous demandez pas plus longtemps d'où viennent les modèles des patères de Dêbra-lsmaïl-Kluln (fig. 890) et du BadakshânW.

Le facteur AUTiSTiQUE. — Mais ce n'est pas seulement l'importation des objets d'art qu'ont provoquée l'augmentation de la richesse publique et la facilité régulière des communications : elles ont encore favorisé l'immigration d'artistes d'Occident. Nous avons dès longtemps insisté à propos de l'art du Gandhâra — et non sans courir le risque d'en méconnaître les origines hellénistiques — sur la prodigieuse prospérité dont jouit l'art grec à la faveur de la paix romaine et dont témoigne aussi bien son inépuisable fécondité que

''* D'wyâvadâna , p. 262 et passiiii. nillcaliun de la ville d'Alexandrie, est

'■' L'expression est empruntée à tîer- coilTée du même casque que Dèmèlrios

nier. sur la ])l. lit, 5. — Pour une repro-

''' S 69. Cf. t. II, p. 70. duclion de la palère du Badaksliàn,

'*' On sait que la figure centrale de la aujourd'hui au Brilisli Muséum, cf. Sir

{jrandc palèrede Bosco Reale, au musée (îeorge ]iiïiD\\ooD, ImluslrLd Art oj Iiidia,

du Louvre, en qui l'on voit une person- p. 168, pi. II.

LA FLORAISON DE l/ÉGOLE. 527

l'universalité île son expansion ''). El sans doule il s'agit de l'art grec déjà sur son déclin , ne produisant ])lus guère en pays classique (]ue des répliques, en pays barbare que des adaptations, et toujours et partout des copies de copies. Mais jamais il n'a été à meilleur marché ni d'un usage plus courant: nous le trouvons en même temps à la mode dans toutes les classes de la société, jusqu'aux plus bourgeoises, et répandu sur toute l'étendue du monde civilisé, d'Alexandrie à ïliulè et de Gadès à Séleucie. Cet aspect des mœurs classiques au temps d'Auguste et des Antonins a été depuis longtemps dépeint en Italie!-' : il est loisible d'élargir à présent le tableau par delà l'horizon familier de la Méditerranée. Que de fois, pour notre part, devant la richesse décorative des ruines gandhàriennes, n'avons-nous pas entendu des olliciers anglais, gens d'esprit fort rassis et plus préoccupés de sport que d'archéologie, évoquei", sous le coup d'un ravissement de sui'prise, le magique souvenir de Pompéï. Leur enlhousiame les emportait un peu loin : mais il n'en est pas moins vrai que, là comme ici, la profusion et aussi, avouons-le, la médiocrité générale des œuvres atteste, dans tous les sens du mot, la vulgarisation de l'art. Et il ne serait pas impossible de discerner dans la littérature indienne, si imparfait miroir qu'elle soit de la vie, la répercussion de ce phénomène social. La rhétorique s'enrichit soudain de comparaisons empruntées au vocabulaire spécial des amateurs. Dans le Sûlràlanhàrd , par exemple, ipiand le roi des Çibis s'est dépouillé de sa chair pour la jeterdans la balance, il est pareil, nous dit Açvaghosa, à une statue (jui se délite sous l'aclion de la pluie au point de devenir méconnaissable. Le même texte, d'accord avec le I^nUla-viatam. attribue au Bodliisattva des talents de peintre et de sculpteur '". Les aris plastiques, considérés comme de bon Ion en dépit des basses exigences de leui'

'"' 7î. /y/47. /?c/l'|(|., X\.\, l8f)'4 , p. 305. ' FllIEDLANDER, /J(/C.s7('//»»,«-P« aiis (Irr

— Nous serions à ])n'sent disposé à ac- Siilcngcschklile Roms, etc.

cordei' moins d'importance au fait, d'aii- <"' Sùirâlahkdra , U'ad. Ed. Hobek,

leurs vraisemblable, de celte immifjiatinii p.SSy et 3i9 (cf. Sylvain Lévi, dans le

d'arlistes itinérants. Journal Asiatique, juillet- août igo8,

528 L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU CAiNDHARA.

lccliim|iH' manuelle, feront désorinitis partie dune éducation libél'ale. Ce ne sera [)lns qu'nn jeu pour les héros et même les héroïnes de roman el tie lliéàtre (|iic de taire le portrait ressemblant de leurs amours. Tous ces lieux communs traîneront indéfiniment dans les traités de poétique : encore faut-il qu'à un moment donné ils aient correspondu à fétat des mœurs; el nous placerions plus volontiers au i*^"" siècle l'apparition de ces coutumes nouvelles.

Une contagion aussi déclarée de i'art n'a pu se passer de l'intermédiaire de ses agents ordinaires, les artistes ; et par suite il y a de grandes chances pour que, dans le nombre de ceux qui travaillèrent alors au Gandhàra, il s'en soit glissé plus d'un tout fiais émoulu des ateliers méditerranéens. Nous connaissons par ailleurs assez bien les gens de métier auxquels tant d'oeuvres de sens disparates et de facture similaire doivent d'être nées vers ce même temps aux quatre coins de la terre. Certes ils n'avaient pas tous du génie, ni même du talent : d'ordinaire cétaient des praticiens, plutôt que des artistes, mais apparemment bons à tout faire et prêts selon l'occasion à s'inqiroviser peintres, sculpteurs, graveurs, ciseleuis ou fondeurs. Au besoin ils se faisaient aussi mosaïstes, mais nous ne nous souvenons pas qu'on ait encore retrouvé dans les fouilles gandhàriennes aucun spécimen de ce procédé. En tout cas leur habileté de main et la l'ichesse de leur répertoire sont indéniables, indéniable aussi l'aplomb avec lequel ils s'attaquent à n'importe quel sujet. On sait de reste qu'un trGnecnlusu, surtout quand la faim l'aiguillonne, n'est jamais embarrassé. On nous la montré, s'eufouçant dans les provinces à la recherche de généieux patrons, tombant le plus souvent sur des gens désireux de s'acquérir des mérites par quelque fondation pieuse, et toujours prêt à assurer contre argent la réalisation artistique de leurs vœux. Nous pouvons à présent le suivre, au delà des bornes de l'Empire, sur les grandes routes commerciales de rExtréme-Orient : et sans doute

p. 88); Lalita-vistara , éd. S. Lefmann, conipaiaison ilii Biiddlid-citrita citée plus p. i56, I. /|. — Faut-il lappeler la haut,!. I,p. 2a9V

ce n'est pas là que ces aventuriers auront rencontré les moindres de leurs aventures. Des avaddnn entiers sont consacrés à exalter leur talent extraordinaire, et l'on ne s'étonnera pas que, comme les

l'iG. I\q2. — (T Scène de Cacciiawlet , À Matuuuà (cf. p. i5(j, 6o/i ). Musée de Malhurd , n° C. s. Provenani de Pdli-Khérd. Hauleiir : t m.ao.

récits conservés de notre antiquité classique, ils s'attachent surtout à vanter leur savoir-faire dans le genre du trompe-l'œilC'. Mais si ces artistes étraiigers ont suscité des admirateurs enthousiastes,

A. voN'SciiiEFXi:», ïilieltm Tales[irM\. Halstonj, p. 36o. CI'. Tàranâïiia (cli. xlhj.

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