‹ L'art gréco-bouddhique du GandhâraChapitre 14 sur 36 · AND11AHA · texte numérisé non relu

AND11AHA

ilMMiIU NATtUX

peut-être aussi leur fallul-il parfois compter avec les cruels caprices dos petits despotes orientaux. On nous parle de donateurs qui lanlôt crèvent les yeux au praticien qu'ils viennent d'employer, tanfol complotent de le laisser mourir de faim an haut de la colonne qu'il a érigée'''. Les moyens varient, l'intention ne change pas: on veut s'assurer qu'il n'aille pas recommencer, voire éclipser plus loin son dernier chef-d'œuvi'e.

Histoires de brigands ou contes à dormir debout, ces traditions populaires pourraient servir à illustrer de façon assez pittoresque l'odyssée indienne de nos rcGrcPculin; elles ne sauraient passer pour nous fournir une relation authentique de leur venue. Sur ce point les renseignements nous font tristement défaut. On peut cependant alléguer le précédent favorable créé par le voyage d' Apollonius de Tyane : sur la route suivie par le sophiste, pourquoi des artistes n'auraient-ils pas passé? Un autre indice, plus probant peut-être, nous est apporté par les Actes de saint Thomas. Quoiqu'on doive penser de ce texte apocryphe, il est du moins certain que l'auteur a dii s'efforcer d'en rendre le contenu digne de foi. Or de quel expédient s'est-il avisé pour aplanir devant son héros la voie de la Judée à l'Inde ? De le faire embaucher comme architecte par un marchand que Gondopharès, le roi du Gandiuîra, avait spécialement chargé de cette commission'-)'. Devons-nous dans cet honnête courtier reconnaître le marchand de Taksaçilâ que nous avons vu tout à l'heure revenir de Syrie, ou diagnostiquer plutôt quelque marchand nabatéen que son négoce ramenait annuellement dans l'Inde? Ce qui est sûr, c'est qu'aucun prétexte de mission ne saurait à présent nous paraître plus naturel ni mieux d'accord avec ce que nous croyons savoir des deux parts sur les conditions de l'olfre et de la demande. Reconnaissons toutefois que quelques précisions feraient encore mieux notre affaire. Mais on

''' Sùlrdlaiiktira , Irafl. Ed. ttuBRii, île M. J. Dahlmann, Die Thomds-l.egrnde

|). f^b'i ; Jiilaka , n" aS.'i. (1912), ilont le sent lort peut-ède est

'^' Renvoyons pour le délail au livre de vouloir tiop prouver.

s'étonnera beaucoup moins que nous n'en puissions pas apporter sur ce point, si Ton veut bien remarquei" que nous sommes en train, et pour cause, d'écrire une histoire de l'art du Gandliâra sans jamais citer un artiste. Gomment pourrions-nous définir exactement la patrie de gens dont nous ne savons même [)as les noms?

Fie. 4().3. — Tèïe de MATHUiiÀ [ci. [). i)C), 6o.S). Télé avec hnnnet persan. Musée de Mathiirà , n' G. 3a. Hauteur : o m. ù.'k

Encore ceux-ci ne suffiraient-ils point à nous renseigner de façon tout à fait précise. La seule œuvre gréco-bouddliique ([ui, à nolri; connaissance, ne soit pas anonyme, est la cassette de Sliàii-ji-kî- Dlièrî,doiil les inscriptions désignent, en même temps que le donateur Kaniska, Agiçala, le nava-lurmiha on rr maître de l'œuvre'')". On ne saurait raisonnablement hésitera recoimaitre, sous le dégui-

''' On peut comparer le liti'u d'AriSfifjis, r.rnrlor (iiimim n'/nihiim fie Charlemagnc.

sèment d'une prononciation indienne qu'un liasard (sans doute un |)eu aidé) a faite significative, le nom d'AgésilasC. Pour nous refuser à admettre une interprolalion aussi simple, il faudrait rejeter en bloc non seulement toutes les transcriptions indiennes de mots grecs que nous donnent les textes classiques et les légendes des monnaies, mais encore l'Héliodore, fils de Diya (Dion), de l'inscription de Besnagar el le Thaidora (Théodore), fils de Datis, de celle de Kaldarra'^'. En fait l'unique défaut du reliquaire de Kaniska nous paraît être, dans la circonstance, de nous donner justement la sorte de signature que nous pouvions espérer. Cela est trop beau pour n'être pas suspect : tant il est vrai que la défiance toujours prête de l'esprit critique est au fond voisine de cette vague inquiétude trqui fait que riiomme craint son désir accompli n. Mais aurions-nous les meilleures raisons de surmonter ce morbide scrupule que nous ne serions toujours pas en état de deviner au seul nom d'Agésilas si celui qui le portait était, comme le qualificatif de dasa (= ddsa, esclave) le donnerait à penser, un Eurasien natif du Gandhàra et héritier de la profession paternelle, ou un Grec d'Asie Mineure récemment entré au service du roi. Il faut en convenir : sur le point de savoir s'il s'est elTectivement produit au Gandhàra, dans le cours du i" siècle, de nouveaux arrivages de Yavanas, nous sommes encore réduits à des présomptions assez vagues ; nous ne voyons pourtant pas que personne songe ou puisse songer à contester la vraisemblance générale du fait, d'autant (|u'on ne peut guère expliijuer autrement la propagation jusque sur les bords de l'indus des dernières nouveautés artistiques de la Syrie ou de Palmyre (^).

'iiii ,

''' Cf. |)iusbaul, t. Il, p. 4io ; Agiçala ''' \oiv Archmological Siiney of Imlit

peut donner en sanskrit Agni^-àla (qui Animal Report igoS-g, p. i-ay; et

possède un (rlemple du feui); mais la Journal Asiatique, mai-juin 1899,

coutume subsiste dans l'Inde de transfor- p. ,S33 o\i Indian Antiqtiarij, mars 1908.

mer les noms étrangers de manière à leur p. 66.

donner, si possiiile, un sens dans le dia- '^' Cf. les correspondances que nous

lecte local. relèverons plus loin, p. 546-547.

La question de l'influence romaini:. — L'afïliix de la main-d'œuvre artisliqiie, le rapide enrichissement des donateurs, finalement la conversion du souverain au Bouddhisme, tels sont donc, si nous les récapitulons bien, les trois facteurs principaux de l'épanouissemniit de l'école du Gandhâra au cours du premier siècle de notre ère. Nul ne disconviendra de leur importance : mais c'est une autre fonction que certains ont voulu leur attribuer. A leurs yeux ces trois éléments ne seraient pas de simples adjuvants, mais le germe même de la croissance de l'école. Ils n'y voient pas, comme nous, des sortes d'affluents venant renforcer sa vitesse acquise et sa force d'expansion : ils croient bel et bien y découvrir ses sources. L'art du Gandhâra serait né au temps de kaniska de l'ensemble de circonstances favorables que nous venons d'exposer: et, ce fait une fois admis, on n'a pas reculé devant les conséquences. Dès lors il ne serait pas seulement vrai de dire, comme nous l'avons fait, que la floraison de l'art du Gandliàra n'est, à regarder les choses d'un peu haut, qu'un cas particulier d'un phénomène général et qui s'est étendu à tout l'ensemble du monde antique : c'est sa formalion même qui, dans l'hypothèse que nous envisageons, serait le produit direct d'une influence non plus hellénistique, mais gréco-romaine. Aucun critique n'ose plus guère répéter, après Fergusson, que les sculptures du Gandhâra sont rtplus byzantines que romaines '''11; mais il s'en trouve encore pour soutenir que leur style comme leurs modèles sont beaucoup moins grecs que ff romains r. On a déjà lu ci-dessus les raisons qui nous ont déterminé à chercher plus avant dans le passé les origines purement hellénistiques de l'école gandharienne ^^K Nous les considérons toujours comme valables, et nous n'y reviendrions pas, si leur témoignage ne pouvait être adroitement tourné. Hien n'empêche en effet de supposer que l'art

'"' Cf. plus haut, t. I, p. 89 : voir Grent Britain and Irelaïul , 1918, p. gôi. pourtant M. ie Colonel Waddell dans "' Voir notamment t. 11, p. 449-

Jounial of the Royal Asiatic Society of 443 et 5oo.

53/i L'ÉVOLUTION DR L'ÉCOLE DU GANDHArA.

gi'(5co-bouddhique ail, Iraversi! vers la fin du i'^'' siècle de notre ère une crise de croissance telle qu'elle équivaille à un cliangeniciit d'orientation, voire même à une rénovation O. Aussi faut-il spécifier pounjuoi l'idée que nous nous faisons de son évolution répugne aussi bien à Ihypotiièse d'une déviation trop brusque qu'à celle, déjà réfutée, d'un retard par trop anormal.

Nous ne résisterons pas toutefois à l'envie de produire, pour commencer, contre les partisans de la création tardive, parce que romaine, des ateliers gandhâriens, un argument topique, que l'élargissement de notre horizon vient de faire surgir. Si l'école avait attendu Kaniska pour naître, il n'est pas sûr (ju'elle fut jamais née; en tout cas, elle n'aurait jamais atteint sous lui le degré de splendeur auquel chacun se plaît à reconnaître qu'elle a monté. Ni la dévotion générale au Bouddhisme, ni le commerce et la richesse qu'il apporte, ni même une immigration d'artistes experts et ingénieux n'ont en aucun temps, ni nulle part, suffi à créer d'un seul coup et de toutes pièces un mouvement artistique d'une pareille ampleur. Et nous n'avons pas à en chercher bien loin la preuve. Car, s'il en était autrement, nous devrions trouver les mêmes effets produits sous l'action des mêmes causes, par exemple autour de Barygaza ou des autres ports indiens, où nous savons que toutes ces conditions se trouvaient alors aussi bien remplies. S'il n'y a pas vestige d'une école classico-bouddhique du Surâstra, ou du Konkan, ou de Taprobane, c'est donc que cela ne s'improvise pas en un jour et qu'il y fallait encore auti'e chose. 11 fallait encore que la clientèle lût créée, les procédés décoratifs arrêtés dans leurs grandes lignes, le répertoire pour une bonne partie fixé : il fallait en un mot que l'atmosphère et le terrain eussent été préparés d'avance. Or cette préparation qui manquait sur la côte occidentale, c'est justement celle dont nous venons de suivre les progrès dans la région gandhàrienne et que, pour les

''' Telle semble êlie à peu près l'aUllude adoptée par AL Vincent Smith dans son History oj Fine Art in litdia, p. i a6.

raisons liisloriques piécédemmenl exposées, celle-ci était seule à posséder!'). Là, el là seulement, comme un essaim à qui l'on présente une ruche avec ses rayons dressés d'avance, les artistes du 1^'' siècle de notre ère, aussi bien ceux recrutés sur place que

l''iG. /lyi-'iç).). — Tétks de MiiiiuuÀ c'I. p. 187, Oui) |. Tètes lie Délias ou âi: lintlhisultvas. Muspc île Lakhnau. Hauteur : o m. ôo.

ceux immi{jrés d'Occident, ont trouvé tout préparés les cadres de leur activité professionnelle. Ainsi seidcment on comprend à la lois la par.lialité avec laquelle ils n'ont f^uère travaillé que dans cet unique coin de l'Inde, el la promptitude avec laquelle ils ont

''' Cf. des considéralions aiiaingiies au sujet de Malhurà, ci-dessous, p. G07 et suivantes. — Ajoutons que nous verrons liien riiilliiciice de l'ail du rîandli.-'ii-a

desceuili'o h Mathurà, sur la roule île liary,o[aza : nous ne verrons auninie iiilluence elassique remnnter de Barygaza veis le liassin du Canffe.

535 L'IÎVOLUTION DE L'IÎCOf.E DU f, \NDI1\R\.

rempli jusqu'à la uioindre cellule du miel de leur art. Est-ce la ])eine à présent de rappeler que ce lent travail d'élaboration, tant au point de vue du goût nouveau que de la ferveur bouddhique, remonte par ses origines jusqu'au u*" siècle et avait déjà produit ses premiers fi'uils au i" siècle avant notre ère? Ne craignons pas du moins de le répéter hautement : nous devons avant tout l'art du Gandhàra aux artistes hellénistiques qui en ont créé ou directement inspiré les premiers modèles, puis à ceux de leurs successeurs, descendants ou apprentis, qui ont su conserver et développer encore cet héritage. Qu'au cours du i''"' siècle de notre ère le nombre de ces derniers se soit grossi de quelques praticiens apportés par le courant commercial de l'Empire romain, nous ne demandons pas mieux que de l'admettre; mais nous devons faire observer que, sehm toute vraisemblance, ces nouveaux venus ne furent jamais qu'en ])etit nombre; et si nous consentons à les associer, en cours d'exercice, à l'honneur connue aux bénéfices de l'entreprise, nous nous refusons en tout cas à leur accorder des parts de fondateurs.

Nous ne sommes pas davant;ige disposé à admettre que celle minorité nomade, si agissante fùt-elle, ait bouleversé de fond en comble la technique et le répertoire de leurs prédécesseurs et confrères sédentaires du Gandhàra. Sur ce point encore nous tenons en réserve un argument de nalure à dissiper les illusions de ceux qui voudraient assigner aux artistes immigrés un rôle aussi révolutionnaire sous le spécieux prétexte qu'ils étaient les adeptes d'une nouvelle école d'art, non plus grecque, mais romaine. C'est qu'en elfet, quoi qu'en aient pu dire naguère des archéologues trop accoutumés à n'apercevoir la Grèce qu'à travers l'Italie, il n'y a jamais eu d'art spécifiquement romain. Celui qui fleurissait au i" siècle sur toute l'étendue de l'Empire n'était toujours que l'art grec décadent : tout ce qu'il avait de romain, c'était le fait de prospérer et de se difl'user à l'abri de la paix romaine. On sait la question qu'a posée M. Strzygowski au sujet du véritable berceau de

l'art chrétien : «Orient ou Rorae?')i A plus forte raison pouvons-nous répondre pour l'art bouddhique que ses origines se trouvent, non point en Italie, mais dans l'Orient hellénisé. La géographie l'in-

FiG. 496-497. — MAiiRiirA, À Mathuhà (cf. p. a;5'i, ^71), oo5). Musée de Mathurd, ti" A. à3 et 68. Hauteur : 0 m. Ù3 et 0 m. Oi.

dique de façon assez claire. Si l'on songe que l'Egypte avec Alexandrie et la Syrie avec Anlioche sont alors les centres industriels et commerciaux du monde méditerranéen, on ne voit pas pourquoi l'on chercherait ailleurs son centre artistique <•'. En lout cas,

'"' Cf. J. Daiilmann, Die Thomas-Légende, p. 120.

538 L'ÉVOLUTION DE L'ÉGOLL DU GANDHÂRA.

pour aiicuii des faits qui concernent l'Inde, qu'ils soient d'ordre esthétique, économique ou politicpie, nous n'avons à nous écarter davantage vers l'Ouest. (îesl de là que sont successivement venus les mercenaires qui l'ont conquise, et les marchands qui l'ont enrichie, de là que viennent encore le marin, le théosophe, l'apôtre que nous savons l'avoir visitée : pourquoi, jouant la difficulté, les artistes qui lui ont apporté les formules classiques auraient-ils eu à venir de plus loin? Comme ceux des deux derniers siècles avant, ceux du i" siècle après J.-C. qui conduisirent leurs pas jusque dans la lointaine Gandaritis, continuent à sortir des fameux ateliers d'Asie Mineure. C'est toujours au fond la même influence qui, avec des hauts et des bas, persévère à s'exercer par l'intermédiaire des mêmes agents. Ainsi l'on ne réussit pas plus à apercevoir de raison que de trace quelconque d'une transformation profonde de l'école gandliârienne : tout au plus celle-ci accusera-t-elle le contre-coup des modifications fatalement subies par l'art hellénistique au cours de cette longue période d'acclimatation en Orient.

Théorie contre théorie, dira-t-on peut-être : en effet; mais la nôtre n'a pas seulement sur celle des tcromanistesi^ l'avantage d'emprunter une conception moins vieillie de l'archéologie classique : elle sort encore victorieuse d'une vérification expérimentale aisée à pratiquer. Car enfin, pour savoir à quel art un art ressemble et en quoi l'un et l'autre se ressemblent, on n'a encore trouvé d'autre moyen que de voir et de comparer. C'est bien sur ce terrain solide que Fergusson avait dès l'abord porté le problème : «Si nous venons à comparer les sculptures du Gandhâra avec celles du monde occidental, particulièrement avec les sarcophages et les ivoires du Ba^-Empire, il semble impossible, opinait-il, de ne pas être frappé des nombreux points de ressemblance qu'elles présentent. .. .11 Cette conq)araison, M. Vincent Smith l'a jadis reprise (') et, avec sa loyauté coutumière, il convient qu'elle ne lui

'■' Feugisso.n, Hisl. uj Iiulian Arcli., i" (•ditioii, j). 181; V. Smith, J. A. S. fi., LVlll, part 1, i88(), p. (\i\ et siiiv.

a fourni que des ressemblances trop générales pour (ju'il fût permis d'en faire état. Mais, disait-il, on trouverait des parallèles

KlG. iljb. LtS HUIT (,I1AN1)S MIRACLES, À BÉSAllIiS (cf. J). () 1 0 , 685).

Sièle découverte à Sàniàlli ; cf. A. S. L, Ann. Bep. iqoG-j, pi. AXI7//, i. Diaprés une pbotogr. coiiimuiiiquée par Sir Jolin Maiisiiall.

beaucoup plus frappants dans l'art chrétien primitif, tel ([u'il se montre dans les catacombes. Nous avons donc feuilleté à notre

toiii" les publications de Rossi, de Roller et de Wilpert. Désireux de voir ce que pourrait également nous fournir l'art païen, nous Y avons joint les volumes parus de l'imposant Recueil des basreliefs, statues et bustes de la Gaule romaine, de M. Espérandieu. Enfin le juste souci de contrôler l'impression des gravures par l'examen direct des monuments nous a conduit à étudier sur place les musées du Latran, d'Arles et de Trêves. Nous ne saurions entrer ici dans les minuties de cette enquête : sa conclusion est exactement la même que celle tirée par M. Vincent Smith de sa revue des reliefs byzantins. Oui, l'analogie générale des styles est frappante, et certains motifs, certains personnages, voire même certains groupes sont curieusement pareils : nous avons plus d'une fois signalé au passage ces ressemblances et nous ne nous ferons pas faute d'y revenir (^'. Ce qu'on rencontre le moins, ce sont ces petits traits indifférents, mais caractéristiques, qui ne s'inventent pas deux fois, qui ne se répètent que de façon machinale, et par où justement se trahissent le mieux les communautés d'origines et les fréquentations d'ateliers. Ouvrez au contraire le peu qui a été publié des monuments alexandrins, syriens ou palmyréniens des premiers siècles de notre ère : vous serez surpris de voir comment se présentent aussitôt en nombre appréciable ces rapprochements de détail. Nous aurons à en énumérer quelques-uns tout à l'heure. Pour l'instant il suffit d'appeler l'attention sur le fait aisément vérifiable que les sculptures du Gandhàra ont bien un vague air de famille avec celles de l'Italie ou des Gaules, mais qu'elles n'offrent de points de comparaison précis qu'avec les productions orientales de la décadence grecque.

MÉDiocRrrÉ N'EST PAS DÉCADENCE. — Ainsi s'efface définitivement le fantôme tenace de l'influence romaine. Avec lui disparaît la

'■' Cf. ci-dessus, t. Il, p. 174 et ci-dessous, au S m de nos Conclusions , p. yygetsuiv.

seule raison qu'on eût de retarder jusque vers Ja fin du i" siècle de notre ère la création de l'art du Gandhâra, et dès lors celui-ci redevient libre de se réclamer d'origines hellénistiques plus anciennes. Mais si le règne de Kaniska n'a décidément pas signalé la naissance de l'école gréco-bouddliique, avec quel moment de son évolution est-ce donc qu'il coïncide ? A cette question d'autres archéologues, se jetant brusquement dans l'extrême opposé, ont nettement répondu : tr Avec la décadence. 11 Ainsi flottent encore à l'heure actuelle les décisions des experts. Sans doute cette dernière opinion ne repose que sur un unique témoignage : mais le témoin est on ne peut plus digne de foi, puisqu'il s'agit d'un reliquaire ('' commandé par Kaniska lui-même (pi. VI). Ses heureux inventeurs ont eu la déception de constater la grossièreté de sa facture; ils en ont tout naturellement conclu à la dégradation de l'art gandhârien. La démonstration paraît inattaquable. De fait, nous ne songeons pas le moins du monde à contester l'appréciation portée par MM. Marshall et Spooner sur la valeur esthétique de leur trouvaille; le mieux qu'on en puisse dire, c'est que c'est un travail bâclé. Nous ne nous inscrivons pas davantage en faux contre la vérité générale du principe qui a guidé leurs déductions et qui veut que bonne ou mauvaise facture so'\l ipso /aclo synonyme de haute ou de basse époque : il y a d'heureuses archéologies pour lesquelles cette loi si commode est pleinement valable. Nous voulons seulement rappeler qu'elle ne saurait s'appliquer sans réserves à celle du Gandhâra. Ce n'est pas, hélas! par pure précaution oratoire que nous nous sommes si souvent excusé auprès du lecteur des complications spéciales qui embrouillent notre sujet'-) : le moment est venu d'en faire la fâcheuse épreuve. Telles sont les conditions historiques et la situation géographique de l'école gréco-bouddhique qu'on n'y saurait, comme ailleurs, subordonner d'avance aux questions d'exécution celles de chronologie, ni se dispenser

'"' C'est ceiui dont ii a déjà été question ci-dessus, p. iSo et p. 5.3 1. — *'' Cf. cidessus, t. II, p. 470, liçf'\ et suiv.

5'i2 i;kvo[jiti()n de l'kcole du gandhara.

d'évoquer, à propos de cliaque monument particulier, toutes les circonstances de la cause.

Ces assertions valent bien d'être illustrées par quelques exemples, à commencer par l'objet qui en a été l'occasion. Dans le cas du reliquaire de kaniska, couclui'e aussitôt de son mauvais travail à la décadence de l'art, c'est aller un peu vite en besogne. MM. Marshall et Spooner conviennent eux-mêmes que si la facture est «très médiocre 11, ce le dessin dans son ensemble est admirable au plus haut degré ''^i. Les deux choses peuvent en elTet aller de front, mais chacune vaut d'être retenue séparément, et nous ne cacherons pas que la seconde importe beaucoup plus que la première. Rien ne prouve que le tf maître de l'œuvre n Agiçala ait fait autre chose que d'en établir le croquis : il se peut fort bien qu'il en ait confié l'exécution à un orfèvre indigène. Y aurait-il mis lui-même la main, qu'il lui eut été diliirile d'oublier que la destination de l'objet était d'être à tout jamais enterré et dérobé à la vue sous un énorme tumulus. Il eût fallu dans ce cas spécial une abnégation singulière pour pousser et soigner les détails, de même qu'il eût fallu une particulière honnêteté pour y employer l'or pur sans doute prévu et payé par la générosité royale. Cette double probité ne s'est pas rencontrée, et c'est tant pis pour l'humanité. 11 faut d'ailleurs avouer que la tentation était forte. Il ne s'agissait après tout que d'une boite destinée à passer juste un instant, toute rutilante de sa dorure fraîche, entre les mains du moins connaisseur des rois, lors de la cérémonie habituelle du dépôt des reliques '-). Le tour a parfaitement réussi : quand la double supercherie s'est trouvée découverte, il y avait dix-huit cents ans que l'artiste et le donateur étaient morts. Mais, en ce qui nous concerne, nous ne pouvons guère attacher plus d'importance au caractère par trop sommaire de la facture qu'à l'excessive proportion de cuivre dans l'alliage du métal. Tout ce qu'il

•'' A. S. 1., Ahii. Hop. i()<>H-<j, |). 00. — <-' Cf. t. 1, p. (j4.

sera permis de retenir, si l'on considère cette cassette comme une sorte d'étalon de l'art à l'époque de Kaniska, c'est d'abord l'aspect général du dessin (et, de l'aveu de tous, il se lient fort bien dans les grandes lignes), puis le cboix et le style des motifs décoi'atifs; et il faut convenir que les vives gambades des Amours ^sont loin d'indiquer une basse époque, tandis que la frise de hama , rappel

Fio. igg. — PÀSciKA-MAHiKiLA, À Sànchi (cf. p. 126, iSa, 611). Panneau de la terrasse du temple médiéval, n° 'i5.

évident d'un décor cber à Acoka, prend même un petit air arcbaïque. Eidin et surtout, c'est dans les détails matériels des poses, des draperies, des proportions des divers personnages que nous pourrons chercber avec sécurité des renseignements chronologiques, indépendamment de la finesse plus ou moins grande de leur exécution.

Mieux vaut avertir tout de suite le lecteur que cette méthode, la seule défendable, lui réserve plus dune choquante surprise.

5'i4 L'l5V0LUTI0N DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA.

Elle fournit immédiatement les meilleures raisons du monde pour assigner au médiocre Buddlia du couvercle une date nettement antérieure à celle de la figure /i8i par exemple (qui pourtant témoigne de tant de virtuosité), et par suite assez voisine de celle de chefs-d'œuvre tels que la figure 680. Et il serait superllu de se récrier contre de pareils écarts. Les inscriptions confirment avec sérénité ce dérèglement scandaleux de l'école, livrée par sa nature même à tous les jeux de l'art et du hasard. Bien fou qui s'évertuerait à la ramener aux lois de l'esthétique usuelle. Le Buddha de Chàrsadda (fig. ^78) est certainement postérieur de G 6 ans à celui, également daté, de Loriyân-Tangai (lig. ^77); or, contre toute attente, il est d'une exécution visiblement su|)érieure : c'est simplement, comme l'a déjà fait remarquer M. J. Ph. Vogel, que le temps n'est pas tout dans l'alTiiire et quon pouvait se procurer dans la ville de Peukélaôtis de meilleurs sculpteurs que dans la vallée du Swât. . . Ili dik{h bon entendeur, salut), comme disent les commentateurs indiens. Ce qui importe avant tout pour dater une statue gandhârienne, ce sont les modes qu'elle porte et les attitudes qu'elle prend : mais sa valeur esthétique ne saurait suffire, sans plus anqile informé, à la convaincre, au gré des théoriciens, soit d'archaïsme, soit de décadence.

L'oeuvre du i'' siècle. — Après toutes ces réserves, que nous jugeons nécessaires, et toutes ces discussions, que nous eussions souhaitées superflues, arrivons enfin au fait. Nous résumerons d'un mot l'opinion que nous venons de défendre en disant que le !-'■ siècle de notre ère n'a pas été pour l'école du Gandhâra une période de formation ni de décomposition, mais d'épanouissement: subsidiairement il reste bien entendu que si son développement a été fortement accéléré par les circonstances historiques, il n'en est pas sorti profondément modifié. De cette dernière constatation découlent aussitôt deux conséquences inégalement heureuses à notre point de vue d'historien. Nous devons assurément nous louer

que la floraison artistique de l'Empire romain, en pénétrant jusqu'en Ariane, y ait trouvé achevée la combinaison dont est issu

FiG. 5oo. — Les huit grands mibacles, av Mag.idha (cf. p. Gio, 681, 706, 707).

Sli}Ie (le JainHsjjiiy, dislricl de Patna.

D'après une [iliologr. d«; VAreh. Snrvcy.

l'art gréco-bouddhique et son répertoire traditionnel déjà en grande partie fixé. C'est sans doute à ce fait qu'il doit d'avoir gardé dans l'ensemble un air de physionomie qui n'est qu'à lui et auquel

GANDIUnA. - II.

nti'niuRnic NAttoNiie.

on le icconiiaît du premier coup d'œil parmi la banale promiscuité des musées. C'est à peine si, devant quelques motifs isolés de décoration pure, il serait permis, après un examen tant soit peu attentif, d'hésiter sur leur patrie d'origine. Le plus souvent le bas-relief ou l'image gandhàriens présentent, dans la forme comme dans l'expression, un élément d'originalité irréductible, qui les difl'érencie du reste de l'art cosmopolite de ce temps et leur a valu l'ampleur de la présente monographie. Mais d'autre part, il faut bien le dire, le fait que l'évolution de l'école s'est poursuivie sans grand heurt vient s'ajouter au caractère trop évidemment arliticiel de notre division par siècles (et encore comptés à l'européenne!) pour rendre des plus malaisées toute entreprise de classification chronologique. Gomment parvenir à distinguer et à mettre à part les œuvres nettement postérieures, mais non point de plus d'une centaine d'années, à notre ère, alors que par définition celles-ci tendent à se confondre insensiblement avec celles qui les ont précédées ou suivies? La conviction patiemment acquise que nous n'avons plus besoin de procéder omme tout à l'heure à une sélection timide et que nous pouvons cette fois puiser dans le tas à pleines mains, ne nous apprend nullement d'après quels points de repère la ligne de démarcation doit être tirée. Aussi va-t-il falloir mobiliser de plus belle inscriptions, monnaies et analogies archéologiques, bref le ban et l'arrière-ban de nos documents.

Parmi les correspondances entre l'art du Gandhâra et celui de l'Orient romain, il en est une que nous devons surtout retenir, tant à cause de sa nouveauté que du rôle considérable qu'elle joue. Nous voulons parler de la prédilection et même de la monomanie, souvent remarquée, des colonnes et des pilastres gréco-bouddhiques pour l'ordre corinthien. On sait que ce contagieux engouement a gagné toutes les provinces de l'Empire; mais c'est seulement avec les chapiteaux de Baalbeck, de Pétra ou de Palmyre qu'il y a utilité pour nous à comparer, toutes proportions gardées, ceux de

LA FLORAISON DE L'ECOLE. 5/i7

Takht-î-Bahai, de Jamal-Garhi ou de Loriyân-Tangai (fifj. iii- 119). Nous avons déjà noté à propos de ces derniers comment leurs feuillages ouvragés sont ornés, à la mode syrienne, de personnages debout, assis ou à mi-corps W. Une autre particularité a été depuis longtemps signalée par M. W. Simpson (^) sur les petits pilastres qui encadrent un si grand nombre de nos bas-reliefs. La plupart n'ont pas seulement des chapiteaux d'acanthes : beaucoup présentent encore, comme à Palmyre, incisé sur leur grande face, un petit panneau i-ectangulairc à extrémités courbes (cf. fig. 198, 908, 286, etc.). Voilà bien le type de ces petits traits dont nous parlions tout à l'heure et que leur mécanisme indifTérent rend à nos yeux d'autant plus significatifs. Ce n'est pas d'ailleurs le seul rapprochement de détail qu'il serait d^^'à loisible de relever sur les rares débris connus de Palmyre : car il semble que dans ces ruines plus célébrées que fouillées les recherches archéologiques soient encore moins avancées qu'au Gandhâra. On en noterait plus d'un autre, non moins caractéristique, soit parmi les motifs décoratifs (telle la moulure ronde, dont la convexité est ornée de feuilles de laurier imbriquées, sur les figures 160, 2 33, 28/1, 970, 271 , etc.), soit dans les draperies, les gestes, les coiffures ornées de figurines, des personnages. Et il ne s'agirait pas cette fois de vagues analogies pareilles à celles que l'on a cru, par exemple, trouver entre les Nirvanas et les banquets funéraires classiques, mais de véritables affinités électives, et qui, si elles n'impliquent pas davantage une ff importation n ou une trcopieTi, révèlent que les artistes responsables ont dû faire leur apprentissage en commun. Ce qui nous arrête si vite sur cette voie, qui pourra être un jour fructueuse, c'est que pour l'instant elle ne nous mènerait à rien qu'à enfoncer la porte ouverte de l'influence occidenlale. Or ce sont des domiées chronologiques que nous cherchons. Tous ces rapports, désormais sans mystère [)our nous, permettent bien de

' Cf. t. I,|). -jlVl-aSG. — ■'■ ./. Iliiif. Iii.sl. lîrilish Arrliilnls . ■> \ iUi\ iKi)U, p. i(i-

5i8 L'ÉVOLUTION DE LKCOLE DU GANDIllin.

rejeter en gros après notre ère la plus grande partie de l'œuvre du Gandliâra. Mais par en haut la frontière reste d'autant plus incertaine que le Buddha altrii)ué à l'an — 3 présente déjh sur son piédestal le gros tore feuillu et les pilastres corinthiens incisés; et ce n'est pas une limite moins llottante que fournirait par en bas la destruction de Pétra (io5) et de Palmyre (27^1). Cette fois encore nous ne trouverons que dans les monuments datés des indices sutîisamment précis et certains pour nous guider dans la répartition des sculptures.

Il est hors de question de dresser ici la liste de toutes les inscriptions découvertes. Celles-là seules nous intéressent qui aident en quelque manière à fixer l'époque d'une œuvre d'art, et nous aurons vite fait de les passer en revue. La première moitié du siècle reste singulièrement pauvre en ce genre de documents. La fameuse mention de Gondopharès dans un puits de Takht-î-Baliai, quelle qu'en soit l'année, ne donne aucun renseignement précis sur l'état de la fondation. La moisson devient un peu plus fructueuse à partir de l'avènement des Kusanas. La trouvaille de Ciiârsadda, datée de S. 386 = 62/3 après .l.-C, se compose d'une statue du Buddha (hg. 678), malheureusement sans tète, et de son piédestal (fig. 679) : ajoutons que sous sa base on a retrouvé in situ une monnaie de Kadphisès, ce qui s'accorde parfaitement avec la date que, par miracle, on attribue unanimement à ce dernier. Nous touchons au règne de Kaniska dont le nom se répète désormais sur quantité de pierres inscrites, de Kaboul à Bénarès, en passant par Mânikyàla et Mathurâ. M'oublions pas non plus de noter la monnaie de lui qui a été retrouvée dans les fondations du monastère de SanghaoC). Mais, pour l'instant, il va de soi que le reliquaire de Pêshawar (pi. VI) est le monument de beaucoup le plus instructif comme le plus fascinant qui nous soit parveiui de son règne. Par ses personnages détachés et

•'' Coi.E, Sec. lieporl , p. c\\.

ses frises, cette boîte renseigne à la fois sur la technique de la statuaire et sur celle des bas-reliefs. Puis, telle qu'elle nous apparaît placée à la fin du i"'' ou au début du \f siècle de notre ère, elle

Fir,. 5(n ((-r. |). i;!(i, i'i3. (iii, (181 1.

«. Biiiiiin. — h. Couple tctéi.aiiii;. — c. Lutins, au Magauha

lirilrslt Miisriim. I[nuteiiy : 0 m. 3a.

constitue justement le jalon dont nous avons besoin; ou plutôt (car pourquoi le dissimuler?) c'est sa présence à cette place qui a déterminé la division de notre chapitre. Vu son importance capitale, nous ne regretterons pas comme perdu lo temps déjà passé

550 i;i':VOLUTION DR L'ÉCOLE DU f.AÎSnHÂRA.

à la reloiirner sur toutes ses faces et à fixer les règles de son inlerprélalionf''.

Si à présent nous lui appliquons rigoureusement la méthode qui nous a paru la plus scientifique, nous serons conduit aux constalatiotis et, parcelles-ci, aux couclusious suivantes. Tout d'abord on observe que le personnage central du couvercle, comme celui de la panse t^), accuse sa prééminence par une taille qui s'élève audessus de la moyenne. En second lieu les divers assistants , Soleil ou Lune, Indra ou Brahmà, sont encore assez nettement caractérisés par leurs costumes ou leurs attributs. En troisième lieu les laïques se bornent à joindre les mains et les Biiddhas à les réunir dans le geste de la méditation ou à lever seulement leur dextre. En quatrième lieu les draperies, déjà stylisées, gardent néanmoins les lignes classiques de leurs plis : le manteau monastique du Maître monte notamment jusqu'à son cou et cache ses ])ieds croisés. De cette série d'observations'-^', nous sommes autorisés à déduire provisoirement, et sous bénéfice d'inventaire, une règle générale qui pourrait s'énoncer à peu près ainsi : sont sinon antérieures, du moins d'un modèle antérieur au ]f siècle de notre ère toutes les œuvres du Gandliâra : i° où IcsBuddhas n'ont ni l'épaule droite ni les jueds découverts; 2° où les mêmes ne font pas, là où il serait attendu, le geste de l'enseignement; 3° où les divinités traditionnelles ne sont pas encore réduites au rôle d'assistants sans caractère défini; 4° où, entre le personnage central et ses acolytes, ne se

o Cf. t. II, p. /i3o, 53 1 et 54i.

'*' Par ce dernier nous entendons le Kanislo vu dp profil sur la gauche de la pi. VI , 1 , et de face sur le milieu de la pL VI, 9.

*'' Le fait (jue les nimbes de toutes les déités sont ornes au moins d'un filet ou de pétales de lotus nous paraît un détail relevant du travail de l'orfèvre, et dont il n'y a pour l'instant (mais voir cidessus, t. Il, p. 870) aucune conclusion à lirei- au point de vue de la sculpture

sui' pierre : c'est ainsi, par exemple, que le nimbe du Buddba de la figure 48 1 (u' siècle?) est nu, tandis que celui delà figure liSo (i" siècle?) est décoré. — On peut en revanche observer que le Buddha du sommet est assis non sur le ])éricarpe du lotus, mais sur un simple évasement de la tige (cf. fig. i i5) ': nous croirions volontiers ce ])rocédé plus archaïque que celui usité sur les figures 76-79, etc.: dans le cas présent il est d'ailleurs nécessité par le décor du couvercle.

dessine pas déjà une excessive disproportion de taille... On ne pouri'a manquer d'être favorablement impressionné par la façon dont cet énoncé concorde dans chacun de ses détails avec ce que

FlG. Ô0-2. MAIliKÀH-jAMBIlAI.A , AU ,MA(iAllllA (cf. |l. 12(), (il 11.

British Muséum. Provenant de liodh-Ga\jd. Hauteur ; o m. as.

nous avons cru deviner, au cours de notre étude iconographique, au sujet de l'âge relatif des divers monuments. Il ne s'accorde pas moins dans l'ensemble avec la conception que nous avons été amené à nous faire de l'évolution de l'école. Il levient en eflet à

55^ I;KV0L[JTI0N de L'ECOLE DU GANDHARA.

attribuer au i'' siècle les nombreuses sculptures qui, déjà parvenues à combiner Iiarmonieusemenl la forme grecque avec le fond bouddhique, n'ont pas encore commencé à sacrifier leurs traditions classiques aux exigences imminentes du goût indigène, c'est-à-dire celles que nous avons appris à regarder comme les échantillons les mieux réussis du compromis spécifiquement

ganuharien.

Loin de nous l'intention de soutenir que cette loi générale ne comporte pas d'exceptions : pourtant nous devons faire observer qu'elle se tire assez bien des contre-épreuves auxquelles il est déjà possible delà soumettre. Oublions, par exemple , que dans notre système le ])iédestal de Chàrsadda date de l'an 63/4 après J.-G. et examinons-le au point de vue chronologique. Le joli modelé du toise du Bodhisattva, la finesse gracieuse des visages et autres considérations esthétiques ne nous apprendront rien de précis sur l'âge de cette réplique du samcodana'^'\ Mais, d'une part, les pilastres corinthiens à panneaux et l'introduction du donateur nous empêcheront de la faire remonter au delà de notre ère; de l'autre, la disproportion encore raisonnable entre le Bodhisattva et ses deux conn)arses, le caractère individualisé du Brahmâ chevelu et de rindra cnturbanné, le naturel des gestes, la souplesse des draperies, sont autant de traits antérieurs au style de kaniska. Prenez la moyeinie : vous tomberez à peu près juste; et cette réussite approximative incite à se laisser guider par les mêmes indices chaque fois qu'il y aura lieu de procéder à l'examen critique d'un bas-relief. Ce n'est pas tout : les détails du costume et de la coiffure des personnages laïques du piédeslal ou du reliquaire, nœuds des chignons et des turbans ou dispositions des draperies, nous deviennent précieux, une fois leur date fixée, pour classer à leur tour nos légions de Bodhisattvas. Quant au Buddba, nous sommes fixés sur la façon dont l'école traitait cette figure maîtresse au

« Cf. l. Il, p. 88 el lig. .'171,.

début, au milieu et à la lin du T' siècle. Ce sont là des résultats positifs, et. ne craignons pas de le dire, des plus encourageants. Allons-nous à présent passer, sans plus de préparation, de la théorie à l'application et rapporter par exemple au même siècle, sur la foi des mêmes signes, le Buddlia de la planche II ,1e Bodhisattva de la planche 1 ou les bas-reliefs des figures 198-199, etc. ? Rien ne serait à notre avis plus prématuré qu'une entreprise aussi risquée. Nous avons besoin de beaucoup plus de jalons — autrement dit, de sculptures datées — pour atteindre k tant de précision et de sécurité d'esprit dans le diagnostic chronologique : mais nous ne voyons pas de raison pour que nous n'en possédions un jour les moyens. Laissons faire le temps, les découvertes de l'Archipological Survey et la compétence accrue des archéologues; et pour l'instant bornons-nous à marquer les premiers points de repère dont nous disposions.

§ IV. Le déclin de l'école (n'"-ni'' siècle).

Interprété selon les règles de la critique, le reliquaire de Kaniska (pi. VI) n'atteste pas seulement le niveau assez élevé auquel, en dépit d'une stylisation déjà marquée, se maintenait l'art gandhiîrien vers la tin du i" siècle de notre ère : il rejette encore après lui une partie considérable de l'œuvre de l'école. Que sont en eiïet, en vertu même des principes que nous venons de poser, les sculptures postérieures au 1" siècle? La réciproque étant vraie, ce seront d'abord toutes celles : 1° oîi le manteau du Buddlia découvre son épaule droite et les plantes retournées de ses pieds; 5° où il adopte, quand l'occasion l'y invite, le geste désormais fixé de l'enseignement; 3° où l'individualité des assistants s'etTace en raison même de leur multiplicité; /i" où le personnage central occupe un espace démesuré dans le panneau. Or ces traits caractéristiques se retrouvent sur des ensembles nullement négligeables. Nous attribnei'oiis, par exemple, au 11'' siècle au [)lus tôt, en raison

55^1 L'iiVOLUTION DR f/ÉCOLR DU GANDH\R\.

de l'article k, les bas-reliefs du stûpa de Sikri (fig. 70, etc.); de rarliclc ?> et /| , ceux du sltipa de Loriyàn-Tangai (fig. 21 3, 220, '?.i\?), •!7 I ); <le l'article 1 , le Biiddlia de la fiouro /i8i ; des articles 1 et ;>. , celui de la ligure A82; des articles 1 à /| , les stèles des figui'es ^(j et /log, etc. Ce n'est pas tout : ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer ci-dessus, si la présence et surtout la simultanéité de ces caractères donnent à penser que l'œuvre est déjà postérieure à Kaniska, l'absence de tel ou tel d'entre eux ne prouve pas ipso facto qu'elle lui soit antérieure. On a sûrement exécuté au cours du ii"" et du \\f siècle, à côté de morceaux dont certains détails marquent la relative nouveauté, quantité d'autres qui ne sont que la reproduction servile des vieux modèles. Le Buddha central de la figure hSk, par exemple, est, à la facture près, la copie exacte d'un Buddha du i*'"' siècle : l'aspect général de la stèle, comme la série de compositions dont elle fait partie, exige néanmoins qu'on lui assigne une date beaucoup plus basse. Nous aurons à revenir une dernière fois sur ce point W. Ce c[u'il importe de bien mettre en lumière dès le seuil de ce sous-chapitre, le voici : la période que nous abordons a fait fructifier une part encore exirêmement considéi'ablp — bien qu'à nos yeux moins importante — de la récolte gandhârienne, peut-être même la plus grosse part de ce qu'il nous a été donné jusqu'ici de recueillir. Il ne faut pas (|u'il y ait de méprise sur notre pensée. Si nous avons placé la pleine lloraison de l'école au i'^'' siècle de notre ère, nous n'entendons nullement par là que dès le 11'' elle ait vu diminuer sa productivité. Les prodromes d'un lent déclin ne sont pas synonymes d'arrêt ou d'inertie. Nous estimons seulement qu'avec l'époque de Kaniska la période créatrice de types et de motifs est à ])eu près achevée. Désormais l'école ne fera plus guère que rabâcher. Mais le rabâchage est ce que les Bouddhistes craignent le moins; et ainsi

''' ce. ci-dessous, p. 667. — De iiiême sa coinTure, au temps de Vâsudèva (cf. cite Bodhi^allva de la fig. iai , tpie uous dessus, t. II, p. 933-234), a néanmoins avons cin pouvoir rapporte)', à raison de les pieds couverts , etc.

rien nempêclie que pendant deux ou trois siècles ils n'aient prolongé sans se lasser, dans leur art comme dans leur littérature, cette môme sorte de stérile fécondité.

l'i'i. 5o3. — La TicsïATiDN m; Bhhdha, à Ajantà (cl. p. 0i3, 68t! , 7ii'i).

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