‹ L'art gréco-bouddhique du GandhâraChapitre 16 sur 36 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Nous avons exposé la conception, sur bien des points encore toute provisoire, que nous pouvons nous faire de l'évolution de l'école du Gandhàra. Nous l'avons vue naître de la rencontre inattendue et passagère du Bouddhisme et de l'Hellénisme, et faire ses premiers pas dès le i" siècle avant Jésus-Christ. Le i''"' siècle de notre ère nous a paru réaliser la plus heureuse synthèse des deux facteurs composants, le grec et l'indien, et marquer du même coup le plus haut point d'originalité et d'excellence auquel cet art soit parvenu. A partir du if siècle, la balance penche du côté de l'élément indigène, et cette rupture d'équilibre est le prélude d'une décadence qui, nettement commencée dès le m", traîna encore deux ou trois cents ans. Mais l'histoire de l'école du Gandhàra ne tient pas tout entière dans ses destinées locales. De très bonne heure — en fait, dès le n*" siècle — alors qu'elle était encore dans toute sa vitalité, elle a commencé d'agir bien au delà des étroites limites de son pays natal. Nous ne pouvons passer sous silence rinlhience qu'ont exercée ses œuvres tant sur le reste de l'Inde que sur l'Extrême- Orient. Bien entendu , il n'est pas question d'entreprendre à ce propos une histoire, même abrégée, de l'art bouddhique dans les diverses contrées de l'Asie: mais nous devons, conformément au titre même de cet ouvrage, donner un aperçu de la propagation de l'influence classique, à la faveur et par l'intermédiaire de l'art gréco-bouddhique, dune part jusqu'au Japon et de l'autre jusqu'à Java.

A première vue, ce mouvement peut sembler n'être que le prolongement direct de celui qui avait déjà apporté les procédés hellénistiques jusque dans le Nord-Ouest de l'Inde. D'un même irrésistible élan, l'influence ai'tislique, grecque en son essence, de

lEnipire romain se serait répandue jusqu'aux deux extrémités de l'ancien monde, de l'Atlantique au Pacifique. L'introduction des idoles gréco-bouddliiques au Japon ne serait plus que le pendant de celle de notre mythologie classique à Thulè. Bien mieux, le parallélisme des résultats s'éclairerait encore par celui des moyens : car ce sont toujours les grandes routes commerciales ([n'empruntent ces disséminations artistiques, et les deux voies principales, l'une terrestre et l'autre maritime, qui mènent de l'Inde en Extrême-Orient, ne font, elles anssi, que prolonger celles qui, par terre et par mer, conduisent d'Europe dans l'Inde. Certes, nous ne contestons ])as qu'à contempler les choses de haut, il n'y ait beaucoup de vrai au fond de ces vastes perspectives*') : mais dès qu'on y regarde de près, comme c'est l'instant de le faire ici, le détail des faits se complique. L'expansion de l'art gréco-bouddliique ne se poursuit pas exactement suivant les mêmes lignes que celle de l'art gréco-romain : la première se sert d'un moyen de plus, mais en revanche a perdu quelques-unes des ressources dont disposait la seconde.

Le facteur nouveau est la formidable impulsion qu'a communiquée à l'école le succès de la Bonne Loi dans tout l'Orient de l'Asie. L'influence artistique n'est plus, de ce point de vue, qu'une branche de la propagande bouddhique :les doctrines, les livres, les images marchent de front à la conquête de l'Univers. Au début, l'art hellénistique n'avait pas seulement pénétré au Gandhàra par les voies commerciales: il y était lui-même un article de commerce, soumis aux lois de l'offre et de la demande. Les circonstances spéciales que nous avons dites ont seules assuré son extraordinaire réussite. Mais à présent la victoire est gagnée pour lui : une auréole de sainteté environne désormais toutes ses œuvres gandhâriennes, devenues non moins sacrées que le texte des écritures; et le voici qui repart, véhiculé en pompe dans le char de la religion.

'' Nous V reviendrons ci-dessous, daus le S in de nos Conclusions.

On ne saurait exagérer l'importance des forces nouvelles qui agissent ainsi en faveur de son expansion, et la place privilégiée qu'elles vont lui assurer sur le continent comme dans les îles. Indien ou chinois, indo-cliinois ou sérindien, il n'est plus désormais de peuple qui ne doive travailler à sa gloire et mettre tout ce qu'il a de talent à son service. Nous ne venons pas prétendre que l'art bouddhique soit tout l'art de l'Asie : du moins ne le cède-t-ij

FiG. Sai. — BuDDiiAS ASSIS svn le Nàoa, au Cambodge (cf. p. O28, G8'i, liSi), Sldlucs de Baiilny-Climar (Sisoplion).

D'après une phologi'apbie du général oe Betlib.

en rien, pour ce qui est du nombre et de la variété des écoles, à notre art chrétien d'Europe.

Mais si cet éclatant triomphe est fait pour réjouir les adeptes de la lionne Loi, il ne peut dissimuler à nos yeux l'aggravation croissante du caractère exotique de cet art. A mesure qu'il s'avancera vers l'Orient, il s'orientalisera davantage et, à chaque étape, diminueront les vestiges de cette influence classique que nous avons pris à tâche de suivre. A cet affaiblissement progressif de l'élément occidental, nous apercevons tout de suite une première cause.

Prenant I« (iandliara comme Irenipliii, l'arl gréco-romain a |)ii rebondir jusqu'aux bornes du vieux monde, mais ce n'est qu'un rebondissement. La balle a toucbé terre, elle n'arrive plus de plein fouet. C'était de l'art hellénistique que l'Inde du Nord-Ouest avait importé : c'est de l'art gréco-bouddin'que qu'elle réexporte, et il n'y a pas que le nom qui ait cbangé. Puis les conditions de cette diiïusion ne sont pins celles que nous avons vues jusqu'ici à l'œuvre. Nous n'avons pu expliquer la création locale de l'école gandhàrienne qu'à l'aide d'un alllux d'artistes hellénisants, prolongé par grâce spéciale pendant près de trois siècles. Désormais, nous ne rencontrerons plus guère de ces artistes itinérants, mais surtout des pèlerins et des moines missionnaires, colportant des objets de piété pêle-mêle avec des textes. Sans doute les zélateurs de Chine ou d'Insulinde ont voulu remonter à la source : mais pour eux cette source n'est plus l'Orient hellénisé. Conformément au procédé traditionnel des boutures empruntées à l'arbre de la Bodhi, ils ont désiré, selon une curieuse formule, «obtenir un maître qui, rameau de la doctrine du Buddha, devînt la racine de la secte dans leur paysWn : mais qu'il s'agît d'un docteur de la loi, d'un traducteur de textes ou d'un ouvrier d'images, c'était naturellement vers l'Inde qu'ils se tournaient.

On le voit, les causes agissantes ne sont plus celles que nous exposions au début du précédent chapitre et, par suite, nous ne saurions nous attendre à enregistrer les mêmes résultats. D'inlluence hellénistique en Extrême-Orient, il ne peut en être question que de façon indirecte et, pour ainsi dire, au second degré, par l'intermédiaire de l'art gréco-bouddhique. Cette entremise même s'exerce, semble-t-il, autant par un apport de modèles gandhâriens — les plus transj)ortables étant les copies peintes — que par l'introduction de praticiens capables de les répéter. Il en résulte immédiatement cette conséquence que, pour éviter tout malentendu,

"' li.hJ. F. /i'.-a,lX,4,p. 799.

il sied de proclamer dès le début : l'art de l'Inde médiévale et de l'Extrêine-Orient n'est pas, par rapporta l'école du Gandhàra, dans l'état de dépendance où se montre celle-ci par rapport à l'art gréco-romain. Sur les bords de l'iiidus, la virtuosité hellénistique a pu, par une exception unique, remplacer complètement l'ancienne technique indienne et éliminer au profit de ses expertes créations les procédés indigènes. Une substitution aussi entière ne devait plus se l'eproduire autre part. Le rayonnement de l'hellénisme, si loin de sa source d'émission et déjà tamisé par l'écran bouddhique, n'était plus assez fort pour renouveler cet exploit, en soi peu souhaitable. Il fit mieux. Là où un art national existait déjà, il se borna à l'enrichir d'une branche nouvelle; là où il n'existait pas encore, il encouragea sa naissance. Loin de faire la loi , c'est lui à présent qui la subit; au lieu de s'imposer aux peuples, il s'adapte à leur goût, et son premier soin en tout lieu est de revêtir la couleui' locale. Mais ces réserves faites (et l'on n'en saurait concevoir de plus complètes), il n'en reste pas moins ceci : la propagande l)0uddhique a partout apporté avec elle des types de statues, des sujets légendaires, des motifs décoratifs; or ces motifs, ces sujets, ces types sont l'œuvre de l'école gandhârienne; et par suite, en même temps que ces modèles, n'ont pu manquer de s'insinuer jusqu'aux confins de l'Asie quelques symptômes de cette iniluence classique dont ils étaient tout pénétrés. C'est là du moins ce que nous croyons pouvoir démontrer aux incrédules, de quelque coté (]n'il s'en trouve, en Europe ou en Asie, si tant est qu'il en reste encore aujourd'hui.

§ I. L'iNFLUflNCE DANS l.'IiNDE.

11 est deux choses qu'il ne faut pas se lasser de répéter. C'est l'iiliord que l'Inde est grande, beaucoup plus grande que l'échelle

linaire de nos cartes ne le donne à penser. C'est ensuite que le (iaiidhâra occupait une position tout à fait excentrique dans la vaste péninsule. Or, de tout temps, et l'Inde du Nordii — autrement dit.

le Penjâb — a été la moins indienne des «cinq Indes «. Comment en aurait-il été autrement, alors que son sol, forcément le plus exposé aux invasions et le plus longtemps soumis aux dominations étrangères, avait été si souvent pétri et repétri dans le sang mêlé de tant de races? Les modes et les goûts, les coutumes et les idées y avaient, par rapport à ce que les Hindous orthodoxes appelaient le ftpays du milieu n, un air que nous qualifierions d'occidental. On a pu, non sans apparence de raison, opposer le Bouddhisme du bassin de l'Indus à celui du bassin du GangeW: il est certain que la ferveur des zélateurs y avait pris une attitude quasi particulariste, en faisant des cquali'c grands pèlerinages n du Bodhisatlva une sorte de concurrence h ceux du Buddha. Dans le même ordre d'idées, l'art gandliàrien n'est — tout comme lalphabet appelé kliaroslfu — qu'un cas spécial de ce perpétuel contraste entre le Penjàb et le bas pays. Aujourd'hui encore, pour qui descend du Nord-Ouest, Pèshawar, Lahore, Dehli sont à peine des villes indiennes. C'est seulement en arrivant à Malhurâ que, sur ses quais fréquentés par les tortues sacrées de la Yamunâ et dans ses temples hantés de singes, on a vraiment le sentiment de respirer l'atmosphère hindoue. Or, lisez attentivement la relation de Fa-hien: il vous apparaîtra clairement que son impression fut toute pareille. De son temps, l'Inde géographique commençait à l'Hindou-koush : pourtant ce n'est qu'à Mo-tou-lo qu'il suspend son récit pour faire un tableau des mœurs sociales et religieuses du Tien-tchou. Nous croyons volontiers qu'il en était de même dès avant notre ère : et c'est aussi pourquoi la «Mathurâ des dieux n des géographes grecs est le premier terrain commun sur lequel nous rencontrions côte à côte les productions des écoles de l'Inde du Nord-Ouest et de l'Inde centrale.

Mathurà. — En ce qui concerne la lamentable histoire et le résultat étrangement dispersé des fouilles désordonnées dont ce coin

'■' S. Beal, s. B. E., \1X, p. x; cf. ci-dessus, t. II. p. /Ii6 /117.

de terre a été l'objet depuis t83(), nous sommes heureux de pouvoir renvoyer le lecteur à la belle étude de M. J. Ph. Vogel et à son excellent catalogue du musée de Malburâ^''. Quand le catalogue du musée de Lakbnau sera venu s'y joindre, on n'aura plus besoi» d'entreprendre le voyage de l'Inde pour se faire une idée exacte de la sculpture du haut bassin du Gange entre le ii" siècle avant Jésus-

FiG. 5a2. — Lii Retour de Cuasdaka et he Kantuaki, au Caiipa (cf. lig. .un el y. (iaS '.

Fragment du piédestal de la tour princiipale de Dong-Duong {Aiinaiii).

D^1pl■^*i unp photographie de Ch. Carpeadx.

Cin'ist et le vi*' après. Les quelques spécimens que nous avons reproduits d'après nos photographies (-' en donnent un aperçu suffisant pour notre objet. L'examen des motifs décoratifs et des scènes légeudaires nous a depuis longtemps suggéré — et nous avons eu la vive satisfaction de voir cette théorie adoptée par M. J. Ph. Vogel — que la ville de Mathurà avait été la première étape de l'influence gréco-bouddhique dans l'Inde'^). Elle le doit

'"' J. Ph. \or,EL, Tlie Mathurd Sclinol of Sculpture, dans A. S, I., Ami. Rep. igo6-j et i()or)-io; Catalogue nf thr archœologiral Muséum al Mathurà (Allaliiibàd, 1910).

<'' Cf. (1^.9:5-94, 28a,/i89-497,5.5o- 553,579,587.

<'' Cf.'t. I,p. 222 et 6i5.— Nous ne parlons pas ici de Taksaçilà, (jui rentre dans l'école indo-grecque, ni du Kaçmîr

tout d'abord à sa situation sur la grand'route qui y descendait du Gaiidhâra, en contournant les parties déjà désertiques de l'tclnde occidentale fl, et là s'embranchait d'une part sur Bénarès et Pâtaliputra (Fatna),de l'autre sur Ujjayinî (Oujjaïn) et Barygaza (Broach). Mais à côté de cette raison géograpliique, il y en avait de politiques. Eu même temps que Puskaràvati, Mathurâ appartenait à la portion indienne de l'empire des Kusanas. Auparavant elle était déjà gouvernée, ne l'oublions pas, par des satrapes parthes dépendant également d'un suzerain du Nord-Ouest ('). Elle a fait partie des conquêtes passagères, sinon de Dèmètrios et d'Eukratidès, du moins d'Apollodotos et de Ménandre. D'une façon générale on peut dire que la capitale des Çùrasênas, placée à la frontière du Madhyadèça, a subi à peu près les mêmes vicissitudes que l'Inde du Nord; on ne s'étonnera donc pas que les destinées de son école dart soient aussi intimement liées à celles de l'école gandhârienne.

Si l'on nous demandait de les retracer brièvement et de classer chronologiquement les spécimens publiés ici-même, le premier point sur lequel nous voudrions insister est l'existence à Mathurâ de monuments appartenant à l'ancienne école indienne. Les \aksinîs des figures li-j-2 et ûyS, surtout si l'on y joint les scènes de jA/rt/i-rt sculptées au revers despihers contre lesquels elles s'adossent, montrent ce que l'art de Barhut était devenu sur les bords de la Yamunâ'^'. Ces spécimens prouvent du même coup qu'en s'y introduisant, l'influence gréco-bouddhique y a trouvé en pleine activité des ateliers indigènes. Aussi distinguerions-nous volontiers deux périodes successives dans ses manifestations. La première aurait vu naître, d'une part, les œuvres qui, clairement hellénisantes, continuent à faire preuve de quelque liberté d'interprétation, telles que les groupes bacliiques de Pàncika (fig. ^92) ou l'Héraklès au

où, faute de fouilles, lecole n'est encore '-' Cf. J. Pli. \oGt,L,A.S.I., Ann. Rep.

représentée que par une unique statue igo6-j, pi. LI, et tgog-io, pi. XXVI.

tardive (fig. 488). — Pour le caractère assez Licencieux de

''' Cf. le fameux chapiteau aux Lions cet art, "voir les références données ci-

dc Malliurà. dessus, t. I, p. a48.

lion de Némée, qui n'est qu'un travestissement classique de Krisna , et, d'autre part, les premiers modèles de ces Buddhas et Bodhisattvas dont le type témoigne encore d'une certaine initiative locale

FiG. oa3. — Les quatre grands miracles, en Sérinde (cf. p. 602).

Peinture des grottes de Qijzyl, près de Koutcha.

D'après A. Growkdel, Altb. fiulls. Tiirk., lig. 383.

(fig. kf^-j et 55o). Cette phase tant soit peu originale peut remonter jusqu'à la domination parthe et s'est prolongée sous les premiers Kusanas, alors que l'école indo-grecque élaborait son répertoire, et n'agissait à distance que par voie de suggestion. Quand une

fois le répertoire gréco-boiuldhique a été définitivement fixé et s'est propagé vers l'Inde centrale, à partir des règnes de Hiiviska et de Vâsudêva, il commande l'imitation, et nous n'avons plus guère alîaire qu'à des répliques serviles. Si l'on veut se rendre compte de la façon quasi mécanique dont les artistes du cru ont imité les motifs gandluîriens, il suffit de se reporter soit aux épisodes de la Nativité, delà Tentation, de la Première Prédication, de la Visite d'Indra, de la Descente du ciel, etc., qui décorent le pourtour de tel petit tambour de sldpa''^'i, copie dégradée de celui de Sikri — soit ici même aux scènes de la Première Méditation (fig. ^89) ou du Pari-nirvana (fig. 282). A chaque foison reconnaîtra, mais traités de façon beaucoup plus sèche et maladroite, l'ensemble comme les détails de la composition gréco-bouddhique. Les Buddhas eux-mêmes reproduisent à présent le prototype gandhàrien, seulement plus figé dans sa convention (fig. 55 2-553); et c'est de ce modèle que descendent directement ceux qui plus tard honorent l'époque des Guptas et dont nul ne songe plus à contester la valeur artistique (fig. SS^). Enfin il est assurément curieux de devoir noter avec M. J. Ph. Vogel que « l'activité des sculpteurs de Mathurâ cesse avec le vi^ siècle n, c'est-à-dire juste au moment où l'école du Gandhâra vient d'être détruite. L'état de dévastation des monuments déblayés confirme que l'école de Mathurâ a, elle aussi, reçu le coup mortel de l'invasion hephthalite.

Mais ni ce parallélisme, ni ces analogies ne constituent le principal intérêt que ladite école présente pour notre thèse : intérêt à nos yeux si considérable que, si elle n'existait pas, il eût fallu l'inventer. Pour faire ressortir le caractère exceptionnel de l'art gandhàrien, nous aurions dû en efl'et tâcher de reconstituer par la pensée comment les choses se seraient passées en un pays foncièrement indien et qui n'aurait subi que de loin l'influence classique.

''' V. Smith, ,/fl/)i Slùpaaiid ollicr Anti- i. Plj. Vogel, A. S. I., Aiui.Rep. iqu6-j, quities oj Mathurâ (Ailahabàd, 1901); p. 101, et B. E. F. E.-O., VIII, 1908, J.A., sept.-ocl. 1908, p. SaS, n. 1; p. dga-Soo.

A cette construction trop théorique et qui fût forcément restée peu convaincante, il est heureusement inutile de nous h'vrer, et infiniment avantageux de substituer un exemple concret. Ce qui serait advenu au Gandhàra, n'étaient sa situation sur les confins de l'Inde et la longue préparation que lui valut un siècle continu de domination grecque, c'est justement ce qui s'est passé à Mathurâ même. Chez lui, comme chez elle, dans la couche la plus ancienne des

FiG. 5ai. — AIasqde grotesque, en Sébinde (cl. p. ly, 053).

Muséum Jiir Vôlherkunde , Berlin. Hauteur: o m. 23.

D'après A. Gri'nwedel, IiUhiUchari, pi. XIII, 5.

ruines bouddhiques, nous aurions exhumé des vestiges importants de l'ancienne école indienne; chez lui, comme chez elle, nous aurions vu persister, à travers la période gréco-bouddhique, parmi d'évidentes et classiques nouveautés, des traditions et des procédés hérités du vieux style indigène; chez lui, comme chez elle, nous aurions déjà trouvé, à côté des fondations bouddhiques, des sanctuaires brahmaniques et jainas. C'est justement l'absence de ces trois choses qui caractérise le cas exceptionnel de l'école du

Gandlicira, et nous a permis de professer au sujet de ses origiuts (les opinions si catégoriques. Dans l'hypothèse où nous ne connaîtrions l'influence classique dans l'Inde qu'à travers Mafhurâ, nous en serions encore à hésiter sur son compte. La question continuerait à se poser avec vraisemblance de savoir si elle ne s'est pas plutôt exercée à travers des modèles que par l'intermédiaire d'artistes, ou encore si le développement de l'école, bien ([ue brusquement enrichi à un moment donné par cet apport étranger, ne s'est pas accompli selon des lois normales'''. En d'autres termes, toutes les théories que nous avons écartées à propos de l'école du Gandhàra peuvent légitimement se soutenir à propos de celle de Matliurà. Mais pour quiconque a devant les yeux le contraste (jue présentent leurs œuvres respectives, il n'y a pas de meilleure preuve que ce qui est vrai ici ne peut être que faux là-bas. Ainsi la sculpture du Doab gangétique, justement par le fait qu'elle nous présente une image déformée de celle des bords de l'Indus, nous aide indirectement à en concevoir plus correctement l'idée, et nous rend le signalé service de vérifier après coup nos conclusions à son sujet.

Le bassin oniEiNTAL DU Gange. — Là n'est pas sa seule utilité. Le fait que ses productions se reconnaissent à première vue grince à la couleur rouge, tachetée de jaune, du grès des carrières de Fatehpour-Sikri, nous est encore un appoint précieux pour suivre la diffusion de l'influence gréco-bouddhique dans le reste de l'Inde. La belle Hàritî en schiste bleu de la figure SyS, qui a été trouvée à Mathurâ, est visiblement gandhàrienne par le style comme par la matière. A présent c'est le style et la matière de Mathurâ que nous allons voir se propager au fil du Gange et de ses affluents. Gunningham pensait déjà que cette ville ff avait été la grande manufacture pour la fourniture des sculptures bouddhiques dans le Nord de l'Inde '^'n : les découvertes épigraphiques nous ont apporté

'') Cf. 1. 1, p. 6i2 etsuiv. —(=1 A.S.I.,Xl, p. 76.

depuis des dates et des noms. Les deux grands Bodhisattvas découverts à Çrâvastî et à Bénarès sont des produits évidents des ateliers mathuriens, exécutés et exportés sur l'initiative d'un même moine Bala : or, de ces deux statues, la première date du règne de Kaniska, la deuxième de celui de Huviska ". Quatre siècles plus tard, une

FiG. âaS. - Tète dk Garuda, en SÉBiNot (cf. \>. ào, ().")3).

Peinture des grottes de Qyzyl , près de Koutcha.

D'après A. Onf-swEDEL, .4/(6. Kults. Turk., fi|;. iia.

autre statuette, toujours de la même pierre, nous fournit encore à Kasia le nom du sculpteur Diuna de Mathurâ, l'auteur présumé de la grande statue locale du Pari- nirvana^-). Enfin on a ramassé uu piédestal de la même provenance jusque dans les ruines de Râjgir, en plein Magadha '^'. (Iràce à toutes ces précisions, dues aux récentes recherches de l'Archseological Survey réorganisé, le rôle considé-

C' Cf. J. Ph. VOGEL et Th Blocii.

Epigr. huL, \'III, p. 166 et 179; J. Pli. VoGEi, , A.S.I., Ann. Hep. i()o6-j, p. l 'i-î. I« nom de Bala se retrouve sur la Ijase 'l'un Buddha assis découvert à Bénarès.

'"' J. Pli. Vor.EL, ihid., p. /i(): c\. ihiil., I i)oH-() , p. i38.

''' A.S.I. , Anii.Rrp. Kjoô-S ,\t. io5-(). — Voir éguloment (lig. 556) le Bii(lilli:i de style Kouslian rclroiivé à Bodli-Ciavà.

fHltllIIIC NATir

rable joué pur Mathurâ dans l'adoption et la diffusion de l'art gréco-bouddliique est définitivement établi.

Si maintenant l'on veut juger sur pièces du degré de fidélité avec lequel la routine de l'art bouddbique peut répéter indéfiniment un modèle donné, il sullit de se reporter à nos figures 607 ou 209 et d'en rapprocher les quatre scènes également figurées sur la figure 208 : dans toutes on retrouvera aussitôt, à quelques différences près*'', les lignes générales et des détails significatifs des compositions gandbâriennes. Aussi estimons-nous inutile de délayer ici en autant de pages qu'il y a d'épisodes ce qu'un simple coup d'œil nous apprend. Cette comparaison pourrait d'ailleurs se continuer, après les quatre grands miracles, sur les quatre miracles secondaires : Prodige de (Iràvasti, Descente du ciel à Sànkâçya, Offrande du singe à Vaicàlî, Subjugation de l'éléphant furieux à Ràjagriha. Bornons-nous à reproduire pour la commodité du lecteur une stèle de Bénarès'^' qui contient les huit scènes à la fois, savamment réparties selon l'alternance des poses, les quatre grandes aux quatre coins, les quatre autres dans les compartiments du milieu (fig. Û98). A la vérité il semble que de tout le riche répertoii'e du Nord-Ouest, où il n'est guère d'incident de la vie du Bouddha qui n'ait été représenté, les écoles postérieures du bassin du Gange n'aient retenu que ces huit miracles : du moins les ont-elles répétés à foison. On les reconnaît encore soil sur les sculptures magadhiennes (fig. 5 00) de l'époque des Pâlas (vui^-ix" siècle), soil sur les miniatures bengalies ou népalaises du \f siècle de notre ère. Sans doute l'exécution est devenue fort médiocre et il s'y glisse parfois d'étranges nouveautés'^); mais toujours subsiste l'allure générale de la composition, telle qu'elle avait

''' Suiiadilléience principale, laquelle '"' CI'../, .t., jaiiv.-lév. igoy, p.4û-/i4.

coQSiste dans l'iraportaïu-e prépoiidéranle ''' Icoiioijrajihic buuililliù/ue, I, lig. 28

prise à l'iiilérieui-de clKupie panneau [)ar (cf. fig. 29 et 3o) et pl. X. — Pour un

riniagc du Cuddlia, cl. ci-dessus, I. 11, exemple de nouveautés, cl', l. 1, au haut

\^.U^o\h:^?K delap. 5i/i.

été une fois pour toutes fixée par les artistes imlo-grecs. Et ce qui est vrai des scènes légendaires ne l'est pas moins des images : ce sont toujours les mêmes types que s'eilorcent de rendre les représentations du génie des richesses (fig. /igg et 5o2) ou du couple tutélaire (fig. 5oi), par exemple, sans parler des idoles du Buddha (fig. 55/i-F)o5, 557-5,^8, etc.).

Ainsi donc le fait matériel de l'imitalioii , patent dans l'ensemble, souligné par le détail, peut être considéré comme avéré. Est-ce à dire à présent que, dans les répliques indiennes des motifs gandhàriens, la technique hellénisante ait survécu à tant de siècles? Il est non moins visible qu'il n'en est rien, et que, si nous ne possédions pas dans l'école gréco-bouddhique un intermédiaire certain entre l'art de notre antiquité classique et celui de l'Inde médiévale, jamais nous n'aurions sérieusement songé à évoquer celui-là à propos de celui-ci. Assurément l'inlluence reste indéniable : mais par combien d'intermédiaires elle a passé ! Ce que les artistes du centre de la péninsule ont imité, ce ne sont pas à proprement parler les prototypes indo-grecs, mais l'interprétation que leurs plus proches voisins en avaient déjà donnée. Selon toute vraisemblance, ce sont les répliques de Maihurà qui ont servi de modèle à Bénarès, et ce sont les copies de Bénarès que le Magadha a copiées à son tour. Aussi, à mesure que le répertoire gréco-bouddhique s'enfonce dans l'intérieur du pays, devient-il à chaque pas, comme on pouvait s'y attendre, de moins en moins hellénisant et de ])lus en plus indien. Son évolution — pareille à celle qu'il a subie au Gandhâra, mais ici infiniment plus rapide — se traduit encore et toujours par l'élimination progressive de l'élément étranger sous la pression du goût indigène. Entendons-nous soutenir par là qu'elle consiste en une décadence continue et sans retour? Tel n'est nullement notre dessein. Nous n'avons pu dissimuler la médiocre valeur artistique des premiers essais de Mathurà dans le genre gandhàrien. Mais très supérieur et singulièrement

savoureux pour l'orientaliste est ce style Gupta ([ui a fleuri parti-

ciilièremenl à Bénarès et (|iii iiiai'qiie 1 iiislant on le génie indien, dégagé juste à point de riniluence occidentale et devenu maître de ses motiCs comme de ses moyens, a donné toute sa mesure (". Avec le style des Pàlas et les œuvres magadhiennes, il incline déjà vers l'exagération des conventions et vers ce maniérisme où il choit si volontiers, pour aboutir enfin aux compositions entortillées et au déhanchement outrancier des personnages, que ne nous épargne aucune des dernières miniatures bouddhiques du Bengale.

Le DÉkHAiv. — Puisque nous venons pour la première lois de citer des peintures indiennes, nous ne pouvons suivre dans llnde méridionale les traces de l'influence gréco-bouddhique sans mentionner au moins le nom d'Ajantà. Ce qui fait aujourd'hui l'attraction de ce petit ravin perdu sur le revers septentrional du plateau du Dékhan, c'est la magnifique ornementation peinte ou sculptée dont les moines de jadis, si intimement persuadés qu'ils fussent de la vanité des apparences, ont néanmoins fait revêtir les parois de leurs chapelles et de leurs couvents souterrains. Une trentaine d'hypogées, creusés successivement sur la rive gauche d'un torrent, dans une haute falaise rocheuse qui se recourbe en forme de fera cheval, abritent encore contre les intempéries, sinon contre les chauves-souris et les touristes, des peintures murales a tempera, derniers vestiges de ce qui fut peut-être le genre favori et le plus grand succès artistique de l'Inde. L'exécution et la décoration de ces grottes artificielles se distribuent entre les sept premiers siècles de notre ère; mais les plus riches datent du vi'' siècle. Nous renvoyons aux planches de Grilfithst-' quiconque voudra retrouver une fois de ])lus, sous l'ample développement de ces fresques, les vieux modèles gandhàriens du cycle de la jeunesse ou de la carrière du Buddha. Certaines scènes, comme celle de la Tentation, reviennent à la fois en peinture et en sculpture : et la composition sculptée

''' Cf. ci-dossous, p. 710 elsiiiv. — '^' \'nir J. (Îriifiths, TIic Pmnthigs in llie Buddhist Cave-temples of Ajanin.

L'INFLUENCE DANS L'INDK. (il.",

(fig. ao3) est aussi lourde et massive que l'autre est élégante et parfois même un peu mièvre. On noterait à peu près le même contraste entre le tableau de la figure 5o/i et les images rupestres de la figure 5o5, ou encore entre les Buddlias peints sur les murailles ou les piliers et ceux qui ont été sculptés sur les façades ou dans les sanctuaires intérieurs. Tandis que les premiers ont parfois

KiG. ûaG. — Coiffure de la Sérinde (cf. p. 128)

British Muséum. Terre cuite provenant de Yolkan.

D'aprt's M. A. Stpih, Ancient Kholan, pi. \L\.

garilé un souvenir très présent de la draperie grecque (cl. fig. 58()), les autres se bornent à reproduire, avec moins de grâce, les modèles contemporains de la vallée du Gange.

Mais, de tous les sites bouddlii({ues de l'Inde, c'eût été à Amaràvatî, si le stûpa qu'on a pris l'habitude de désigner sous ce nom existait encore, que nous aurions le mieux vu l'école du (landhàra s'installer victorieusement à côté de l'ancienne et la sup|)lanter pi'til à petit. Ce n'est pas ici le lieu de réciter la (b'plorabli' odvs-

Ol'i INFM'ENf.E DE f/ÉCOLE DU T.WDIIUM.

sée des débris de ce merveilleux édifice, lune des ])liis notables victimes du vandalisme populaire et de l'incurie administrative, el dont la ruine définitive ne s'est consommée (ju'entre i ycjG et 1880. Les quelques fragments conservés à Madras, à Calcutta et à Londres, resteront l'un des plus précieux trésors de l'Inde et sauveront de l'oubli le nom de la dynastie des Andliras, le jour oij l'humanité se décidera enfin à faii-e convenablement l'inventaire et l'estimation de son héritage artistique. Tant bien que mal ils nous permettent de reconstituer l'histoire du monument, et aucune n'est plus intéressante à notre point de vue. Sa décoration a commencé ])ar être conçue et exécutée tout à fait à la mode de la vieille école indigène, seulement avec plus d'adresse qu'à Barhut ou à Sânchi et avec une élégance qui confine parfois à la morbidesse. Mais dès le \f siècle de notre ère, sans doute à raison de l'agrandissement dont il fut alors l'objetf^', son ornementation dut être reprise sur nouveaux frais et fut traitée avec un luxe dont la figure 68 peut donner une idée. C'est à la faveur de cette réfection que les motifs indo-grecs envahirent peu à peu les bas-reliefs de marbre dont le soubassement et une part de la coupole étaient revêtus, et firent reculer à chaque pas devant eux les vieux thèmes indigènes. Les figures ^75^ et 5o6 montrent, la première le point de départ, la seconde le point d'arrivée. Mais en outre il faut voir en feuilletant les planches de Fergusson ou de Burgess'^', soit sur les deux faces de la même dalle, soit côte à côte sur la même stèle, voisiner les deux formules opposées : tantôt la A'ieille représentation schématique et aniconique des grands miracles symbolisés par l'arbre, la roue ou le sliipu, et tantôt l'intronisation, sur

'"' Sur le procédé de ces ajji'andisse- Inns que li' rapport étroit claliti si tong-

menls par fcpiiijjnilemeiit" , rpii entrai- lemps entre Aniaràvali el la Bactriane,

liaient ta réfeclioii totale de la décoiation, sur la foi de la traduction par Stanislas

cf. ci-dessus t. I, p. 9a et suiv. Ji lien et S. Ikir. d'un passage de Huian-

'^' Voir J. Febgusson, Tj-ee niid Serae/i( tsang, ne reposait que sur un contre-

Worship, et i.BvRGESs, The Buddhist slii- sens, corrigé depuis par UAixiins. 11,

jHis oJAmarùmÛ and Jnffgayapeta. — No- p. a 1 8.

LIN'FMJENCE D \NS f;iNF)E. fi] 5

le siège jusqu'alors resté vide, du Buddha gandliàrien ; car celui-ci est aisément reconnaissable à sa draperie, tandis que le geste unique et vaguement bénisseur de sa main droite, encore ignorante des mudrd de l'enseignement et ttdu toucher de la terres, proiive sa relative antiquité''). Noterons-nous que les sculjileurs d'Amarâvalî préfèrent figurer le premier mii-acle par le départ de

FiG. 537. CoSTDME DE LA SÉBINDE (cf. p. 9A , 1 18).

Biilish Muséum. Terre cuite provenant de Yotkan. D'après M. A, Stbin , Anctent Khotan^ pi. XLV.

la maison, cette sorte de renaissance spirituelle, plutôt que par l'enfantement, tandis que les stèles postérieures de Bénarès entassent dans le compartiment corresj)ondant les épisodes de la Nativité et de la sortie du monde (cf. fig. 5o6 et 607 a)? Plus curieux encore est le fait qu'au haut des stèles dékhanaises le slûpa, ce vieux symbole funéraire du Puri-nirvâna, se refuse obstinément à se laisser déloger, comme il est advenu dans le bassin du Gange, par la conception gréco-bouddhique du trépas du Bienheureux.

''' Sur ce pnini , cf. ci-dessus, t. 11, p. 3aG cl 5.5o.

616 Ii\FF,IIENCE DR LliCOLE DU P, \NUH\RA.

A cette exception près, la comparaison des stèles prouve de façon péremptoire la substitution du répertoire du Nord-Ouest à celui de l'Inde centrale : mais ])cut-ètre vaut-il la peine d'insister sur le singulier bonheur avec lequel l'école d'Amaràvatî a plus d'une fois traité à sa mode les sujets gréco-bouddhiques. Déjà nous avions remarqué, à propos de la figure 298. l'habileté qu'elle avait su mettre dans la représentation détaillée des miracles du Buddha sans figurer celui-ci autrement que par des symboles'''. Quand cette restriction traditionnelle est enfin périmée, sa virtuosité ne se donne ([ue plus librement carrière, et n'accepte les modèles gandliâriens eux-mêmes qu'à condition de les modifier à son gré. C'est ainsi par exemple que, dans la scène de l'Illumination, nous constatons chez elle une tendance, jusqu'alors inédite, à restreindre le rôle de l'armée de Mâra au profit de ses filles : la tr tentation 11 qui réside dans les voluptueuses altitudes de ces déesses prend décidément le pas dans ses compositions sur l' te assauts des peu eftVayants démons, réduits à la taille de nains (fig. 5o6 b et 5o8). Ou bien nous voyons qu'elle insiste sur tel incident du retour du Buddiia à Kapilavastu qui, en le mettant en présence de son ancienne épouse et du fils qu'elle lui avait donné, pose de la façon la plus dramatique le problème moral du monachisme. Nous ne connaissons rien au Gandhâra (cf. fig. 281 c et f/) qui surpasse en patliétiqne les deux versions qu'Amarâvatî nous a laissées de cette scène (fig. 509 et Fergusson, pi. 60, 2). Nous ne ferons pas davantage difficulté pour convenir qu'en face des médiocres représentations gandhâriennes de la soumission de l'éléphant furieux (fig. 267-969), tel médaillon dékhanais (fig. 5 10) témoigne de beaucoup plus de talent, tant dans le rendu de l'agile lourdeur de l'animal que dans les détails pittoresques de la mise en scène. On n'en saurait douter, et l'on ne peut que s'en réjouir : conscients et soucieux de leur originalité, les ateliers des Andhras ont su garder en face des mo-

<'> Cf. t. I. p. /i.^5-'..S0('l [f. \). 3i8.

LA VOIE T)E MER. r.l7

dèles indo-grecs, que sans doute ils ne connaissaient guère que par le dessin, leur liberté d'allures et la saveur spéciale de leur style. Mais si, à l'occasion, l'école du Gandhâra peut se trouver en état d'infériorité passagère, elle n'en gardait pas moins dans l'ensemble, grâce à sa création du type du Buddba et à sa manière directe d'aborder la représentation des scènes légendaires, une supériorité attestée par l'imitation même dont nous voyons qu'elle iïit partout l'objet.

§ II. La voie de mer.

De même que Matluirâ a été le grand marché d'art entre le Gandhâra et leMadhyadèça, Amarâvatî, située non loin de l'embouchure de la Krishna, semble avoir été l'un des grands ports d'embarquement de l'influence gréco-bouddhique pour son exportation en Indochine et dans l'insulinde''). Cette exportation, à son tour, n'est qu'un des aspects de l'influence civilisatrice (pie l'Inde a exercée, à partir de notre ère, sur tous les pays transgangétiques. Cette indianisation de la Basse-Asie, ordinairement ignorée eu Europe, n'en est pas moins, dans l'histoire générale du vieux monde, un fait presque aussi important que l'iiellénisation tant célébrée de l'Asie antérieure. En un sens, elle n'en est que le prolongement. Elle emprunte les mêmes routes et s'exerce, au moins en partie, par les mêmes agents. Enfin elle nous est connue par les mêmes sources; et qui voudrait l'étudier aurait aussi à contrôler les traditions locales par le téinoignage des navigateurs grecs ou des pèlerins chinois et à préciser les données des monuments à l'aide des textes indiens, sans parler des inscriptions sanskrites retrouvées sur les édifices. Tant d'analogies ris(pieraient de nous égarer si nous ne gardions présente à l'esprit la ditîérence essentielle dont elles s'accompagnent. Dans l'Inde, l'hellénisme s'est trouvé confronté avec une civilisation déjà ancienne, pleinement

'' Voir encore ci-(ies8ous, p. 682 et 689.

consciente d'elle-même, et au milieu de laquelle il n'a jamais coniph' qu'un nombre ti'ès restreint de représentants : aussi son iniluence, en somme superficielle, se borne-t-elle après tout à l'introduction de notions scientifiques et de procédés artistiques. Autrement profonde a été l'action indienne dans le Sud-Est de l'Asie. L;\ il semble bien que de nombreux émigraiils — pareils à ceux qui envahissent encore actuellement l'Afrique orientale — n'aient rencontré devant eux que des populations sauvages d'cr hommes nusT>. Ce qu'ils ont implanté dans ces riches deltas ou ces îles fortunées, ce n'est rien moins que leur civilisation, ou du moins sa copie; ce sont leurs mœurs et leurs lois, leur alphabet et leur langue savante, c'est tout leur état social et religieux avec une image aussi approchée que possible de leurs castes et de leurs cultes. En résumé il ne s'agit pas ici d'une simple influence, mais, dans toute la force du terme, d'une véritable colonisation.

En ce qui concerne plus particulièrement la propagande religieuse, on se serait attendu, si les hommes ne passaient leur temps à démentir leurs théories par leurs actes, à ce que seules des religions à missionnaires, comme le Bouddhisme, en eussent profité. Quand on songe à la menace d'excommunication qui pèse sur tout brahmane qui quitte flnde, surtout par mer, il semble impossible que l'hindouisme ait pu avoir sa part dans ces conquêtes morales. Pourtant — sauf à Ceylan, dont la conversion au Bouddhisme remonte plus haut dans le passé — ce sont les religions sectaires que nous trouvons d'abord et surtout en vogue dans les contrées au delà du Gange. Et nous n'avons pas à chercher bien loin qui lurent leurs guru ou précepteurs spirituels : ce sont ces paiHJtta et ces pdçupata, ces lettrés et ces ascètes, brahmanes plus ou moins authentiques, religieux plus ou moins fidèles à leurs vœux, dont nous parlent les textes et les inscriptions, et dont nous trouvons partout l'image sur les monuments du Cambodge et de Java (cf fig. 5iG, 5i8-52o). Dès lors le champ de notre étude se trouve

singulièietnenl rétréci : car, non contente d'écarter l'art bralimani(|ue, elle ne vise même pas dans son ensemble l'art bouddhique de ces lointaines régions. Tout ce qui nous intéresse ici, ce sont les

FiG. 5a8. — PàScika ou Vaiçbatana, en Sébinde (of. p. 1^3, 18."), GS."!, 700). Personnage d'angle dans une cella de Danddn-Uiliq. HniUeur des pieds à l'aisselle: o m. (js. D'après une [ilioldgr. communiquée par Sir Aurel Steiw (cf. Ancknl Kholan^ I, fig. 3o el 3i, et II, pï. II).

vestiges que ce dernier a pu conserver de l'influence hellénistique, et ce sera merveille s'il en subsiste encore. Aussi quelques pages rapides sufliront-elles à donner un premier aperçu de notre sujet et à tracer un cadre que les recherches archéologiques ont à peine commencé à remplir.

G20 INFLUENCE DE L'ECOLE DU GANDini'. \.

Ceylan. — Les iradilioiis locales placent la colonisation indienne de Cevlan an milieu du vi'' siècle avant Jésus-Christ; et cette date n'aurait rien que de vraisemblable, si elle n'avait pour but de faire intervenir la personne du Buddlia. La conversion de l'île au Bouddhisme serait d'ailleurs postérieure de trois cents ans et l'œuvre d'un propre fils d'Açoka : retenons qu'elle dut commencer, comme celle du Gandhâra , vers le milieu du m" siècle avant notre ère'''. On sait que Ceylan est resté jusqu'aujourd'hui l'un des loyers les plus actifs de la Bonne Loi. Ce qui nous importe surtout, c'est que statues et peintures continuent à orner les autels et à décorer les parois de ses sanctuaires. De cette prospérité artistique nous avons de sûrs témoins , au v"= et au mu" siècle de notre ère, dans les pèlerins Fa-hien et Hiuan-tsang, celui-ci par oui-dire et celui-là de visu. Enfin les précieuses chroniques singhalaises contiennent d'abondants renseignements sur le nombre et la riche décoration des fondations religieuses. Certes nous ne suivrons pas jusqu'au bout l'auteur du Mahâranisa quand il nous énumère, à propos de l'érection du Mahâ-thûpa par le roi Dutthagâmani au i" siècle avant notre ère, toutes les images et les scènes dont on aurait à cette occasion décoré le tabernacle intérieur''^'. Les informations qu'il nous donne se trompent visiblement d'époque et ne valent que pour des temps beaucoup plus rapprochés de celui où il écrivait (v^ siècle). Il n'en est pas moins vrai qu'il nous énumère d'une haleine, sous quarante rubriques, toutes les scènes de la carrière du Maître qui figurent au répertoire gandhârien. Il ne connaît pas moins bien les scènes d'enfance et de jeunesse, sans parler des vies antérieures; et d'autre part Fa-hien nous apprend

''' Cf. ci-dessus, t. II, p. ûio. citation du Muhdvama (cli. xsx)^, \oir

''' Le Mahâ-lhùpa est aujourd'hui le yAimualre de PEcole des Hautes Etudes,

Ruwanveli Dagoba , près de la vieille ca- Section des Sciences Religieuses, pour

pitaled'Anurâdha-puraou°gràma, l'Anu- l'année 1908-1909, où le passage a ëté

rogrammum de Ptoléinée; cf. J. Ssuther, (Hudié en détail; et sur la date de Dut-

Architectural Remaiiis, Anurddimpuia , ihagàmaiii, cf. W. Geiger, Miilulriimsn.

Ceyloii, p. a.3 et ])1. XX1I-\X\V. Sur la p. \xxvii.

qu'on leiidait le cheinin des processions avec les représentations des cinq cents jdtaka, repeints de façon tout à fait vivante n. Hélas, toute cette peinture, autant en aura emporté le vent et détruit la

Kio. 539. — HÎBiîi, EN Sérisde (cf. p. 107, i38, 65.3). lirilish Muséum. Peinture murale provenant de Domoko. Hauteur: o nt. Co. D'après une pholoijr, comtiiunifjuéi^ par Sir Aurel Stein. Cf. Désert Cathaij, Il , pi. \I h.

pluie de la mousson, sauf quelques figures par hasard conservées aux creux du gigantesque rocher de Sigiri. Et d'autre ])art, c'est en vain que dans les ruines des anciennes capitales on a cherché jusqu'ici les bas-reliefs de pierre, seules œuvres qui auraient pu

subsister jusqu'à nos jours. Nous sommes donc réduits présentement aux statues du Maître, dont nous réservons l'étude pour le chapitre prochain.

Java. — L'archéologue est singulièrement plus favorisé quand il aborde l'autre paradis terrestre, celui de l'hémisphère austral. Dans l'île plus luxuriante encore de Java, il a mieux à faire qu'à énumérer des œuvres perdues. Les monuments parlent pour euxmêmes, à commencer par celui de Boro-Boudour, perle de l'Insuiinde , et l'une des merveilles artistiques du monde , ainsi que celui-ci linira bien par s'en apeixevoir unjour. Sur l'énorme sttipa, prétexte l'une somptuosité décorative ailleurs sans exemple, nous ne reviendrons que pour corriger l'impression fausse que nous en avons donnée avant de l'avoir vu (t. I, p. 80). Nous y cherchions un dôme juché sur une superposition de terrasses, à la façon de l'Inde du Nord-Ouest. Il nous est clairement apparu depuis qu'en dépit des murs verticaux et coupés à angles droits de ses galeries inférieures, toutes les lignes maîtresses de l'édifice sont des courbes. Lui-même n'est, en tout et pour tout, qu'un dôme à la vieille mode indienne, seulement beaucoup plus fouillé, sillonné verticalement d'escaliers et horizontalement de promenoirs, enfin coifl'é lui-même de coupoles secondaires!". L'inlluence qu'il a subie, aussi bien dans sa conception générale que dans la distribution de sa décoration, ne lui vient pas directement du Gandhàra, mais, comme il était naturel, de l'Inde méridionale où son ancêtre s'appelle Amaràvati : car là aussi le dôme comiuence déjà à se rehausser de frises superposées de bas-reliefs auxquels les fidèles devaient nécessairement avoir accès (cf. fig. 68). Entre les quelque deux mille panneaux sculptés qui ornaient jadis les murailles de Boro-Boudour et dont environ seize cents sont conservés, nous irons droit à ceux qui, dès la première galerie, racontent la vie de Çâkya-muni depuis

(ii. B. E. F. t. -0., IX, 1909, p. 1, ou Beginnings oj Biiddlusi Aii , p. -joô.

sa nativité jusqu'au début de sa prédication. S'il subsiste quelque trace de l'influence gréco-bouddbique, c'est dans ces scènes que nous aurons le plus de chances d'en découvrir.

FiG. âiio. — HÎRiii, EN Séiunde (cf. \). i.i8, i'i2, '172, 653, 787).

Muséum fur \olherhunile , Bn-lin. Peinture sur Iode provenuiil de Tour/un. Hauteur: 0 m. ou.

lleproduite en coulotirs dnus Moiiiititmil!^ et Slvttioircs ^ l. XV!I (itiog), pi. WIII

H A. v<j\ Lk C»iq , Cfintsrlio (1913), pi. !ni.

L'entreprise paraît d'avance désespérée. Sans doute Java est, comme Ceylan, une colonie indienne, mais elle l'est devenue plus tardivemenl. Aurait-elle récusa civilisation dès le T' siècle de notre ère, elle n'a connu le Bouddhisme que bien après. Au commencelueiil du \'' siècle Ka-liieii atteste qu'r^on y avait à peine idée de la

loi (lu BudflliaT), tandis que les rr brahmanes y fleurissent w; et il est peu probable que le prince héritier de Kaçmîr qui s'inslitua son missionnaire trait converti toute lapopulatioii^n. Il l'aut également compter tant avec la date du Boro-Boudour, (jiie les savants hollandais rapportent au ix*^ siècle de notre ère, qu'avec les conditions matérielles de sa décoration. Les scènes y forment bien — et ceci est un premier héritage du passé bouddhique — autant de tableaux séparés; mais ces panneaux, trois fois pluslarges quehauts (ils mesurent environ 9'"/io Xo'"8o), forcent les sculpteurs à submerger le sujet principal sous une débauche de figurants et d'accessoires : défaut d'autant plus sensible que, pour la plupart, ils se font un point d'honneur de ne laisser vide aucun coin de la surface disponible. Enfin il leur a été donné à tâche de délayer l'enfance et la jeunesse du Maître en non moins de 120 tableaux. C'était les condamner à recourir à des épisodes de pur remplissage, ce qui ne les empêche pas parfois d'empiler dans le même cadre plusieurs incidents sensationnels f^). Ajoutez que quelques scènes, telles que les quatre sorties, la coupe des cheveux et le passage du Gange''), n'ont pas d'antécédents connus au Gandhâra. Et cependant, malgré toutes ces circonstances défavorables, nous n'avons pu passer en revue le cycle de la Nativité, de la jeunesse et de la Bodhi, sans noter presque à chaque scène une ressemblance indéniable et portant à tout le moins sur la portion centrale du tableau. L'expérience est facile à reprendre, même en ne se servant que des médiocres dessins publiés jusqu'ici''^'. Et qu'on ne vienne pas dire que ces analogies proviennent du fait que les ce îles des Mers du Sudn appartenaient, comme le (iandhâra, à la secte des Mûla-Sarvâstivâdins

C P. Pelliot, Bulletin de l'École *'' Cf. t. I, j). 348, 3G5, /ii5.

française d'Extrême-Orient, IV, 1904, '•'" Voir les planches de i'alhum de

p. 274. Leemans, reproduites par M. Pleyte,

''' Sur ces diverses tendances, et aussi Die r>ii<lillia-Lcfrende in den SLulptiiren

sur le caractiTe livresque de leur œuvre, des Tempels von Horo-Biidur. Amsterdam,

voir ci-dessus, t. I, p. 3o5-3o6,3io, 1901-1902, notamment fig. i3, 28,

etc., et 617. 3o, 4o, etc.

et lisaient les mêmes biojTrapliies du Biuldlja. Qui oserait sérieusement soutenir qu'il a suffi à des artistes aussi éloignés dans le temps et l'espace de consulter le même programme pour acroucher justement des mêmes compositions?

Hâtons-nous de l'avouer, on serait tout aussi mal venu à prétendre qu'après tant de voyages et de siècles écoulés, ces ressemblances soient tout à fait pi-ochaines. Si les motifs de Boro-Boudour remontent à ceux du Gandhâi-a, c'est bien entendu par l'intermédiaire de ceux de l'Inde. Prenez la représentation du Grand miracle de Çrâvastf (jui décore la plus baute des galeries sculptées (fig. 5 i 9) : elle est avant tout la transposition dans le sens de la largeur, au gré des convenances locales, de telle stèle en bauteur de Bénarès (fig. 5 1 1 ) , lointain succédané des compositions gréco-bouddbiques (fig. 79 et ^69). Un aulre élément appréciable de ditTérenciation consiste dans les modes malaises dont nous voyons par exemple attifées les images jumelles de Pàncika et de Hârili (fig. 5 1 /i-5 1 5). Enfin, si les types du religieux brabmanique et du moine bouddhique (fig. 5 16-517) l'entrent dans la formule habituelle, on ne saurait refuser à celui du Yaksa une pointe d'originalité (fig. 5i3). Mais à travers toutes ces différences de conception ou d'exécution, il nen persiste pas moins dans les scènes quelque chose de l'ordonnance générale, dans les personnages quelque chose du sentiment des prototypes gréco-bouddbiques : or, ce sont là des traits qui ne s'inventent pas deux fois. Nous ne tarderons même pas, quand nous en viendrons à nos conclusions, à démêler l'influence classique jusque dans le faire si spécial de l'école de Java. Ses qualités les plus évidentes sont la justesse des proportions, le naturel des gestes, la variété des poses, de même que la mollesse de ses lignes paraît à l'œil européen son principal défaut. Admettons que ces |iarticularités soient chez elle des dons naturels. Déjà plus suspecte dempriint à la technique occidentale sera l'élonnante profondeur des hauts-reliefs que le ciseau des Javanais a su tirer, sans se laisser rebuter par la grossièreté du grain , de la pierre volcanique de leur

/lO

iiirtiiMmii: xatiovim

626 INFLUENCE DE L'ECOLE DU GANDH\li\.

île. Mais où l'hésitation n'est plus permise , c'est sur la question de savoir d'où leur est venue leur science du raccourcie).

L'Indochine. — La maestria avec laquelle ces artistes exotiques emploient des procédés aussi lallinés lait le plus grand honneur à leur exceptionnelle habileté de mains: et ce n'est pas un si mince éloge pour leurs bas-reliefs que d'être rangés d'emblée parmi les chefs-d'œuvre de la sculpture bouddhique, à côté de ceux d'Amaràvatî ou du Gandhâra. On sent encore mieux l'étendue de leur virtuosité quand on passe aux grandes comj)Osilions continues qui se développent à perte de vue sur les murailles, contemporaines ou postérieures, du Bayon d'Angkor-Thoni ou d'Angkor-Vat. Devant ce pêle-mêle de figures aux méplats à peine accusés, plutôt découpées que modelées, et entassées avec une totale ignorance du raccourci ou de la perspective, les artistes Khmèrs nous apparaissent comme décidément inférieurs à leurs confrères de Java; et l'on regrette presque que ce ne soient pas ceux-ci qui aient eu à leur disposition le magnifique grès du Cambodge , si tendre au sortir de la carrière, mais qui durcit rapidement à l'air et est susceptible d'un si beau poli. Il ne faudrait pas croire d'ailleurs que les monuments cambodgiens de la bonne époque (vui'' au xn^ siècle) soient uniquement brahmaniques, ni que le système des bas-reliefs encadrés y soit complètement inconnu. Le Bouddhisme a pénétré d'assez bonne heure dans cette partie de l'Indochine'-). 11 y a introduit avec lui son imagerie et celle-ci a apporté avec elle ses procédés. Les frontons de Vat-Nokor. près de Kompong-Gham,

''' Cf. ci-dessous, p. 7G8-770. chine-" aété duiiiié par M. L. t^iNOT dans

'■' A la suite d'une ambassade chez les le n° d'oct. 1909 de la Buddhist Revieiv,

-Muiundas? Cf. Sylvain Lévi, Deux peu- p. 28 1 el suiv. En ce qui concerne les

;(fes- w(ro»«Ms(daasles n-Mélanges de Har- monuments, il suffit de renvoyer le lec-

lezi, p. 176 et suiv.); Ed. Chavannes, teur au Cambodge de M. Avmonier, et à

B.E. F. E.-O., III, p. ioo; P. Pelliot, Ï Inventaire descriiitif des Monuments liisto-

{bid.,Y>. 2i8-3o3. — Le meilleur résumé liques du Cambodge de M. Lunet de La-

de l'histoire du rr Bouddhisme eu Indo- joNQuiiîRE.

sont décorés de scènes de la légende du Buddiia, et il en est de même de ceux d'un édifice plus ancien, le temple deBanlâi-(îlimar, qui doit remonter au xi" siècle. Nous reproduisons ici, d'aj)rès une photographie due au regretté général de Beylié, celui qui représente ft la visite d'Asita n : non plus assis à l'européenne , mais accroupi

FlG. Ô3l. (^HAR DU Soi.lilL, EN SÉRINDE (cf. p. i6'i, 653).

Peinture Jps grnltes de Qumiura.

D'après A. GniNWEDEL. Altb. Kulla. Tarie, (îj;. 67.

à la mode malaise, le vieux lislii n'en continue pas moins à tenir dans son giron leiifant prédestiné et à faire le geste traditionnel de porter l'une de ses mains à sa tête(fig. 5 i 8; cf. fig. i G i). Nous avons déjà eu plus haut l'occasion de montrer deux stèles d'Angkor-Vat, figurant l'une la naissance (fig. i53)et l'autre la tentation du Maître (fig. 2o5) ; et nous y reconnaissons comme toujours un souvenir de la création gandhârienne à travers l'imitation interposée de ses

lu,.

répliques de l'Inde nirridionale. C'est d'Aniarâvatî, par exemple, que viennent les quatre dieux Brahmâ de la Nativité ou la fille deMéra''): et nous découvrirons bientôt la même provenance aux Buddlias assis sur les replis du Nâga (fig. Bsi) comme au beau bronze cam de la figure 586.

L'introduction de la civilisation et des religions indiennes ne nous est pas de moins bonne heure attestée dans le Campa que dans ce royaume de Fou-nan dont hérita au vi'^ siècle le Cambodge. Est-il besoin d'avertir le lecteur que le Campa s'étendait le long de la côte orientale de l'Indochine, sur l'étroite bande de territoire resserrée entre la montagne el la mer, où, après des siècles de luttes, l'Annam a fini par le supplanter? Les guerres contre l'envahisseur descendu du Nord et qui apportait avec lui la civilisation chinoise, se compliquaient encore de batailles presque fratricides avec leurs voisins et cousins cambodgiens. Aussi n'est-on pas peu surpris que ce chapelet de vallées exiguës ait pu néanmoins se peupler de temples de briques, ornés de sculptures de pierre. Inventaire a été dressé de ces œuvres qui réclament au moins une humble place dans l'histoire pour le nom de l'art cam '■-K 11 serait cruel de se montrer pour lui trop sévère : mais on ne saurait s'en dissimuler l'ordinaire médiocrité. Ajoutons que les monuments bouddhiques sont de beaucoup les plus rares. Pourtant les fouilles de Dong-Du'o'ng ont permis de remettre au jour les ruines d'un sanctuaire complet, avec son couvent et ses chapelles. Voici par exemple (fig. 622) l'une des scènes qui décorent le piédestal de la tour principale'^) : l'extrême

''' Cf. t. I, p. 3o/i-3o5 et 402. M. G. '"' (les recherches mélhodiques, dont

GoEDÈs a montré dans le t. Il des Mémoires MM. Fixot et L. dk Lajonqdière ont pris

concernant l'Asie orientale, que la figure l'initiative, ont été menées à bonne fin

de femme placée à la gauche du lîuddha par M. H. Parmentier, chef du service

sur la ligure 2o5 est interprétée au Cam- archéologique de l'Ecole française d'Ex-

bodge comme représentant la Terre en trême-Orieut, dans son définitif /)(ve«taire

train de se tor-dre les cheveux. Remar- descriptif des monuments cams de l'Annam. qucrons-nous que Mâra a déjii à Ajantà ''' Ibid., p. -'i66-i8i et fig. io/»-i07.

la même monture et les mêmes bras mul- Sur la fig. 1 1 4 on croit de même recon-

tiples qu'au Cambodge? naître l'une des quatre grandes sorties.

Fig. 53i!.

Fig. 533.

FifT. 53i.

FiG. BSa-SSi. — Types vr. uiiahmane, en Sérim)E i cf. p. sSS-aSt), 6")3, 770). Fig. 53a. — Britisli Muséum. Tète de stuc provenant de harasluir. (Coll. .Sri/.v.) Fig. 533. — Crnquis de M. Le nom: , d'après A. rox Le Coq, Chotseho, pL 3 g d. Fig. 53Ù. — Cro(jxtis du même, d'après A. CmjyiVEDEL , Altb. Kults. Titrlc, fig. 555.

gaucherie de rexécution n'empêche pas d'y reconnaître le retour à la maison du cheval el du fidèle écuyer du Bodhisaltva, et l'on

identifierait de même les autres scènes de la jeunesse, depuis la nativité jusqu'à la sortie du monde.

Ce que furent au juste les premières productions de l'art bouddhique au Pégou et en Birmanie, les vastes ruines du vieux Prome et celles de Pagan le savent: mais elles le tiennent caché jusqu'ici. Le regretté Ed. Huber a signalé qu'cr entre les peintures d'Ajantâ et les fresques inédites qui, par exception, décorent l'intérieur de quelques sanctuaires en amont de Pagan, il y a un air indubitable de parenté''' VI. Quant aux centaines de panneaux de terre cuite vernissée qui décorent les soubassements de pagodes, les représentations schématiques qu'ils nous donnent des vies antérieures ne se déchiffrent qu'à l'aide des inscriptions dont elles sont accompagnées'-', et les influences s'y laissent d'autant plus malaisément démêler que le climat du bassin du Gange semble avoir détruit leurs modèles indiens. Il n'y a pas davantage à tirer des scènes de jàlaka trouvées dans la vieille capitale siamoise de Sukhodaya (Sukhotai)'^'. La récente mission de M. L. de Lajonquière dans la Chersonèse d'or, autrement dit la presqu'île de Malacca, n'a pas été plus fructueuse'*"). Il faut en prendre notre parti. De l'ancien art bouddhique de l'Indochine nous ne savons encore presque rien. Quant aux sanctuaires modernes ou modernisés, depuis les grottes de Moulmein sur la baie du Bengale jusqu'à celles des Montagnes de Marbre sur le golfe du Tonkin, et des pagodes malaises de Nakhon Sri Thammarat aux pagodes laotiennes de Vieng-Chan et de Luang-Prabang, nous y trouverons bien quantité de Buddhas, de toutes matières et de toutes dimensions, depuis les petits cachets d'argile jusqu'aux colosses de bronze : mais n'y cherchons pas d'autre souvenir de l'art gréco-bouddhique !

''' B.Ë. F. E.-O. , \l , 1911, p. 1. *■'' Foi'RNEREAD, Siam ancien, t. II.

'*' Cf. A. Grlnwedel, Buddhistische p. i3 et siiiv. Sludien ; Glasuren von Pagan (Maùgala- '*' Bulletin de la Commission archéo-

celiya); A.S.I., Ann. Bep. igo6-j el logique de l'Indochine, 1910 et 1912,

igia-iS (Pagodes de Pet-leik, etc.). p. 8i.

11 va d'ailleurs sans dire que plus d'un des bateaux qui conduisaient de rinde en Indochine et dans les îles de la Sonde, poursuivait sa route jusqu'aux ports de Chine. Nous voyons même par les récits que nous fait Yi-tsing des « actes n de soixante pèlerins chinois, ses contemporains, que dans la seconde moitié du vu'' siècle la route maritime devient la plus fréquentée ''). C'est celle que Yitsing a suivie, à l'aller comme au retour, et que, trois siècles plus tôt, Fa-hien avait déjà prise pour rapporter dans sa patrie ce précieux bagage de textes et d'images bouddhiques, qu'il tremblait de voir jeter par-dessus bord pendant la tempête -). Par elle était sans doute venu vers le même temps ce religieux indien, nommé Gunavarman P', qui, en l'an /ia5 de noire èic, peignit dans un temple de la ville de Cho-king, aujourd'hui Chao-tcheou, dans le kouang-tong, la scène du Dlpankara-jàtaka , justement l'une des créations les plus certaines de l'école gandhârienne. Plus tôt encore, vers 280, un certain Seng-houei , issu d'une famille sogdienne, c'est-à-dire originaire du pays de Samarkand, vient à la cour chinoise par le détour du Tonkin, où ses parents s'étaient établis pour les besoins de leur commerce ('^^ C'est également l'instant de se souvenir de ce marchand du pays de Ta-tsin qui visita le Tonkin (^), etc. Ces quelques exemples suffisent pour nous avertir que le même va-et-vient dont nous sommes témoins à la même époque en Occident se produisait, grâce au commerce et à la religion, jusqu'aux confins de l'Extrême-Orient : et dès lors nous comprenons mieux comment la pénétration artistique a pu de proche en proche s'opérer, aussi bien par voie de mer que de terre.

''' Éd. Ciiava:snes, Rel. Ém., et Voija- '^' T'oiiiig Pao, 190/1, p. lyij-aoo.

geurs chinois, p. 13 (Guide Madroile de '*' T'oung Pao, mai 1909, p. 199 et

la Chine du Sud). siiiv.

"' S. Béai., Rom. icg., p. lxw et cf. '*' Uu\th. CJiinu and tlie Roman Oririil,

p. Lxxi et Lxxxiii ; cl", ci-dessus, t. H, p. io3. Cf. PniAiLX, India and Rome,

p. l'xh. p. i3o.

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