‹ L'art gréco-bouddhique du GandhâraChapitre 17 sur 36 · C.-Jâ IXFI.UKNCK DE i;E(,nLK DU CANDHARA · texte numérisé non relu

C.-Jâ IXFI.UKNCK DE i;E(,nLK DU CANDHARA

^ \\\. La IIOUTK DE TIÎRRE.

La route tei'resti'e de l'Exti-ème-Orient était bien connue de Ftolémée et nous en avons déjà touché un motC': car toute la partie située entre l'Euphrate et la Bactriane coïncidait avec celle de rinde. Après un assez long séjour à Bactres, les caravanes s'engagaient dans la haute vallée de l'Oxus et, par le pays des Kômêdai (le Kiu-mi-to de Hiuan-tsang), franchissaient la branche de rimaiis qui sépare aujourd'hui le Turkestan russe du Turkestan chinois. Au sommet se trouvait le Xî6ivo5 TTvpyos, la rc Tour de pierre -n , peutêtre à l'origine un simple cairn de cailloux, pareil à ceux qui marquent le haut des passes de l'Himalaya , et dont l'affluence des caravanes avait fait une importante station de la route. De là celle-ci menait à Kashgar, puis aboutissait par l'Issedon scythique et l'Issedon sérique, au passage que, sur les conseils de son explorateur Tchang-k'ien, l'empereur VVou avait ouvert de vive force, de 1 1 5 à 1 1 1 avant notre ère, entre Si-ngan-fou et Cha-tchéou (aujourd'hui Touen-houang). Pratiqué juste au point de jonction entre la race turque au Nord et la race tibétaine au Sud, ce long couloir, que les investigations de Sir Aurel Stein nous ont montré protégé par un prolongement de la fameuse cr Grande Murailles, a été le principal chemin de communication entre la Chine et l'Occident. On sait, en elfet, quels formidables obstacles naturels s'opposent encore, en dépit des ressources de nos ingénieurs, à l'ouverture d'une route à travers le Tibet ou entre le Yunnan et la Birmanie. L'importance politique de cette sorte de pont jeté entre les civilisations, ou, si l'on préfère, d'isthme battu à la fois par les sables du désert et les incursions de la barbarie, est donc considérable. Son importance économique ne l'était pas moins, puisque c'était la voie suivie par les soies, pour lesquelles le reste du monde était

'"' Cf. ci-dessus, t. II, n. Sai-Sa-j.

alors tributaire de la Chine. Les convoitises qu'excitait cette marchandise de luxe durent être pour quelque chose dans les campaunes qu'on attribue avec vraisemblance à Kaniska sur le versant

FiG. r];i5. — Brahmase et hutte iie roseaux, en Sérinde (cf. [). a5(j, 653, 770). Croquis de M. Lfiioink. d'après ïon Lk Coq, Chotscho, pi. i*^.

oriental de Tlmaiis. De leur côté, les marchands de l'Orient romain firent tout leur possible pour se débarrasser au moins des intermédiaires. Ptolémée nous raconte, sur l'autorité de Marinus de Tyr, (]u un négociant macédonien, du nom de Maès, aurait envoyé ses agents jusqu'à la capitale des Sères. Certains historiens ont même

pii prétendre que des considérations du même genre n'étaient pas étrangères aux longues luttes entre les Faillies et les Romains. Plus tard nous voyons l'Empire byzantin s'entendre avec les Arabes contre les Sassanides pour tâclier de leur ravir le r(Me lucratif d'honnête courtier entre la Chine et le Levant. En fait le courant du trafic n'a dîl se tarir que quand l'industrie de la soie, en dépit des précautions des Chinois pour conserver leur monopole, a fini pai" s'introduire d'abord à Khotan , puis en Asie Mineure et en Europe '''. Cette esquisse de géographie historique met aussitôt en lumière trois points particulièrement intéressants pour notre objet. Tout d'abord une route si fréquentée et, sauf accident, si sûre, se prêtera non moins aisément aux rapports artistiques et religieux qu'aux relations commerciales. Les pèlerins se mêleront aux marchands, les textes et les œuvres d'art aux marchandises, et bientôt moines et artistes suivront, tant et si bien que nous les rencontrerons à toutes les étapes du voyage. En second lieu, tout ce qui aura pénétré de l'Inde dans la Haute-Asie par la vallée de Kaboul, la passe de Bàmiyan et Bactres, comptera à l'actif de l'inlliience gandharienne. Tout à l'heure, en Indochine comme en Insnlinde, nous avions à débrouiller l'appoint mêlé par la vallée du Cange et le Dékhan à l'apport spécial du Nord-Ouest : le fait qu'en Sérinde tout ce qui sera indien y parviendra par le canal du Gandhâra et n'aura pu manquer d'en prendre la marque au passage, est tout à fait bienvenu pour nos recherches. Malheureusement — et ceci est notre troisième point — nous devrons payer aussitôt cette simplification au prix d'une complication nouvelle. Dans la Basse-Asie, l'art bouddhique était sans doute très mâtiné d'influences diverses, mais du moins tout ce qu'il contenait de classique était par définition originaire du Gandhâra : au contraire, en Bactriane et dans le Turkestan chinois, l'influence hellénisante a pu, a même dû s'exercer directement. Venue sans rompre charge de Syrie, pour-

'■' Voir M. A. Stein, Ancienl Khotan, I, p. 229 et Désert Calhaij , II, p. 208 et suiv.

quoi se serait-elle astreinte à toujours passer par le' détour de l'Inde du Nord? Et qu'on ne croie pas lever la difficulté en posant comme règle générale que sera gandhârien et aura reflué du Penjàb en Asie centrale tout ce qui sera bouddhique en même temps que

FiG. 536. — Le BuDDiiA et ses moines, en SiiiiiNDE (cl. p. 276, 3i5, 38g, 6.53, 770).

Biilish Muséum, l'eiiilure murale provenant de Miran.

D'apré!. .M. A, Stei> , Dcserl Calhui/, 1,'pl. V.

grec : car il n'est pas encore prouvé que le Gaadhâra ait été le pays natal de l'art gréco-bouddhique.

La Bactriane. — Nous l'avons déjà dit : la l'éponse définitive à cette question dort sous les tumuli dont de rares Européens ont constaté l'existence aux environs de Balkh. Jamais nous ne l'avons mieux senti qu'en ce moment : l'ignorance où nous sommes de l'école baclrienne est, après la disparition de la peinture gandhàrienne, la plus regretlable lacune que présentent nos docu-

ineiits. Les récentes explorations en Asie centrale ont renoué les maillons épars de la chaîne de transmission depuis Kashgar jusqu'au Japon : il n'y a plus que le premier anneau qui manque. On ne saurait trop déplorer un contre-temps d'autant plus fàclieux que de longtemps l'Afghanistau ne semble pas devoir sortir de sa politique de farouche isolement et s'ouvrir aux recherches archéologiques. Mais le fait que nous manquons actuellement de certitudes n'est pas une raison suffisante pour rejeter la seule chose qui nous reste, à savoir des présomptions. Nous avons déjà dû émettre tour à tour, à propos de la Bactriane, deux hypothèses plus faciles à concilier qu'on ne croirait au premier abord. D'une part, nous avons écarté sommairement les prétentions qu'elle pourrait avoir à être le berceau de l'art gréco-bouddhique; de l'autre, nous tenons que les monuments qu'y signalent les pèlerins chinois étaient de pur style indo-grec (^'. Nous avons eu beau retourner la question sous toutes ses faces, nous ne voyons pas qu'on puisse s'inscrire en faux contre l'une ou l'autre de ces assertions; mais nous reconnaissons qu'elles sont pour l'instant indémontrables.

Sur l'art bouddhique bactrien nous ne possédons en effet que de maigres informations. Fa-hien et Song Yun ont coupé au court entre Khotan et l'indus (^', et ainsi nous sommes réduits sur le pays de Po-ho au seul témoignage de Hiuan-tsang. Tout d'abord les ff cent couvents 11 qu'il mentionne à Bactres — autant qu'à Koutcha ou à Khotan, et beaucoup moins qu'à Kashgar — contrastent assez défavorablement avec les ff milieu et davantage qu'il attribue au Gandhâra. Mais ce qu'il dit par ailleurs de l'antiquité des sanctuaires, de la beauté de leurs statues et du nombre de leurs sliîpa — genre d'édifices qu'il éprouve pour la première fois le besoin de décrire'^) — tout cela fait bien augurer des fouilles de l'avenir. Un

' Cf. t. 1, ]). 5, et t. II, p. 4'i3-'i')/i. p. i3/i) et lY^tude des autres voies de

■' Nous laissons ici de côlé les récils pénétration entre l'Inde du Nord et

elatifs an iMaitrêya de la vallée de Dàrêl l'Asie centrale. (Fa-hien, ch. vu: Hiuan-tsang, Rec, I, ''' Cf. I. I, p. 63.

mot jeté en passant, et que commente sa Biographie, prouve même qu'émule du Gandhâra, la Bactriane avait aussi essayé de s'ériger en terre sainte : pour mieux la faire ressembler au Magadha, les moines locaux n'hésitaient pas à qualifier modestement sa capitale

FlG. 537. DvÀllAPÀLA, l'ORIEUR DD FOUDRE, DU iniDEM' tl DU PÉIASK (cf. p. iOq, 0133 j.

Sciilplurn rupestre de la grotte n° IV de Yun-kang (Chine). D'après Ed. Cravanne'^, Mistion, pi. CXVII.

de «petite Ràjagriha, tant y sont nombreux les sacrés vestiges C t. La floraison de l'art bouddhique en Bactriane est donc certaine : et, sans doute, le moindre spécimen exhumé de la banlieue de Balkli ferait beaucoup mieux notre affaire, car rien n'est plus vain que d'essayer de deviner par avance ce que recèle un tumulus.

'■' Biograpliie do IIiuan-tsam;, li'iiil. S. Real, p. 'i8. (If. ci-dessus, t. 11, p. /iili-'iiy.

Mais enfin, de ce grand lleuve dont la source est, croyons-nous, au Gandhâra et l'emboucliure dans le Pacifique, nous connaissons déjà presque tout le cours. Ne pouvons-nous marquer du moins en pointillé sur la carte la petite partie encore inexplorée? Il serait absurde de prêter à l'art bactrien un caractère très différent de celui dont nous constatons dûment l'existence sur sa frontière du Sud-Est dans le Kapiça, ou du Nord-Est dans la Sérinde. Tout au plus inclinerions-nous à croire que ses monuments ressemblaient peut-être davantage, sinon pour le style, du moins pour l'aspect extérieur et les matériaux de construction en usage, à ceux de l'Asie centrale qu'à ceux du Penjâb et de la vallée de Kaboul. Parmi les dons, si chèrement payés, que le ciel a faits au Gandhâra, nous avons dû compter le beau schiste bleuâtre que lui fournissaient en abondance les collines voisines et qui lui tint lieu de marbre. L'emploi d'une bonne pierre n'est pas un médiocre avantage, en architecture comme en sculpture; c'est même un élément de supériorité qui, à égalité de talent, ferait pencher la balance. Or il y a lieu de penser que, dans les plaines alluviales de l'Oxus, la pierre faisait défaut. On aura donc dû se rabattre habituellement sur le système de la brique crue ou cuite et recouverte de mortier pour les édifices, de l'argile ou du stuc armés d'une carcasse intérieure pour les statues. Ce sont justement là les procédés que nous allons trouver partout employés dans le Turkestan; et ils nous offrent provisoirement un moyen grossier, mais très apparent, de caractériser le double aspect de l'art gréco-bouddhique, au nord et au sud de la ligne transversale du massif himâlayen. Même nous n'avons pu nous empêcher de voir dans leur introduction tardive au Gandhâra la preuve d'une réaction d'influence redescendant de la Haute-Asie par la vallée de Kaboul (^'.

On nous dira peut-être : Si vous admettez que l'art bactrien ait pu ainsi réagir sur la décadence du Gandhâra, pourquoi n'en aurait-il

"' Cf. l. II, p. 586.

pas été de même dès l'origine? Que fallait-il, en effet, de votre propre aveu, pour que l'école nouvelle sortit du creuset ? Seulement l'amalgame de deux éléments, l'un grec et l'autre bouddiiique. Or, qui contestera l'existence d'une culture hellénique dans une région naturellement riche, où les colonies grecques furent plus nombreuses que partout ailleurs en Haute-Asie et qui, d'Alexandre à Hélioclès, connut deux siècles de domination grecque ininterrompue? Quant au Bouddhisme, le témoignage d'Alexandre Polybistor qui, natif d'Asie Mineure, écrivait en Italie entre 80 et 60 avant J.-G. , n'est probablement pas de ceux sur lesquels on peut faire grand fond. Sa mention des rSamanéensn en Bactriane ne nous a été conservée que par Clément d'Alexandrie et Cyrille, dans un passage où ils ne figurent que pour faire pendant aux gymnosophistes de l'Inde, aux mages de la Perse, aux druides des Galates et aux prophètes des Egyptiens ('). Elle vaut toutefois d'être retenue si l'on songe que le Bouddhisme, introduit dès 260 avant notre ère sur la rive droite de l'Indus, n'a pas dû mettre très longtemps à traverser les montagnes. Vous avez beau contester l'existence d'aucune activité artistique en Bactriane et faire remarquer que cet antique berceau du mazdéisme était peu propre à enfanter l'art gréco-bouddhique, rien n'empêche théoriquement que celui-ci n'y soit né dès le milieu du n*" siècle avant notre ère, au lieu d'en être encore à faire ses premiers essais au Gandhàra cinquante ans plus tard. Nous n'aurions, en effet, aucune objection décisive à faire valoir contre cette théorie si le milieu du 11" siècle n'était justement lépoqueque nos historiens classiques choisissent pour rayer a l'opulente Bactriane aux mille villes n du nombre des nations*^). Et sans doute, en s'exprimant ainsi, Justin parle à notre point de vue européen, et la disparition des Grecs ne devait pas empêcher la Bactriane de survivre sous ses nouveaux maîtres Çakas, puis Yuetche. Toujours est-il que cette invasion de barbares n'était guère

''' Voir les ])assages citu's dans Phiaui.v, India and Route, p. i35. — '■' Justin, m, 1.

propice à l'essor d'un nouvel art. On ])Ourrait tout au plus soutenir que la naissance do l'école gréco-bouddhique lut le contre-coup indirect des événements qui forcèrent les descendants des colons hellènes à se replier avec armes et bagages dans leurs récentes conquêtes indiennes, au sud de l'Hindou-Kousb. C'est alors seulement que d'irano-grecs qu'ils étaient jusque-là, ils sont véritablement devenus indo-grecs, et que leurs praticiens se sont trouvés en contact permanent avec une communauté bouddhique sufTisamment ancienne et florissante. Bref, ce seraient les artistes grécobactriens qui ont créé l'art gréco-bouddhique : mais nous croyons, jusqu'à preuve du contraire, que l'occasion de le créer ne leur a été offerte qu'au Gandhâra.

Le fait même que nous risquons une pareille assertion nous impose d'autre part la tâche d'exposer au moins en deux mots la façon dont nous comprenons, en ce cas, l'introduction de l'art grécobouddhique en Bactriane. Mais puisqu'il est entendu que nous nageons en pleine hypothèse, il ne faut pas craindre d'aller jusqu'au bout de la nôtre. Faisant état, en attendant mieux, des vraisemblances et des analogies, nous croirions volontiers qu'il a fallu attendre que le clan des Kusanas eût conduit les Yue-tche à la conquête de l'Inde du Nord , et que sur les monnaies de Kozoulo- Kadphisès se marquât, comme nous l'avons vut^', une certaine accoutumance au Bouddhisme, prélude de l'éclatante conversion de Kaniska. Tout pesé, nous placerions les premières c: fondations royales 11, dont Hiuan-tsang nous parle, dans la seconde moitié du r' siècle de notre ère, et nous inclinerions provisoirement à penser (jue le u'^ siècle a marqué, aussitôt après le plein épanouissement de l'école gandhàrienne, celui de ses deux «fdialesii les plus importantes comme les plus voisines, celle de Bactres et celle de Mathurâ. — Non pas que nous voulions pousser trop loin le parallèle entre ces deux cités : le fait que l'une était une ville sainte de

'■' Cf. I. 11. p. /.38.

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