‹ L'art gréco-bouddhique du GandhâraChapitre 19 sur 36 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

(lUiVlE GÉXÉRALE DES IMAGES Dl lUDIIIH.)

Résumons : De la double et inverse expansion de l'Hellénisme vers l'Orient, à la suite des conquêtes politiques d'Alexandre, et du Bouddliisme vers l'Occident, à la faveur des missions religieuses d'Açoka, est née au Gandhâra, grâce à un ensemble de circonstances particulièrement favorables, une école d'art indo-grec. Plongeant par ses racines jusque dans la période de la domination grecque sur le Penjàb, déjà formée au i"' siècle avant noti'e ère, elle achève de s'épanouir aux siècles suivants, tombe dès le m'' dans une profonde décadence, prolonge son agonie jusqu'au v% est délinitivement renversée au vi'" : le semblant de renouveau, purement extérieur et adventice, dont elle se pare aux viir-ix" siècles, n'est même pas un de ces derniers rejets comme il en pourrait pousser sur un tronc al)attu en pleine sève. Suit un long ensevelissement de huit cents ans, et qui paraissait définitif, quand un retour de la domination européenne dans le même pays a fait reprendre un intérêt de plus en plus éclairé aux seuls débris qui subsistent: des pierres sculptées, des modelages en mortier, des poteries, quelques objets de métal, à peine quelques traces de peinture. Cependant les sept premiers siècles de notre ère ne s'étaient pas écoulés que le répertoire de l'école s'était répandu jusqu'aux confins extrêmes de l'Asie orientale : aloi's même qu'elle avait déjà péri dans son pays d'origine, son influence, plus ou moins atténuée par le temps et les conditions locales, continuait à se faire sentir dans l'Inde, en Insulinde, en Sérinde, jusqu'à l'arrivée des Musulmans, — et, là où ces derniers ne se sont pas installés en maîtres, à Ceyian, en Indocbiue, en Chine, au Japon, au Tibet, jusqu'à nos jours.

Telle est, ou plutôt telle veut être l'esquisse du tableau bistori(jue que nous avons essayé de brosser. 11 nous a fallu y entasser

RESIMK HISTOI'.Kjl E. 075

tant de pays et tant de siècles, et. en dépit de la relative pauvreté des sources, y accumuler tant de traits épars (jue nous crai[{nons, pour avoir voulu trop édaircir les clioses, de les avoir linalenient quelque peu endjronillées. Peut-être ne serait-il [)as mauvais, comme à la lin de la seconde et de la troisième partie de ce travail, de procéder à une sorte de mise au point et de repasser sur les lignes inaîtresses pour les dégager de la multiplicité des détails. Mais cette fois le cas n'est pas tout à lait le même. Un sommaire pur et simple des trois précédents cliapitres ne se composerait guère que d'inutiles répétitions. Il y aurait, semble-t-il, mieux à l'aire : ce serait de choisir, entre les nombreuses figures que nous présente l'école, la plus caractéristique de loutes, et, l'isolant du reste de l'œuvre, de suivre son évolution particulière non seulement au Gandliàra, mais dans le reste de l'Inde et en Extrême- Orient. En concentrant toute la lumière des documents sur une série linéaire unique, nous risquerons moins de perdre le fil de notre exposé : de plus, au lien de nous borner à répéter nos théories sous une forme seulement plus concise, nous les passerons à la pierre de touche d'une application spéciale. Le tout sera de bien choisir le sujet de notre expérience. Or il existe justement au répertoire y\n personnage dont on ne contestera pas l'importance, puisqii il s'agit du fondateur même du Bouddhisme, ni non plus le caractère original, puisque nous y avons reconnu dès longtemps la cr marque de fabrique n de l'école. Nous ne pourrons mieux contrôler notre histoire de l'art gréco-bouddhique qu'en la résumant dans celle du type indo-grec du Buddlia.

Aussi bien le légitime souci de ne pas sacrifier le reste de la production iconographi(jue et légendaire du Gandhàra au prestige, si grand qu'il soit, d'une seule figure, nous a ius(pi'ici em[)êché d'accorder à l'évolution de cette dernière l'attention ([u'elhî comporte et le développement qu'elle paraît mériter. A la vérité, sur la question des origines, nous ne voyons rien à ajouter. Le spécialiste a beau être censé lu; dcvoii' rien ijjnorcr, on ne nous demandera

676 liESLiMh: Il ISTOIUQUE.

pas de dire quel doiialeui' a le premier passé à un artiste hellénisant la coniniaiide d'une image du Maître (cai' il l'aut de toute nécessité placer Tinitiative de ces deux hommes à la naissance de cette création). Nous n'avons même pu établir de façon certaine s'il s'agissait d'un has-reliel poui' décorer un siùpa ou d'une statue pour consacrer un viluira (cf. t. 11, p. 338). Enfin cette conversation s'est-elle tenue dans le bazar indigène, ou chez le «résidentn grec de Peukélaôtis, ou, mieux, dans l'atelier improvisé par le fournisseur attitré de la colonie étrangère et devant des modèles de statuettes purement helléniques de sa fabrication , du genre de notre ligure /176? Ce sont là autant de circonstances que nous ignorerons probablement à jamais : car les entrevues les plus fécondes ne sont pas toujours celles dont il a été dressé procès-verbal. Mais si de cet entretien nous ne savons pas grand'chose. du moins nous en tenons le résultat : tf Poui'riez-vous aussi faire un Buddha?n, a dû dire l'un des interlocuteurs. — cr Pourquoi pas?n, répondit l'autre. Et le Buddha fut (fig. /i/i5). Nous avons déjà analysé cet unique et savoureux mélange d'éléments grecs et indiens, hérétiques et orthodoxes, réalistes et idéalisés, oi!i se trahit si visiblement l'intervention d'une main occidentale et, qui plus est, travaillant (comme on dit) tfde chien. Telle quelle, celte création aussi hybride que tardive n'en est pas moins l'une des réussites les plus répandues et les plus durables qu'aucune école ait jamais eues à son actif. Adoptée d'enthousiasme par l'univers bouddhique, elle est devenue et demeurée pour les fidèles la seule façon de concevoir et de figurer leur Maître. Et c'est aussi pourquoi nous ne serons pas surpris de constater que son histoire reflète celle de l'art grécobouddhique tout entier.

§ I. Le DiG-rutn du Buddha n'DO-OREC.

On a quelque honte à le répéter, mais il faut le redire une fois encore. On a bien pu supposer que la Communauté bouddhique

LE DIf;~VIJA}A DU BUDDH V INDO-GREC. 077

avait dn posséder de bonne heure des images de son fondateur: mais de cet fr archétype indien primitif '')•)! jamais encore on n'a relevé \a moindre trace. Il y a pis. Une constatation significative nous enlève tout espoir que quelque fouille j)Ius heureuse ou mieux suivie nous eu procure jamais le moindre spécimen. Quand, à Bodh-Gayà, à Barhut, à Sànchi, nous trouvons la vieille école indienne en pleine activité, nous avons la stupeur de découvrir qu'elle est en train de tenir industrieusement l'étrange gageure de représenter la vie du Buddlia sans jamais figurer le Buddlia. Tout au plus iudique-t-elle par un symbole sa constante, mais toujours invisible présence. Le fait est anormal, sans doute : mais, fondé sur le témoignage autographe des vieux sculpteurs eux-mêmes, il est incontestable et d'ailleurs incontesté. On imi devine l'immédiale conséquence. La totale absence de l'image du Maître sur les scènes de sa propre biographie, telle qu'elle se pratiquait dans l'Inde centrale au if et au i*^'' siècle avant notre ère, suffit à établir définitivement la priorité des Buddhas qui, comme nous avons vu, commençaient à foisonner sur les sculptures du Nord-Ouest. Le type du Gandhàra n'est plus seulement le premier connu : il devient désormais le plus ancien qu'on puisse connaître. Et enfin, comme ici-bas les choses ne s'inventent guère deux fois, il en résulte encore que, sauf preuve du contraire, le prototype de tous les Buddhas de l'Asie est le Buddha indo-grec.

Que cette conclusion soit assez inattendue et contraire à l'ordre naturel des choses, qu'elle n'ait surtout rien d'agréable à enregistrer pour un indianiste, nous n'en disconvenons pas. Certes, il eût été infiniment plus indiqué de découvrir les premières images du Bienheureux aux lieux mêmes qui l'entendirent d'abord prêcher sa doctrine: ou, s'il faut se résigner à ne les rencontrer (jue sur les extrêmes confins Nord-Ouest de la péninsule, il eût été moins humiliant pour ranimn-propre indigène de ne pas apercevoir le

'' A. Grlnwedei, , B. kiiiisl, r"é(l., deuxième édition el pai' siiile (le riklilion p. 15a; l'hypothèse a (lis|iaiii fie la aiijflaise, mais a été reprise par d'autres.

(i78 liKsiMi'; iiisToninuE.

géiiio {jrec deboiil aiiiirès de leur Itorceaii. C'est le cas où jiimtiis (le 1 avouer :

. . .Un ne saik'iidiiil jjiière Do voir Ulysse en celte alTaire '''.

Mais qu'y pouvons-nous ? Le vrai n'est pas l'orcénient le vraisemblable, et mieux vaut ne pas tergiverser avec les l'ails : leur Iranquille insolence écrase d'avance tontes les contradictions et dédaigne tous les commentaires. D'ailleurs, dans leur élrangeté même, ils nous ont paru susceptibles d'une explication fort naturelle ('■^'. Tout pesé, chacune des deux écoles aurait justement fait, en son temps et en son lieu, ce à quoi l'on pouvait s'attendre d'elle. Celle de l'Inde centrale subissait encore le joug magique de la coutume alors que, sous l'influence occidentale, celle du Nord- Ouest en avait déjà rompu l'encliantement suramié. Cela est tout à fait dans l'ordi'e, et l'on n'aperçoit pas, à regarder les choses d'un peu près, qu'elles eussent pu se passer autrement qu'elles ne firent.

Ce qui prouve bien d'ailleurs que la magnifique innovation improvisée par les artistes du Gandliàra ne se heurtait dans la péninsule à aucune prohibition rituelle, c'est l'enthousiasme et la promptitude avec lesquels fidèles et artistes de la vallée du Gange et du Dékhan adoptèrent à leur tour le type indo-grec du Buddha. Quant au reste de l'Asie, comme l'idole du Maître y a pénétré en même temps, sinon même plus tôt que la doctrine, aucun préjugé dogmatique ne saurait avoir trouvé le temps de s'y créer contre elle. Ainsi toutes les voies étaient largement ouvertes devant la réincarnation plastique du Buddha. Nous la voyons aussitôt, pendant religieux du roi rakravartin , se lancer à la conquête du monde; et, si les archéologues n'écrivaient en prose, il ne nous resterait plus, tel un barde de cour, qu'à entonner son dig-vijaija. L'esprit critique nous contraint au contraire à faire remarquer tout de suite qu'à

<'■' La Fontaine, Fahles, X, i3. — '-' Cf. I. 11, p. 36k el siiiv.

LE DIG-VI.Iir\ \)[ RII)r)Il\ INDO-GREC. 679

cette ftinvasion des quatre points cardinaux^, il eu est au moins un (|ui iuan(|ue, celui de l'Ouest. En dépit de ses attaches occidentales, cette région de l'horizon d'où lui venait pourtant le phis clair

l"'io. 55o. — BoDnisATTïA-liiDDiiA, \ MATiriin (cf. |i. ;!ai, ii'it), 370, (iof), GSi, (n)8).

Musée (le Malkurà, n" A i . Proiienaiit de kulrà. Ilmileur : n m. jo.

D'npivs .!, Ph. VnCKr, , A. !^. l., A'iii. J\fj}. njofj-m, pi. WIIl (f.

de ses caractères somatiques, est restée longlcinps close au TîUiMlia indo-européen. Quand enfin il y a j)énétré, ce n'a été (|Uf par le détour de rK\trêine-()rient et sous l'orme de hibelot d'étagèi'c. Ce n'est ni la place ni l'instant d'entreprendre l'élucidation des

raisons de civilisation générale (jni oui reniUi l'Iran et l'Asie antérieure quasi imperméables aux doctrines comme aux images bouddhiques. Bornons-nous à constater que, si la Bonne Loi et son héros éponyme n'ont guère dépassé de ce côté le 60'' degré de longitude Est, ils se sont en revanche répandus, des steppes glacées du Nord aux mers chaudes du Sud, sur tout l'Orient de l'Asie. Pour cette pacifique conquête deux voies principales, nous le savons, leur avaient été ouvertes par les pionniers de la civilisation indienne, navigateurs au long cours ou chefs de caravanes, celle de terre au Nord-Est, celle de mer au Sud-Est: il ne nous reste qu'à l'y suivre.

La conquête Di Sud-Est. — Nulle part peut-être ne se sent mieux qu'ici le manque d'enquêtes suivies et méthodiques dont souffre encore l'archéologie de l'Inde. Ne doutons pas que le travail déjà fait pour les inscriptions ne s'étende un jour aux statues et que nous ne finissions par posséder une liste continue d'images datées du Buddha : quand la liste ainsi dressée sera également accompagnée de fac-similés satisfaisants, les bases d'une étude sérieuse de l'art bouddhique seront enfin jetées. Pour l'instant nous devrons nous contenter de réunir une série assez incohérente, entrecoupée de dates sporadiques : l'essentiel est que déjà , à travers toutes les lacunes, nous sentions toujours le même fil courir sons nos doigts. Nous n'avons d'ailleurs à noter ici que les étapes les plus importantes de la mai'che triomphale, et que seul l'Océan put arrêter, du Buddha indo-grec vers l'Orient. Quelques spécimens choisis, plantés comme des jalons aux principaux centres religieux et artistiques du Bouddhisme, suffiront à justifier notre entreprise. Enfin du côté où nous dirigeons d'abord nos pas, le terrain a été d'avance et un peu partout repéré par le Service archéologique de findé. Pour commencer, nous allons tout de suite rencontrer, aussi bien à Amarâvatî qu'à Mathurâ, desBuddhas sûrement datés du n^ siècle de notre ère — et, pour la justification de notre thèse, nous n'en trouverons aucun qui soit antérieur à la fin du 1" siècle.

Page 1