Al), |l. 1-2 1 Ol 1 'iD
i;i-:voi,i TTo\ ni" tvpk du ruddma. 709
encore les interpréter, tant au point de vue cftliétirpie que cln-onologique.
Dune façon générale on peut dire que l'étude des documents a corroboré lallirmation de j)rincipe que leur simple réunion nous avait amené à poser (cl. plus haut, p. 691-692). Vérification faite, tout se passe bien exactement comme si le type, fixé au Gandhâra dès avant notre ère, s'était peu à peu et simultanément répandu au Sud-Est comme au Nord-Est. A chaque siècle écoulé, à chaque centaine de lieues franchie, il perd davantage le cachet de sa fabrication étrangère; è mesure (jno passent les générations et que s'accumulent les étapes, il est plus complètement assimilé par son nouveau milieu. De ce fait dûment c )nstaté la conséquence chronologique est évidente. — Réciproquement, dirons-nous, plus un Buddha a dépouillé son caractère hellénisant, plus il est devenu chinois ou hindou, en un mot, asiatique, et plus il est théoriquement éloigné de l'époque de sa création comme de son lieu d'origine; et en effet nous savons d'avance (pour ne parler (|ue des deux points extrêmes de son périple) que tout Buddha japonais est postérieur au vi*" siècle et tout Buddlia javanais au v°. Mais le jeu de ce transformisme paraît comporler plus de précision, et c'est de la possibilité d'opérer un classement au sein des images d MU même pays qu'il nous ouvre de loin la séduisante perspective, l'oui' formuler la règle telle que nos recherches viennent de la dégager, toute image dont les cheveux ondulent ou dont la robe haut montée se drape à larges plis (cf. fig. ^80) est a priori antérieure à toutes celles dont la tête s'ornera de cheveux crépus, ou dont le manteau serré laissera à découvert l'épaule droite ou la poitrine (fig. /i8i-/i83). Malheureusement les lois a priori ne sont jamais valables que sous bénéfice d'inventaire, et, dans chaque cas particidici', il faudra toujours compter avec le talent des artistes ou la fantaisie des donateurs. Assurément, si exigeants qu'aient pu se montrer les scrupules orthodoxes ou les lubies esthétiques de ces derniers, il v a peu d apparence (|u une image fortement imprégnée
710 RÉSUMK IIISTORIQUE.
(le couleur locale remonte à la bonne époque classique. Mais, en revanche, qu'est-ce qui peut nous garantir que telle statue portant encore les traces non équivoques de ses origines hellénisantes n'est pas soit l'œuvre tardive d'un dernier hon scul|)teur qui passait, soit la copie ou la restitution voulue d'un ancien modèle popularisé par l'imagerie? Pour ne pas citer d'autres exemples, le Buddha de la figure hSk, en dépit du caractère tardif de la stèle, est néanmoins vêtu jusqu'au cou, tandis que le grand Buddha du Longmen (fig. 565), en dépit de sa draperie et même de sa chevelure quasi gandiiâriennes, n'en est pas moins postérieur à celui de Yun-kang (fig. 5()Zi). 11 faut donc nous résigner, à propos des statues comme des bas-reliefs O, à ne poser qu'un principe général, quitte à vérifier chacune de ses applications. Mais cette sage réserve ne nous autorisera que mieux à rejeter, cette fois encore, une autre forme d'a-priorisme d'autant plus insidieuse que, si rien ne la justifie dans les faits, elle préexiste dans notre esprit à raison de l'éducation que nous avons tous reçue. Qui ne croirait par exemple à première vue que telle tète de Mathurâ (fig. Syg) ou de Boro- Boudour (fig. 58o) est plus ancienne que le plus ancien type du Buddha indo-grec? Et nous ne contestons pas en effet qu'elles ne présentent un aspect plus rt archaïques : seulement nous savons qu'elles lui sont postérieures la première de cinq et la seconde de neuf siècles. Ceci peut servir de leçon, et empêcher que l'application intempestive des méthodes de notre archéologie classique ne fasse prendre pour le début d'un développement le terme. . . écrirons-nous : d'une décadence?
Plus d'un lecteur sera peut-être surpris que le mot se refuse à venir sous notre plume. Jusqu'à ces derniers temps la coutume en Europe n'était guère de ménager les susceptibilités asiatiques en parlant de leur vieil art religieux, si tant est qu'on lui lit l'honneur d'en parler. Nous sommes tous trop imbus de la supériorité
") Cf. t. 1, 1». 6i4-6ir).
de notre art classique pour qu'aucune déviation de sa technique ou de son objet ne soit pas immédiatement synonyme de rt dégénérescence n ou même de ff dégradation". Avouer ici du type du
FiG. 562. BUDDUA UE LA SÉllJNDE MÉIUDIOMALE ( cf. p. GSG).
British Muséum. Provenant de Rawuk. Hauteur : o m. ij. D'après M. A. Steij, Ancienl KhnUw , 11, pi. LWXll.
Buddlia qu'il s'est indianisé ou enchinoisé, cela ne revient-il pas à dire (ju'il est tombé dans la laideur et le grotesque, juste punition (le ceux qui s'écarlent de l'idéal de beauté créé une fois pour toutes par les Grecs? \ oilà du moins où nous en étions, il n"v ii
7lf> RESrVK IIISTORIOI E.
pas tant d'années. L'indéniable mérite de la nouvelle critique d'art oriental est d'avoir protesté avec vigueur contre la suffisance injustement dédaigneuse de nos préjugés européens : et Décadence, nous dit-elle : en êtes-vous bien sûrs? Ne serait-ce pas simplement recberche d'un idéal autre, et peut-être plus élevé, que le grécoromain ? Quelle obligation y a-t-il pour l'iiomme à se complaire toujours et partout dans le rendu réalislique et vivant du jeu des muscles et du mouvement des draperies? Pourquoi, par exemple, l'atténuation dans l'Inde des saillies des biceps ou des pectoraux, des angles des articulations, des creux des étoffes ne serait-elle pas intentionnelle ? Les yeux ne se caressent-ils pas mieux à la rondeur coulante et au fondu onduleux des contours ? La suprême beauté ne doit-elle pas «baïr le mouvement qui déplace les lignesn? Et ne voyez-vous pas d'ailleurs que l'artiste indien ne supprime de parti-pris les détails physiques que pour mettre en valeur les éléments spirituels de la personnalité, et qu'il ne sacrifie le corps que pour mieux suggérer l'âme in En quoi les indianisantsne font qu'alterner avec les japonisants qui, les premiers, nous dirent : rr Pourquoi vous rebuter dès f abord de ce qu'il peut y avoir à votre gré de géométrique dans l'arrangement des plis et des cbeveux, de rigide dans fattitude, de schématique dans la construction des têtes des vieux Buddbas japonais ? Seriez-vous incapables de parvenir au degré d'abstraction requis pour en comprendre et en sentir f intellectuelle et subtile beauté. . . ?n Tels sont à peu près leurs discours ou du moins les plus persuasifs de leurs discours : et ils méritent considération, ne serait-ce que pour la raison qu'ils ébi-anlent des opinions préconçues et nous invitent à y regarder à deux fois. Mais il nous plaît de signaler un symptôme encore plus favorable, au jugement de tout esprit impartial. On a déjà dû s'apercevoir que les partisans des deux thèses opposées sont remarquablement d'accord sur les faits qui forment le fond du débat; seules, les appréciations qu'ils en donnent diffèrent, ff Schématisation, donc décadence, disent les uns. — Vous n'y entendez rien,
f/ÉvoLCTioN ne type ni' ruddha. 71?.
lépoiident les autres; on voit bien que vous n'êtes que des craicliéolognesn (car c'est en ce mot que se concentrent leurs mépris) : c'est cr idéalisation, donc progrès '% qu'il faut dire. ^ Et certes les
Fuï. .Î63. BuDDHA BE LA SÉIUSDE SEPTENTHIONiLE ( d'. [). t)8(), 7O0),
Muséum fur Vôlkerhunde , Berlin. Provenant d'Idikutschari. Hauteur : o m. 'iS. D'après \. GniNwEDEr. , Idihtlschari , pi. IV, 1,
deux points de vue sont fort divergents; mais enfin lo tci'raui ilc la discussion est le même et, dès lors, on peut causer.
Loin de cacher notre sympathie pour les efforts des fcesthètesi- (s'ils nous permettent de leur donner ce nom sans aucune ntention d'ironie), nous n'hésitons pas à proclamer notre adhésion de principe à la partie positive de leuis doctrines, nous voulons dire à celle qui peut aider nos yeux à se dessiller et notre esprit A
l\h RESUME HISTORIQUE.
s'ouvrir. Ils nous excuseront de ne pouvoir les suivre jusqu'au bout des tenlalivcs de démolition où l'ardeur du bon combat a entraîné quelques-uns d'entre eux. 11 est même permis de se demander s'il était parfaitement judicieux de leur part de corriger si vertement l'arrogance européenne sur les épaules innocentes, et d'ailleurs plus qu'à demi indiennes, du Gandliara. Mais quoi, l'enfance de la stratégie n'est-elle pas de porter la guerre dans le camp ennemi ou supposé tel? C'est ainsi qu'il nous a été donné d'apprendre en particulier que les Buddhas rc directement attribuables à l'influence gréco-romaine 11 sont des tr poupées sans âmesn, et que, d'une façon générale, l'art du Gandhâra, complètement dépourvu de sincérité et de spiritualité, a été créé par des praticiens qui étaient le rebut de l'Europe et est lui-même demeuré le rebut de l'Asie W. C'est une opinion : mais nous venons justement de consacrer trop de pages à réfuter par avance ce qu'elle a d'évidemment excessif pour nous laisser piquer par sa vivacité ou impressionner par son éloquence. Elle nous touche d'autant moins que nous n'avons aucune pi'étention, pas plus au titre d'archéologue qu'à celui d'esthète; et tout ce que nous avons promis en commençant, c'était un essai d'interprétation et d'histoire, nullement une appréciation critique de l'école du Gandliàra. Enfin le philologue est incapable par métier de ces engouements furieux et de ces haines généreuses auxquels les opinions des hommes doivent d'ordinaire tout leur sel. C'est dans les moyens termes qu'il cherche instinctivement la vérité, et il a ceci de commun avec le casuiste qu'il commence d'abord par dire ; «Distinguons !n : en quoi ses méthodes n'ont rien de divertissant pour personne. Aussi laisserions-nous volontiers au lecteur le soin de tirer ses pro|)res conclusions et au Buddha indo-grec la charge de se défendre lui-même — ce dont ils sont l'un et l'autre parfaitement capables, — si l'attaque contre ce dernier n'était vraiment trop directe pour que nous puissions
''' E. B. Havell, Indinn Sculpture iiiid llallons de n'avoir pas, en la lésutnanl, Paiiiiiiig-, p. h-2-h'i el suiv. Nous nous tialii ta pensée de l'auteur.
nous dérober à l'oblifTation de la relever dans un chapitre qui lui est spécialement consacré.
Que veut dire, pour commencer, M. HaveJl par ses rtsoulless puppetsn? — Hélas, nous croyons leiitendre. Il existe de par
(cf. p. 345 , 369, 38o, fi8(î, 69Û , 700, 706-707, 710).
Statues ritpestres colossales daus la groiln n" X\IU lie )Hn-Kon^.
D'après Ed. Ciuxinne-», Mhs'io» , pi. (-XL\I.
le monde, aussi bien dans nos éjjiises que dans les temples de l'Inde et les pagodes d'Extrême-Orient, quantité de statues parfois exécutées d'un ciseau assez habile et à qui, en apparence, il ne manque rien. Alais un cadavre aussi est complet en apparence. Et en efTet, il ne leur manque qu'une âme, c'est-à-dire cette sorte d'énergie latente, cette indéfinissable vibration des surfaces, d'iu-
71f> RÉSUMl'; HlSTOr.IOUE.
leusité plus ou moins forte. (I(^ (|iialilé plus ou moins fine, mais qui garde toute frémissante et Iransniet imméfliatemcnt au spectateur, comme par un courant magn6ti([ue, l'intention, I inspiration du sculpteur. Il est tellement plus commode pour l'ouvrier et plus économique pour le donateur de verser dans la reproduction machinale des modèles antérieurs ! Seulement ce n'est plus d'art ([u'il s'agit, mais de production industrielle. La chose, certes, est arrivée au Gandhâra comme partout ailleurs : cette servilité routinière n'est en somme qu'une manifestation de la loi universelle du moindre efl'ort. Et c'est pourquoi nous n'avons jamais songé, pour notre part, à prétendre que tous les Buddlias du Nord-Oncst fussent des chefs-d'œuvre, ni même des œuvres d'art. Nous avons pris soin de dire expressément le contraire, et n'avons pas davantage déguisé le germe de froideur académique que recèlent les plus beaux d'entre eux('>. Mais à quel homme de bonne foi fera-t-on accroire que les Buddhas indiens ou japonais possèdent tous, par grâce spéciale, cette et âme 15 gratuitement refusée à leurs seuls prototypes gandhâriens? Le don de vie, qui n'est que la forme artistique du don de soi-même — car, on ne saurait trop le répéter, il n'y a de véritable œuvre d'art que celle qui a été faite avec amour — a été en tout pays le privilège exceptionnel d'un petit nombre d'artistes à de rares périodes. Qu'il se soit rencontré dans le bassin du Gange au temps des Guptas (cf. fig, 555 et 587), en Chine sous les T'ang (cf. fig. 565), au .lapon à l'époque de Nara (cL fig. 566), et qu'il ait enfanté en ces lieux divers des créations dignes de l'admiration la plus vive — dussions -nous pour les admirer abjurer une bonne part de nos conventions et de nos habitudes classiques, — nous sommes prêts à le reconnaître, et même à plaindre qui ne le reconnaîtrait pas : car il est plus d'un genre d'idéal, et c'est toujours un gain précieux que la compréhension d'une beauté nouvelle. Mais que cette étincelle divine n'ait jamais
<') a l. II. 1). 3oa. 388,. 570, etc.
lui au Gandhàra, le beau Buddha île Mard^u ( fig. /i/i5), pour ne citer que celui-là, se rit et triomphe, en sa grâce à la lois correcte el pensive, de ce blasphème mensonger. Non, la seule épithète de gandhârien ne doit pas être traduite par ce laideur matérielles, jjas plus que le seul nom d'indien ou de japonais ne confère un brevet (le T spirituelle beautés. 11 faut une bonne fois renoncer à ces condauinations ou à ces réhabilitations en bloc, et juger chaque espèce selon ses mérites. Stmm cnique. La conclusion est sans doute fort plate ; mais qu'opposer à des paradoxes, sinon des truismes? Nous ne rougirons pas de nous en tenir au juste milieu. Pour se guérir d'un classicisme outré, il nous parait inutile de tomber'dans un accès d'orientalisme aigu. Au dogme trop absolu de la prééminence européenne, que nous abandonnons sans regret, nous nous refusons à substituer aussitôt celui, non moins abusif, do riiil'aillibilité asiatique.
§ 111. L\ I.KCENDE À L APPUI DE LHlSTOIRt:.
Il .semble que nous ayons cette fois épuisé les divers aspects du Buddha indo-grec et de son innombrable progéniture. Après l'analyse iconographique à laquelle nous l'avions soumis (ch. \ui, .§ -j), ne venons-nous pas de retracer à grands traits son hisluire, et même de nous laisser entraîner à notre corps défendant dans des considérations esthétiques qui sortent de notre compétence ? Aussi en resterions-nous là, n'était tout un ordre de documents que nous n'avons pas encore fait entrer en ligne de compte et qui supporteraient mal dètre négligés ; nous voulons parler des textes relatifs à l'image du Maître, .lusqu'ici nous nous sommes surtout attaché, |i(iiir suivre l'évolution des statues, à leurs caractères extérieurs et, comme on dit, somatiques : tout au plus avons-nous utilisé en passant les données Iburnies par les inscriptions que quelques-unes portent gravées. Mais ces idoles n'ont pas toujours été enfermées entre les ipiatre murs d'un musée. .ladis elles se mêlaient intime-
718 RKSlMl': HISTUIUQUE.
ment à la vie de la Communauté. Qu'en sait, qu'en pense, qu'en (lit la tradition bouddhique? C'est ce qu'il serait assurément intéressant de connaître, et peut-être possible d'apprendre, du moins dans l'Inde, seul pays où, pour notre part, nous puissions mener cette enquête d'assez près. Peut-être même sera-t-on agréablement surpris de constater combien la légende, pourvu seulement qu'on prenne soin de la lire à la lumière des documents, peut apporter de confirmations inespérées à l'hisloire.
L'absence d'images. — C'est un lieu commun pai-mi les indianistes, si étrange que l'assertion puisse j)araître, que le Bouddhisme, en bonne logique, n'aurait jamais du avoir d'art. 11 est vrai qu'on en pourrait dire autant du Christianisme, et l'on sait ce qu'il en est également advenu ; tant les faits se plaisent à démentir les théories les mieux déduites en raison ! Pour ce qui concerne particulièrement fimage de son fondateur, non seulement la doctrine ne la réclame pas, mais plutôt elle l'écarterait : «Le Buddha disparu, la loi rester, aurait-il dit lui-même sur son lit de mortC); et dans le Miliiula-paûha^^^ le révérend Nâgasêna enseigne encore à Ménandre — c'est-à-dire au roi même dont le règne vit, ou peu s'en est fallu, éclore les premières idoles gréco-bouddhiques'^) — que le Bienheureux après son ultime trépas n'est plus visible que sous les espèces du Dharma-kàya, du «corps de la Loin. Mais ces fortes paroles n'ont pas, à vrai dire, le sens que nous leur prêterions volontiers après coup, et ne visent nullement à prohiber les images. Le Bouddhisme ne s'est pas développé, comme le Christianisme, dans un monde déjà envahi par le culte des idoles et prompt à le contaminer à son tour; il n'est pas davantage né, comme l'Islamisme, dans un milieu d'avance et délibérément hostile à lidolàtrie. Nous avons les meilleures raisons de penser que l'habitude d'adorer, et même l'art de fabriquer des
''' MahdpariiiibbiiiKi-siilld . m, i. — '■' Ivl. TiiENtKNKR, p. 70 : Irnil. Ilins Davids 1). ii3. — Cl Cf. t. II. p. '13:3 ul M.iv.
images étaient encore moins répandus dans l'Inde des brahmanes avant Alexandre cjue dans la Gaule des Druides avant César. Pas
r^Jèr
* ]l^« »iwn)U>.
l''iG. 565. — UuDDiiA(iii: i.'iipoyiii dusT'ang), e.\- Chine
(cf. p. 345, 370, (i8(i, 688, 69/1, 710, 716).
Statue rupestre colossale, dans une dos gi-otles du Lnng-men.
D'après lid. Chavansbs, Mission , pi. CCXX.
plus que les textes védiques, nous ne voyons pas ([ue les anciens textes bouddhiques en soufllent mot, ni pour ni contre; et leur silence s'explique justement par le fail (|uo l'idée ue s'en était pas encore présentée à l'esprit indien. Sitôt que le temps en sera venu ,
les grammairiens ne manqueront pas de relever, clans Tusage de la langue savante, le mode de désignation du fait nouveau des idoles brahmaniques C. De même, quand la question des images de leur Maître se posera devant les fidèles bouddhistes, leurs écritui'os y apporteront explicitement les solutions opportunes; et si ces solutions successives sont en outre contradictoires, c'est simplement que, dans l'intervalle, les besoins de la conscience religieuse auront diangé en même temps que les conditions de la production artistique. Car ceux-mêmes de nos textes qui se donnent pour tombés de la bouche du Buddha ne sont après tout que les dociles interprètes des idées courantes.
Cependant le tenqjs a passé ; l'art s'est répandu dans la société et a pénétré dans la vie religieuse de l'Inde. Déjà le type iconographique des divinités les plus populaires s'est constitué, et cellesci paradent jusque sur les monuments bouddhiques de Barhut, de Sânchi, d'Amarâvatî et de Mathurâ (cf. fig. Ix6k à ^75). Seule la figure du Bienheureux ne s'y montre toujours pas et continue à se dissimuler sous des symboles. De cette persistante absence nous avons esquissé plus haut''^' les raisons archéologiques; mais nous ne prétendons pas nier que les préventions morales des monastiques directeurs de conscience de la Communauté n'y aient eu aucune part. En tout cas un phénomène aussi anormal demandait aussitôt une explication. Sans se faire prier davantage, les textes, jusque-là muets sur la question, rompent — combien imprudemment ! — le silence. JNe s'avisent-ils pas, en effet, de proclamer, avec une précipitation excessive et que la postérité sera bientôt obligée de contredire, que s'il n'y a pas d'image du Buddha, c'est qu'il n'y en a jamais eu et que, par suite, il n'y en aura jamais ? On connaît le curieux jiassagc du Divi/âvadâno''^\ {\ép relevé par Burnouf, auquel nous faisons allusion. Craignant d'être vaincu
>'' Scolies sur Pàniui, v, o, yy : cl. '"' T. II, p. SO/i-Stiô.
Sien KoNOW, Note on the use of iiii(ij>e-i in ''• P. 6^7 ; Burkoif, lutrml. à l'hisl.
ancienl Iiidia [Ind. Aiit. , 1909). du Biiddhintiif indien, p. o'ii.
dans un assaut de présents par Hudràyana, roi de Roruka, Birabisàra de Magadlia désire envoyer à son courtois rival cette chose précieuse entre toutes que serait le portrait du Bienheureux. Mais c'est en vain qu'il s'adresse à ses artistes et que. sous couleur d'in-
Kir,..")()(i. — AsMTÀBu.i ESTnE DEuxBonHisATT» 1-. M .1 1 rci\ i^cl. p. 38o, 668, OS;, (iSy, 694,701, 716).
Autel de bronze duré, conservé dans le temple de llôri/ùji, I\ara.
D'après Kohha, n° 110.
\itation à dîner, il obtient du modèle proposé à leur talent mw \éritalile séance de pose. Les peintres restent littéralement le pinceau en l'air et ne peuvent pas plus se rassasier de regarder (juc léussir à rendre le visage, inexprimable à voir, du Bienheureux. Entiu, sur l'ordre de ce dernier, ils apportent une toile: il \ projette son
CA.MIll.lK,'.. - II.
ombre, leur fait b;irbouiller en couleur cette silhouette et écrire au-dessous les principaux articles de sa Loi. Et voilà pourquoi — si du moins vous désirez de ce fait une raison plus édifiante qu'historique — quatre siècles après la mort du Maître, l'Inde centrale n'avait pas encore d'image de luiO.
Ce qu'il y a de plus significatif dans ce témoignage, ce n'est pas ce qu'il croit nous apprendre (les monuments se sont déjà chargés de ce soin), mais plutôt ce qu'il nous laisse deviner. Evidemment des aspirations nouvelles se font jour au sein de la Communauté bouddhique. Tout en se résignant à demeurer fidèles aux procédés traditionnels, les sculpteurs de Sànchi et d'Amarâvatî ressentent plus vivement que ceux de Barhut le besoin croissant qu'ils ont de la figure du Buddha pour servir de centre aux tableaux de sa vie; et leurs secrets désirs, leur vague impatience commencent à être partagés des donateurs. Si des Bouddhistes se mettent à proclamer l'impossibilité d'une image du Maître, c'est donc qu'ils se sont déjà interrogés sur sa possibilité ; et la preuve en est claire, puisqu'ils avouent même qu'on a essayé. Déjà, qu'ils le veuillent ou non, ils roulent sur la pente oii la jolie anecdote inventée par eux pour les besoins de la cause sera impuissante à les arrêter. Certes le temps est encore loin où pulluleront les idoles du Maître : mais enfin le mot de Buddha-pmtimd vient d'être pour la première fois écrit. Cette légende se placerait ainsi, dans la littérature bouddhique sanskrite, après les textes qui n'envisagent pas encore la question des images, mais d'autre part avant ceux pour (|ui l'existence de ces pralinid est un fait reçu et même recommandé*'-). Certes, il faut avouer que la datation est encore assez incertaine, puisqu'elle peut flotter entie le i" siècle avant ou le i"' siècle après notre ère, selon que le texte serait originaire du
''' M. Hackin a puljlié i'illuslralion '°' A celte sccuiido calcgorie a|)|)ai-
libétaine (le celte It^gende dans Coii/fre/iccv tieiU YAçokdLaddna, par exemple (cf.
(lu Musée Guimet (Bib. de vulgaiisation, Dhycwaddna, p. 363, /119 et iay), sans
l. 4o), et Scènes Jig-urées de la li'e du parler du Sùh-dlahlcdra d'Açvaghosa
Biiddlia, p. -'i/i. I ti-ad. Hdber, |). -i-j-i el 292 K
LA LÉGENDE À L'\PPMI DE L'HLSTOIRE. 723
Nord-Ouest ou de lliiile centrale ; mais est-il besoin de répéter que les indianistes ne sont pas didiciles en fait d'approximations ?
Les images apocryphes. — La légende de la silliouette a été mise ailleurs au compte d'autres personnages, tels que la princesse Ratnâvalî, fdle du roi de Geylan*''. Mais comme elle n'a, ou du moins comme nous ne lui reconnaissons qu'une valeur symptomalique, ces variantes ne lui ôtout rien à nos yeux de sa signification. Celle-ci ne ferait même qu'augmenter par le rapprochement d'une tradition chrétienne fort analogue. Agbar, roi d'Édesse en Osrlioène, aurait également envoyé près du Seigneur un «excellent peintres qui malgré tout son talent ne put, lui non plus, parvenir à fixer l'ineiïable figure du Christ. Toutefois celui-ci aurait fait mieux que le Buddha ; ce n'est pas d'une simple silhouette, c'est de ses traits, directement imprimés sur la toile, qu'il gratifie d'emblée son fidèle zélateur'-'. En matière d'ait les choses traînent beaucoup moins dans le monde gréco-romain que dans l'Inde. Non seulement le r' siècle connaît déjà des représentations symboliques ou allégoriques du Christ, mais dès le n'' siècle nous rencontrons ses représentations sur les peintures des Catacombes t-^) ; et tout de suite saint Irénée nous parle de ces gnostiques qui avaient des images peintes et des statues de diverses matières, a disant que c'était la figure du Christ faite par Pilate au temps où Jésus était parmi les bommesC'ln. Ici encore l'invraisemblance du fait (|ue le procurateur de Judée ait pris pareille précaution n'est pas ce qui nous touche. Le point intéressant, c'est qu'aussitôt perce le pieux souci de garantir sans contestation possible la ressemblance de ces tableaux et de ces statues, en les donnant
'"' nocKiiii.L. Lifi' , [). .69; SciiiEFNEH, '"' M. 15ksmer, Lcs Calacomhcs du
Lelieii, |). a-yô. — \oii' encore d'Alwis, flome (Paris, 1909), p. 20/1, ao8, 2a3kaccliliayana, p. 78 et suiv. aai.
"' ErsÈBE , //i*-«. EccL, \II, 18. t'I Conlra Hwres.s , l, a5.
coiiimi; (les portraits pris sur le vif. L'expédient étRit évideininent le plus simple et le premier qui dût se présenter à l'esprit. Aussi n'a-t-on pas manqué d'y avoir également recours dans l'Inde, dès que les communes exigences de l'Iiumaine nature y firent éprouver le même besoin d'authentiquer les images, devenues courantes, du Buddha. Seulement comme celui-ci n'a pas connu les affres de la Passion, c'est donc quelqu'un des rois amis qui (plus heureux que Bimbisâra en cette dévote entreprise) aura pris soin de le faire portraiturer de son vivant. — Mais, dira-t-on peut-être, comment l'idée lui en serait-elle venue, alors qu'il ne tenait qu'à lui de contempler directement le visage du Bienheureux? L'expérience le prouve assez, ce sont là des choses auxquelles on ne songe guère qu'après la mort, alors qu'il est déjà trop tarcL — Si l'objection est valide, la réponse est triomphante. Avez-vous oublié que le Buddha est allé passer trois mois dans le ciel des Trayastrimças pour prêcher la bonne doctrine à sa mère ? Quel mécréant oserait douter que durant ces quatre-vingt-dix jours d'absence ses terrestres contemporains ne se soient languis de le voir?
Voilà, croyons-nous, comment et pourquoi s'est créée de toutes pièces la légende de la fameuse et statue en bois de santal n — c'est-à-dire en la matière de toutes la plus précieuse aux yeux des indigènes. Telle est aussi la seule tradition locale qu'on puisse à la rigueur invoquer en faveur de l'hypothétique existence d'un prototype vieil-indien. On sent assez qu'il ne faut pas compter sur ce conte de nourrice pour contrebalancer le témoignage unanimement négatif des monuments. D'ailleurs les Indiens de jadis, rrsvadêçistesfl moins pointilleux que ceux d'aujourd'hui, ne s'inquiètent nullement en celte affaire de questions de marque de fabrique ni de priorité de brevet d'invention. La seule chose qui les préoccupe, puisqu'à présent les images du Buddha existent et commencent à se multiplier, c'est simplement qu'elles ressemblent à leur original surdivin. Le fragment d'évangile apocryphe qu'ils ont dû inventer de bonne heure à cet effet ne nous est malheureusement attesté
qu'assez tard et sous une forme un peu hésitante par les pèlerins chinois : néanmoins l'intention n'en est nullement obscurcie. Fabien attribue l'initiative de la tr statuficationn du Maître au roi
FiG. 567.
BUDDHA, Dï BÉSARÈS, ASSIS À l'eCROPiIeNNE (cf. [). 58() , (jSl, G9O, 7OI, 708).
ISnlish Miisettm. Provciiniil de Siirndth. Iluiiteid-: i tn. i~>.
Prasênajit de Çràvasiî, tandis que Hiuan-tsang en lait honneur à Udayana de Kauçambî, dont Prasênajit n'aurait l'ait qu'imiter l'exemple C. Quant à Bimbisàra, évidemment compromis par le notoire avortement de son premier essai, il est, |iour ainsi parler, hors de cause. Du v*^ au vn'' siècle la version s'est par ailleurs enjo-
'■' Fa-hien , trad. Legge, p. 56 ou ti;i(l. nkii. Leheii. p. •i']'.i ) el mongols (cf. Eiig.
Beal, p. xliv: Hil'A\-tsang, Méiii., II, \iiRsovt\ Inlrodiicllon à l'Iiisloire du liiid-
p. a83et iigô , ou /tc'i;., I, p. 235, et II. dltisme indien, p. 34o) licuueul pour
p. 'i. Les téraoignagee tibétains (Scuief- Udayana.
72G RÉSUMÉ; MISTORIQUE.
livée. Selon Fa-liicu, Prasénajil contente siniplenieiit son envie en faisant exécuter de mémoire l'image du Buddlia. C'est là une lourde faute de tactique. Sans doute notre auteur rattrape ensuite sa flagrante maladresse en faisant décerner à la statue par le Buddha lui-même un certificat de ressemblance. 11 n'en subsiste pas moins, dans l'bistoire de ce prototype fabriqué par à peu près et en dehors delà présence du modèle, quelque chose qui cloche et ne saurait satisfaire les exigences d'un cœur vraiment zélé. L'informateur de Hinan-tsang ne se laisse pas prendre ainsi en défaut. Son Udayana fait en outre appel au magique pouvoir du grand disciple Maudgalyâyana pour qu'il expédie au ciel où réside le Bienheureux l'artiste chargé de modeler de visu sa première image. Dans cette addition faite après coup on reconnaît aussitôt un trait emprunté à l'histoire de la célèbre image de Maitrèya, dans la vallée de Dârêl ('). Seulement, tandis que là cette ascension était de toute nécessité (car à moins de monter à son ciel, comment portraiturer un Bodhisattva qui n'est pas encore descendu sur la terre?), ici ce n'est pins qu'un ralîinement de précaution. Mais quoi, toute contamination n'est-elle pas la bienvenue qui ajoute une garantie de plus à cette parfaite similitude qu'on a tant à cœur d'établir?
Nous sympathisons volontiers avec cet entêtement un peu puéril, mais touchant, et que nos pèlerins ont partagé avec tant de générations de fidèles. La seule chose que nous pardonnions malaisément à nos informateurs, c'est qu'en poursuivant ce dessein chimérique ils oublient à notre gré l'essentiel, à savoir la description de la statue ('■'). Leurs relations ne laissent même pas discerner d'une façon assurée si elle était debout ou assise : car si, dans chaque version, elle se lève pour aller respectueusement au-devant dn Bienheureux redescendu du ciel, celui-ci ne manque pas à chaque fois de la renvoyer gracieusement s'asseoir. Pourtant, si
'"' Cf. t. II, p. 636, n. 2. de celui qui est représenlé sur notre li-
'^' Il faut espérer que l'étude, si dési- gure 691, nous fixera bientôt sur ce rable, des documents chinois du genre point et d'autres encore.
L \ LKGENDE À F;\PPUI DE I.HISTOIRE. 727
nous en croyons la tradition sino-japonaise, elle serait restée debout et, natiirellemenl, elle aurait été haute de seize pieds : car, en tout
FiG. 568. — BuDDHA, DE Java , ASSIS À L'EunopÉENNF. (cf. p. 870 , .ÎSG , 688, 690, G94, 701, 7o4). Statue principale fin templr. dit Candi Mfndnl. Ilintteur : s in. 5o.
elle devait être faite frà la mesure du corps du parfait Buddlia On. C'est elle, nous assure-t-on expressément, que représente la 11- <>ure 590, et dès lors nous devons aussi la reconnaître dans toute
'"' Cf. les expressions du Dwjjàvaddna , |>. /119, i. 3 : ttSamyah-samhitddhasya lidi/apràmanikâ pratimdn, et ci-dessus, t. I, p. ,^2 3 et l. II, p. 34 r . — On rom-
prond du même coup pourquoi le roi de K;i|)iça érige tous les ans une statue du Riiddlia haute de dix-luiit (lire : seize) pieds (HiUAX-TSANG. ftec. F. p. ^h).
728 RÉSUMli msTOlUQUE.
la série des figures 583 à 689 : car Ton a déjcà vu (et c'est un point sur lequel M. le professeur A. Griinwedel insiste également'')) avec quelle aisance ce type se laisse ramener à son modèle gandliàrien (cf. pi. II). Comme d'autre part ce dernier est justement le premier dont l'existence nous soit attestée par les inscriptions et les monnaies (cf. fig. 677-Û78 et pi. V, 9), le soupçon vient que la légende qui s'est greffée sur la statue pourrait bien être plus ancienne qu'on ne pense et également originaire de l'cfinde du Nordn. On remarquera d'ailleurs que c'est surtout dans la Haute-Asie que, l'une portant l'autre, elles semblent avoir eu du succès. Admettons qu'elles aient attendu le x"^ siècle pour s'introduire de compagnie au Japon. Dès le vu'' siècle, elles faisaient partie des bagages de Hiuan-tsang rentrant en Chine ''^'. Lui-même et, avant lui, Song Yun notent leur miraculeuse immigration en Sérinde'''. Elles sont familières à Fa-hien vers l'an 600. Enfin, bien qu'il faille cette fois sauter un intervalle de trois siècles, il est permis de se demander si les récils bien connus sur l'homme d'or, haut de seize pieds, que l'empereur Ming-ti aurait vu en rêve l'an 6û de notre ère, ne recèlent pas déjà un reflet de l'une et un écho de l'autre. Il n'y aurait pas autrement lieu d'être surpris que, dès la seconde moitié du f siècle, après plus de cent années d'existence, la statue commençât à s'auréoler de la légende. Car enfin de quoi s'agissait-il sinon, encore une fois, de fabriquer à la figure du Buddha une authenticité comparable à celle que Ion s'efTorçait d'autre part de garantir aux textes canoniques. De même que les écritures étaient censées être la parole directement recueillie de la bouche du Maître, il fallait que ses idoles lussent la transmission exacte de son portrait pris
'"' B. KiiHst, p. 169011 éd. aiifjliiise. '' Hiua?(-tsang, Rec, 11. p. 3a2-.
p. 171. (i Mi/lliologie du Bouddliisuic iiii Siixc Yi\. Irad. C.HAVA^NES . B. E. F.
Tibel, p. 2a. — Pour la figure ."îfjfi. ri'. E.-O. , III, it)o3, p. Sy-j; trad. Beal,
|)ltis liaiil. |). 707. p. i.wwi. — Sur le Ivpp dit d'Udayana
'" Biographie de Hiiicin-lsaiiff, Irad. en Sérinde, cl. encoie M. A. Stein, ,1/ir.
Staii. Julien, p. 298 et S. IJeai.. ]). 21 3. Klioiaii, 1, p. igo; A. Grïnweuel, Alib.
Cf. ri-dessus, t. 11. p. .tRî. KiiIi. CIi. Tiiik., à l'index.
LA LÉGENDE \ L'APPIil DE L'HISTOIRE. 729
d'après nature. C'est exactement le genre de jjréoccupations collectives qui allait provoquer la réunion dans l'indo du Nord du concile de Kaniska.
A l'appui de ces vraisemblances nous aurions voulu apporter un témoignage décisif. Sur un curieux relief, aujourd'hui à Bombay (fig. 599), le Buddlia, toujours escorté de son fidèle Vajrapâni, semble en eflet porter debout sur sa main gauche une petite statuette de lui-même. Une telle scène n'est guère susceptible que d'une seule interprétation. Elle nous montrerait le Bienheureux au moment de donner l'investiture à l'image d'Udayana, et nous y surprendrions le prototype gandhtirien en train de se canoniser luimême. Toutefois, vu l'état actuel de la pierre et en l'absence d'aucune autre réplique connue, nous n'osions rien affirmer. La découverte par Sir Aurel Stein, dans les dernières fouilles de Sahri-Bahlol. d'une scène très analogue (n° C. 60; 1912) vient confirmer notre hypothèse, mais réveille par ailleurs nos perplexités : cai-, ici, le Buddlia et la statue de lui-même qu'on lui présente, sont tous deux figurés assis. Pourtant il est difficile d'y voir autre chose qu'une variante de la légende d'Udayana. A la vérité, on nous parle bien de statues du Bienheureux (ju'un autre de ses contemporains, le célèbre Anâthapindika , aurait fait sculpter; et comme leur destination était de tenir sa place, en tête de la rangée des moines, dans les dîners auxquels le charitable banquiei' conviait la Communauté, il est évident qu'on les supposait assises. Mais le témoignage est isolé''); et de plus, avoue-t-on, ce modèle n'aurait été exécuté qu'au lendemain du décès du Maître.
Les images muiaculeuses. — Le fait trop tristement certain de la mort du Buddlia va changer complètement les données du problème. Non qu'on puisse aller jusqu'à prétendre que seules seront
'"' Nous avons rencontré la seule men- [ Dokitmentc lier IndischciiKuiisl , 1 1) 1 3 , 1 , tiou que nous eu connaissions dans l'excel- ]). j88), d'un fragment emj)ruuté à un ieiiti' tr;iduclion donnée par M. B. Liufer historien tibétain du xvui' siècle.
730 RESIJMK HISTORIQUR.
ressemblantes les images faites de son vivant ou leurs copies; des modèles tardifs pourront aussi lui ressembler, mais pour cela ils devront avoir recours à d'autres artifices. Rien ne servirait ici d'ajouter quelque épisode apocryphe à sa biograpliie; pour authentiquer une de ses images postérieurement à son trépas, il fallait au moins un miracle. Les miracles ne manquèrent pas. Il y en eut même tant qu'on ne songea pas à les utiliser tous. Quand, par exemple, Açoka se trouve en présence de Pindola Bharadvaja C, ce juif-errant du Bouddhisme, qui a été le disciple direct du Maître, il néglige d'en profiter pour lui faire expertiser les statues de ce dernier. Quand Mâra, converti par Upagupta, revêt à sa demande la forme exacte du Bienheureux, le moine ne songe qu'à se prosterner, au lieu d'en faire prendre un bon rroquis(^). Tels n'en sont pas moins les deux types auxquels on peut ramener les prodiges désormais nécessaires pour donner les certificats requis à une image : ou bien quelque être humain, d'une longévité telle qu'il aura jadis vu de ses yeux le Buddha, le reconnaîtra dans l'œuvre nouvelle; ou bien un être divin se chargera d'exécuter celle-ci et se portera garant de la ressemblance.
A vrai dire, si tant d'excellentes occasions ont été ainsi perdues, c'est que le besoin d'une explication miraculeuse ne s'est guère fait sentir qu'une fois, à propos du seul modèle de statue qui ait acquis dans le monde bouddhique une réputation comparable à celui d'Udayana. Nous avons déjà dû parler de cette effigie, sainte entre toutes, qu'on vénérait dans le temple de la Mahdbodhi et qui était assise à l'indienne, le pied droit en dessus, la main gauche reposant ften méditations dans son giron et la inain droite pendante, la paume en dedans et les doigis allongés vers la terre (cl. fig. 557- 558). A son immense popularité nous voyons ou devinons au
'■' ûî!)i/«'!)«drt)ia, p. ioo; cf. I, p. 619. loppé d"iin passage du Divydvadàna,
'*' Divi/dvaddiia,p. d&oc\.suiv. -.Sùlrà- p. Sga-SgS?), où le Nâga Kâlika (cl.
lahkdra, trad. Ed. Huber. p. 270; et I. I, p. 383 et siiiv.) crée une (îgure du
cf. Mahdvamsa, v, 87 el stiiv. (déve- iJuddlia pour l'édification d'Açoka.
moins trois raisons : sa pose, son site et sa beauté personnelle. Sur celle-ci tous les témoignages concordent. Son rrsiège de diamants ou Vajràsana était le lieu même où le Bienheureux avait atteint rillumination. Enfin son geste de toucher le sol passait pour mar-
Fig. 569.
Fig. 5711.
Fi
Fig. 57a
FiG. 569-57-2. — ■ Formes diverses de L'ts.)/j.) (cf. p. Cg8, 702). Fig. ôGg, nu Cambml ge ; fijr . 5jo, à Ceylan;fig. 5ji, au Laos; fig. 5j!>, uu Siam.
querl'instant précis de la transformation du Bodiiisattva en Buddha , si bien que. les unissant tous deux sous une seule forme, elle concentrait sur elle la dévotion due au double idéal des Bouddhi.stes et satisfaisait à la fois les aspirations des sectateurs du Mahàyàua et du HinayânaW. Mais toutes ces chances favorables ne lui eussent été d'aucun secours si elle n avait été garantie et vraies. D'un autre
''' Cf. plus liaul, I. |). -'iii-/ii'i el II. [). 32 1
732 HÉSUMÉ HISTORIQUE,
côté, il eût été malaisé (et d'ailleurs on ne l'essayait pas) de faire croire qu'elle était antérieure à la construction du temple qui l'abi'itait. Or il était de notoriété publique que cet édifice n'avait remplacé qu'assez tardivement l'entourage jadis élevé par Açoka autour de l'arbre de la Bodlii*^'. Le long intervalle écoulé entre le Pfln'-mVwrea et l'érection de l'idole était donc indéniable. Aussi, lors du passage de Hiuan-tsang, s'empressa-t-on de lui conter que Maitrêya lui-même était tout exprès descendu du ciel des Tusitas, sous le déguisement d'un brahmane'-', afin de moduler la statue de ses propres mains : on voudra bien admettre qu'un être aussi sublime savait parfaitement ce qu'il faisait. Au temps deTâranàtha, mille ans plus tard, les lointains des siècles se sont davantage estompés. La dédication du temple et de l'idole ne sont plus séparés de la mort du Buddha que par un peu moins de cent ans, puisqu'il reste encore une très vieille femme, la mère des donateurs, qui a connu le Bienheureux et pourra contrôler la véracité de l'œuvre. Et voilà pourquoi, ainsi que les Chinois ne manquent jamais de dire, la statue du Vajrâsana est «le vtm visage du Trône de Diamant (^)n.
Cependant, à chaque fois, ces données inévitables de la légende se compliquent d'un incident inattendu : car on se fait en outre un devoir d'expliquer pourquoi l'image était restée cr inachevées. Du moins on le prétendait; et ce signe particulier faisait si bien partie de son signalement qu'il nous a paru suffire à dénoncer dans la statue incomplète trouvée sous la coupole centrale de Boro-Boudour, et dont l'identité a été si discutée**', une simple réplique de
^'' Al. CoNNiNGHAM (Mahdbodii) , p. i2i) lïlsl de Sâuchi et à Barliut (Cijnnin'gham,
n'essaie pas de faire remonler ce temple pt. XIII).
(encore debout à l'heuie acluelle. mais ''' Sur ce point, cf. ci-dessus, t. II,
déliguré par une série de reslauralions) p. 226.
au delà de la seconde moitié du 11" siècle '''' Cf. Ciuvannes (note à la traduction
de notre ère. Pour l'entourage d'Açoka de Song Vun) dans B.E.F.E.-O., III.
on sait qu'il est représenté sur la 1 900, p. 3()6, n. 3.
façade du pilier de gaucho de la porle '*' Cf. B. E. F. E.-O.. 1. 111, 1903,
L\ LÉGENDE \ i;\PPri DE l/HISTOIRE. 733
l'effigie du Vajrâsana. De cet inachèvement réel ou supposé les deux versions donnent une explication tout à fait analogue : les circonstances ne diffèrent qu'autant qu'il est nécessaire pour les faire cadrer avec le reste du scénario. Selon Tàranâtha. tries artistes
KiG. 578. — Tète ixdo-crecqde de Bunniu, i\etoi,(;iii;e (il. p. 700). Musée du fjnnrre. n° lù. Provenant du Swùl. Haulruv : o m. sS.
divins rjui étaient venus sous une forme humaine t', selon Hiuantsang, le brahmane en qui se cache Maitrêya, s'enferment à l'intérieur du temple; les premiers défendent qu'on les dérange avant sept jours, le second avant six mois. Mais ou bien dès le sixième jour il faut ouvrir la porte à la vieille mère des donateurs, tt car. dil-elle,
p. 78-80. Il va de soi que la pose est la sur la pi. \L111. 1 des Ik'ginninffs 0/ même: on trouvera la statue reproduite Bud'.Hiist Art and oilior Essays, etc.
comme je dois mourir ce soir et que je reste seule sur la terre à avoir vu le visage du Biiddlia, personne après moi ne pourra savoir si l'image du Tathâgata est ou non ressemblantes; ou bien la curiosité des moines ne peut pas patienter plus de quatre mois. Dans les
FiG. 57'!. — Tète de Buddha . aux cheveux ondes Cl', p. 701). D'après un tnoulttp^p d'une tète provenant du Swàt. Hauteur : 0 m. aa.
deux cas, le résultat est le même : le ou les artistes merveilleux disparaissent instantanément. Quant à la statue, elle est déclarée aussi ressemblante que belle (les deux choses ne vont-elles pas ensemble, quand il s'agit du Bienheureux?) : toutefois, à raison de l'interruption prématurée de son exécution elle a encore besoin de quelques retouches . . .
Ici nous ileniandons la ])ormissioii de céder la parole aux textes : nous craindrions de paraître mystifier à plaisir le lecteur en lui servant sous le nom d'auteurs tibétains ou chinois un résumé de nos propres théories. Or donc, continue Târanàtha'^), cton disait
l'"lG. Ô^i hh. l'ilOFil- m l'RLI IhENT.
que l'image était pareille au viai Buddha. Mais comme les sept jours ne s'étaient pas écoulfe, il se trouvait que quelques parties n'étaient pas achevées. Quelques-uns remarquaient qu'il manquait l'orteil du pied droit; d'autres re<jrettaient que les boucles des cheveux ne fussent pas toutes tournées vers la droite; on fit exécuter cela plus lard. Les savants (^pandita) auraient dit encore que les
''' Geschichle des Buddhisimis in Indien, tnicl. A. Sr.iiiEFNKK, p. 20.
736 RF.SLME HISTORIQUE.
poils du corps et le vêtement, qui n'adhérait pas au corps, étaient restés imparfaits... n. On a peine à en croire ses yeux : toutes les observations que nous a fout à l'heure suggérées l'évolution du type du Buddha étaient d'avance réunies dans ce paragraphe. Rien n'y manque : ni le prestige divin des artistes étrangers; ni le cri d'admiration qu'arrache aux tidèles la première vue de leur œuvre, et qui se traduit aussitôt chez ces âmes simples par ralfirmation de la ressemblance; ni enfin la preuve manifeste que le prototype des images dites du Vajrâsana était de style gandhàrien. 11 suffit, pour achever de s'en convaincre, de suivre les retoucheurs dans leur besogne. Car, à la réflexion, des critiques se produisent et le goût des ignorants comme les scrupules orthodoxes des savants trouvent çà et là à redire. Les voilà qui découvrent le pied droit, celui qui dans la pose de la statue était placé en dessus et que dissimulait la retombée de la robe. Ils remplacent les ondes de la chevelure par les courtes boucles crépues, ils usent au polissoir ces belles draperies qui ont à leurs yeux le tort grave de ne pas coller au corps''). Bref, ils transforment, point par point, un Buddha indogrec en un Buddha indien. On ne saurait imaginer description plus minutieusement exacte du mécanisme de la transformation, et l'on demeure stupéfait de constater à quel point la tradition en avait gardé pleine conscience. Mais, [)ourra-t-on objecter, il y a au moins un détail d'omis; nous ne voyons pas qu'en même temps que
les pieds l'on découvre l'épaule droite Un instant : rouvrons
à présent Hiuan-tsang et reprenons, au même point du récit que tout à l'Iieurc, nofi'e lecture : et Les signes du grand hcmime étaient au complet, sa figure alfectueuse paraissait vivante: seul le dessus du sein droit n était pas complètement modelé et poli. . . Sur ces
''' D'api'ès la suite de la légende, le dige se ri'pi'ixluit |iiuir liiniù uii l'on
donateur se serait trouvé par miracle en encbàsse un saphir. Ce ilei'nier fait nous
possession de deux énieraiides et les veux est attesté par nombre de statues (cf. II,
de la statue se seraient creusés d'eux- p. 289) : nous n'avons pas présent à la
mêmes pour les recevoir; le nièine pio- mémoire d'exemple du pi'emipi'.
L\ IJi(.ENDE À r;\P-l'l I DE L'IllSTOlliE. 737
entrefailes, le dessus du sein qui n'était pas achevé fut couvert de pierres précieuses. . .C. n Vous entendez bien : la saillie des plis, montant jusqu'au cou, se prolongeait sur l'épaule droite et l'on s'était empressé de dissimuler ce pi'étendu dél'aut sous des parures . . Etes-vous cette Ibis satisfaits?
Nous ne voudrions pas exagérer la valeur de cet ensemble cohérent de légendes : mais enfin elles font ressortir entre les documents écrits et les monuments figurés un accord trop complet pour être négligeable. On le voit, de quelque côté que nous nous tournions, la réponse l'este la même; et cette i-éponse, ne craignons pas de le répéter, est la dernière à quoi personne eût pu s'attendre et qu'aucun indianiste aurait eu à cœur de prouver. L'image du Sauveur le plus largement humain qu'ait enfanté l'Inde, mais enfin du Sauveur indien , est originairement sortie d'un atelier hellénistique. Les idoles qui, nous souriant du fond des pagodes de l'Extrême- Orient, passent couramment pour le dernier mot de l'exotisme, descendent d'un ancêtre semi-européen. Peut-être manque-t-il encore à la démonstration d'avoir placé, à côté de l'image qui fut l'irrésistible propagatrice de l'inlluence indo-grecque dans la Haute et Basse-Asie, un pendant occidental plus voisin d'elle pour le fond comme pour la forme qu'un Olympien , fùt-il (tel l'Apollon Musagète) costumé à l'orientale. (}u'à cela ne tienne. Hegardez les deux statues reproduites côte à côte sur les figures bc)'6 et Sg/i : la première représente le Christ, la seconde le Buddha. Toutes deux, avec le geste de leur bras droit pareillement enroulé dans leur manteau, descendent directement d'un ancêtre commun, à sa\oirla belle statue grecque du musée de Latran que l'on appelait l'Orateur et en qui l'on a reconnu un Sophocle'-'. Si celte asceu-
''' Trad. SNin. ,)i:lii;\ , |). /iG.") et r;iiiiilié do \o xérilicr: cT. d'iiillciirs i:i
siiiv.: "g.Tiichci est un lapsus de Slaii. liud. 15eai,, lire, il, p. lao. Julien pour trdroilu, ainsi que Ed. '"' Niitis choisissons comme exemple
Ghavannes nous 3 fait depuis lonjjleiiips cette statue, parce cpi'eile est la plus
OINnUÎRl. - TI. Ù7
ii[i-iu)ii iiir. ^iriL
738 Rl':si MÉ HISTOIUQLIE.
dance vous jiaraîl bien lointaine et surlout bien écrasante pom elles, vous leur lionverez aisément des cousines germaines parmi les collections de Palmyre ou de l'Egypte romaine^, sans parlei' des bas-reliefs clirétiens ou bouddhiques qui campent exactement de même tantôt saint Pierre et tantôt Vajrapâni(-). Rien donc de moins exceptionnel que leur pose, ni de mieux établi, au point de vue j)lastique, que leur parenté. L'une est un Christ grécochrétien comme l'autre est un Buddha gréco-bouddhique, et toutes deux sont au même titre un legs fait in exlremis au vieux monde par l'art grec expirant.
Telle est du moins la vérité d'aujourd'hui — je veux dire la conclusion qui se dégage de tous les témoignages actuellement connus; et telle sera vraisemblablement, au [)oint où en sont arrivées les recherches archéologiques , la vérité de demain. Convient-il de s'en réjouir ou de s'en plaindre? Les faits sont les faits et le plus sage est de les prendre comme ils viennent: il n'est pas d'ctemphatic dissent^^U qui puisse tenir contre eux. C'était récemment encore la coutume de triompher bruyamment de l'infériorité artistique des Indiens, réduits à acceptei' toute faite de la main d'autrui la réalisation concrète de leur propre idéal religieux. C'est la mode à présent, par engouement d'esthéticien ou rancune de nationaliste, de faire payer à l'école du Gandiiàra sa manifeste supériorité technique par un dénigrement systématique de sa plus noble production. Nous refusons de nous associer aussi bien au mépris injustifié de l'ancienne critique pour l'inspiration indigène qu'au dépit mal déguisé de la nouvelle contre
connue; mais, bien entendu, elle n'est pas '■'' Voir les sarcophages n°' 55 et lo/i
unique; du même type est par exemple du musée de Latran et notre figure ayi;
un Eschine du musée deNa|)les, elc. cf. t. II, lig. /i5'i h et 467, et p. 829,
'"' Pour Palmyre, voir, par exemple, 11. 1. — Sur la dilTérenee de date entre
Strzygowski, Orient oder Rom, fig. 12. la ligure SgS (vi° siècle?) et Sg'j
— Citons d'autre part au Neues Muséum (11' siècle), cf. ci-dessous, p. 786.
de Berlin, le couvercle d'un cercueil eu ''' E. B. Havell, Indian Sculpliire and
t)olsil'Abousir-el-Meleq(n°' 17. 1 26-1 ■J7'). Painllnp;. p. lio.
la facture étrangère. Ce n'est pas le père ou la mère qui a fait l'enfant ; c'est le père et la mère. L'àme indienne n'a pas pris une part moins essentielle que le génie grec à l'élaboration de la maquette du Moine-Dieu. C'est un cas où l'Orient et l'Occident ne pouvaient rien l'un sans l'autre. 11 serait viiin de se complaire de parti pris dans l'exaltation ou le rabaissement soit de l'Europe, soit de l'Asie, alors (jue l'occasion s'olfre si belle de saluer dans le prototype eurasien du Biiddlia l'une des créations les ])lus sublimes dont leur- collaboration ait enriclii le monde.
fil.
CONCLl SIONS.
La tàclieque nous nous étions assignée en commençant est enfin terminée. Après les sculptures de l'école du Gandliàra nous avons étudié de notre mieux ses origines et son induence, en un mot son histoire. Par un(^ application méthodique de ce réactif sans rival que sont les textes, nous nous sommes efforcé d'analyser d'aussi près que possible la composition intime des œuvres et de dégager, à force d'expériences répétées, les lois organiques qui président à leur évolution. Avant tout nous nous sommes attaclié. comme le comportait notre métier d'orientaliste, à faire ressortir tout ce qui subsiste, dans le fond, d'indianisme latent sous l'hellénisme patent de la forme. Enfin on no nous fera pas le mauvais compliment de croii-e que nous prétendions le moins du monde avoir définitivement épuisé la question. Des études sur l'art indien, si poussées qu'elles soient, ne sauraient avoir à l'heure actuelle qu'un caractère tout provisoire. Nous en avons pris notre pai'li dès le débul('). La base que nous souliaitons préparer aux investigations futures se révélera sans doute ruineuse sur plus d'un point. Mais cette divination de la vérité qui, lisant dans l'avenir à travers lesdonnéesdu présent, crée les livres durables, est un don (pion ne saurait exiger du premier philologue venu. N'est pas Eugène Burnouf qui veut, et bien vain qui s'en excuse : ou plutôt consolonsnous à la pensée qu'il suffit, pour en être excusé, d'avoir écrit de bonne foi.
Ceci rappelé, il serait grand temps de clore ces pages déjà tro[) longues et d'attendre avec confiance, mais soumission, du destin qui dirige les fouilles archéologiques que les faits, ces souverains
''' Lire l'avanl-propos (lu I. II.
7'i-2 CONCI.rsiONS.
maîtres, coiiliiiiioiit ou non à coiiCinner rinterprélalion ([ue nous eu avons oHerle. Mais comment nous flatter d'avoir déjà (iui alors que nous venons à peine de lermiuer le gros œuvre? Que de leprises de délai! il reslerait encore à exécuter, que de lignes particulières à suivre, que de rapports symétriques à mettre en valeur, si nous avions le loisir de nous y attarder! Du moins il est une obligation à laquelle nous ne saurions nous soustraire : celle d'achever de justifier le sous-titre que nous avons choisi à notre travail par quelques considérations d'ensemble sur la part qu'il convient d'attribuer, tout conq)te fait, à l'influence classique dans l'art de l'Inde et de l'Extrême-Orient. A la vérité, au cours de notre long examen de l'œuvre, nous ne nous sommes pas interdit de chercher un peu partout en Occident, et jusqu'en Gaule, des points de rappiocliement; et d'autre part l'hisloire de l'école nous a conduits, sur la piste de ses créations les plus cai'actéristiques, jusqu'aux confais orientaux de l'Asie. Malgré tout nous n'aurons que trop forcément cédé au travers professionnel du spécialiste, toujours prêta s'hypnotiser sur son sujet et à oublier tout ce qui l'entoure. 11 est opportun, il est même urgent de secouer autant que faire se peut cette obsédante tentation, et, s'élevant à une plus large conception de la valeur relative des choses, de situer, pour finir, l'école du Gandliàra à sa modeste place dans l'histoire générale de l'art. Tel un ouvrier qui, son labeur achevé, relève enfin sa tête jusqu'alors obstinément penchée sur son sillon et, promenant ses yeux sur les campagnes environnantes, parcourt d'un dernier regard, avant de terminer sa journée, le cercle entier de son horizon.
§ I. L'influence classique dans l'art de l'Inde.
Le répertoibe de l'ancienne école. — Tout de suite nous nous apercevons qu'à regarder ainsi d'un peu haut l'immense étendue de l'Asie, les différences que nous nous complaisions à souligner
entre notre domaine piirticiilier et ies plaines basses ou les plateaux montagneux qui l'entourent, vont en s'atténuant. Cela est vrai surtout de l'écart que nous avons cru constater, au cours de nos bilans partiels, tant à propos des bas-reliefs ([ue des images, entre l'école du Gandiiàra et celle, considérée comme beaucoup |)lus
ijr
FiG. 075. 'Ifilt DE IkiDDUA, AL\ CIIKÏEIX STÏLISKS ( cf. [). 289, "011.
Mutée du Lounv, n" Sa. Provenant (le Shàhbdz-tiarhi. Hauteur : o m. aS.
ancienne, de l'Inde centrale. Aussi bien, de ce côté, depuis que s'est publiée la première partie de notre étude, il y a quelque chose de changé. Jusqu'ici, avec une partialité bien excusable, les indianistes s'elTorçaient de remonter autant que possible — en fait aussi près que l'on osait du règne d'Açoka, au milieu du ni" siècle
Hifi CONCLUSIONS.
avant noire ère — les sculptures qui décorent les entourages des \'\ett\ slûpa diL bassin du (lange. D'autre part ils inclinaient à faire descendre les débuis de l'art gréco-bouddhique jusqu'après notre ère et à les rapporter au règne (parfois rabaissé jusqu'au ni'' siècle après J.-G.) de Kaniska. Une sorte d'instinct les avertissait qu'élargir l'intervalle entre les deux écoles était le meilleur moyen de sauver ce qu'ils pourraient de l'originalité artistique de l'Inde — comme si l'Inde n'avait pas par ailleurs assez d'originalités diverses pour sacrifier au besoin celle-là sans en être autrement diminuée. . . Malheureusement les faits ne se sont pas crus tenus de favoriser ce pieux dessein et ont exercé en sens inverse leur irrésistible poussée. Des inscriptions ont définitivement ôté à Açoka la balustrade de Codh-Gayà poiii' la i apporter au temps des rois Brahmamitra et Indramitra '), membres ou contemporains de la dynastie des Çurigas (18/1-79 av. .I.-C). La mention de ces mêmes Çungas sur un jamliage de Barliut ne suflit pas à garantir que la balustrade du vieux stâpa appartienne tout enlière au if siècle, tandis que celle, non moins vague, des Çalakaïuis sur la plus ancienne porte de Sanchi (celle du Sud), ne saurait empêcher ni elle-même ni, à plus forte raison, les autres, de descendre jusqu'aux eiivii'oiis de notre ère. Dans le même tem|)s, pai' un mouvement exactement opposé, sous l'action combinée des découvertes nouvelles faites au Gandhàra comme en Sérinde et d'une comparaison plus serrée entre les sculptures et les monnaies, les débuis de l'école gréco-bouddhique remontaient sous nos yeux de la domination des Kusanas à celle des Çaka-Pahlavas pour se rattacher de proche en proche aux derniers des grands dynasies grecs du Penjâb, à la fin du iT siècle avant J.-C. Ainsi, l'intervalle entre les deux écoles ne tend pas seulement à se rétrécir, mais à s'abolir, et les voilà devenues en partie contemporaines.
A faits nouveaux, théories nouvelles. Il est déjà évident que
''' Cf. Bloch, (lansvl..S'. /.. \mi. lUji. kjuS-iijoç), p. 1/17. — Nous empruntons ;i M. V. A. Smith les dates ries Çun(];ris.
L'INFLUENCE CL\SSIQUE DANS L'\RT DE L'INDE. 7'i5
nous devons désormais renoncer à l'hypothèse périmée trdes deux vagues successives d'induence occidentale n, telle que nous l'avons nous-mêmo exposée'''. Par le lait, il n'y aurait eu qu'une lente, mais constante inliltration de ladite inlluence par la route du Nord- Ouest : tout au plus pourrait-on continuer à distinguer une première période ftirano-grecquen qui aurait, dès le temps d'Açoka,
'\ii. ■>■] (i-â-j -j . — Tètes de Biddeh , momiiant li stvlisatiiin ijboissakte des ondes des cueïecx. Musée de Laliure, «"' 5o8 et G-^iti. Ilanleuv : o m. iq ri o m. m (cf. ji. ■jni).
préparé les voies à l'action beaucoup plus étendue et profonde des Indo-grecs. Et sans doute, même à l'époque de ces derniers, il y avait un bon bout de chemin entre la Bactriane ou le Penjàb et l'Inde centrale : mais il va de soi que la distance oppose aux rapports réciproques une barrière singulièrement moins eflicace que le temps. Il n'y a que les morts avec qui les vivants ne se rencontrent pas. Les communications à travers les plaines unies et poli-
cées du bassin du Gange étaient des plus faciles. D'ailleurs les témoignages précis s'enchaînent depuis l'ambassade de jMégaslIiène à la cour de Candragupta, en passant par les relations de Bindusàra et d'Açoka avec les successeurs d'Alexandre, jusqu'aux incursions, en plein cœur du pays, d'Apollodolos et de Ménandre, pour finir par l'installation de satrapes parthes plus ou moins hellénisés. Faut-il d'autre part rappeler, après les raisons politiques, les preuves artistiques de ces relations continues? Le lecteur n'a peutêtre pas oublié l'existence dans l'ancienne école indigène de motifs persans (palmettes, lions ailés, griffons, etc.), non plus que de ces centaures, ces tritons, ces atlantes, etc., qui sont autant d'em|)runts au bagage décoratif de l'art grec'*'. Ces deux séries de faits ne sont plus contestés par personne. Il ne manquait pour leur donner toute leur valeur et dégager tout leur potentiel historique que de trouver entre elles un point de contact précis. L'étincelle a jailli du jour où une heureuse découverte de Sir John Marshall nous a rendu l'inscription gravée sur le pilier de Besnagar. Erigé près de l'antique Vidiçanagara, non loin de Sànchi, par Hcliodore, fils de Dion, natif de Taxile et envoyé d'Antialkidas, ce monument, «montre clairement comment vers le milieu du n*" siècle avant notre ère, l'inlluence grecque, partie du royaume gréco-baclrien du Nord-Ouest, pouvait pénétrer dans les États hindous de l'Inde centrale (-) 11. Cette possibilité, sitôt démontrée, achève sous nos yeux de jeter un pont entre les deux écoles — d'ailleurs par tant de côtés si différentes — que, d'une part, la propagande bouddhique sur les confins septentrionaux, de l'autre, la pénétration hellénistique dans le centre de la péninsule, allaient développer quasi
'■' Nous avons soigneusement calalo- origines nettement occidentales de l'école
gué tous ces motifs empruntés dans notre du Gandliàra et de démontrer les titres
première partie (t. I, p. 206 et suiv.). de son indépendance par rapport à celle
Nous aurions pu nous dispenser d"en de l'Inde centrale, même représentée | ar
constituer avec tant de soin un lot séparé, le spécimen tardif de la figure 82.
si, au moment où nous écrivions, il '"' J. Pli. Vocel, .1. S. /., Anii. Rep.
n'eût été encore nécessaire d'établir les iijitH-Kjoij. p. 33.
L'INFLUENCE CLASSIQUE DANS L'ART DE L'INDE. 7'i7
simullanéineiif, ici comme là. Dès loi-.s, le contraste entre leurs productions ne peut plus s'expliquer par un écart dans le temps, mais seulement par la diversité des milieux où elles se développent. A deux ou trois cents lieues près, l'une et l'autre appartiennent à la même religion, répondent aux mêmes besoins, se proposent le même programme, obéissent de façon plus ou moins experte et docile aux mêmes inspirations.
La technique de l'ancienne école. — Il n'y a pas à se le dissimuler : la continuité désormais établie de linduence occidentale dans l'Inde depuis les premières colonnes d'Açoka jusqu'à la dernière porte de Sânchi, jointe à la quasi-contemporanéité des deux écoles du Nord-Ouest et du Centre, tend à compromettre plus sérieusement que par le passé l'originalité de l'art indien. Toutefois il reste encore aux indianistes une ligne de retraite apparemment solide. Après tout (la forme causative du verbe employé le prouve), le Garuçla que cet HéViodora fit ériger au haut d'un pdier de pierreW en l'honneur de Visnu était un travail indigène, tout comme la décoration des vieux slûpa bouddhiques des environs. Or il est deux choses que personne ne s'avisera de contester: c'est, d'abord, que cette dernière, avec tout ce qui s'y mêle d'ingénuité pittoresque et de symbolisme conventionnel, est l'expression directe du génie indien; c'est, ensuite, que ces reliefs, si bien fouillés et polis, se présentent tout autrement que comme des essais de simples débutants dans l'art dillicile de la scul[)ture. Forts de ces deux constatations, nous sommes autorisés à penser que l'Inde ancienne possédait un art suflisamment développé pour <pie l'emprunt de quelques motifs décoratifs n'en put compromettre l'originalité foncière; et, quant aux procédés de facture et de com|)osition de ses vieux récits sur pierre, parfois si habilement traités, tou-
'■' l'oui- avoir une iiléo de ces dhvaja, gariiila-il/irnja lenii par un cavalier sur la il sullit de se re[)orler au mahm-a-dliraja pi. \II de llarliiit — sans parler de ceux de Màra sur noire fig. 'loi ou encore an des bas-reliefs d'Angkor, au Cambodge.
jours si encombrés de détails accessoires, pourquoi n'y pas reconnaître simplement l'Iiérilage des vieux scnlpteurs sur ivoire ou sur bois, sans qu'il soit besoin de faire intervenir l'action perturbatrice d'aucune influence étrangère?... Nous ne demanderions pas mieux; mais, sur ce dernier point, la thèse, par ailleurs fort défendable, n'est pas seulement sujette à caution : elle est encore susceptible d'une vérification expérimentale. Les questions matérielles de technique sont de celles qui prêtent à une enquête méthodique; et l'archéologie partage avec l'histoire naturelle la capacité d'établir, d'après des caractères extérieurs, non seulement la classification des genres et espèces, mais encore les lois de leur évolution. Le petit jeu auquel nous nous sommes livrés jusqu'ici, de compter sur nos doigts les flagrants délits d'emprunt, est tout à fait superficiel. H y a des procédés plus savants pour dépister des influences plus subtiles, mais non moins intéressantes à démêler. Ce qu'il faudrait seulement, c'est qu'un expert imparlial, habile à manier ces méthodes, appliquât une bonne fois aux vieux basreliefs indiens les règles générales qui régissent le développement formel de l'art plastique.
Or l'expérience a justement été tentée dans les conditions ([ue nous venons de dire, et son verdict mérite par suite toute notre considération, si écrasant qu'il soit])our notre thèse favorite. Selon M. AI. délia Setta, aucune hésitation n'est permise : cr l'art des vieux stûpaii du bassin du Gange n'est pas un art original, et il le démontre. La première preuve réside dans la connaissance que cet art possède — sinon toujours dans l'usage qu'il fait — du raccourci , et la façon dont il présente des personnages vus de trois quarts. Ces procédés, que les Assyriens et les Egyptiens n'avaient pas réussi à découvrir, ce sont les Grecs seuls qui les ont inventés et introduits dans le reste du mondi' : jamais ni nulle pari ils n'ont été retrouvés indépendamment d'eux. La deuxième preuve, également très forte, consiste dans le caractère narratif et biographique de cet art, plus précisément encore dans son cr système de narration
L'l\FLL;lv\CK CLASSIQUE DANS L'ART DE L'INDE. 7'i9
continuer, ctsyslènie auquel aucun aulre ait humain n'est jamais parvenu, sautTart grec, et encore n'y ost-il arrivé qu'au terme de sa laborieuse évolution n. Vjoutez enfin que ledit art a été — trait
."iy8. — Tète iie Bitjjiiii. auv ciikimx hmuclés, dl' Ganohvha (cf. p. •Mjti, 701). Musée de Pésliawar. Prnvenanl de Sahri-lldlilnl. Cf. A. S, î. , Ànn. Bep. igori-to, pi. \'\l r.
non moins significatif — nniquement appliqué à la décoration des édifices. Brei, pour toutes ces raisons, à savoir «la parfaite connaissance des moyens représentatifs de l'obliquité, son caractère narratif, sa méthode continue de narration et son rôle exclusivement décoratif^i, l'ancien art bouddhique est cf non jioint original, mais
(léi'ivéO'i : (Mitciulcz qu'il est dérivé, au même titre que celui du Gandliàra, de i'art helléuislique. A l'appui de sa démonstration, M. délia Setta invoque encore l'absence dans la vieille école, en contradiction directe avec son orientation toute biographique, de la figure du Buddha. Car comment, demande-l-il, un art aulochtone et spontané, déjà en possession des derniers perfectionnements de la technique et de la composition, se serait-il amusé à se décapiter lui-même en s'interdisant de représenter le héros de ses représentations? Et sans doute nous sommes de son avis; mais l'argument est à deux tranchants : en prouvant qu'il y a en sur ce poiid particulier une résistance irréductible opposée à l'intluence venue du dehors, il démontre la réalité et la vigueur de la tradition locale'-'. Il y aurait de même beaucoup à dire à propos des arguments tirés du caractère décoratif et narratif des vieux bas-reliefs'^) : mais la première raison avancée par M. délia Setta nous paraît vraiment topique. A Sàiichi, et même à Barhut, il y a des figures qui ce tournent T), affranchies de cette loi de la a frontalité n qui pèse sur tous les essais plastiques des primitifs. Cela n'a l'air de rien, et c'est déjà le comble de l'habileté technique; mais, comme ce secret d'atelier est le monopole des Grecs, sa seule manifestation suffit à prouver l'inlluence occidentale dans ce que l'Inde nous a laissé de plus ancien.
Le réquisitoire, il faut l'avouer, en impose par son allure scientifique. .Jamais les archéologues — genus (hlestahile — n'ont dirigé attaque plus mordante et mieux conduite contre l'autonomie et l'ancienneté de l'art indien. H n'est plus simplement accusé d'emprunts : quelle est l'école qui n'a [)as de ces emprunts sur la conscience, et en quoi pourraient-ils contrarier son développement?
''' Al. DKixA Setta, La Gkiicsi dcllo ''' C'est ainsi qu'il uous parait un peu
Scorcio nelt arip greca (Home, 1907), forcé de découvrir le procédé de la (fnar-
p. 9-12. — Nous nous sommes eiïoiré ration continue", assez rarement employé
de résumer fidèlement la pensée de l'au- au Gandiuha (cf. t. I, p. Go3). sur les
teur. médaillons ou même les linteaux de l'an-
''' Cf. t. I,, p. 364-365. cienne école.
'^iiiiiwi'WM*?' "
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vA.:
Fij;. nSi).
Kiiï. r,s..
FiG. r)7((-58a. — Tètes de Blduua, mdmuam l* stylisation ciioissa.nte des boucles des cheveux l<':g. 5-](j. — Tète de Mathwd {Kankdli Tilâ), au Musée de Lakhnau (cf. p. ag6, 701, 7/0). Fijj. 080. - Télé du Java {liniv-Rnudour), de la mil. Alph. Kaihh {cf. p. OSù, Ggà, ^oi, -joS, yio). FijT. 58i. — Télé du Cumbud^e , d' aprè» une photngr. du !\tiisée Guimet (cf. p. 68'i, 701, '/08). Fig. ôSu. - Tête du Japon ( Yoknshi-ji), au Muxée de Nain (cf. p. a8r), (>8j, Gq'i . 70/).
Celle fois on nous oiïre de faire la preuve d'une influence aulremenl intime et profonde. La transformation artistique qui s'est produite dans l'Inde dès le ni'' siècle, au premier contact de la civilisation grecque, ne s'est pas bornée, comme nous avions cru pouvoir le sontenir ('), à la substitution, dans les fondations religieuses et royales, de la pierre au bois. Les vieux rûpakartika n'ont pas seulement changé de matière, mais aussi de manière. Ainsi le ff paradoxes de l'ancienne école bouddhique trouve sa solution, sans qu'il soit besoin de recourir à l'hypothèse, qu'aucune fouille n'a vérifiée, d'un long développement artistique antérieur. On ne comprendrait même pas autrement que cette école s'attaquât d'emblée à des sujets si évidemment au-dessus de ses moyens et que ses productions pussent associer une conception si savante à tant do maladresse dans l'exécution. On peut suivre d'ailleurs de Bodh-Gayâ à Barhut, de Barhut à Sànchi, de Sânchi à Amarâvatî, les rapides progrès accomplis, toujours dans le même sens et sous l'action de la même influence. A chaque fois la facture se fait plus experte, la composition [)lus complexe, et les figures se dégagent plus librement de la pierre où elles dormaient emprisonnées. Mais dès lors — et c'est là surtout ce qui nous intéresse ici — il n'y a plus à proprement parler entre l'école du Gandhâra et celle de l'Inde centrale, en dépit du contraste qu'elles présentent aux yeux, qu'une difl'érence de degré et non de nature. Plus distante. des sources et née sur un terrain moins bien préparé que le Nord- Ouest, celle-ci atteste simplement un état moins avancé de pénétration ou, si l'on préfère, d'imprégnation hellénistique. C'est pourquoi elle persiste, par exemple, si longtemps dans le vieil usage traditionnel de ne pas figurer le Buddha; ou encore elle s'obstine parfois à se servir du procédé primitif de perspective qui superpose verticalement les moments successifs d'une scène au lieu de les dérouler horizontalement sur une frise. Alais, tout compte
"' Cf. ,/. -t., janv.-févr. 1911, p. 67.
fait, l'une et l'autre procèdent d'un même développement. Si l'on voulait représenter en couleur sur lii carte de l'Inde ancienne l'aire de l'influence classique, il l'aiidrail désormais promener le pinceau sur tout le Nord et le Centre, de Pêshawar à Amaràvatî : seulement la teinte, l'orniant tache au Gandhàra, encore assez foncée à Matliurà, irait s'éclaircissant graduellement jusqu'aux confins orientaux de la péninsule.
Les arts brahmanique et jaina. — 11 resterait cependant aux partisans déterminés de l'indépendance de l'art indien, une dernière ressource : ce serait d'abandonner le camp décidément indéfendable, el d'avance livré à l'étranger, de l'art bouddhique pour se retrancher dans les citadelles de Tart brahmanique ou jainu. La secte des Jaïns, sûrement moins ouverte aux influences extérieures, et la caste des brahmanes, jalouse gardienne du génie national, auraient mieux sauvegardé dans leur art religieux les traditions indiennes. A la vérité , nous n'avons consei'vé de l'ancien art brahmanique que de rares indices. C'est tout juste si nous avons retrouvé sur des monnaies ou des intailles du Nord-Ouest quelques-unes de ces figures à tètes et bras multiples, qui sont poui' les Européens les représentants attitrés du panthéon hindou'''. Nous donnerions volontiers, comme nous l'avons entendu dire à Bùhler, une demidouzaine des nombreux couvents bouddhiques exhumés par les fouilles, pour un seul temj)le brahmanique, ne daterait-il que des environs de iioli'e ère. En ce qui concerne l'art jaina, nous sommes un peu mieux partagés, sinon au Gandhàra, oh nous en avons vainement cherché des vestiges, du moins à Mathurà. Là le tertre dit Kaùkàli Tilà nous a notamment rendu les débris d'un important édifice jaïn '-) et de sa décoration. Or que constatons-nous dès l'abord? Seulement l'embarras oij nous sommes devant nombre de
''' Les ri'téicnces oui (Ipjà tîlt' flonnéfs othcr unliquilies vf Molhurà (All;ilial)à(l, ci-dessus, I. Il, p. i9i-i()-j. Mt'".)^' ^- Bèhi.ei\, Epigraphin Indien,
''-' Cf. V. Smith, Tlie Juin Sliiiin and (. I, n" wiv.
UINDIIÀIM. - 11. 48
NA1:lo^tlLB.
7,y, CONCLUSIONS.
CCS fragmenls poui' les distiiiffucr des œuvres bouddhiques contemporaines. Tant (\u\\ s'a({il d'un inolif floral ou animal, réel ou mythi(jue (cf. fig. gM, voire même de déités populaires communes à tous les Indiens comme les Nàgas ou les ^ aksas des deux sexes, à commencer par le couple tutélaire (cf. fig. SîgB), le fait n'a rien de trop surprenant. Il est déjà curieux qu'il en soit de même pour nombre de sujets religieux, tels que Tadoralion du turban ou du vase à aumônes du Maître. Mais le plus fort, c'est que les figures du Jina, quand elles font enfin leur apparition sous les Kusanas (fig. 596), reproduisent les proportions et les attitudes du Buddba. Comme le fait remarquer Hiuan-tsang, «les signes de beauté sont absolument les mêmes n; et vraiment l'on s'explique qu'à son point de vue de dévot bouddhique, il n'ait pu s'empêcher de crier au plagiat.
Nous ne ferons pas cborus avec lui. Une interprétation beaucoup plus simple, et surtout moins sectaire, de ces indéniables similitudes s'ofTre à nous. Tout d'abord on conçoit que celles-ci se soient trouvées favorisées par la ressemblance extérieure des deux ordres monastiques des Jainas et des Bauddlias. A l'heure actuelle, les Çvetambaras qu'on rencontre dans les rues dAhmedabàd ou d'Oujjain ne diffèrent des bonzes de Ceylan que par la couleur de leur robe, blanche au lieu d'orangée: comment s'étonner que pour représenter le Jina, ce pendant contemporain du Buddha, les sculpteurs se soient servis du même type, à l'absence à'umisa et à la nudité près? Mais à cela nous entrevoyons une raison encore meilleure ; c'est ([u'après tout Buddhas et .linas étaient l'œuvre des mêmes sculpteurs. 11 faut, à notre avis, s'ôter de la tête l'idée préconçue (et que la division des chapitres du livre de Fergusson sur rarchitecture indienne n'a que trop contribué à répandre) que les diverses religions de l'Inde avaient jadis chacune leur art et leurs artistes particuliers. Nous n'avons connaissance de rien de pareil et ne voyons pas qu'il eu était d'elles comme du lamaïsme moderne, où les ministres du culte se réservent aussi le soin d'en fabriquer
les objets. D'après les vieilles inscriptions votives, les donateurs, qu'ils soient laïques ou religieux et à quelque secte qu'ils appartiennent, se bornent à passer leur commande, ainsi que l'atteste la forme causative des verbes — et, espérous-le, à la payer. Tous
FiG. 583. — BnDDBA dl Ganduuia.
Fie. 58 '4. BcDDHA DE MiTHLl\'v.
Fi'g-. 585. — - Muséum fur Vôlhrkunde , Berlin. H. : i m. lâ (cf. p. 3oa , 3ij, Sif) . 70a ). Fig. 58'i. — Musfe de Malhurd , n" A i. H. ; 0 m. fin {cf. p. •Wfl, -Ijo , fiS 1 , GSr) . yoo , 70a).
ceux d'une même ville opèrent apparemment sur le même marché et, s'adressant aux mêmes ateliers, n'en obtiennent que des œuvres fort ressemblantes entre elles. Pour parler net, nous ne voyons pas qu'à aucune époque ni dans aucune région de l'Inde, aient coexisté des arts bouddiiique, brahmanique et jaiu distincts par
leurs procédt's ou leur style : nous apercevons seulement une corporation d'artis'.cs trcivaillant presque indifféremment pour des clients de toute confession. En somme il ny avait en un temps et en un lieu donnés qu'une école dait à qui demander de figurer sa nivthologie, comme il n'y avait qu'un dialecte courant auquel confier ses traditions. Ainsi naissent naturellement les iconographies hiératiques comme les langues sacrées : seulement celles-ci semblent se cristalliser plus vite que celles-là. Les canons linguistiques sont déjà fixés que ceux de l'art évoluent encore. Nous possédons, par exemple, dans l'Inde centrale, des images boudilhiques, jaïnes et braliniauiques de la péi'iode Gupta : il suffit de comparer les Buddhas ou Bodhisattvas de Sàrnàth avec tels Jinas de Lakhnau ou les Çiva et Vii^nu de Déognrh C pour constater que toutes ces statues sont de même style, tout comme si elles sortaient des mêmes mains. Et si l'expérience vous intéresse, il ne tient qu'à vous de la recommencer, à quelques siècles de dislance, sur les sculptures appartenant à ces trois mêmes religions et qui voisinent de grotte en grotte dans la l'alaise d'EUora.
L'art indien avant l'Histoire. — Ainsi donc on ne saurait séparer à l'intérieur de l'Inde, par des cloisons étanches, un art bouddhique, brahmanique, jain. Tout ce qu'il est vrai de dire, c'est que les manifestations bouddhiques de l'art indien sont les plus anciennement et les plus abondamment attestées. 11 en résulte que leur histoire se confond avec celle même de cet art : et comme il n'a pas été letrouvé de vieille sculpture bouddhique où ne se décèle plus ou moins l'influence occidentale, il s'ensuit que les fidèles croyants en l'absolue originalité artistique de l'Inde sont forcés dans leurs derniers retranchements. Vous pensez peut-être qu'ils vont se rendre à l'évidence des fouilles et renoncer à leur mirage favori? . . . C'est mal connaître la force de ces raisons du cœur que
''' I5ornons-nous à renvoyer aux figures 109-120 du livre de M. V. Smith, .1 llisturij oj Fine Art in Indin and Cpijhn.
LINFLIENCE CL\SSIQUE DANS [;\r,T DE L'INDE.
la raison ne cfnuiaît pas. Aussi bien, où la lui se tronve-t-elle plus à l'aise (|ue dans le domaine de Tinconnaissable? V;\v le fait même
Fie. 58."i ET .585 bis. — Brnnru n" \\nr.ivAii. ( Doux aspcds Ao \:\ iiiiMnc slaliin.) Musée de Madras. Ilaiilriii- : i m. m (cf. ]>. Otia , -jD^lj.
D'aprôs (I<*s plloto;jr. rmimitmiqtliîos piir M. V. ('.01.0LIIEW.
que l'art de riiide. anlérieurement à Alexandic, est liislori({uement une page bianclic. archéolofjiquement une vitrine vide, rien ne nous cmpèclie de noircir l'une et de remplir laulre au ijré de notre imagination et de nos vo-iix. S'il nous plaît d'aHirmcr qu'au
temps jadis l'Inde a jiossédc un ait comparable aux grands arts pré-helléniques de rE;;yple et de l'Assyrie, de quel droit viendrezvous le nier? Vous n'en savez pas là-dessus plus long que nous. Qu'est-ce qui vous prouve d'ailleurs que des fouilles heureuses ne viendront pas demain confirmer nos allégations? Et si vous objectez que ces découvertes se font bien attendre, nous nous tirerons toujours d'affaire en rappelant un fait dont les édifices de pierre nous apportent la preuve certaine, à savoir que les plus anciens monuments de l'Inde étaient en bois. Dès lors l'incendie, les termites, le climat seul de la péninsule rendent assez compte de leur entière disparition, et celle-ci à son tour laisse le champ libre à toutes les conjectures. . . — En effet; et comme, depuis Don Quichotte, l'usage s'est perdu de se battre avec les moulins à vent, nous nous garderions de partir en campagne contre des imaginations pures, si nos ft esthètes w n'avaient habilement greffé sur ces prémisses une théorie aussi décevante qu'ingénieuse, et capable de séduire les meilleurs esprits par un savant mélange de fantaisie et de vérité. Ils tiennent en effet solidement deux positions importantes. D'une ])art, il est bien évident que l'art n'a pas été brusquement créé dans l'Inde au lu'' siècle avant notre ère par un décret d'Açoka. D'autre part, il est non moins certain — et c'est le grand mérite de M. Havell d'avoir mis le fait dans tout sou jour — que l'Inde a développé au temps des Guplas un art entièrement à son goût et à son image. Posons à présent en axiome que l'art de l'Inde, avant qu'elle n'eût subi l'influence étrangère, était tout pareil à celui qu'elle a connu après qu'elle s'en fût dégagée : nous en déduirons aussitôt que l'art indien du v" siècle avant notre ère, dont nous ignorons tout, était aussi admirable que celui du v° siècle après, dont nous commeuçoas à savoir quelque chose. Et le tour sera joué. Pour escamoter plus aisément cette assertion, tout de même un peu forte, il ne restera plus ([u'à l'enguirlander avec quelques citations des vieilles épopées et d'intrépides considérations sur les principaux centres d'art et d'enseignement religieux au temps où, nous dit-on,
L'INFLUENCE CLASSIQUE DANS L'AliT DE L'INDE. 759
l'Inde était à la tête de la civilisation et l'institutrice de l'Asie. Au bout du coniple, tout historien ne pourra que s'y laisser prendre, à moins qu'il ne soit un indianiste professionnel.
Ce dernier seul est, liélas, vacciné d'avance contre la contagion de cet enthousiasme délirant. 11 réduit à leur juste valeur les prétendus témoignages historiques sur l'existence des «galeries d'arts au temps du Mahdblidmta , et sait quel abus de langage on commet en parlant de l'ct université de Taksaçih'm, dont les Jàlalm attesteraient la renommée; surtout il sent mieux que personne l'impossibilité d'attribuer à l'époque post-vêdique et anté-bouddliique ce qui est vrai seulement de la période médiévale : et ainsi il met tout de suite le doigt sur le point faible du sophisme. Il n'y a pas ici de cf renaissance 15 qui tienne. La l'erse aussi a connu vers le même temps que l'Inde uue sorte de restauration nationale : cela veut-il dire que l'art des Achéménides soit identique à celui des Sassanides? Et qu'on ne croie pas pouvoir s'abriter en dernier ressort derrière l'excuse spécieuse du :-boisn : elle ne peut plus faire illusion à aucun archéologue. Tous les peuples, y compris les Grecs, n'ont-ils pas débuté par enq)loyer cette matière, et son emploi exclusif n'est-il pas à lui seul la niai'que d'un développement artistique des plus primitifs? Mais avec tout cela nous ne ferions toujours qu'opposer des aflirmalionsà des alfirmations, etla partie n'en resterait pas moins belle pour nos conti'adicteurs si nous n'avions conservé dans le bassin du (iangc aucun monument antérieur à notre ère : car, là où les ilocuments manquent, la science perd ses droits. Heureusement [)our celle-ci, ils ne nous font pas entièrement défaut. Avant de sauter allègrement par-dessus dix siècles et de conclure de l'art des Guptas à celui des Nandas, il faut tenir compte de ce qui nous reste des dynasties inter[)osées des Andhras, des Çungas et des Mauryas. Or, ({u'on veuille bien se reporter au chapitre f où M. Ilavell aborde enfin les sculptures de Barhut et
''' Imlian Sciilpliire and l'aiiUhig , cli. v.
7(i() CONCLUSIONS.
(le Sànclii, et, l'on iiolciii niissilùl rciiibarnis qu'il (éprouve à ies faire reuirer dans le cadre de son système, comme dans le plan de son livre. Car il est trop expert pour contester leur caractère franclieinenl naturaliste et réaliste : mais alors quelle place leur assigner dans le dévelo|)pement d'un art qui, pai-eil à lui-même dès SOS origines, aurait toujours été par définition rc essentiellement idéaliste, mystique, symbolique et transcendantal (')■»? Il y a mieux : la conservation de ces autentliiques spécimens nous indique et nous impose l'unique méthode rationnelle dont nous puissions user pour nous faire une idée de ce que l'art indien devait être antérieurement à eux. Cette méthode consistera naturellement à remonter de proche en proche du connu à l'inconnu. Or nous avons constaté tout à l'heure la complication et l'amélioration croissantes, sous l'action de l'influence classique, des représentations et des procédés de représentation; si nous reprenons à présent en sens inverse la mèiiie filière, d'Amaràvatî à Sânchi, puis à Barhut et à Bodh-Gayà, nous verrons de même les compositions devenir (le plus en plus pauvres, et la facture de plus en plus maladroite, jusqu'à ce que, de siinplificaliou en schématisation, nous arrivions aux plus anciennes manifestations connues de l'art indien, à savoir les sigles quasi hiéroglyphiques frappés au poinçon sur les vieilles monnaies carrées'-). Dès lors la cause est jugée. L'Inde ancienne, celle des liturgistes, des philosophes et des grammairiens, avait décidément bien d'autres vocations que celle des arts plastiques, et ce qu'elle a produit en ce genre avant qu'elle soit entrée en contact avec l'Occident devait être, tranchons le mot, assez rudimentaire.
Le développement insToniQUE de l'art indien. — On nous ferait tort de croire qu'entraîné, bien malgré nous, dans cette sorte de
'"' IndiKii SciiliiliiiT (iiul Piiiiiliiiji- .\).^^. songer aux sùlin de P;înini (cf. t. I,
''' I^e canictèie ali.sirait, algébrique, |). 608-609). Coni|iarez les doruiueiils
nin(înioleclini(jue des plus auciennes rassemblés sur k's planclies I-IV des
(iMivres indiennes nous a fait lout de suilo Begiiinings 0/ Biuhlliisl Art, etc.
i;iNFLUENCE CLASSIQUE DANS L'ART DE L'INDE. 761 polémique, nous en ayons oublié notre sujet. De l'idée qu'on se fait de l'évolution générale de l'arl indien dépend en eiïet la place
'Ma
Fin. .586 ET .580 bis. — Buddha dd Campa [face ot dos] (cf. p. Oa8, ()8-i, 7oli). Musée (le Hanoi. Statue de bronze troiirée il Bong-Dunng (:\nmun). UaMcuy : i m. lo.
qu'il conviendra d'y assigner à l'école du Gandiiâra. Si vraiment le style Gupta n'était que la renaissance de l'art originel de l'Inde, l'intruse se trouverait écrasée comme une noix — disons mieux,
comme un calcul étranger à l'organisme — - entre les brandies de cette formidable pince. Et c'est bien là, au fond, à quoi tendait toute la théorie. L'inlluence classique ne serait plus dès lors qu'un t'[)isode, fâcheux, certes, mais passager, une sorte d'intoxication proniptement éliminée. Et que son action ait fini par s'épuiser, au moins en apparence, nous l'avons reconnu et même exposé''' : mais nous tenons qu'au lieu d'avoir été un poison, elle a été un aliment, en d'autres termes qu'elle a été bien plutôt assimilée qu'éliminée. Non seulement l'Inde a moins perdu que gagné à ce contact avec la civilisation grecque, mais son originalité n'en a pas été plus compromise que ne l'est notre personnalité humaine par la nourriture que nous absorbons. Elle n'a fait qu'y puiser des moyens de mieux se réaliser et s'affirmer elle-même, car elle avait déjà su se créer une individualité propre entre toutes les nations. 11 n'y a ni inconvénient ni déshonneur à faire quelques enqn-unts de forme, dès qu'on a un contenu nouveau à y verser. Les Grecs eux-mêmes n'onl-ils pas été d'abord à l'école de l'Orient et leur art n'a-t-il pas reçu des Egyptiens et des Assyriens l'étincelle de vie ('-) ? Il n'en ressemble pas moins à aucun autre : et, en définitive, il en est de même de l'art indien. Gela est visible pour les productions de rinde centrale, aussi bien à l'époque des Çungas que des Guptas : en dépit des attaques passionnées, et par ailleurs maladroites, d'une esthétique nationaliste, nous irons jusqu'à soutenir que cela est vrai de l'école du Gandhâra. Son œuvre n'est pas simplement du gréco-romain de second ordre, c'est déjà une fleur du sol iiulien. N'y avons-nous pas tout de suite discerné, dans l'arrondissement des formes, dans l'atténuation des muscles et bientôt des draperies, dans l'orientalisation des visages, les tendances qui allaient faire de l'école duMadhyadêça l'expression la plus pure du génie indigène'^)?
'"' Cf. t. Il, ]). 568-570 L'I (il i-()i ti. — Est-ce la peine de remarquer en |ias-
'*' Cf. (j. PiîBROT, Histoire de l'art ilaits sunt que le goût de l'Inde s'a|)|)aicnte
l'antiquité, I, j). xir. beaucoup plus à celui de lEijypte que
'"' Cf. ci-dessus, t. II, p. 353 el suiv. de l'Assyrie?
Mais notre intention n'est pas de nous borner à critiquer les théories d'autrui en nous gardant de prêter nous-niènie le flanc à la critique. 11 est plus avantageux pour le progrès de nos études
FiG. 587. — BuDuiiA DE Matulrà (cI. p. A'-jO . i S 1 , 6o6, 681. 701, 708, 7l(')). Musée de Malliurà , n" .1 .j. Provenaiil de Jiun(dpur. Iliiiiteur : a m. ao.
de se tromper nettement que de garder un silence prudent. Aussi ne terons-nous aucune difiiculté pour exposer comment nous apparaît, à la lumière des récentes découvertes, le développement de l'art bouddhique indien.
1° L'Inde ancienne (et par Inde nous entendons avant tout le
HVi CONCLUSIONS.
cœur même du pays, c est-à-dire le bassiu du Gange) a eu si\rement un art. Il n'est société si inférieure qui n'en ait un, et l'Inde avait développé, bien avant Alexandre ou Cyrus, une civilisation assurément fort peu vêtue, mais déjà raffinée : car, pour être civilisé, il n'est pas aussi nécessaire (pie les Européens sont disposés à le croire de porter un costume complet. Seulement de cet art nous ne savons pour l'instant absolument rien : et, par suite, il serait plus sage de n'en rien dire, si notre ignorance même et le persistant silence des fouilles ne nous donnaient à penser rpiil n'a pas connu, dans la patrie de la tliéosophie et de la linguistique, un développement comparable, même de loin, à celui qu'il avait pris dans la vallée du INil ou en Mésopotamie. Los premiers monuments consei'vés, datant de l'époque des Mauryas (ui'^ siècle), portent déjà la marque de l'inlluence gréco-persane. Les sculptures du temps des Çungas (u'' siècle) n'en gardent pas moins une allure toute primitive : et si les imagiers de Barliut ont pris un tel soin de graver les titres de leurs bas-reliefs, c'est apparemment qu'ils avaient conscience d'être des initiateurs. Sur les productions de la période Andlira, l'intrusion des procédés et des conceptions plastiques importés du Nord-Ouest se fait de plus en plus visible : elles présentent cependant un si curieux mélange de maladresse et d'habileté dans la facture, d'hérédités indigènes et de suggestions étrangères dans la composition, qu'elles n'en donnent pas moins l'impression d'œuvres spécifiquement indiennes.
2" Nous en dirons volontiers autant d'une autre école qui s'était pendant ce temps pleinement développée dans le Nord-Ouest de l'Inde, particulièrement au Gandhàra, et dont, dès le ii'' siècle après notre ère, l'inlluence spéciale se traduit dans le reste de la péninsule par l'introduction de sujets et de personnages nouveaux, à commencer par la figure du Buddha. Grâce à des circonstances exceptionnellement propices à son hellénisation, l'apport grec y est si évident qu'on n'a d'abord \()ulu y voir qu'un rameau de notre art européen. Après tant d'expériences répétées au cours de cette
interminable éUide, il est peut-être permis de dire que nous avons achevé de dissiper cette illusion et mis dans tout son jour la part considérable qu'a prise le ^^én\e indien à l'élaboration de l'école
[•"iG. fjSS. luDDUA IIE IjfcSAKtb. FiG. 588 bis. BuUUHA DU MaG.IDHA.
Fig. 588. — Britisli Muscitiii. Prni\ de Silrinilli. II. : ù m. 80 (cf. p. (iSi, 701, yo-'t). Fig. r)S8 bis. — Musée de Calcutta, n° k(url;iha)r i3. II.: 1 m. fio (cf. p. 08 1 , yo'i).
indo-grecque, non moins indienne ([ue {jrecque. Non seulement il a, ou peu s'en faut, fourni tout le fond, mais il a modifié jusqu'à un certain point la forme, ^'expérience est facile à faire : à part quelques motifs décoratifs (cf. fig. i 90 et suiv.) ou encore certains
sujets universels (cf. fi<j;. 597-598) devant lesquels l'hésitation serait permise, jamais un œil tant soit peu exercé ne pourra cf)nfondre un bas-relief gréco-bouddhique avec un bas-relief grécoromain.
3" Et ceci nous éclaire justement sur le rôle que l'école gandhârienne était appelée à jouer dans le développement particulier de l'art indien. Si elle a pu si aisément imposer son répertoire et sa technique aux écoles du bas pays, c'est qu'elle les avait déjà accommodés au goût et aux idées indigènes. L'influence hellénistique a subi dans le Nord-Ouest comme une première digestion destinée à la rendre d'autant plus aisément assimilable pour le reste de la péninsule. Les artistes de la vallée du Gange et du Dékhan n'ont fait en somme que continuer le mouvement déjà commencé dans le Penjâb pour dégager petit à petit, tout en faisant leur profit des procédés mis à leur disposition, l'idéal spécial de leur race. Ce résultat est définitivement obtenu au v" siècle, où l'art de l'Inde nous paraît avoir atteint son zénitli. 11 tombait dans les outrances et le maniérisme de la décadence dès avant l'arrivée des Musulmans.
Tel est le schéma, extrêmement abrégé et simplifié, que nous proposerions de l'évolution de l'art indien antérieurement au x*" siècle de notre ère. Nous ne voyons pas qu'il soit légitimement possible de diminuer le rôle qu'y a joué l'école du Gandhâra. En servant ainsi d'intermédiaire entre l'Occident et l'Orient, elle a renouvelé et enrichi de la façon que nous avons dite la technique et le répertoire de l'Inde et de l'Asie bouddhique : mais elle n'y a réussi que parce qu'elle avait déjà adapté les ressources des ateliers hellénistiques aux besoins religieux de peuples nouveaux. Là est. croyons-nous, l'humble vérité. Ceux qui prétendent que l'Inde aurait pu se passer de l'école du Gandhâra oublient que, sans elle, la magnifique floraison du style Gupta eût été pratiquement impossible; ceux qui soutiennent que l'influence grecque a engendré tout l'art de l'Inde oublient que, sans la civilisation indienne, l'école du Gandhâra n'aurait jamais existé.
§ IL L'Influence classique en Extrême-Orient.
En Insulinde. — Le lùle que nous venons de reconnaître dans l'Inde ;\ l'école gréco-bouddhique est aussi celui que nous lui attribuerions volontiers dans les pays où s'est à son tour propagé le Bouddhisme indien, à commencer par l'insulinde. Si nous annexions purement et simplement au Gandhâra, par le canal d'Aniaràvati, les bas-reliefs de Boro-Boudour, il y a fort à parier que peu de voix s'élèveraient contre cette excessive prétention, tant ces magnifiques sculptures sont encore mal connues. Pourtant nous ne cacherons pas que, vraie en gros, et attestée aussi bien par les monuments que par les chroniques locales, la dé])endance de l'art bouddhique de .lava à Légard de celui de sa métropole aurait besoin d'être analysée et jaugée dans le détail. Ici encore c'est une question de degré, et l'on ne tarderait pas à constater que nous avons alTaire non pas à une reproduction servile des modèles grécobouddhiques, mais à une adaptation proprement javanaise de l'adaptation indienne de l'art gandhàrien. Du Gandhâra la nouvelle école lient les trois quarts de son répertoire et les procédés essentiels de sa technique. A l'Inde elle doit sans doute, d'après tout ce que nous avons vu , ce que la critique européenne s'empresserait d'appeler le manque d'accent des lignes, l'insullisance du détail anatomique et l'absence d'action dramatique, sans s'arrêter un instant pour se demander si ce n'est pas notre goût occidental qui est corrompu par une recherche excessive du mouvement, du muscle et de l'expression pathétique. Enfin elle aura puisé dans le terroir de l'Ile le caractère spécial auquel se font reconnaître ses œuvres : c'est même là l'élément qu'il importerait le plus de définir, à présent que leur beauté n'est plus sérieusement contestée par personne. Au futur champion de l'originalité javanaise vont donc d'avance toutes nos sympathies; et nous ne croyons pas (ju'il soit exposé à perdre sa peine et son temps. L'art bouddhique gréco-
indien n'est pas sans avoir subi dans l'Iiisnlinde une profonde transformation : seulement celle-ci est beaucoup moins apparente qu'en Chine. A ïouen-liouang, à \un-kang, les larges pantalons et les vastes manches à la chinoise du Bodhisattva et de sa mère sautent immédiatement aux yeux : à Boro-Boudour, l'analogie forcée des sommaires costumes de la zone tropicale fait au contraire passer inaperçues nombre de modifications. Celles-ci n'en méritent pas moins d'être relevées; et, ce travail achevé, on s'apercevra que dans la Basse comme dans la Haute-Asie les artistes locaux ont su accommoder à leur façon la légende figurée du Sauveur qui leur était venu de l'Inde.
Mais supposons à présent que, se jetant aussitôt dans l'autre extrême, quelque esthète néerlandais ou quelque Javanais nationaliste répudie toute pénétration de l'influence classique, même à travers l'indienne, dans l'art de Java? Fort des contrastes reconnus entre les prototypes gandliàricns et leurs insulaires répliques, n'auia-t-il pas beau jeu à prétendre que leur vague rapport pourrait à la rigueur s'expliquer par le fait que les sculpteurs de Boro- Boudour, comme ceux du Nord-Ouest de l'Inde, ont puisé leur inspiration dans le canon des Mùla-Sarvàslivàdins'')? A cette autre forme de dem.i-vérité poussée jusqu'à l'erreur, il ne serait pas dillicile d'opposer des observations péremptoires. Par un phénomène fort surprenant, quand on songe à l'éloignement océanique du ])a\s et à la date relativement tardive des œuvres (ix- siècle), les sculpteurs javanais sont, après les sculpteurs gandhàriens, les meilleurs élèves que les maîtres hellénistiques aient jamais eus dans l'Orient de l'Asie : du moins il n'en est pas qui aient mieux conservé l'esprit des ateliers antiques et continué à faire un plus adroit usage de leurs secrets. Les marques caractéristiques d'influence, que nous commencions tout à l'heure à déceler dans les vieilles œuvres indiennes, s'étalent ici en évidence. Décoration
'■' Voir ci-dessus , t. II, \i. (jj 'i-()ii(J, et cf. |)Our Java, li. /:'. F. A'.-O., IX, igog, p. Ii2-h^.
sculpturale uniquement vouée à revêLir la nudité de longues galeries; dessin essenliellement narratif, poursuivi, il est vrai, à travers les cadres succossils d'une série de tableaux; inlroduilion
FiG. ÔS9. — Blddua d'Ajint'i. FiG. 5i|0. — Utuuin in- Jipox.
Pig. 58g. — D'après les Painliiigs . . . nf Ajanlà, jd. '/a b [Cave AJ {cf. p. Gi.i, G8a, 707). Fig. 5go. — Statue de bois du temple de .Seiryu-ji, à Ktjuto. D'après Aoui. (. A.Y, n" iiSB [ef.p. t;i;8, 6S7. Gg-'i, -jnS. 7«7i.
au milieu des acteurs et des figurants des éléments pittoresques du paysage, arbres ou fabriques, sans souci de leurs proportions relatives; emploi constant du raccourci favorisant l'étonnante variété des attitudes, tout enfin, dans le système général de la com-
GANDllÀKl - 11. 'lu
i:nii: ;<atiu.iilk.
770 CO.N'CLUSIONS.
posilioii comme dans les tours de main leclmiques, dénonce chez ces artistes de l'hrmisplière austral sinon des héritiers directs, du moins des dépositaires fidèles des traditions, voire des conventions de notre métier classique. Leur extraordinaire virtuosité se sent encore plus vivement par contraste avec la facture, archaïsante à force de maladresse, des sculpteurs qui commençaient vers le même temps à décorer les monuments de l'autre merveille de la Basse-Asie, à savoir Angkor. Ignorants du raccourci et de la perspective, incapables de montrer un personnage de trois quarts comme de représenter ses pieds vus de face , étageant verticalement les épisodes, les artistes khmèrs arrivent à nous donner, en face de leurs éternelles batailles terrestres ou navales, l'impression d'un bas-relief égyptien ou assyrien. En vérité l'on ne sait ce qui doit surprendre davantage, de rencontrer au Cambodge un cas aussi caractérisé de régression artistique, ou à Java une si remarquable conservation des procédés de l'art grec. Il serait fort à souhaiter, pour que nous arrivions enfin à des solutions définies, qu'un expert prît le temps d'étudier les questions d'archéologie expérimentale et comparée , que nous devons nous borner à soulever ici.
En Chine. — Selon toute vraisemblance, les conclusions auxquelles nous arrivons pour l'insulinde, trouveront sans difficulté leur application en Sérinde. Là aussi nous avons affaire, au moins pour la moitié ouest du pays, à une sorte de colonie indienne, où un même mouvement d'expansion avait conduit — bien que dans une direction divergente et, cette fois, par terre — les religions, les arts et jusqu'aux langues de la péninsule. Aussi bien y reconnaissons-nous au premier [ilan les principaux agents de cette influence, le brahmane et le lihiksu (cf. fig. 532-.^3.5 et 536). C'est seulement quand nous abordons la Chine que nous hésitons à nouveau sur le parti à prendre. Nous n'oublions pas en effet que nous sommes en présence de l'autre grande civilisation de l'Extrême- Orient, ni que celle-ci, ayant un long passé original derrière elle,
est par là même animée d'un esprit conservateur et capable de se murer contre les intluences élrangères. Ajoutez que nous sommes cetle fois sorti du champ de nos éfudes et de nos voyages. 11 serait
Fu;. 5i)i. -- SpÉcniES d'imagkbie doiiddhique siiniNniENSE , cl. p. 708, 726).
Brilish Muséum. Provenant de Touen-lwuang (collection de Sir Aurel SrEiy).
Cliché (lu Arusée Giiitnct.
donc excessif de nous demander — et, de notre part, outrecuidant de proposer — des solutions fermes au complexe problème des relations artistiques entre la Chine ancienne et l'Occident. Mais peut-être nous sera-t-il permis, en nous inspirant de l'analogie de
/in.
l'Inde , d'exposer au moins comment nous paraît se poser la question. 11 sullit d'ailleurs de la poser pour cet autre cf empire du Milieu t. De même que notre conception de rinlluence classique dans l'Inde s'est étendue sans elfort à toute la Basse Asie, ce que nous aurons pu avancer au sujet de la Chine sera également valable en gros pour la Corée et le Japon.
Par une coïncidence qui vaut d'être remarquée, nous trouvons aussitôt les critiques partagés en deux camps. Pour les uns l'art sino-japonais, du moins la peinture O, serait une création de l'inlluence bouddhique, donc indienne ou, pour mieux dire, indowrccque. Mais faire ainsi table rase de toutes les œuvres chinoises antérieures h l'introduction du répertoire gréco-bouddhique, n'est-ce pas délibérément s'interdire les moyens de rendre compte de la transformation que, comme nous l'avons vu(-), celui-ci a subie en Chine ? Car enfin, comment un art indigène inexistant aurait-il pu modifier l'apport d'une école étrangère? Le néant ne réagit point. Les autres ne vont assurément pas jusqu'à contester l'existence dans l'art chinois tt d'éléments gandhàricnsii : mais ils déclarent avec désinvolture que ces éléments sont tout à fait secondaires et que la pénétration de l'influence indo-grecque en Chine n'a été qu'un incident sans portée et sans lendemain. En ce cas comment expliquer la rénovation qui se produit à ce même moment dans l'art sec et stylisé des vieux sépulcres du Chan-toung? Un autre canon de la figure humaine, un sens nouveau des draperies, l'emploi du haut-relief, la présentation des personnages de trois quarts W, aucun de ces traits n'est secondaire, et leur introduction simultanée équivaut à une révolution. Comparez, pour vous en convaincre, dans l'album de Éd. Chavannes, les dalles funéraires de Wou
'■' \V. Anberson, Descriptive ami liis- '' 11 y aurait déjà toutefois des criac-
lorical Catalogue of a Collection oj Jap/i- courcisji sur les dalles du Clian-touDg
îiese and Chinese Pninlings in tlie lirilisli (cf. A. dei.la Setta, Geiiesi detlo scorcio,
Mtiseum (Londres, i886). p. 5-6) : mais ce problème concerne les
'■' Cf. t. Il, p. ()()9 et suiv. sinologues.
L'INFLUENCE r,L\SSIQUE EN EXTRÊME-ORIENT. 773
Leang-Tseu, aux sculptures si fouillées de Yun-kaiif; : ou, plus simplement, reportez-vous à notre figure 5^2. Sur cette stèle, exposée pour la première fois au Musée Cernuschi pendant l'été de 1913 et, depuis lors, transportée au musée de Boston , vous surprendrez côte à côte les procédés caractéristiques des deux écoles : en bas des donateurs traités dans le style des Han, en haut des icônes exécutées avec la technique gandhârienneC). Le contraste est parlant : que dit-il ? — Il dit que c'est du jour où ils out commencé à l'cproduire les modèles gréco-bouddliiques transmis par la Sérinde que les vieux graveurs sur pierre de la Chine se sont véritablement transformés en sculpteurs.
Si donc l'on nous demande à présent qui a raison et qui a tort de celui qui exagère ou de celui qui répudie l'action médiate de notre art classique sur celui de la Chine, nous répondrons qu'ils ont à la fois tort et raison tous les deux. Le point délicat de ces questions d'originalité et d'influence gît justement dans la difficulté de faire à chacune sa part. Les partisans de l'une ou de l'autre semblent croire tout perdu dès qu'il faut faire la moindre concession à leurs adversaires. C'est étrangement jnéconnaître le fait que les deux choses peuvent fort bien se combiner. A ces stériles débats il serait avantageux de substituer une bonne fois la seule procédure vraiment intéressante et féconde, celle des justes délimitations. Ici encore l'estimation définitive du rôle joué par l'école indogrecque dépendra de l'idée qu'il convient de se former de la vieille école chinoise. Nous ne demandons pas mieux que de faire la part belle à celle-ci'^'; et c'est ainsi que la [)osition de la Chine par rapport à l'influence hellénistique nous apparaît comme une sorte de moyen ferme entre les deux cas opposés, mais également familiers pour nous, de l'Italie et de rEgy|)te. Dans ce dernier ]iays l'art indigène était si ancien, son œuvre si considérable, sa tradition si ancrée que les Grecs ne purent à vrai dire l'entamer : il se refusa
'"' Cf. V. fioLoiiBEW, Notes sur quelques sculptures rlii)wises. dans Oslnsiulisclie Zeitsclmft. II, .H, p. 336. — '-' Cf. ci-dessus, I. Il, ]) r).58-(;(io.
77'i CONCI,IiSl()\S.
toujours, par exemple, h a|)|)ri'ii(lrc d'eux le secret du raccourci et coiilimia impavidemonl, sons les Ptolémées connue sous les empereurs romains, à présenter ses personnages avec la tête et les jambes de profil, l'œil et les épaules de l'ace. Au contraire, la conquête artistique de Rome |)ar les Grecs fut si complète qu'on a pu se demander s'il valait la ])eine de créer le terme spécial de gréco-romain pour désigner les œuvres hellénistiques exécutées en Italie. Nous serions bien surpris si, à mesure que l'on pénétrera mieux dans l'intelligence de l'ancien art chinois, on ne le situe pas à égale distance de ces deux extrêmes. D'une part il avait déjà développé, notamment en peinture''', des caractéristiques qui le suivront dans toute son évolution; mais d'autre part il est visible que notre art classique, à travers l'iconographie bouddhique, a complètement renouvelé sa technique sculpturale.
Peut-être est-ce une illusion de notre part : mais — saul'que nous possédons, du moins dans les vieux bronzes, des spécimens d'un art purement chinois — les choses nous semblent en somme s'être passées à peu près comme dans l'Inde. Faut-il pousser plus loin encore l'analogie et imaginer en Chine, avant la période d'inlluence gandhârienne, une période diulluence gréco-iranienne'-)? Celle-ci aurait pu s'ouvrir dès les premières relations établies par l'aventureux voyage de Tcbang-k'ieu en Baclriane dans le dernier tiers du u'^ siècle; et rien n'est théoriquement plus vraisemblable, ainsi que nous avons eu occasion de le dire, que la pénétration directe, le long de la grand' route commerciale, d'objets d'art industriel ou de motifs décoratifs empruntés à l'Orient hellénisé'''. Pourtant — on nous permettra d'insister sur ce point — c'est seulement après la propagation des ]irototypes gréco-bouddhiques à
'■' li peut êti'e inkîrcssant de raiipoler <") F. IIiutii. UImt fvemden Einjliisse in
à ce propos la résistance que les Gliinois der Cliinc^iisclicn Kiiiist, p. i: et cf. ci-
opposèrent au xvii' siècle à l'iatroduction dessus. 1. Il, p. 5oo et 7/15. du clair-oliscur et des autres procédés ''' Cf. ci-dessus, t. II, p. 034-035.
européens (cf Paléologue, L'Arl chinois, — On sait que des vases à décor iranien
p. 28g et suiv.). sont encore conservés au Japon.
LIM'LliENGE Cl, ASSIQUE lv\ EXTli !■ ME-ORI !• NT. 77r,
travers la Scrinde et leur inlroduclion du bassia du Tai'im dans ceux du Hoano-ho et du Yang-tsé, que s'est produite la brusque transformation artistique ci-dessus décrite. Tandis qu'à l'actit de l'importation directe de la Bactriane et de la Partliie, on ne voit guère à signaler que l'exemple, aujourd'hui contesté, des décors (le miroirs ('), c'est à présent tout un peuple de statues (|ui soi't du
.-^HBSPT::^
FlG. yya. — liuDDll.l tenant vue STATUETTE DU BuDDllA [1 ] (ff. [1. 72()).
Victoria and Albert Muséum, Bombay. Provenant de Mir Jan. llaiilciir: o i». ';o.
rocher, toute une forêt de st(Mcs en style nouveau qui se dresse. Et ainsi il apparaît bien que l'inOuence classique indirectement apportée de l'Inde a été infiniment plus forte et plus efficace que celle qui filtrait directement à travers l'Iran. De ce phénomène, à première vue inattendu, les raisons se découvrent aisément. C'est d'abord , il va de soi, (pie le répertoire gandhàrien profilait de tout le prestige du Bouddhisme et de la place considérable que
'" CeUe ornemenlalion ii';iiiiail péné- d'après Al. Knipiu Takaicik, Aiicicnt li'ô en Chine qu'à l'époque des T'ang, Cliiursr liroii:c Mirrors.
77(; CONCLLSIONS.
celui-ci lint un instant à !a cour et dans la société cliinoises. Mais c'est aussi parce qu'au Gamlliàra — ne craignons pas de le répéter une fois de plus, car tel est bien décidément le rôle essentiel de son école — la tradition classique avait été déjà accommodée aux goûts esthétiques en même temps qu'aux besoins religieux des populations asiatiques. Entre la civilisation d'Anlioche ou d'Alexandrie et celle de Ta-tong-fou ou de Ho-nan-fou, l'écart était trop grand pour que de simples rapports commerciaux pussent jamais exercer une action vraiment protonde sur leurs arts respectifs. Tout se serait vraisendjlalilement borné, pour l'amusement des curieux, à quelques transferts d'images ou d'objets d'art, à quelques emprunts de décors, peut-être à quelques pasticbes — en somme aux manifestations fort superficielles que nous avons vu de nos jours l'importation des estampes japonaises provoquer chez nos amateurs ou nos artistes européens. Pour que l'inlluence classique ait pu à un moment donné transformer l'art héréditaire de la vieille Chine, révolutionner sa glyptique, ouvrir de nouveaux horizons à sa peinture, il fallait que ce lût le don de joyeux avènement des dieux ci'éés par l'école du Gandhâra à l'imitation do ceux de l'Olympe. Influence de pure forme, dira-t-on. — Peut-èlre : mais il faudrait être aussi volontairement aveugle pour se refuser à lui laire sa [)aii que pour en exagérer l'importance. Qu'on la restreigne tant (|u'on pourra, nous serons le premier à y applaudir, pourvu qu'on l'admette.
Le mécanisme de l'im-luence. — Ainsi nous n'hésitons pas, dans notre rechercbe impartiale de la vérité, à nous jeter entre les deux paitis extrémistes, au risque de recevoir des horions de chaque côté. 11 nous reste à faire encore un effort pour n'être dupes des mots que dans la mesure inévitable où ils nous trompent. Demandonsnous comment nous devons concevoir la nature et le mode d'action de cette « influence n, sorte de talisman magique dont le nom revient sans cesse sous notre plume. Ici encore nous nous heurtons
à deux théories en apparence irréconciliables. Les uns en parlent comme d'une sorte de contagion qui se propagerait apparemment toute seule : mais les épidémies mêmes ont à présent dans les microbes des agents de transmission. D'autres critiques, au contraire, ne tiendraient compte que des déplacements attestés d'ar-
"f^^w^frj^^-çwf
FiG. Ôgii. l-lllll<l i.lUi.n CIlIlliTlKN. FlC. 3y'l. BlDDIIA UlllitO-BOtlDDaïQUE. J
Fig. 5çj3. — Fragment d'un sarcnjiliage d'Asie Mineure, d'après SrRZYGOifSKi ,
Orient odcr Rom, pt. 11.
Fig. 5gi. — Musée lie Ltthnre. Prov. de Sliùli-hi-Dlim(? j. H. : o m. Ijo
(cf. fig. '^5.'/ h et p. 73y,-j.sh).
tistes en renom. Nous craignons que, cette l'ois encore, la vérité ne soit dans l'entre-deux. M. Hirtli, par exemple, et à sa suite M. GriJnwedel inclineraient à fonder sur la tète du seid 1-song qui, d'origine kliotanai.-e, iuirail Henri au vu'' siècle à la cour impériale de Si-ngan-fou, l'introduction des ff éléments indo-bactriensTi non
seulement en Chine, mais en Corée et au Japon O. Des textes précis leur donnent sans cloute raison, du moins en partie : mais n'est-il pas encore plus vrai de dire que l'école sino-bouddliique, d'ailleurs bien antérieure à I-siJng, est le prolongement de l'école sérindienne? Nous avions jadis attribué, de façon assez plausible, l'expansion de l'art classique jusqu'au Gandhâra aux pérégrinations de ces Grœculi qui promeuaient leurs talents à travers le monde antique. La thèse est insoutenable, nous fait observer M. délia Selta; pour lui rr l'art du Gandhâra n'est que l'ultime provignement de l'école gréco-orientale qui avait déjà introduit ses moyens représentatifs en Perse n ; et sans doute il na pas tort. On dit à bon droit qu'une hirondelle ne fait pas le printemps ; mais cent hirondelles ne le feraient pas davantage si d'ailleurs il n'arrivait sur leurs ailes. De même un ai'tiste ou un atelier isolé ne pourrait rien'-, s'il n'était porté par un de ces larges mouvements sociaux qui mènent ceux-là mêmes qui se prennent pour leurs meneurs. Dans le fdet troué où l'histoire s'évertue à emprisonner la multitude grouillante des faits, il ne faut certes pas négliger le menu fretin des noms individuels et des cas particuliers, et c'est pourquoi nous nous sommes fait plus haut un devoir de les recueillir; mais nous ne devons pas non plus oublier l'action profonde des courants collectifs qui gouvernent les événements. Ainsi seulement nous pourrons arriver à nous expliquer bien des choses. C'est d'abord la lenteur avec laquelle les influences artistiques se propagent. Pour ne reprendre que le plus proche exemple ''', s'il siiflisait de quelques modèles ou de quelques artistes, l'art bouddiii(pie chinois daterait des Han et non des Wei, de la fin du i" et non du connnenceinent du V® siècle de notre ère. Non seulement il y faut du temps, mais
'■' HiiiTn, Ùhrr fr. Eiiijl. iii d. Chili. f[ne<!. de Rubrouck reuconlra k tu coin-
Kunst, p. i('); cf. Èuddliist Arl in Iiidiii , du Grand Ktian, ail ou la moindre in-
p. 168. Iluence sur le di'vetop|ipment de l'arl
'''' En quoi voyons-nous par exemple industriel de l'Extrême-Orient? que Maître Bouclier, l'orfèvre parisien ^'' Voir t. II, p. 6G0 et cf p. '12IJ.