LE BOUDDHISME AU GANDIIARA
lions de l'Inde du Nord, sans éprouver le besoin de pousser jusqu'au bassin du Gange. Or sur ces quatre grands sanctuaires en vogue — car il est une mode pour les places saintes comme pour les villes d'eau — le premier se trouvait à Puskaràvatî, en plein Gandliàra, et les trois autres sur sa frontière ou dans son voisinage immédiat''). Avec ffla plus haute pagode du mondes, bâtie par Kaniska près de Pêshawar, avec ses tt milieu ou tr quinze cents n couvents aussi décorés par l'art que consacrés par la légende, avec les précieuses reliques du Maître qu'il se vantait de posséder ('-', le pays avait évidemmont fini par se donner des airs d'un petit Magadha septentiional. M. Ed. Cliavannes la quebjiie part appelé, avec grande raison, "la terre sainte de l'Inde du Nord'^- n. Nous pensons qu'on peut aller encore plus loin, et qu'il n'y aurait aucune exagération à dire qu'il était devenu, et qu'il est resté jusqu'au v*" siècle la seconde terre sainte du Bouddhisme indien ("'.
Le filou historique que nous suivons — et que nous croyons devoir suivre dès à présent jusqu'au bout — est encore loin d'être épuisé. 11 nous apparaît vite que la sainteté du pays avait fini par rejaillir sur les habitants: bien entendu nous parlons toujours au point de vue bouddhique. On sait en quelle médiocre estime l'Inde en général et les gardiens attitrés de son orthodoxie en particulier, dans leur sainte horreur du mélange des castes et des races.
''1 Aux références (l«jà floiinées (t. I, p. 8) il faut ajouter que Sir Aurel Stein [Report of Archœol. Surveij Worh on tlie Noiih-Wesl Fronlier Province and lielitclmlnn for the ijear igoi-5, Pèsliawar, igoS) a depuis retrouvé sur le Maliàlian le stùpa du don du corps à la tigresse — ou du moins celui qui a été montré pour tel à Hiuan-lsang. Si le texte de Fa-hien est exact, celui-ci ne l'aurait rencontré qu'à deux jours de marche dans l'Est de Taksaçilà, c'est-à-dire à Mànikyiîla. Dans l'intervalle des deu\ voyages et à la suite des terribles bouleversements causés par
les Huns, la légende se serait-elle ainsi repliée sur le Gandliàra, comme la vie se retire vers le cœur?
''; Cf. t. I,p. 59Û.
''' Éd. Chavannes, Les voyageurs chinois (oxirail des Guides Madrolle, Chine du Sudj^f. 7 du tirage à [lart. — Cf. encore ce qui est dit plus bas, p. 6.37, h propos de Daclres.
'*' En d'autres termes, cela est vrai jusque pour Fa-hien; avec Hiuan-tsang, les temps sont bien changés, et les deux terres saintes seraient le Magadlia et le Màlva.
r,t\niiAnA. - ii.
^18 LES OHKUNKS 1)K L'ÉCOLE DU GANDHÀRA.
lenaieni les pays IVontières"'. I.o mépris des brahmanes n'épargnait même pas leurs conjji'-nrres : rappelons-nous avec quelle désinvollure le Mdhâbhdrala et la Ràjittami'tgini ^-'' parlent de ceux du Gandhàra ! 11 faut lire, au contraire, quelle considération Acvaghosa, bien que lui-même originaire de l'Inde gangétiquef-*', afliche pour les gens du haut-pays. Ce n'est qu'un jeu pour un simple marchand du Gandhàra, appelé à Mathurâ par ses aflaires, de réduire au silence et même de convertir des brahmanes de l'endroit. L'admiration de ces derniers, d'autant plus flatteuse qu'elle est mise dans la bouche d'opiniâtres adversaires, sétaie sur un calembour étymologique dans le goiit indien ('h «Savoir supporter cette terre, — voilà ce qui s'appelle un vrai héros; — le plus illustre parmi les héros — est vraiment l'homme du Gandhàra. n Bien prit sans doute à la gloire de Kaniska qu'il ait compté un pareil pays parmi ses domaines, .lusqne dans la fabrication de son cycle légendaire nous retrouvons, plus active que jamais, cette manie de tout faire à l'instar du Madliyadêça, que nous avons déjà vue à l'œuvre dans la dédication des monuments. L'Inde centrale avait eu son grand empereur bouddhique en la personne d'Açoka : il fallait que l'Inde du Nord eût aussi le sien, dùt-elle se contenter d'un barbare. Après tout, linstinct de l'Eglise ne se trompait pas absolument : il y avait bien au fond un rapport des plus intéressants pour elle entre l'homme (jiii lui avait livré l'Inde et celui qui lui avait ouvert la Haute-Asie. Qu'ils l'aient voulu ou non, tous deux ont été à leur heure les |)rincipaux artisans de cette prodigieuse transformation qui, d'une obscure secte indienne, perdue entre bien d'autres et déjà toute travaillée de schismes, fit l'une des
''' L'aveu, en ce qui concerne rUdyâiia , ''' Cf. S. Lkvi, /Içtv/g-Au.svi, dans ./. {.,
iimitroplie au nord du Gandhàra, se ren- juillet-aoûl i 908, p. 68-6().
contre en toutes lettres dans HinAN-TSANG. ''' Gàm dliàrajati, iti Gàndliàrali. Cf.
liuddimt Records of the Western World, Sùtràhiiihira , trad. Ed. Hibkr.J). 8, et
1, p. 1 33. l']d.ClIAV\NNES,ClH'/fPH(SCO/lMf . I, p. ■>86 :
'"' Miilwhhdrald , kurim-pitrian, ndli. rrDans tout l'intérieur de ce royaume, il Ml . in fine et Ràjataraiigiin, 1 , Soy. n'v a (pie des hommes supérieurs . . t
LE BOUDDIIISMI-; Al GANDFIÀRA. /il'J
grandes religions de l'humanité. Mais un lien de correspondance aussi vague ne saurait sufTire entre les deux puissants patrons de la Bonne Loi. Quel que soit réclectisme dont fassent preuve les monnaies de Kaniska, la tradition bouddliique s'empare de lui tout entier et bâtit sa légende sur celle de son prototype indien. Pour ne relever que les ressemblances capitales, de tous deux le Buddlia a propliétisé ravènement; tous deux ne se convertissent qu'après s'être signalés par d'excessives cruautés et des guerres elFroyablement calamileuses; tous deux, aussitôt après leur conversion, s'empressent d'en éterniser le souvenir par des fondations magnifiques ; tous deux réunissent en concile les Pères de l'Eglise de leur temps, afin de fixer l'orthodoxie; et néanmoins tous deux ont une triste finC. On ne peut se défendre de l'impression que les moines du Nord-Ouest se soient forgé un Kaniska à l'image d'Açoka, dans le même temps où ils achevaient de faire de leur pays le reflet de l'Inde centrale.
Ainsi tous les témoignages s'accordent pour attester l'extraordinaire prospérité du Bouddhisme au Gandhâra : la question se pose même de savoir s'il ne conviendrait pas de dire sa complète prédominance. Il ne faudrait rien moins, semble-t-il, pour rendre compte du fait brutal que, parmi tant de restes de couvents, l'on n'ait pas encore découvert les ruines du moindre temple brahmanique; et quant aux images des dieux, on n'en rencontre guère que dans la mesure où les monastères accueillaient les représentants des croyances populaires communes à tous les Hindous. Le caractère ouvert et tolérant des disci])les du j\Iaître(-' se piêtait évidemment mieux que l'orgueil exclusif des brahmanes
<'' Sur les misères flu vieil Açoka, d.ins ,/. A., nov.-déc. i8r)(j, p. 48;^).
loml)é en enfance, voir Dii^ydixidrinn , *' Nous en avons fléjà louché un mot
p. /i3o et suiv. (trad. Bdrnouf, Introd., 1 1. i. p. afi/i) et nous aurons encore i'oc-
p. .'197 et suiv.); quant à Kaniska, sou casiou d'y revenir plus l)as (p. i56). — •
iMilourage l'aurait ëloull'é sous des couver- Voir égalcnieut (p. doy) les remarques
tares [S. Lévt, Notes SKI- lea Indo-Srijtlics, laites à propos de Maihuià.
/i20 LES olilC.INES DE L'ÉCOLK DU GANDiniW.
à l'adoption des modes étrangères: mais il ne faut pas s'exagérer la valeur de cet argument, (jui d'ailleurs ne s'ap]iliquerait plus à des moines jainas; et, on tout état de cause, les dispositions accueillantes des bhiksu ne suffiraient pas à expliquer qu'ils aient complètement accaparé l'art grec. Certes — nous n'hésitons pas à le répéter une fois de plus — nous sommes loin de croire que le sol du Gandhara nous ait livré tous ses secrets; et ainsi tout espoir n'est pas perdu de retrouver, selon le vœu le plus cher du regretté Bùhler, parmi les créent temples hérétiques n dont Hiuan-tsang avoue l'existence, un ancien sanctuaire brahmanique, voire même quelque stupa jaina, si tant est que les Jainas soient montés si haut : mais il faut avouer que jusqu'ici les fouilles ont créé une écrasante présomption en faveur du quasi-monopole de leurs rivaux. Est-ce à dire que nous nous rallions sans réserve à la théorie fort répandue qui admet une période bouddliique dans l'histoire de l'Inde ? Cette façon de parler ne nous paraît au contraire reposer que sur une illusion, d'ailleurs bien naturelle de la part de spécialistes enivrés de la lecture des textes canoniques. A notre avis, le ])lus (ju'il soit permis de dire en ce sens, c'est simplement que le Bouddhisme a régné un instant en la personne d'Açoka, son Constantin, de Kaniska, son Clovis, et de Harsa Çîlàditya, son saint Louis, sur une partie de la péninsule. La conception d'une liégémonie durable de la Bonne Loi, s'étendant au Jambudvîpa tout entier et accom[)agné<! d'une éclipse qiuisi totale de toute autre doctrine, tant brahmanique que çramanique, nous paraît historiquement insoutenable. Nous n'oserions même pas avancer qu'elle ait jamais été réalisée dans ce pays, le moins indien de l'Inde, <|u'a toujours été le Gandhara. Disons simplement que nulle part l'impossible miracle de cette unification religieuse n'a été un instant plus près de s'accomplir. Telle serait du moins l'explication la plus pleinement satisfaisante dn fait — provisoirement indéniable — que la communauté du Bnddha ait été, de toutes les sectes indienues, la seule à mettre
L'HELLENISME AL C.AMJHVIM. 'i:>l
aussi largement à piofit ravèiieiiient de l'art lielléiiifiue sur la frontière du Nord-Ouest.
§ II. L'Hei.lkniSiMe au GandhÂra.
Au début même des rapports Iiistoriques de l'Inde avec l'Occident, nons trouvons un Grec, on plutôt un Ionien [Yavana) : car tel est le nom que les Indiens avaient appris des interprètes perses, les mêmes qui enseignèrent aux Grecs à prononcer IvSoi le nom des riverains du Sindhu (Indus). Nous voulons parler de ce Skylax, originaire de Kai'ianda en Carie, que Darius, (ils d'IIvstaspe, chargea, vers la fin du vi'' siècle, de reconnaître le cours de l'Indus — apparemment alors aussi mal connu que l'était, il n'y a pas si longlemps. celui du Mékiiong. Ce fut à l'endroit où le fleuve sort des iniintagnes et devient navigable, c'est-à-dire au Gandliàra, que Sk\lax équipa sa flotte. L'exploration réussit et ne fut, tomme il est souvent arrivé depuis, que le prélude de l'annexion à l'empire ])erse de la province actuelle du Sind. Uappellerons-uous avec Hérodote la présence d'archers agandhàriensii et tr indiens x. d'ailleurs excellents, dans l'immense armée de Xerxès ? Mais combien revinrent de l'expédition, et qu'en purent -ils rapporter qui nous intéresse? La mort du Buddlia. si elle est bien survenue vers le même temps que la bataille de Platées (^79), paraît avoir causé dans le bassin du Gange plus de sensation que le grand conflit des guerres médiques. Que d'ailleurs, dans son splendide isolement, l'Inde fut encore vers l'an 600 la même terra incofrnita que le centre de l'Afrique au commencement du siècle dernier, c'est ce que prouve le tissu de fables que Klésias de Cnide (encore un Grec d'Asie Mineure) s'amusa à recueillir sur son compte, en qualité de médecin de Darius II et d'Artaxerxès Mnémon. Si lointaine et fabuleuse qu'elle fut, elle ne pouvait demeurer longtemps à l'abi'i de l'esprit d'entreprise des Européens. Il était rés(M'\é à la main
!t±2 I.KS oliiC.IM'S l)K I.KCOl.K T)\> (', \M)n\n\.
d'Alexandre, au cours de son épi(|ue expédition, de déchirer brusquement le voile derrière le(]uel, telle une femme de bonne caste, elle se tenait cacliée.
Alexandre. — C'est, on le sait, à la fin du printemps de l'an 327, dès que la l'onte des neiges eut rouvert les passes, qu'après avoir achevé de subjuguer la Baciriane, Alexandre fit traverser à sou armée la cliahie de l'Hindou-koush, le Paropamise des Perses, le Caucase des Grecs, ce rempart naturel, mais nullement infranchissable, de l'fnde. Il s'engageait ainsi sur l'éternelle voie des envahisseurs venus d'Occident, le long de la rivière de Kaboul, que les Indiens appelaient en sanskrit la kubhà et qui est devenue en grec le Kôphès ou Kophên. Un préjugé communément répandu sur la frontière anglo-afghane veut qu'il soit entré au Gandhàra par la passe bien connue du Khaiber. Eu fait, dès Jellalabàd, il avait (juilté la route actuelle et, afin de réduire les bellicjueuses tribus de la montagne, pris au Nord par les vallées du Kounàr, du Bajaur, du Swàt et du BounèrW. Ce fut une campagne extrêmement pénible, à raison de la dilliculté du terrain, des écarts du climat et de la ténacité des habitants. Alexandre lui-même fut blessé par deux fois, et la vengeresse colère de ses soldats fit durement expier à leurs ennemis cet excès d'adresse. La seule relâche fut dans la prétendue retrouvaille à Nysa, au creux d'un de ces frais vallons himàlayens oii semblent encore au voyageur s'être réfugiés avec les bergers tous les dieux de l'Arcadie, de gens soi-disant apparentés aux Grecs et dévots à Dionysos: la preuve bien évidente en était que le lierre et la vigne poussaient naturellement dans leur pays, ainsi qu'ils font en effet, à partir d'une certaine altitude, depuis Kaboul jusqu'au Kaçmîr. D'autre part, l'épisode guerrier le plus célèbre, mais non pas le plus sanglant, fut la prise d'assaut de la fameuse citadelle d'Aornos, dont le site n'a pu être encore
<'' On se souvient que ces trois deruières vallées constituaieat justement l'Uilyàna cf. I.I,,,. ,9).
L'IIEM.I-MSMK \i; CWDIllnA. 'lâ."]
ideiilifié ' . Alexandre rejoignit eiillii sur les l)ords de llndus le corps d'armée qui, sons le commandemenl d'Héphestion et de Perdiccas, s'était pendant ce temps emparé de Peukélaôtis (Puskarâvatî = Cl]àrsadda) et de la plaine gandliàrienne. Ses troupes réunies campèrent sans doute en amont d'Attock, à la place traditionnelle du gué d'hiver et du bac d'été, près de cette bourgade d'Udabbànda, aujourd'hui Und, que ses habitants actuels continuent à appeler rrla porte de l'Inde n.
L'alliance avec Oni])l)is(Ambhi?), le raja de Taksaçilà, lui facilita le passage du fleuve en février 896. Nous ne le suivrons pas plus avant dans sa marche à travers le Penjàb ou Pentopotamie. Des rrcinq rivières-^, la traversée de la première seule, l'Hydaspe (^Vitasld, aujourd'hui encore Vihal au Kaçnifr et, dans la plaine, Jhilam), lui fut disputée, et non sans vaillance, par Porus (Puru). Pourtant, il ne dépassa pas la quatrième. l'Hyphase (^Vipdçd, Bias) : son armée épuisée refusa de pousser plus loin l'aventure. La terrible clialeur d'un printemps de Laliore est bien faite à présent pour qu'on admire la folie du soi-disant fils de Zens s'engageant, aux mois les plus brûlants de l'année, dans ces plaines lorrides; et naguère, dès notre première expérience d'un ouragan de sable, à voir le vent charrier devant lui des nuages de poussière embrasée et suflocante , assez opaques pour obscurcir complètement le ciel, nous avons tout de suite cru comprendre pourquoi les soldats d'Alexandre ne voulurent pas le suivre plus avant. Depuis, nous en sommes venu à penser que le grand conquérant n'aurait tout de même pu pousser la présomption, ni ses troupes l'endurance, jusqu'à tenir la campagne dans les conditions actuelles du terrain et du climat. Si l'on se rappelle les descriptions que les textes védiques nous donnent de ce pays de pâturages, abondamment arrosé par l'eau du ciel et celle de ses rivières, on iie peut s'empêcher de sup-
''' Duuioiiis Sir AurelSrEiN n-t-il de- p. '117, 11. ij, comme uous l'jivious inmonlré qu'il fallait renoncer à la localiser scril avec un point d'interrogation sur la sur iemont Mahàban(cf. ci-dessus, I. H, carlo (|ui accompagne le t. 1.
/i24 LKS OlilCINKS l)K L'KCOl.E DU GANDIlillA.
poser que le bassin de lliidus a dû participer à ce mouvement géntM'al de dessi(;cation qui, depuis les temps histonques, affecte visiblement toute l'Asie centrale C. Certes, cette évolution est, comme toujours, sujette à des retours rythmés: mais elle n'en continnc pas moins à s'affirmer lentement, sinon irrémédiablement, dans la progression constante des déserts et la lonéfaclion des terres où l'eau ne ramène plus la vie, dans le détour des courants aériens et la croissante rareté des pluies qu'ils ne déversent que d'une aile de plus eu plus intermittente et avare. Le Penjàb moderne ne doit ressembler que de loin à celui qu'Alexandre envahit au printemps de 826, et c'est justement ce qui lui a permis de l'envahir en pareille saison. Dix-sept siècles plus tard, en i3(j8 de notre ère, Timour le Boiteux, que nous appelons Tamerlan, a bien soin de ne passer l'indus que le 'jo septembre; et, bien qu'il ait pénétré plus loin qu'Alexandre, puisqu'il atteignit Delhi et le mit à sac en décembre, dès janvier il revenait sur ses pas et, le 1 1 mars, il avait déjà repassé l'indus pour retrouver en Afghanistan la fraîcheur des montagnes. Quant au grand Moghol Bàber, entré dans l'Inde en novembre iBa/i, victorieux à Panipat le 2 1 avril 1 5-2 5 et installé à Delhi et Agra dès la fin du même mois, malgré la victoire, le butin et les confortables quartiers d'été de ses deux capitales, il eut toutes les peines du monde à retenir dans leur nouvelle conquête ses soldats que la chaleur en avait déjà dégoûtés ('-). Or, on ne voit pas que dans les plaintes de l'armée grecque, telles qu'Arrien les exprime par la bouche du général de cavalerie Koinos,le héros du passage de l'Hydaspe, il soit à aucun moment tiré argument du climat (^) : apparemment il n'en était nulle part grandement question dans les mémoires contemporains dont l'historien s'est servi. Ces cas si difTérents s'accordent à nous
'"' Nous croyons savoir que lelie esl '"' Aiinhasls, v, 27, 6 : il est dit seiiie-
i'opinion de l'éminent archéologue et nieiil (]ue les lron|ies grecques ont peidu
explorateui'. Sir Aurel Stein. plus de monde par la maladie que dans
''' Mémoires de Bdbcr, Irad. Pavet de le combat, et que les survivants se seii-
CouRTEiLLE, t. Il, p. 2.3i-a38. tent très alTaiblis.
L'IIELLEMSME AU GANDllARA. 425
faire croire que le Penjàb d'Alexandre ii'élait pas aussi brûlé du soleil qu'il l'est actuellement : ou plutôt les canaux, qui y ramènent aujourd'hui verdure et fertilité, ne font que ressusciter artificiellement l'état ancien et, du même coup, la richesse de la contrée.
Ce qui est vrai du Penjâb l'étant également du Gandhâra, on sent l'importance de ces considérations poui' notre sujet : elles sont encore confirmées par la suite de la campagne. Ni Taxile ni Peukélaôtis ne devaient voir repasser Alexandre. Désireux de renouveler, à deux siècles de dislance, l'exploration de Skylax et les conquêtes du premier Darius, il décida de rentrer en Perse en descendant l'Hydaspe, puis, de confluent en confluent, l'Indus. En chemin, il détacha Cratéros avec une partie des troupes et les éléphants, par la voie de l'Arachosie et de la Drangiane, parallèle à cette route du Séistan que le gouvernement anglo-indien s'est elTorcé récemment de rouvrir; et, tandis que Néarque, avec la flotte, longeait le littoral de la mer Erythrée et du golfe Persique, lui-même, avec Héphesfion, ramena le reste de l'armée par la Gédrosie, c'est-à-dire le Makrân. Nous ne ferons aucune difficulté de rappeler ici les soutl'rances que ses compagnons endurèrent pendant la traversée de cette région, déjà désertique, où ils laissèrent toutes leurs bêtes de somme et par suite tout leur butin, sans compter nombre d'hommes qui moururent de chaleur et de soif. Les gens qui connaissent la face actuelle du pays ne s'étonnent en effet que d'une chose : c'est qu'un seul soldat en soit réchappé. Une armée qui s'y engagerait aujourd'hui serait sure de pér;r tout entière. Ainsi, de ce fait même que la colonne grecque a passé, fût-ce à grand'peine, nous lirons l'assurance que, comme le Penjàb et la province du Sind, le Bélouchistan d'alors était moins aride que celui d'aujourd'hui (''. Un autre point vaut également d'être retenu : c'est que la dernière expédition d'Alexandre a fini de façon désastreuse. Rem-
'"' V. HoLDiCH, A rrireat froin liiilia, |i. 112; Ravertv, The Milirdii uf Sind and dans J. Un. Serv. Iiisl., India, 1896, its trihuluries (J.A.S. B., i8t)-2, [rarl l).
'rH\ l.KS (llUlilNKS DK l.'KCOIJ': l>l CWDIllr. \.
placez seuleiiK'iil la neige [)ar le sable el le l'ioiil par la chaleur, et vous aurez comme une ])rcmièi'e ébauche de la retraite de Russie. Nous permet-on de poursuivie la comparaison? Vouloir dater du passage d'Alexandre l'apparition de l'art hellénique dans l'Inde, ce serait comme si, dans deux mille ans, des historiens trop sommaires faisaient remonter à l'invasion de Napoléon l'inauguration du régime parlementaire dans l'empire des tsars . . . Et sans doute , à voir les choses de loin, il y aurait bien au fond une part de vérité dans cette thèse : le Corse portait, quoi qu'il en eut, la Révolution française dans ses bagages, comme le Macédonien l'Hellénisme. Mais combien lentement le germe se décide à lever et à la suite de quelles influences longuement propagées, les contemporains le savent : il sera salutaire de nous en souvenir.
A réduire les faits sous notre petit compas . que put-il rester du raid aventureux d'Alexandre dans l'Inde? «Rien 15 serait peut-être trop dire : assurément peu de chose. Tout d'abord, si variée que fut la bigarrure d'hommes composant son armée, il est peu vi'aisemblable qu'il ait traîné à sa suite des artistes. Plutarque nous parle bien de trois mille jsy}>kct.i, pour la plupart gens de théâtre ou spécialistes de jeux publics, qu il se serait fait envoyer de Grèce; mais il ne dit pas qu'ils aient dépassé Echatane^''. Pourtant les numismates pensent que le décadrachme unique du British Muséum, par lequel aurait été commémoré le passage victorieux de 1 Hydaspe, a dû être frappé dans l'Inde même '-'. Ce fait supposerait au moins la présence dans l'armée d'un graveur de talent — le même, aurait-on cru volontiers, dont Sôphytès, alors raja du Sait Range, emprunta les services pour l'exécution de ses superbes monnaies (pi. 111, 3-4) : les experts nous avertissent toutefois que celles-ci sont plutôt imitées des frappes de Séleucos'^'. A côté de celle in-
''' Vie d'Alexamlre, 72. Daciria iiml IiiiUk in tlw British Muséum,
'"' Cl. Numismaiic Clironicle, igoG, |)1. 1, 3 et p. x. |i. 8 ot pi. I, 8, et P. Gardnf.1i, Tlœ ,1») Cf. E. J . Ripsox, Imli/ni Coins,
niiits uf tlie Greelc and Sci/thic hings <if p. /i , $ n.
i;ilEr.LEN'ISME AU GANDIIARA. 'i27
troduction probable d'un artiste vivant, on peut encore noter une importation certaine d'œnvres d'art, ne serait-ce qu'à l'occasion des présents diplomatiquement écliangés entre Alexandre et le raja de Taksaçilà. Avec une générosité qui aurait fait quelque peu murmurer ses officiers, le roi des Yavanas combla son allié x4mbhi de cadeaux, parmi lesquels nous noterons, à côté d'étoffes persanes et de harnacbements de chevaux, des objets d'un caractère moins purement industriel, tels que des plats et des coupes d'argent ou d'or''', {^'occasion était belle pour les habiles artisans indigènes de déployer, en imitant toute cette vaisselle de luxe, la ^iXoT£)(ji>iot. vantée chez eux par Néarque, et qu'ils poussèrent au point de fabriquer promptcment à l'usage de leurs envahisseurs non seulement des strigilles et des lécythes, mais jusqu'à de fausses éponges! Enfin, quand il fut forcé au retour, l'émule de Dionysos et de Héiaklès aurait tenté de laisser du moins, sur le bord de l'Hyphase, un monument durable de son passage et lit élever douze gigantesques autels en pierre de taille aux douze grands dieux. Sans qu'il y ait lieu de douter du fait, il estmaliieureusement impossible de déterminer jusqu'à quel point la main-d'œuvre dont disposait Alexandre avait été en mesure d'enrichir ces édifices d'une décoration sculptée. La précaution fut d'ailleurs inutile. Dans son tranquille orgueil, l'Inde s'est vengée de son vainqueur de la façon la plus mortifiante pour cet alTamé de gloire: elle l'ignora. Nulle part on ne voit qu'elle ait écrit son nom'-); et ce serait en vain que l'on cliercherait jusqu'ici sur nos sculptures le moindre rappel de ses exploits (').
''' QuiNTE-CuRCK, Vlll, la. — Mais K. p. Alcad. derWissensch., BerMn, 18^0,
les palères conservées sont d'une époque p. 902 el suiv.).
beaucou]) plus tardive (^ cf. lig. 'i(jo et ci- ''' A la vérité, Pliilostrate assure que
dessous, p. 626). son héros, ApoUonios de Tyane, aurait
'^' (l'est sans raison sulllsaiile ([ue vu ;\ Taxile, vers le milieu du 1" siècle,
A. Weber a voulu relrouver le nom des bas-reliefs et des statues de métal,
d'Alexandre dans celui de Skanda, l'an- représentant Alexandre et Porus (Vie
cien Yaksa devenu le dieu de la {jtierie d'Apollonius, 11, ao et 2^): mais on sait
( D/c (Irieclieii in Indien, dans .S'i(i. dfr à quel point son témoignage est suspect.
628 LES olUCilNES DE L'ÉCOLE DU GANDHÀRA.
Mais pourquoi s'en étonner? A peine rentré en Perse, Alexandre a beau précipiter par ses excès sa mort prématurée (3'23), il n'en a pas moins failli snrvivi'e à ses éphémères conquêtes indiennes. Ce n'était pas faute de les avoir habilement oiganisées en vue de l'avenir. Dans le Penjàb, il avait employé le système du protectorat : les princes l'eudataires. tout à fait p^ireils à ceux que connaît encore l'Inde anjjlaise, étaient naturellement ses fidèles Ambhi et Puni. Dans la vallée inférieure de l'indus, il eut recoui's à l'administration directe, conformément aux précédents persans, et partagea le pays en deux satrapies. Mais le satrape d'amont, Pliilippos, fut presque aussitôt assassiné par ses mercenaires indiens (Bai) et Peithon, fils d'Agénor, celui d'aval, dut bientôt évacuer le delta. Déjà les provinces indiennes ne figuraient plus au second partage de l'empire en S'Jii. Un certain Eudèmos ou Eudamos, à la tète d'un contingent tbrace, garda bien encore la porte de l'Inde et, par suite, dut tcnii- garnison quelque part entre Peukclaôtis et Taxile jusqu'en 3 l'y. Lui parti, toute trace de l'invasion grecque peut sembler abolie: même on eût dit que l'ébranlement causé par cette irruption à main armée n'avait fait que donner à l'Inde plus de cobésion et, du même coup, une force d'expansion insoupçonnée. Largement unifiée, au moins dans toute la partie située au nord des Vindbyas, par les talents politiques et militaires de Gandragupta, c'est elle qui fait à présent reculer les armées de Séleucos et qui s'annexe à son tour la rive droite de Flndus. Hindusara dit Ainitraghata (^AixiTpo-)(jXTVs) et Açoka dit Priyadarçin traitent de pair avec les successeurs d'Alexandre. Si le premier, rendant un curieux hommage à la science grecque, demande à Antiocbos (I) Sôtèrde lui expédiei' un sophiste en même temps que des raisins et des figues 0, le second atfirhe dans son Xlll" édit sur roc la prétention d'envoyer des missionnaires à Antiocbos (11) Théos, Ptoléniée Pbiladelpbe, Antigone Gonatas, Magas de Gyrène et Alexandre
'■' Froffm. Hist. Grœc, éd. Mûller, IV, p. 621, 11° 43.
L'HELLENISME AU GANDHARA. 429
(rÉpiief'. L'hellénisme qui, en Occident, trouvera bientôt dans Home un si vigoureux adversaire, paraît déjà en recul du coté de rOrient. Vingt ans avant la mort d'Açoka, éclate contre le petit-fils de Séleucos la révolte des Parthes (a 68-2/1 7) et Tempire arsacide relève la barrière iranienne entre l'Inde et le monde grec. Le cyclone a passé: l'Inde va reprendre sa vie un instant troublée, ses paysans leur labeur, ses marchands leur commerce, ses nobles leurs rivalités féodales, ses brahmanes leurs liturgies, et ses ascètes leur rêve d'au-delà. Tout semble perdu de l'œuvre du prodigieux brasseurde peuples que fut Alexandre : ou du moins, il n'en serait resté, comme a])rès le passage d'un Tamerlan, que le souvenir du sang iiuitilement versé si. par bonne chance, il n'avait laissé une forte colonie militaire en Bactriane.
Les Indo-Grecs. — D'après les récits combinés de Poljbe. de Strabon et de Justin, Diodotos, satrape de la riche province de Bactriane, rr cette perle de l'Ariane n, se rebella en même temps que la Parlhie contre le déclin d'Antiochos (II) Théos; mais un autre condottiere ionien, Euthydèrae, natif de Magnésie, avait déjà renversé le fils de l'usurpateur, quand Antiochos (111) Mégas, le même qui devait bientôt se mesurer avec Rome, rétablit pour la dernière fois la suzeraineté hellénique dans le Moyen Orient (vers 908). On nous conte comment'-' il se serait réconcilié avec Ijuthydème, auquel il aurait consenti, par amitié pour son fils Démètrios, à concéder le titre de roi. Après quoi il aurait à son tour franchi le Caucase (Hindou-Koush) et renouvelé alliauc»» avec Sophagasénès (Subhàgasêna), le roi des Indiens. Ainsi l'Inde avait gardé ])eudant un siècle ses frontières naturelles : mais déjà l'empire des Mauryas était en train de s'elTondrer, et, retombée dans son chronique état d'anarchie, elle était redevenue une proie aussi
''' On snil qui' ers ciiKj princes ne ré- l'ancre de salut île In chronologie ingnèrenl simiillani-nienl (]iieiie 961 à a.'iS dienne. av. J.-t;., e| une ce s\ncinoaisme est '^ Siirlont I'olybe, XI, 3/i ; cl. X, '/g.
',:iO LES OIUC.INES DE L'ÉCOLE ï)i (!AiNDH\RA.
facile que tentante pour ies convoitises de ses rudes voisins. Antiochos 111 n'a pas plutôt repris le chemin de la S^rie que son gendre, Dèniètrios, le jeune et brillant fds d'Eu thydènie, conquiert et annexe, Gandhàra compris, toute la région du Nord-Ouest. Nous n'avons pas besoin d'en savoir davantage. Nons ne tenterons pas de débrouiller les fortunes diverses de ses luttes avec son vaillant rival Eukratidès, lequel finit par le chasser de Bactriane, si bien, nous dit Slrabon, (jue Dèmètrios ne fut plus connu que sous le tilre de (rroi des Indiens t). Nous n'essaierons pas non plus de suivre ni les conquêtes indiennes d'Eukratidès, sans doute faites aux dépens et sur les derrières de son irréconciliable adversaire, ni ses démêlés avec ses propres fils : il sulHra de noter que l'un d'eux, Hélioklès, expulsé à son tour de Baclriane par une invasion de Barbares nomades, fui le dernier à frapper monnaie au nord du Paropamise. En ces quehjues lignes se résume pour nous le fait capital, clef de tout notre sujet. Le foyer helléni({ue qui avait survécu au nord de l'Hindon-Koush ne s'est pas seulement propagé au sud et au sud-est des montagnes : il y a bientôt été confiné, et il ne devait pas de sitôt s'y éteindre. Pendant près de deux siècles la vallée de Kaboul, pendant près d un siècle''' le Gandhàra et le Penjàb ont été le siège de deux, sinon de plusieurs royaumes grecs qui parfois éteiulirent leurs incursions jusqu'à la mer Erythrée et au bassin du Gange. En d'autres termes, pendant plusieurs générations, l'Inde du ^ord a été une colonie hellénique, au même titre qu'elle a été depuis une colonie scythe, turque, pathane, moghole, enlin anglaise : c'est-à-dire qu'une poignée d'étrangers, appuyée sur des troupes mercenaires et en partie recrutées dans le pays même, y détenait le pouvoir et y percevait fimpôt. On conçoit, sans qu'on y insiste, que, durant le même laps de temps, elle ait été un centre d'attraction pour des aventuriers grecs de toute espèce, depuis les soldats de fortune et les bateleurs, en passant
''' Le Faî/M-Pwraim dit seulement rrSa ans» (S.Lévi, Qiiid de Gra'cis...,p. ii etSy).
F; H E I. L É N I s M EAU G \ N D H 1 R A. 431
parles marchands, jusfjirtuix artistes qui se chargèrent entre autres besognes d'exécuter les inagnifi([ues monnaies auxquelles nous (levons d'avoir conservé les noms sonores et les |)rofils énergiques de tous ces dynastes indo-grecs (pi. lli).
Il faut bien l'avouer, en effet : des quelque trente hasileus (pii gouvernèrent alors tout ou partie du Nord-Ouest de l'Inde, l'immense majorité n'est autre chose pour nous que ces noms et ces portraits. Seuls, Antialkidas, Apollodotos et Ménandre nous sont connus d'autre source. Une inscription découverte par Sir John Marshall à Besnagar*') mentionne la présence d'un envové d Antialkidas à la coui- de Biiàgahliadra, le roi ou vice-roi Çun^a de rinde centrale et il est assurément curieux de voir cet Hèliodoros, fds de Dion, natif de Taxile, succédant aux Mégasthène, aux Daimochos et aux Dionysios, perpétuer au milieu du \f siècle avant .I.-C. la tradition des ambassadeurs des Séleucides et des Lagides. D'Apollodotos, nous savons par Trogue-Pompée qu'il fut l'un des plus heureux conquérants de l'Inde; et quant à Ménandre, sans qu'il soit d'ailleurs possible d'imaginer le lien qui l'unissait à son prédécesseur, il aurait poussé encore plus avant sa marche victorieuse. L'auteur du Périple de la mer Erijlhrée a trouvé leurs monnaies toujours en usage dans le port de Barygaza (Broach), tandis que les grammairiens et les astronomes indigènes font allusion au siège mis par les Yavanas devant les capitales du Rfijpoutana et de l'Aoudh, sinon même du Magadha. Mais Ménandi'e ne se borna pas à dépasser Alexandre (ainsi que le fait déjà remarquer Strabon) par l'étendue de ses conquêtes à l'intérieur de la péninstde : il le surpassa également par l'impression qu'il sut faire sur les habitants, et il a l'honneur d'être le seul roi des Yavanas auquel la littérature indienne ait décerné une mention, et même un prix de sagesse. Par plus d'un trait sa figure rappelle d'avance celle d'Akbar. Un très intéressant ouvrage d'a[)ologétique bouddhique nous
''' Vdii' A. S. /., ,1»/). Ilcji. "J"^- > [)'>[) • 1>- 127 et siiiv., oii les antres références soiil indi(juées.
ri3-2 LES ORIGINES DE L'ÉCOLE DU GANDHÀRA.
montre «l'incomparable Milinilai^ dans sa ricbo et forto capitale de Çâkala, s'occnpant an matin de son armée, seul garant de sa puissance, mais consacrant le reste du jour à des discussions philosophiques et religieuses avec les chefs des diverses sectes; et il nous vante ses dons d'athlète autant que son talent de dialecticien et ses qualités morales autant que son éloquence'''. Le ton sur lequel il nous en parle s'accorde singulièrement avec les renseignements de Plutaïque. D'après ce dernier, Ménandre était à ce point renommé pour sa justice que ses villes indiennes se disputèrent ses reliques et leur élevèrent des fjivvfJ^sïa^-\ c'est-à-dire, sans doute, des monuments commémoratifs en forme de stùpa, ainsi que l'on faisait, de l'aveu même des textes bouddhiques, aussi bien pour les empereurs que pour les Buddhas. Mais rien ne serait moins justifié que de voir, dans ces honneurs rendus à sa mémoire, une preuve que. comme le veut le Milinda-paùlia, il se fût converti au Bouddhisme. Il a toujours suffi dans l'Inde, pour mériter des sanctuaires, d'un grand prestige ou d'un grand pouvoir: la ruée idolâtrique des foules vers le trône impérial du darbar de Delhi ( 1 9 1 1 ) en a apporté une nouvelle preuve. Et qu'on ne croie pas que ce soit forcément un brevet de vertu : il est de notoriété publique à Labore que le grand moghol Jehan-Gir, de son vivant fort libertin, fait en son tombeau de Sbàh-Dèhra des miracles.
Quoi qu'il faille d'ailleurs penser de la prétendue conversion de Ménandre, on ne peut s'empêcher d'admirer à quel point les documents viennent ici au-devant de nos désirs. Ce que ce dialogue à la mode platonicienne met en scène et en rapport, à l'occasion d'une discussion courtoise et dans une attitude réciproquement sympathique, n'est-ce pas justement, sur le terrain même de notre enquête, les deux éléments capitaux du problème dont nous pour-
''' Milindn-panha, i, g (éd. Trenckner, inlerpiétalion ilf ci' passago très discuté,
p. 3-4). et où il est dillicilp de ne pas trouver un
''' Heipubl. gerendœ prœcepUi, xxvm, écho de la légendaire rfguerre des reli-
8 (cf. t. I , p. Sy). Nous ne pouvions qurs", qui aui'ait éclaté à la moit du
guère nous dispenser de donner ici notre Buddha (cf. t. I, p. 584).
L'HELLÉNISME AU GANDHÂRA. 'i:i;i
suivons la solution : d'une part i'Hollénisme, l'cprésenté par le roi (les Yavanas, et de l'autre le Bouddhisme, en la personne d'un des patriarches de l'église, Nâgasèna ? Certes, nous avions toutes raisons de penser que cette inévitable rencontre avait dû dès lors se produire dans cette région de l'Inde; mais si peu gratuite que fût cette supposition, on sent la feime assurance que lui confère l'aveu de la tradition indigène. On devine aussi combien a dû coûter à l'orgueil indien, fût-ce chez la plus tolérante des sectes, cette reconnaissance de la ce sagesses d'un barbare étranger. Et comme le philologue est insatiable, il se prend à regretter que Ménandre, à son tour, n'ait pas fait quelque chose pour lui. Jamais, semblet-il, les circonstances ne furent plus favorables pour faire lever le germe de tout le développement ultérieur de l'ai't gréco-bouddhique par la création du type du Buddha. Que sont en eflet nos ])lus belles statues, telles que celle de la ligure lih^, sinon des médailles asiatiques frappées en style européen? Et pourquoi le roi des Yavanas, sacrifiant à notre future satisfaction d'esprit les préjugés de ses compagnons, son orgueil de race et cette religion de ses pères à laquelle le Milinda-pafiha avoue en commençant qu'il était fidèle, n'a-t-il pas délogé du revers de ses monnaies la Pallas- Athénè qui, dans l'encadrement d'un exergue exotique, continuée brandir le foudre paternel de Zens (pi. lil, lo) pour installer à sa place l'image du véritable Sôtèr-Tràtar, du monastique sauveur de l'Inde. . . ? Que tout dans l'histoire de l'art gréco-bouddhique serait du coup devenu simple et clair! — Mais quoi, l'on ne saui'ait tout prévoir, ni contenter d'avance tout le monde.
Les Barbaues. — C'est qu'en elfet l'histoire du Nord-Ouest de l'Inde, durant les deux siècles qui ont précédé et celui qui a suivi notre ère, est beaucoup plus confuse et complexe que nous ne I avons laissé entrevoir jusqu'ici. De tous côtés les faits les plus inattendus et souvent (du moins en apparence) les plus contradictoires, données numismatiques, dates des inscriptions, témoignages
',;!', LES oniClMlS l)F, [/ÉCOLE DU GANDIIU'.V.
indiens, grecs on iiièuK! chinois, se bonsculent dans une obscure mêlée et diMirnl les tentatives des historiens pour y introduire, de gré ou de force, un peu d'ordre et de clarté. Nous tenions un royaume grec — grec au moins par ses maîtres. Mais comment empêcher ses belliqueux voisins, les Parthes, de réclamer leur part, selon la tradition de tous les peuples du iNord-Ouest, dans le pillage périodique de l'Inde? Qu'opposer aux assertions des historiens classiques ('' qui nous parlent des conquêtes indiennes de Mithridale 1" (env. 171-138) et de Milhridate 11 (env. 128-88) de Parthie? L'épigraphie ne nous révèle-t-elle pas que Tàksaçilâ et même Mathurâ étaient gouvernées par des satrapes à noms iraniens? Le premier loi du Gandhâra qui, postérieurement à Açoka, soit nommé par une inscription, n'est-il pas le Partlie Gondopharès, le même que la légende cbrétienne fait visiter par l'apôtre saint Thomas? Et n'est-ce pas enfin un royaume parthe que le Périple (Ir la mer Erythrée signale dans la vallée de l'indus? Encore pourrions-nous, à notre point de vue spécial, arranger tant bien que mal les choses en rappelant que ces Parthes étaient quelque peu frottés de civilisation grecque et se prétendaient philhellènes. Mais que faire de la iiorde de hardis cavaliers qui envahit en ce même instant, la lance en arrêt, les collections et les catalogues de numismatique indienne? Sans doute il faut y reconnaître des Çakas, ainsi cjue les Perses appelaient tous les Scythes. Euthydème de Magnésie l'avait bien dit à Antiocbos : faute d'accord entre eux, il n'y aurait de sécurité ni pour l'un ni pour l'autre; car ils avaient à dos une multitude de Nomades qui tcbarbariseraientii le pays si on ne leui' en interdisait l'accès ('-'. . . L'apparition de ces Scythes jusque dans l'Inde prouve qu'ils avaient enfin rompu leurs digues. Mais eux-mêmes, ainsi que nous en avertissent les historiens chinois, ne conquéraient qu'en fuyant devant la tribu des Grands Yue-tche. (juand ceux-ci entrent sur leurs talons dans le cercle relativement
<'* Voir surlout Jistin, .\i,i, 6 et .\i,ii, i-a; et cf. BoiciiÉ-LECf.EncQ, Waloire des Sèkuàdes, p. 36a et 4oi-4oa. — '' PdLviiE, XI, 3^.
L'HELLÉNISME AU GAINDHÀIiA. /i35
éclairé du Nord-Ouest de l'Inde, nous voyons bien que cette fois nous n'avons plus affaire à de simples cousins des Partlies, mais à de nouveaux et pires barbares, sortis du fond de l'Asie centrale et peut-être apparentés aux Turcs'''. Hue nous voilà loin de l'Hellénisme! et pourtant, à notre extrême surprise, le premier de ces farouches, envahisseurs trouve encore sur place un dernier Indo- Grec pour lui apprendre à battre monnaie, et peut-être, par la même occasion, à lire du moins son nom sur les légendes.
Dans notre entêtement gréco-bouddhique, nous pourrions être tentés de ne relever que ce seul fait : en réalité, il n'en est aucun qui ne soit le bienvenu et ne doive être utilisé au cours de nos recherches. Il ne faut pas moins que cet hétéroclite mélange de peuples pour expliquer le caractère composite de notre école et la variété de types et de costumes de ses personnages. Prenons garde toutefois que retenir indistinctement toutes ces données, c'est nous engager à en tenter un classement chronologique. lmpratical)le dans le détail, l'entreprise est, dans ses grandes lignes, facile. On s'est vite avisé que le seul moyen de se débrouiller parmi tant de basileus, derâja, de satrapes, de jab-gou ('^) et de shah, était de ne pas prétendre les réduire à une série unique. Le monde est grand, et grande est la présomption de l'homme. Le moindre principicule aura tenu à s'afiîrmer en frappant monnaie à son image et à son nom; et dans une région non moins vaste que, par exemple, la péninsule balkanique ou l'Asie mineure, plus d'un royaume et même plus dune race ont pu tenir à l'aise en même temps. Sous ces réserves, il suffit désormais de faire appel aux fouilles récentes, et scientifiquement conduites, de Sir .lohn Marshall dans les vastes ruines de l'importante cité de Taksaçilà (^). Elles ont d'emblée rendu le service que l'on pouvait attendre d'elles, en
'"' On sait ([ue la Rtijatarahgini (i, retrouve sous la forme ijavagn et tjuïia 170) en fait des Turuskas (cf. (racL sur les monnaies de Katlpliisès-Kadaphès Stein, I, p. 3i). (cf. pL V, 1-3).
''' Ce lilre turc, signifiant (relief-, se ''' Arckœologiad Dlsrarfrirs ni Ta.rlla
'i:ii; LES ORIGINES DE L'ÉCOLE DU CANDHÂRA.
représentant de façon concrète, par des couches de terrain superposées, ia série des dominations auxquelles l'Inde du Nord-Ouest lut sujette du ui^ siècle avant, au ui*" siècle après J. -G. En coniljinant les observations faites sur diil'érents sites, on dégage l'ordre invariable suivant : voisine delà surface s'offre la zone des roisYue-tche, auxquels nous garderons le nom de Kusana que leur donnent leurs propres monnaies. Au-dessous s'étend la zone des Pahiavas (Indo- Parthes) et des Çakas (Indo-Scyfhes), associés en Joutes circonstances. Puis, à mesure que l'on enfonce dans le sol , vient la couche indo-grecque des Yavanas, directement placée an-dessus de celle de la dynastie indigène des Mauryas. Dès lors, il ne reste pins qu'à traduire cette superposition d'étages par une succession de dates. A commencer cette fois par le bas, la période des Mauryas s'étend dans l'ctlnde du Nord'» sur tout le in'' siècle, et celle des Indo- Grecs au moins sur tout le u*; les règnes des Çaka-Pahiavas devront donc se répartir en gros sur le i'^'' siècle avant et la première moitié du i"" siècle après notre ère; enfin, ceux des Kusanas rempliront de plus en plus obscurément les siècles suivants'''. Telle sera la base solide, et d'ailleurs généralement acceptée, de notre chronologie. 11 est à peine besoin de faire remarquer qu'elle corrobore exactement'-' celle que M. le professeur Percy Gardner a dès longtemps établie d'après les résultats de la magistrale expertise à laquelle il a soumis les collections numismatiques dn British Muséum. Aussi est-ce encore à la série des monnaies, comme au guide après tout le plus sûr, que nous allons de nouveau recourir pour les besoins de notre enquête. Ne sont-elles pas l'une des productions — ia plus largement répandue, il est vrai, et la moins sectaire — de ces mêmes ateliers que le Bouddhisme a d'antre part embauchés à son service? Mieux qu'aucun aulre document, elles
( Lecture by D' J. H. Marshall , C. I. E. , du iv" siècle, ne peut leur servir de limite,
before ihe l'anjab Historical Society, Sep- ceux-ci n'ayant jamais dtendu leur domi-
lember 4"', ujiS). nation sur toute l'Inde du Nord.
''■ Remarquons en p;issnnl que l'avè- ''' A un chan,n;pmcnt de de'nomination
iiemiMil lies Guplas, an comiiienconienl près: d phisbaiil, I. 11, p. i6(>.
L'HELLENISME AL GANDHARA. 'i;57
seront en mesure d'ajouter aux renseifjnements généraux que leurs revers nous ont déjà fournis au sujet des divinités les plus populaires, quelques données précises sur le développement de l'école du Gandhàra.
A vrai dire, ce dont on suit le mieux les progrès sur la série de ces monnaies, c'est bien moins l'Iiellénisation de l'Inde que l'indianisalion de ses conquérants. Déjà nombre de pièces de Dèmètrios et d'Eukratidès affectent, par déférence pour les habitudes de leurs nouveaux sujets, la forme carrée, si insolite pour nos yeux européensC); et comme si ce n'était pas assez d'une telle concession, voici qu'au revers une inscription en langue et en alphabet indigènes traduit la légende grecque de l'avers. Comme bien on pc-nse, leurs successeurs se conformèrent à ces précédents (cf. pi. 111). Certains poussèrent plus loin encore la condescendance et admirent sur leurs frappes des motifs indiens. Qu'enhn, pai'mi ces derniers, il s'en soit glissé de bouddliiques, on l'a depuis longtemps signalé. Tels sont, par exemple, sur une monnaie d'Agathocle (Akathukleya) les vieux poinçons de larbi'e, entouré de sa balustrade, et dnslûpa, en qui nous avons appris à reconnaître la représentation symbolique de l'Illumination et du Trépas du Buddha'-). Rapprochons-en, sur une pièce de Ménandre (pi. 111, 16), la roue qui se lit aussitôt fr Première Prédication ^^ : et ainsi sur le monnayage des Yavanas, tout comme sur celui de l'Inde ancienne, nous relevons la mention distincte de trois des grands miracles du Maître, si même le lion, léléphant, le taureau et, mieux encore, le type de la femme au lotus ne font pas par ailleurs allusion au quatrième, celui de la Nativité'''). Leur flirt avecle Bouddhisme n'est donc pas niable : mais
''' Cf. t. I, fig. 2^0. chapiteaux de l'Iude gang(''ti((ii(' ou les
'^' P. Gardner, C«;., pi. IV. 10. rrmoon-stones'i de Ceyian. Le clieval
'"' Cf. J. A., janv.-fév. 1911, p. 5.5 et (Gardner. pi. VII. 4) est celui du Grand
licginmugs <>j Budd/ilst Art, pi. I. L'élé- Départ (cf. t. I, lig. i8i-i85); rélépliant
pliant, le taureau et le lion se retrouvent (pi. III, i5) est celui de la Conception
avec le cheval sur les monnaies, de même (cf. t. I, fig. 1 '18-1 '19, iCo«~); le taureau
(pi'ils sont associés tous les quatre sur les ( t. II , p. 3o<5 , sous les n" 1 7 et 18 ) in-
438 [,i:S OIIIGINES DK \:Éa)LE l»l (JAM)llil'.A.
nous avouons (|n"il n'y a [)as là de quoi les compromettre grandement. On a également noté la prédilection marquée des exergues jiour les épitliètes morales, telles que SUcuo?, le juste, ou bien crcôTïjp, le sauveur. La teinte bouddhisante que prennent celles-ci, une fois traduites au revers par dharmilca et trdtar, ne doit pas davantage nous faire illusion. Reconnaissons cependant que cette teinte devient avec le temps fort accentuée. Quand enfin kadpliisès s'inlitule le ce constant (dévot) de la vraie loi'') a, on a peine à ne pas le croire converti au Bouddhisme. C'est même ainsi qu'on seiait entraîné à entendre cette formule s'il était prouvé que des images du Bienheureux se monti'ent déjà sur certaines monnaies du premier des grands Kusanas : mais les spécimens jusqu'ici publiés n'emportent pas la conviction (^'. Il faut attendre les pièces de Kaniska pour qu'une inscription explicite en lettres grecques vienne lever tous nos scrupules et qu'en compagnie de bien d'autres divinités, tant helléniques qu'iraniennes, apparaisse enfin le Buddha (pi. V, 9).
La date du premier Buddha. — Tel est le fait dont l'incontestable authenticité n'a que trop longtemps pesé sur nos études. On devine en effet les conclusions que l'on devait dès l'abord en tirer.
clique la date de naissance (cf. t. 11, p. i6-2-i63 et fig. 391); le lion (t. II, p. SgS-Bgô, souslesn"i3 et 1/1) est celui ird'entre les Çàkyas". Quant au type de la femme au lotus, il ligur.' déjà eu compagnie du lion sur les monnaies do Pantaléon et d'Agatliocle (pi. 111, i3 et i4) et son idenlilication se précise suc celles d'Azès et d'Azilisès (pi. IV, /t et 10; cf
'' En sanskrit : salija-dharma-slhha (Cardneu, Cal., pi. XXV, 3 et 5; cf.
R. 15. WiiiTEiiivAD, Cat. of coins in ike
Pniijdb Miisritm, Liiliorc, p. 181). — iNous n'o.sons faire état de l'iiypotlièsc de
M. E. J. Rapson (,/. R. A. S., 1897, p. 819 et suiv.), inlerprétant par slliavira le (TT);pocra-ii d'Hermaios (cf. A.-M. Boyer, J. A., 1900, I, p. 629 et suiv. ; H. Ol- DENRERO , ^acllr. cIcrK. (jes. (1er Wissensch. :u Golliageii, Phil.-hist. Kl., 1911, p. 43 1 , note 1).
'^' V. SjiiTH,'/.i.S.B., 1897, p. 3oo etpl. XXXVIII, /.et .5; 1898, p. i35 et pi. XIV, 1; cf. R. B. Whitehead, Cat.
Paiijiib Muséum, pi. XVII, n" 29; et pi. XX, vni (au British Muséum). On peut aussi bien y reconnaître le roi assis à l'indieiuie à la l';içon de certains types il'Azès et de Huviska.
L'HELLÉNISME AU GANDUÀRA. /CJ'J
La prudence la plus élémentaire défendait de l'aii'e remonter la créalion des images du Buddlia beaucoup au delà de leur première alleslation oiricielle. Le fait que la légende bouddhique ne tarit pas sur le compte du second Açoka W n'invitait pas moins à rapportera son règne, de même qu'elle appartenait incontestablement au cœur de son royaume, la floraison de l'école du Gandliàra. Ainsi se brocha, sur ce simple voisinage numismatique, une ipiasisimultanéité de temps, et l'on prit l'habitude de contenir que, si surprenant que cela put paraître, le Buddha indo-grec était contemporain d'un roi barbare. Mais bientôt les diflicultés se multiplièrent. Les oscillations du pendule historique semblent avoir, comme nous verrons bientôt'-', définitivement i amené Kaniska à la fin du i" siècle après notre ère. Dès lors il reste toujours permis de taire état de ses monnaies pour fixer le terminus ad quem au-dessous duquel il n'est plus possihle de faire descendre l'apparition du type de Buddha'^); il ne peut plus être question de ne le faire naître qu'à la onzième heure : car par quel enchantement se serait-il trouvé instantanément transporté à Mathurâ et même à Amarâvatî ? Les découvertes de Sir Aurel Stein dans les sites méridionaux du Turkestan chinois exigeaient également qu'on remontât sensiblement les origines de l'école pour rendre intelligible sa pi-écoce propagation en Asie centrale. Tous les renseignements que l'on rassemblait sur l'œuvre architecturale de Kaniska donnaient de leur côté l'impression d'une prochaine décadence: entre sa te pagodes et un stûpa de l'ancien modèle, il y avait visiblement le même écart qu'entre une église gothique de style flamboyant et une basilique romane W. Il n'est pas enfin jusqu'à la figure du Buddha qui ne parut sur ses monnaies déjà très hiératisée, dans le double encadrement de son auréole et de son nimbe. Mais comment en juger sur un modèle si réduit ?
<'' Cf. ci-dessus, I. II, p. /ii8. <") Cf. 1. I, |). G'i: il nml, il est vrai,
''' Cf. ci-dessous, p. .'ïo.j. tenir compte des réi'cctious ipie cette pa-
''' C'est ainsi que nous nous en soin- jfodc avait subies après avoii' été plusieurs
mes déjà servis, 1. 1, p. ia. lois détruite par le feu.
'l'iO
LKS OIIICINKS DE I/KCOI.K 1»! (;AM)II\IîA.
Cil' (|iril ;mi-;ul l'iillii |»(mr tnincliei' la (|U(\stioii, c'eut été une ])ièce non moins aulcntlii(iu('nient émanée de Kaiiiska, mais d'assez grande dimension pour permettre de décider de son style, — Applaudissons donc aux fouilles persévérantes de iMM. .1. H. Marshall et D. B. Spooner dans le tertre de Shâh-jî-ki-l)hêri où nous avions cru reconnaître la fondation du grand roi W. Après deux laborieuses saisons(i 908-1 qoq), elles ont enfin dégagé, conformémentaux très exacts renseignements des pèlerins chinois, la base du «plus grand stùpa de l'Inde du Nordn. 11 mesure en effet plus de 87 mèlres de côté; et près du milieu géométricpie, accotées à la cloison intérieure t"^) qui du centre rayonnait vers l'est, dans une chanibrette funéraire de construction fort rustique, l'eposaient, vraiesou fausses, en compagnie d'une monnaie de kaniska, les reliques annoncées du Bienheureux.
La cassette de cuivre jadis doré qui contenait le reliquaire de cristal est une petite boite ronde en forme de pyxis grecque (pi. VI). La surface supérieure du couvercle, légèrement bombée, figure un lotus renversé dont la tige s'élargit pour asseoir un Buddlia. De chaque côté de ce dernier se tiennent, debout et les mains jointes, comme sur la cassette de Dèh Bimaràn (fig. 7), mais en ronde-bosse, deux petits assistants qui doivent encore être Brah ma et Indra: car on croit reconnaître sur leur tête, à gauche la tiare de celui-ci, à droite le chignon (ceint d'une double bandelette) de celui-là '^l Seulement, tandis que le motif de la figure 7 s'inspire visiblement de la tr Descente du ciel nW, celui-ci rappelle plutôt, avec les tempéraments nécessaires pour transformer une scène légendaire en un groupe iconique, le rr grand miracle de Çrâvastî iil'^).
<■) Cf. 1.1, p. 83 et i!x8.
<*' Cf. t. Lj). 87-88.
*'' C'est l'ordie inverse de celui de Dell Bimai iin ; mais on sait que les deux assistants alternent volontiers (cf. t. 11, p. 907). 11 ne faut pas oublier non pins que les deux figurines ont été retrouvées
détachées par un choc venu de liant et qui avait enfoncé en même temps le couvercle de la cassette [Archwologiail Siirvi>ij of Iiulia. A niinnl Report igoS-g,
p. hçf).
'"' Cf. 1. 1, p. 539.
<'i Cf. t. II, p. 206.
L'HELLENISME AU GANDHARA. «1
Sui' le rebord du couvercle court une frise de liamsa qui évoque, à trois siècles de distance, l'un des motifs les plus heureux des chapiteaux d'Açoka. Enfin la panse est ornée sur tout son pourtour dune guirlande que portent en gambadant sept petits génies et qui reçoit dans ses ondulations trois Buddhas assis en méditalion et flanqués d'autant de tléités orantes, vues à mi-corps. Un personnage en pied, couronné d'une tiare et portant le grand costume royal des kusanas est le seul qui occupe toute la hauteur disponible ; il est également encadré de deux divinités en qui l'on reconnaît le soleil à ses rayons et la lune à son croissant, et forme avec elles le point de départ et d'aboutissement de tout le décor ('). Qu'il s'agisse ell'ectivement de Kaniska, une double inscription en pointillé l'atteste: une fois même, dans la ligne du bas, le graveur s'est arrangé pour que les deux moitiés du génitif Kamskasa tombent de chaque côté de la figurine, comme pour en mieux souligner l'identité '-). Aiilsi le souci qu'il prend de la gloire de son roi donne d'avance toute satisfaction aux exigences de la critique. On n'en saurait douter sans mauvaise volonté: cette découverte nous a bien rendu le dépôt original c[ue Kaniska dut déposer de sa main sous la première pierre de son stûpa'^\ Or, on n'a pu manquer d'être fiappé de l'aspect sinon décadent — ce serait trop dire — du moins fortement stylisé de cet objet d'art. Les Buddhas notamment, puisque ce sont eux surtout qui nous intéressent, semblent figés dans des altitudes convenues, et les plis stéréotyp s de leur manteau monastique dénoncent la répétition machinale d'un type déjà trop de fois reproduit. Ne craignons pas de nous en fier sur ce point aux photograpliies. Les éminenls spécialistes qui ont longuement manié à Simla cette cassette, MM. Marshall, Spooner,
''' Aussi, sur ia pi. VI, 9, ferions-nous '"' Voir loulefois les réserves faites
volontiers opérer au couvercle un quart après coup flans .4. S. 7. , Anii.Piep. if)og-
de tour à gauche de façon à placer le lo, p. 187 et i38, et les tac-siniile des
Buddha de face juste au-dessus de Kanis- inscriptions, ihid., pi. LUI. ka. — Pour ce (jui est des deux acol\ les, '' Cf. la description du Muhùraima
cl. l. II, p. 162. citée t. 1, p. (j/i.
Vogel, vont plus loin encore et sont unanimes à déclarer qu'elle marque le déclin de l'art du Gandhàra. C'est là, à notre avis, une ailirmation trop francliante et qui requerra bientôt de sérieuses réserves C. Il ne faut pas nous en laisser imposer parla médiocrité de l'exécution, laquelle n'est pas, ipso fado, une preuve de basse époque. Mais tout le monde convient — et c'est là pour l'instant ce qui nous importe — que les Buddlias figurés sur ce reliquaire sont tristement éloignés des origines hellénistiques du type. Dès lors la démonstration en est faite: la conslilution de l'école grécobouddhi(|ue est sensiblement antérieure à Kaniska. . .
Et maintenant respirons : car cette heureuse trouvaille n'aura pas moins réjoui et édifié les indianistes que les fidèles Birmans auxquels le gouvernement anglo-indien a jugé bon de l'attribuer. Avec elle tombe en efl'et le frein que nous ne pouvions jusqu'ici qu'impatiemment ronger. — Quoi donc, disions-nous, voici(fig. /i65 et suiv. , û8o, etc.) des œuvres où respire le souffle même de l'bellénisme ; car il n'y a pas à s'y tromper : c'est lui qui fait ondoyer les cheveux, se gonfler les narines et palpiter les draperies de ces superbes Buddhas. Pour expliquer l'art raffiné de ces statues, nous avons sous la main des compatriotes et congénères à elles, dans les superbes médailles indo-grecques. Et pour pouvoir rien dire d'historiquement certain sur leur compte, il nous faudrait attendre que le fin et élégant profil de ces princes hellènes ait fait place sur des monnaies déjà décadentes au portrait en pied d'un barbare ? Et quel barbare ! Regardez-le sur les planches V, 5 et 7, et VI, 2 : un Tartare hirsute, barbu, chaussé de lourdes bottes et grotesquement accoutré dans les basques l'igides de sa casaque. . . Artistiquement parlant, c'était une contradiction dans les termes. Mais quoi, un petit fait brutal l'a toujours emporté dans les balances des [)hilologues sur tous les arguments d'ordre esthétique; et force était d'en revenir perpétuellement à la seule
<•' Cf. ci-dessous, p. 54i et suiv.