‹ L'art gréco-bouddhique du GandhâraChapitre 6 sur 36 · LA RENCONTRE DU BOUDDHISME ET DE L'HELLENISME. W · texte numérisé non relu

LA RENCONTRE DU BOUDDHISME ET DE L'HELLENISME. W

chose sûre, la première apparition du type du Buddha sur les iiioiiiiaies de ce Kusana. Cet obsédant cauchemar sera désormais épargné aux futurs archéologues: et tout de suite il semble que les ])laus se succèdent mieux dans l'horizon éclairci. Non, ce n'est pas César, ce n'est pas Alexandre, qui a créé l'art gallo-romain, ni l'art indo-grec; mais pas plus que Clovis et ses Francs, Kaniska et ses Yue-tche n'ont eu la moindre j)art à l'évolution artistique de la contrée conquise par leurs armes. Ce qui a rénové on innové l'art des Indes et des Gaules, c'est ici la longue domination romaine, là le règne relativement durable des Gréco-Bactriens. Non seulement plus rien ne s'oppose, mais depuis longtemps tout nous invite à faire hardiment remonter, sinon jusqu'à Ménandre, du moins plus haut que les Kusanas les premièies créations originales de l'école du Gandhâra.

§ 111. La hencontre du Bouddhisme et de l'Hellénisme.

Penchons-nous à présent sur le creuset où va s'opérer la fusion des deux éléments que nous avons toujours isolés jusqu'ici, le grec et le bouddhique. Voilà d'ailleurs trop longtemps que nous persistons à manier ces conceptions purement abstraites : il est urgent de les ramener à des termes plus concrets. Le Bouddliisme, c'est pratiquement des moines et des laïques indiens; l'Hellénisme, c'est dans l'espèce des soldats et des généraux grecs. Essayons de préciser et d'animer quelque peu ces vagues entités et de les suivre en scène sur le véritable théâtre de leur rencontre.

Pourquoi le Gandhâra ? — Nous ne croyons céder à aucune do ces partialités que les auteurs ont trop volontiers pour leur sujet en j)laçant au Gandhài'a et dans la vallée de Kaboul, de préférence à la Bactriane et même à Taksaçild le lieu de cette union — celui du moins où, à notre point de vue, ladite union engendra un résultat décisif. En ce qui concerne le bassin de l'Oxus nous nous en

fiUU LES ORIGINES DE L'ÉCOLE DU GANDIIÀRA.

tenons aux raisons que nous avons données dès le début'*' et que notre enquête liistori(|U(' n'a fait depuis que renforcer. Elle nous a montré en effet que le Bouddiiisme n'a pénétré dans le Nord-Ouest de rinde que vers 95o avant J.-C. Admettons par hypothèse qu'il ait franchi la haute barrière du Paropamise dès le commencement du n" siècle, à la veille ou à la suite des conquêtes indiennes des tyrans grecs de la Bactriane : encore ne faut-il pas oublier que ceux-ci en avaient été chassés dès avant l'an i3o par l'invasion des Çakas. Les événements laisseraient en vérité bien peu de marge, on ce pays tout iranien et dont la gloire était d'avoir enfanté Zoroastre'-', pour la formation locale d'une école gréco-bouddhique. Qui en aurait d'ailleurs pris l'initiative ? Le fait est frappant pour qui vient, comme nous, de constater l'influence immédiate et vigoureuse de llnde du Nord sur le monnayage de ses nouveaux maîties *'' : pendant les i5o ans et plus qu'a duré la domination hellénique en Bactriane, ni les idées ni les coutumes indigènes n'ont exercé la moindre réaction sur les médailles frappées au nord du Caucase indien ; celles-ci sont restées purement et simplement grecques W. L'atonie intellectuelle et artistique, pour ne pas dire l'absence de toute culture nationale que dénonce une si complète résignation an joug étranger apporte, on en conviendra, une présomption de plus contre la possibilité de la création sur place d'une école dont la caractéristique essentielle est justement qu'elle procède du mélange de deux civilisations.

Soit, dira-t-on ; nous vous abandonnons provisoirement l'Oxus'^': mais les arguments en faveui' du versant méridional de l'Hindoukoush valent encore mieux pour la rive gauche que pour la rive droite de l'indus. Pourquoi le lieu de naissance de l'école ne seraitil pas de préférence la grande et riche capitale de Taxila, infini-

''' T. I, ]). 5. relevé parM.E.J. Rapson, 4 »<:/<•«/ Imlia,

''' Tout au moins l'a-l-il adoplé (cf. p. 120 et 126. A. V. Williams Jackson, Zoroasler^). ''' Il nous faudra revenir sur ce point

''' Cf. ci-dessus, t. II, p. 437-438. à propos de l'inlluence de l'ëeole du Gan-

'*' Ce fait significatif a été également dhàra au eh. XVII, S» m (p. 639).

LA RENCONTRE DU BOUDDHISME T DE L'HELLÉNISME. Mio

ment j)liis importante alors que Peukélaotis? — A cela nous répondrons que de l'une à l'autre cité on ne comptait que six étapes, et que nous ne sommes malheureusement pas en mesure de fournir des précisions à quelques lieues pi'ès. Toutefois les textes nous font entrevoir une sérieuse objection dans la forte organisation brahmanique qu'ils attribuent dès longtemps à ce que d'aucuns se plaisent à nommer l'rr université de Tak-saçilâii. L'air de la rive droite, où nous avons vu qu'au contraire les brahmanes ne jouissaient ni d'inlluence ni même de considération C. était singulièrement plus favorable à l'éclosion de manifestations originales du Bouddhisme. Car enfin, il faut bien se mettre ceci dans l'esprit : pour la production d'un art gréco-bouddhique, tel que nous savons qu'il fut, il ne sulïit pas d'un simple afllux d'artistes hellénisants; il faut encore que ceux-ci trouvent toute constituée une clientèle indigène, et enfin que la demande locale coïncide avec la présence sur le marché des praticiens étiangers. Tant que les fouilles de Taxila et de Balkh '-' ne nous auront pas démontré que nous nous trompons, nous nous tiendrons prudemment au témoignage des découvertes déjà faites, et nous continuerons de penser que cette triple condition n'a été vraiment réalisée que dans la vallée de la Kubhâ et au Gandhàra vers la fin du n" siècle ou le commencement du r' siècle avant notre ère. A ce moment il y a six ou sept généralions que cette contrée s'est ouverte, avec le succès que nous avons dit, à la propagande bouddhique; il y en a trois ou quatre qu'elle est gouvernée par des Grecs. Dans la haute vallée du Kâboul-Roùd, un petit foyer hellénique, abi'ité par les montagnes contre l'inondation des barbares, n'a même achevé de s'éteindre qu'un siècle plus tard. Aussi ne faisons-nous aucune difficulté pour le reconnaître :dans la querelle des pays qui prétendraient à Ihonneur très réel d'être le berceau de l'école indo-grecque, cette région monta-

'' et. ci-dessus, t. H . p. 618. n. 3); sur i'iiitéit-l (jnc préseiilerairiit

'' Les piemières sont heureusemeul les secondes voir plus has, cb. XVII, commeuoees (cf. ci-dessus, t. Il, p. 435, S in (p. 635-636).

A46 LES ORKIIINES DE L'ÉCOLE DU GAMDHÀRA.

jnieuse, aujoiii-d'lmi interdite, mais jadis parcourue par des explorateurs et reconnue couverte de monuments bouddhiques, opposerait au Gandliàra des titres théoriquement supérieurs, si, par une exception unique dans l'histoire de l'art, la pauvreté d'un ff Kohistânn avait jamais pu en pareille matière prendre les devants sur l'opulence de la plaine W.

N'oublions pas d'ailleurs que nous avons précédemment établi notre droit d'admettre, à cette même époque, un Gandhâra et sans doute aussi un Kapiça mieux arrosés, partant plus fertiles et plus riches, voire plus peuplés qu'ils ne le sont aujourd'hui ('-). Il y a lieu de penser que les Indo-Grecs, venus pour rester, ont dû ménager les ressources d'un pays dont désormais ils comptaient vivre. On sait d'ailleurs comment régulièrement les choses se passent dans l'Inde, au grand étonnement des historiens classiques. Pendant que ràjas, rajpoutes et autres hsalriija, dont la guerre est le métier, se battent (et d'ailleurs avec beaucoup de bravoui-e) eux et leurs gens, le paysan continue paisiblement à vaquer à ses cultures et le marchanda son commerce : le mot d'ordre des soldais est de respecter les castes dont, vainqueur et vaincu, les deux partis devront tirer leur subsistance. Les condottières gréco-bactriens, familiarisés par un long voisinage avec les mœurs indiennes, ont dû, dans leur intérêt bien entendu, respecter la règle du jeu. Ne l'auraient-ils pas fait, que les blessures de l'invasion auraient eu amplement le tenqjs de se cicatriser. Au bout du compte, après la propagation du Bouddhisme et la conquête hellénique, il n'y eut rien de changé au Gandhâra qu'un petit nombre de Grecs et beaucoup de moines de plus. Il est naturellement impossible de procéder à aucune évaluation précise. Toutefois, en opposant les 5oo Yavanas de Ménandre aux 80,000 hhilxu de Nàgasêna, le Milinda-panha nous suggère une proportion malgré tout assez vraisemblable : car s'il y avait sûrement moins de moines dans le cor-

'■' Cf. t. I, p. 6. — L'opposition de la plaine et du ^pays de montagnes n ou Kohislân est un lieu commun sur la frontière indo-afghane. — '' T. Il, p. /aai/iaS.

LA RENCONTRE DU BOUDDHISME ET DE L'HELLENISME. /i67

tège du patriarche, y avait-il beaucoup plus de Grecs dans la garde du Basileus?

Les Y.ivAyA. — C'est en ellet une question de mesure. Pour prendre les choses ah ovo, il serait aussi vain d'exagérer que de contester Tiniportance de la colonie militaire grecque de Bactrianef'l Les faits le disent clairement : assez forte pour contenir, en temps ordinaire, les incursions isolées des Gakas, elle n'était pas en état d'opposer grande résistance à leur invasion en masse, quand euxmêmes cédèrent à la pression des Yue-tche(-'. Les témoignages chinois donnent l'impression que le royaume bactrien fut pour les Barbares une conquête facile. Cela se comprend encore de la part des habitants amollis de cette grasse contrée, lesquels ne faisaient après tout que changer de maîtres : on est en droit de s'en montrer davantage surpris de la part des aventuriers grecs qui détenaient cette riche proie et qui ont l'air sur leurs monnaies de gaillards si déterminés. Apparemment, devant cette horde déferlante de cavaliers nomades, tous archers de naissance, ils se sentirent désarmés comme en face d'une force de la nature. Leur cohorte, trop peu nombreuse, eût été submergée par le flot. Remarquez ce])endant qu'elle sullit pour fermer les passes derrière eux et se maintenir longtemps encore dans le Nord-Ouest de l'Inde. Cette Inde même, qu'ils eussent ou non noué des intelligences dans le pays, ils durent la conquérir avec très peu de monde, en tout cas avec très peu de troupes grecques. On se rappelle qu'Alexandre a gagné la bataille de l'Hydaspe avec une douzaine de mille hommes'^'. Nous voulons bien croire qu'un Dèmètrios et

'"' N'oublions pas d'aillnirs (|ue celle-ci verrons (p. ^87), meilleure contenance,

est liisloriquenicnt allestée : encore plus (le — Peut-être fiiul-il faire aussi entrer en

20,000 vetérunsaiiraient-ilsdéserlélepays ligne de compte les perpéUielles liissen-

à la mort d'Alexandre [d. Iîoiciié-Le- sions intestines des Gréco Baclriens. Lisez

cLERCQ, Hist. des Séleucides, p. 8.t on E. encore les réflexions de M. Bouché-Le-

[\. Bevaw The Hanse ofSeleuciis, p. 276 V clercq, Inr. IniicL, p. ."îfJo-SGa.

•'' Les Parthes lirent, comme nous ''' Il est vrai qu'il disposait d(5jà d'un

448 LES OIUr.INES DE L'ÉCOLE DU GANDHARA.

un Apollodotos no le valaient pas comme foudre de guerre : mais aussi n'onl-iis pas trouvé devant eux un Porus — encore moins, comme Séleucos, un Candrafjupta. La dislocation de l'empire des Mauryas favorisa, nous l'avons dit, leurs entreprises; puis le noyau de leur armée, constiiné par des mercenaires d'OccidenI, dut vite se renforcer d'auxiliaires indigènes*''. L'art de conquérir l'Inde à l'aide des Indiens ne date pas de Dupleix.

Nous sommes donc bien loin de vouloir entretenir les illusions de Cunningham sur rtla population semi-grecque du Penjâb'^hi : mais l'élimination de tout élément grec ne serait pas moins absurde. Ce n'était pas tout que de conquérir l'Inde, il fallait encore la garder : et il eût été trop imprudent de s'en fier uniquement sur ce point à des troupes indigènes. Les conquérants se trouvèrent aussitôt confrontés avec la nécessité, de tout temps reconnue, d'entretenir au moins une petite garnison européenne ou soi-disant telle près de toutes les villes importantes. Deux systèmes sont encore en vigueur, soit qu'on l'installe dans un cantonnement spécial à quelque distance de la ville indigène, soit (ju'on lui fasse occuper ce que les Grecs appelaient le ^cccrîXeiov et les pèlerins chinois la «ville royale n — ce que dans nondjre de villes de l'Inde britannique on appelle aujourd'hui le trFortn, — c'est-à-dire l'ensemble de constructions qui servaient a la fois de palais et de citadelle*^'. A la tète et sous la protection de cette force armée il fallait encore placer, au moins dans chaque chef-lieu de district, un représentant du Basileus et son tribunal, sans compter les agents du fisc et la trésorerie : car ces choses non plus ne changent

cnnlinfjeiit indigène de 5.ooo liomnies, lequel assurait, avec les troupes de Kralèros, la gai-de du camp.

''' Nous avons cru les reconnaître sur nos sculplures : cf. t. I, p. 4o2-4o,S et t. II, p. i4-i6 et (ig. 902-2o4 et 3o6.

<"' flarhut, p. 107, à propos du culte des images du Buddiia.

•'' Cf. par exemple dans Polïbe , X, 27,

la description du ^aaiXeiov d'Ecbatane — celui-ci distinct, il est vrai, de l'aKpa ou citadelle. — C'est justement à propos de Purusapura que Hiuan-lsang emploie l'expression qui, d'après S. Bevl (cf.

Rec, I, p. 98 , n. 55), correspond à "la portion de la ville, fortifiée et entourée d'une muraille, dans laquelle s'élevait le palais royal".

LA RENCONTRE DU BOUDDHISME ET DE LHELLÉMSME. I'i9

pas. Dans l'espèce il est probable (jue la capitale du Gandbàra grec était Peukélaôtis (Piiskaràvati) et que des postes devaient exister à Pèsbawar et à Shâhbâz-Garhî pour surveiller la grand'route, en tout cas à Und pour garder le passage de l'Indus. Au total le nombre des Grecs n'aurait jamais dépassé, si même il l'atteignit, la proportion de celui des résidants anglais par rapport aux liabitants actuels du pays, laquelle monte, d'après les données du dernier Gazclleer, de 0.06 p. 1 00 dans l'Inde entière, à près de o. 1 5 p. 100 dans le Penjàb et à plus de o.5 p. 100 dans le district de Pèsbawar, à cause du voisinage de la frontière C.

Mais puisque nous en sommes fatalement venus à découvrir quelque analogie entre l'Inde grecque d'il y a deux mille ans et 1 Inde anglaise d'aujourd'hui'-), il est nécessaire de marquer aussitôt les diiïérences. Celles-ci tournent d'ailleurs toutes h l'avantage de notre thèse. Les Européens de ce temps-là étaient beaucoup plus procbes des Indiens par la manière de vivre et les habitudes de pensée, et par suite bien plus prêts à les comprendre et à se fondre avec eux qu'ils ne sauraient l'être à présent. Sans doute les barrières de la caste existaient déjà, mais non celle des mœurs et des croyances religieuses. Combien d'ailleurs parmi ces prétendus Yavanas pouvaient se dire originaires de la Grèce européenne ? La plupart, à commencer par leurs chefs, étaient natifs d'Asie Mineure, sinon même de simples Orientaux plus ou moins hellénisés. Nous avons trouvé dans la bouche des pandits du Kaçmir le terme de Yavana employé pour désigner indistinctement toutes les populations de l'Asie antérieure, à commencer par les Persans: nous ne serions pas éloignés de croire que son acception était dès lors presque aussi vague. Ajoutez enfin que nombre de ces mercenaires devaient prendre femme dans le pays.

''' Soit près de 0,000 Européens sur tiès vivantes à M. Gobi.et d'Alviella dans

86.5,000 liaiiitants, d'après des chifTres son excellente étude sur Ce que l'Inde

fommuniqués par M. F. W. TiioiiAs. iloil à hi Grèce (Paris, 1897, p. 28 et

''' Cette idée a déjà inspiré des pages suiv.).

r. VNrmuM. - 11. ' on

^ATIO\*UE.

',50 LKS (lUKlIMlS l)F, L'ÉCOLE DU G\NDIIÀIl\.

Sur ce |)(iiiil, on lésait, l'oxeinple venait de haut, puisqn'il avait (Hé donné en Perse par Alexandre en personne, lors de son mariage avec Roxone. On lit dans Appien qn'un peu plus tard, dans rinde même, Séleucos Nicator aurait contracté une alliance tf matrimoniale T en même temps que politique avec Candragupta. Comme ce dernier nous est donné par les témoignages indigènes pour un aventurier de basse naissance, le fait, de quelque façon qu-on doive l'entendre, est après tout possible et est communément accepté. Mais, fait remarquer M. Boucbé-Ledercq, rron ne connaît pas à Séleucos d'autres femmes qu'Apama et Stralonice, ni d'autre fdie que Phila, l'épouse d'Anligone Gonatas. On ne voit donc pas comment il aurait pu devenir ou le gendre ou le beaupère du roi hindou n. Strabon rapporte le même détail, mais sous un jour très ditférent et beaucoup plus intéressant à notre point de vue : selon lui Séleucos aurait simplement inscrit parmi les clauses du traité Yèmyaixia ou jus connuhu : en d'autres termes, il aurait, selon l'ingénieuse interprétation de M. Bouclié-Leclercq ''', conclu ffune convention autorisant les mariages mixtes entre Hellènes et Hindous fl. Dans le système social de l'Inde, le seul procédé pour régulariser de telles unions consistait à atti'ihuer théoriquement aux Grecs une certaine caste; et peut-êtie avons-nous ici la forme grecque de la tradition indigène qui, comme nous veri'ons tout à l'heure ('-), reconnaît dans les compagnons d'Alexandre une variété dégénérée de Isalrii/a.

Légal ou non, ce constant métissage explique, sans chercher plus loin, que, comme tous les conquérants de l'Inde avant les Anglais, les Grecs aient été promptement absorbés par la population indigène. S'ils maintinrent pendant plusieurs générations l'originalité de leur race, ils le durent moins à l'orgueil de leur culture qu'à l'incessant afllux d'aventuriers occidentaux qui renouvelaient quelque peu leur sang et éclaircissaient à nouveau leur

''' llisinire des Srlfiiriflrs. p. 3f|-oo. — '^' Cf. ci-dessous, |). iyS.

]A RENCONTRE DU BOUDDHISME ET DE L'HELLENISME. 'i5l

teint. Leurras, en un mol, était beauconp plus voisin de celui des Mogliols que des maîtres actuels de l'Inde. Lisez notre Bernicr. A plusieurs reprises, il revient sur le fait que les gens fcqui gouvernent à prosent rindoustanr; ont bien pris le nom rrdes peuples de la Grande Tartariei^, mais que crceux qui entrent dans les charges cl dignités, et même dans la milice -^ ne sont quiin ramassis d'étrangers, rrla plupart étant Persans, quelques-uns Arabes et d'autres Turcs : car il sullit à présent pour être estimé Mogol d'être étranger, blanc de visage, et mabométan il. Quant à ceux de leurs enfants a qui passent la troisième ou quatrième génération, et qui ont pris le visage brun el l'bumeur lente du pays, ils ne sont point tant estimés ni honorés que les nouveaux veiuis, n'entrant même que rarement dans les charges, heureux enfin quand ils peuvent être simples cavaliers ou gens de piedn. Aussi, pour prévenir celle inévitable déchéance de leur postérité, les nouveaux venus à la cour, remarque-l-il encore, ont-ils soin de se fournir de femmes au Kaçnu'r rrafin de pouvoir faire des enfants qui soient plus blancs que les Indiens el qui puissent ainsi passer pour de vrais Mogols ''). . . ••. 11 n'y aurait, croyons-nous, que quelques mots à changer au passage pour que les judicieuses observations de l'excellent docteur s'appliquassent de façon fort exacte au cas tout à fail similaire des Yavaiias.

Mais qu'ils fussent d'extraction plus ou moins authentique ou de race plus ou moins mêlée, un fait n'en subsiste pas moins : de soi-disant représentants de l'Hellénisme, fonctionnaires civils ou militaires, ont été installés à poste fixe au GandlKua : et l'on voit d'ici se dérouler les conséquences extrê:nement variées de cette installation. Tout d'abord on rloit compter avec les nécessités courantes d'une administration étrangère quia sa langue, son écriture, son calendrier paiticuliers. 11 est vi'ai que, dans un pays de vieille civilisation, il lui faut composer avec les habitudes locales. On n"a

''' Rerkier, Voyages, éd. i83o, I, p. /i et a8G; II, p. 266.

',52 LES OIUC.INKS DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA.

enoorc d(''Coiiveit clans rinde aucune inscription grecque. L'alphabet grec n'a remplacé celui rlu Penjâb que sur les monnaies, et encore leur en abandonne-t-il le revers C. Mais des noms de mois macédoniens ont été relevés dans les inscriptions indigènes (-'; et il y a lieu de penser que le grec, en sa qualité de langue oH'cielle, fit un instant partie de l'éducation des hautes classes et fut même pratiquement connu de nombre de personnes de condition plus humble, mais que leurs intérêts professionnels maintenaient en contact permanent avec les maîtres de l'heure. Quand on nous dit qu'Apollonios de Tyane put encore converser en grec avec le roi parthe de Taxila, on nous rapporte du moins l'écho d'un l'ait réel. De nos jours, si longtemps après l'extinction de la dynastie moghole, les classes dirigeantes de l'Inde du Nord ne continuent-elles pas à apprendre le persan concurremment avec l'anglais, en attendant que celui-ci supplante définitivement celui-là? Mais l'administration n'a pas seule ses exigences : les administrateurs et les agents de la force publique ont aussi les leurs. Avant tout, il leur faut des médecins : et la médecine indienne en a contracté une dette envers Hippocrate. Puis ils ont des besoins intellectuels, qu'au moins de mauvais romans et quelques troupes d'acteurs de passage chercheront à satisfaire : et c'est pourquoi l'on découvre tant de curieux rapports de forme et même de fond entre le théâtre grec et l'indien '■'', entre les kathd sanskriles et les fables milésiennesW : car — il nous faut du moins l'indiquer en passant —

''' Au moins sur les monnaies indogrecques, indo-scytlies et indo-parllies : sur celles des grands Kusanas nous ne trouvons que l'alpliabel grec (cf. pi. IIIV).

''' Par exemple Tinscription du vase de Wardak (cf. E. Senart, dans J.A., nov.-déc. 1914, p. 674 et 677) est datée du i5° jour du mois Arthamisiva (Arlemisios).

''^' Cf. E. Wi^JDiscH, Der griechische Ein/hisn im indhchcn Drnma (Berlin,

1882 ) et A. Weber, Die Griechen iii Indien (1890). p. 919-921. M. S. Lévi dans sou Théâtre Imlieii a soutenu la thèse contraire: mais nous savons qu'il serait aujourd'hui disposé à faire à l'inlluence grecque sa part.

'*' F. LicÔTE, Sur l'origine indienni' du roman grec, dans Mi'lniigrs Si/lniin Lévi (Paris 1911). Weber (/oc hiud., p. 917)3 déjà fait remarquer que les fables milésiennes étaient en quelque

Page 1