‹ L'art gréco-bouddhique du GandhâraChapitre 7 sur 36 · A RENCONTRE DU BOUDDHISME ET DE L'HELLÉNISME · texte numérisé non relu

A RENCONTRE DU BOUDDHISME ET DE L'HELLÉNISME

l'inlluence hellénistique ne s'exerça pas uniquement sur les arts plastiques. Peut-être devons-nous nieutionner encore quelques sophistes ou professeurs pour l'éducation des enfants de bonne famille. Point de chapelains, faute de sacerdoce national (tout au plus (juelques mages pour les soldats iraniens?); mais sûrement des astrologues, dont les Indiens devinrent les adeptes empressés : le charlatanisme non plus ne connaît pas de frontières. Enfin et surtout, toute colonie étrangère a des besoins d'ordre matériel et pratique : elle ne peut se passer de bijoux, d'ustensiles, d'armes, de meubles, de véhicules, de vêtements. . . C'est justement ici que nous attendons nos Yavanas.

Il n'est pas douteux que pour la fabrication de nombre d'objets de première nécessité, on pouvait, comme à présent, utiliser les ressources du pays. L'Inde a loujours abondé en habiles ouvriers : c'est même la seule qualité que Bàber lui reconnaisse dans ses Mémoirrs, et nous avons vu que Néarque avait déjà fait la même constatation. Pour les vêlements on trouvait sur place des tisserands de laine, de coton ou de soie, |)our les véhicules des charrons, pour les meubles des ébénistes, pour les armes des forgerons, pour les ustensiles des potiers d'argile ou de cuivre, pour les bijoux des orfèvres. On peut toujours obtenir d'un bon artisan indigène sinon l'exécution d'un dessin coté, du moins la reproduction telle quelle dun modèle; ainsi que le dit encore Bernier, ils tr Contrefont si bien notre travail d'Europe qu'à peine y peut-on rien reconnaître de différent t'^r). Les fournisseurs des cantonnements grecs, de quelque nationalité qu'ils fussent eux-mêmes, ont dii se servir largement de la main-d'œuvre locale. Toutefois, il y avait des travaux trop délicats ou trop nouveaux pour qu'on put les confier aux ouvriers du bazar, ou (|ui exigeaient

soile la liUeralui'e piolessiounelie des <"' Bàber, Mémoires, IraiJ. Pavct de

Yavaiii (cf. plus liaut , t. II, p. 70); il Courteille, II, p. 299; Dernier, Votjages,

cherche même (p. 91 4) des analogies ëd. i83o, t. II , p. a5; et cf. ci-dessus,

entre les épopées grecques et indiennes. l. II, p. 627.

.'454 LES OP.KÎINFS ]\K LECOLE DU (1 \M')1I \ li A.

tuiil an moins une diiccludi ('Ui'o|)éeiiuc. Force liil d'avoir ou de laire venir d'Occideul un cerlain nombre de ces tecliniciens, experts en mécanique, dont nous savons que lliabileté extraordinaire fit l'émerveillement des Indiens'''. L'ingénieur est d'ailleurs, avec le médecin, le spécialiste qui s'exporte le mieux. Enfin, ce serait bien mal connaître les Grecs que de croire qu'ils aient pu vivre, même si loin de leur Méditerranée, sans art, et par conséquent sans artistes. A la vérité, on n'a encore rien retrouvé de rarcliitecture civile du Nord-Ouest de l'Inde '-' : et ce serait beaucoup exiger des fouilles que de s'attendre à ce qu'elles nous rendent, avec sa décoration européenne sertie dans un cadre exotique, le palais ou simplement la villa de quelque despote grec. Mais nous n'en sommes pas uniquement réduits aux conjectures. On n'a pu oublier que nous possédons, en d'innombrables exemplaires, dans la superbe facture et l'étonnante variété des monnaies courantes, la preuve oiïicielle de la constante présence dans la région, pendant les deux siècles qui ont précédé notre ère, d'artistes grecs ou formés dans un atelier grec.

Ajoutons c[ue ces artistes, ou tout au moins les premiers d'entre eux, étaient véritablement excellents. Prenons encore celui qui a exécuté de ses mains telle des pièces reproduites sur la planche 111. Que cet homme sût graver, nous en voyons la preuve : mais sans doute, il ne savait pas que cela. A la mode des praticiens de l'antiquité ou de la Renaissance italienne, il était encore capable de ciseler, par suite donc de sculpter, donc de modeler, peut-être même de peindre, et enfin d'enseigner toutes ces branches de l'art plasti(|ue à des apprentis, quitte ensuite à s'aider de ces derniers dans l'exécution des commandes. Que lui demander de plus? Gela ne regarde personne de savoir quels hasards de la destinée l'avaient

''' Cf. plus haut, t. I, p. 91 -g a. La et lôo); Harm-curlta , trad. F. \V.

littérature des contes va jusqu'à leur atlri- Thomas, p. 198.

huer Incapariléde f;il)ri([uei des iiiacliines '' Du moins ceci était vrai avant les

à voler; cf. Brlial-Ldtliti-çlukii-siuiyrdlid , deruières fouilles de M. J. II. M.vrsh.ïll

V, igo (éil. et Irail. F. Lacôte, |). 05 àTaksaçilâ.

LA RENGONTIiK DU BOUDDHISMi:

poussé en Ariane el jusque dans l'Inde. Pour notre part, nous pensons ce que durent penser ses clients *>réco-indiens : nous le tenons; il sullll. nous ne le laissercns pas échapper. Mais tout de suite une (jueslion se posait, assez embarrassante pour eux, pour lui vitale : trouverait-on à l'employer? Car enfin on ne grave pas tous les jours des iioinçons pour le gouvernement ; et d'autre part, dans toute colonie étrangère, si riche soit-elle,le nombre des personnes susceptibles de faire vivre un artiste est forcément restreint. Qu'aujourd'hui encore un peintre ou un sculpteur européen aille chercher fortune dans l'Inde, il aura vite fait d'épuiser les commandes de l'administration ou delà haute société anglaises; et il sera trop heureux, pour ne point perdre son temps et l'argent de son voyage, de faire (au besoin un peu plus beau ou plus blanc que nature) le buste ou le portrait de quelques râjas. Cette ressource était-elle déjà entrée dans les mœurs? On en trouve des traces, en delijrs des monnaies, dans la statue inscrite de Kaiiiska(') du n)usée de Mathura, sinon déjà dans notre figure 3G8 dont la ressemblance frappante avec un satrape parthe est peut-être une délicate flatterie. En tout cas, nos artistes hellénisants auraient tort de faire entendre aucune plainte i-étrospective. Une bonne fortune leur est échue qui ne se représenterait plus que bien difficilement aujourd'hui : ils virent venir à eux, de l'or à la main, des donateurs indigènes qui leur offraient des murs de sanctuaires à décorer.

Les Bivddhà. — Retournons-nous vers ces clients, en vérité inattendus, et enquérons-nous au mieux de leur identité. Ils méritent de fixer à leur tour notre attention , ne serait-ce qu'à raison de ce geste extraordinaire. Car on conçoit bien que le Grec n'ait pas fait beaucoup de façons pour accepter la commande : le surprenant, pour quiconque connaît un peu l'Inde, est qu'elle ait été

<■) A.S.I.,Aun. Rcp. Kji 1-1-2, pi. Lttl.

>i:,(l I.KS OIIICINKS l)K LKCOI.K 1)1 (i A M)ll \ Il \.

laite, lîion eiiloiidii l'Ilc iiY'iiianait pasdedessei'\aiilsbraliinaiii(|ues : ces représeiitauls allilrés du consei'valisuie indien se sont, comme toujours, tenus tant qu'ils ont pu à l'écart des modes étrangères. Mais il ne sullit pas, pour que tout devienne simple, de rejeter sur des bouddhistes la responsabilité de celte innovation. Nous ne voyons pas que de nos jours les gens de Ceylan ou de Birmanie, du Siam ou du Cambodge, fassent appel pour la décoration de leurs fondations religieuses à des artistes européens*''. Sans doute il n'y aurait pas impossibilité absolue à ce qu'ils le fissent : nous croyons cependant savoir^qu'ils s'y résigneraient fort malaisément. Et la raison en est claire. L'artiste immigré , quoi qu'il fît pour s'accommoder au goût et au style indigènes, jetterait aussitôt la perturbation dans les habitudes d'œil et d'imagination de ses clients improvisés. Par le fait, le Grec en question n"a pas manqué d'opérer au Gandhài-a sa petite révolution artistique; mais s'il y eut des esprits chagrins (il y en a toujours) et de vieux bonzes qui protestèrent, la majorité des intéressés fit évidemment ses délices du nouveau style. — Qu'à cela ne tienne, dira-t-on, ne gardez-vous pas en réserve un argument qui est déjà venu plus d'une fois sous votre plume? Ce goût spontané de l'inédit étonnerait dans l'Inde : mais les habitants du Gandhàra étaient-ils de vrais indiens? — Eh! sans doute, répondrons-nous, ils se ressentaient fort du voisinage immédiat de la frontière et du perpétuel va-et-vient des voyageurs sur la grand'route qui reliait la péninsule à l'Asie antérieure. Mais prenez-vous davantage les Birmans, les Thaïs ou les Khmèrs de l'Indo-Chine pour d'authentiques Indiens? Les Gandhàriens étaient à tout le moins des Oiientaux, et par suite des gens toujours chatouilleux sur l'article de leurs coutumes et de leurs pratiques religieuses. Aussi en vient-on à penser qu'une autre condition encore était nécessaire pour expliquer en cette affaire l'initiative ou

''' Nous cliûisissons exprès nos exeni- vaute. mais qui ne possèdent pas eu pies dans des pays de civilisation indienne propre une aussi brillante tradition artisoù la relig-iou bouddhique est encore vi- tique que la Chine et le Japon.

LA RENCONTRE DU BOUDDHISME ET DE L'HELLENISME, iô?

— si l'on préfère croiie (|ue le Grec iil des oll're/i de service — l'acceptation des milieux indigènes. Oui, la population du Gandhâra était des plus mêlées, et elle ne respectait passes brahmanes, et elle était des plus dévotes au Buddha : tout cela est bon à retenir; mais, pour qu'elle passât une commande à un artiste liellénisanl, il aura en outre fallu, entre les deux parties contractantes, l'intermédiaire d'un Grec, ou d'un métis de Grec, (jui lût lui-même un bouddhiste.

Le postulat est beaucoup plus modeste et raisonnable qu'il ne paraît peut-être au premier abord. Pour commencer, personne ne savisera de contester la prompte multiplication au Gandhàra de nombreux Eurasiens, bouddhistes de naissance par leur mère ('). Mais puisque Ménandre a pu donner à la postérité l'impression qu'il s'était converti au Bouddhisme, pourquoi quelques \a\anas pur sang ne l'auraient-ils pas fait ou cru le faire : soit qu'ils y aient été amenés parla toquade théosophique, résultat fréquent d'un long séjour aux Indes, soit que de la doctrine du Buddha ils aient surtout retenu le coté philosophique ? 11 n'y avait pas si loin de la sagesse du Bienheureux à celle qui venait de faire d Epicure le dieu de ses sectateurs'-' : et on remarquera notamment que devant le problème fondamental de la douleur, dont tous deux reconnaissent l'existence, leur attitude est pareille, et la plus humaine de toutes. S'il était loisible au Yavana lléliodore de se déclarer affilié à la secte vishnouite des Bhàgavatas, et au Kusana Vima-Kadphisès de s'intituler mùhêçmra, c'est-à-dire çivaïtc, sur ses monnaies'''. Grecs comme Barbares devaient rencontrer encore moins d'empêchement à devenir bouddhistes. Notez que des conversions de ce genre se produisent encore tant à Ceylan qu'en Birmanie; et d'autre part, ainsi que nous l'avons indiqué'"', elles étaient beaucoup plus attendues de la part d'un Yavana d'alors que d'un Européen d'aujourd'hui. Aussi ne voyons-nous à opposer

'" Cf. t. II,p. 45o. ^'- Cf. t. II, p. 191.

■''> Cf. t. II, p. 34i. Ci Cf. t. H, p. 4/19.

i58 LES ORIGINES DE L'ÉCOLE DU GAND1I\RA.

au Mahâvama aucune objection de pi-incipe quand il nous parle de moines cr i)recs'')ii. Déjà des témoijjuajjcs certains vérifient l'autlicnticilé de notre hypothèse, aussi bien au Gandhàra qu'au Konkan. Ici, ce sont des tt Yavanasw — déguisés, il est vrai, sous des noms hindous — qui font creuset- à leurs frais les grottes de Nâsik, de Junnar et de Karli(^); là c'est et Théodore, fils de Datisu, qui consacre une pièce d'eau au culte des NàgasW. Nous inclinerions même à penser que seulement ainsi nous réussissons à atteindre et à vider le fond du débat que soulevait tout à l'heure ''' le caractère presque uniquement bouddliique du produit des fouilles gandhàriennes : l'aisance avec laquelle les Yavanas établis dans le pays ont été accueillis dans le sein de la communauté reste, en dernière analyse, la meilleure explication qu'on puisse donner de l'union si intime, et apparemment si exclusive, qui s'est formée au Gandhàra entre l'art grec et la religion bouddliique.

N'oublions jjas d'ailleurs qu'il y a deux manières de se faire bouddhiste. L'une, au fond la seule vraie, est d'entrer dans l'ordre des moines et d'observer dans l'infini détail de ses complications la relative sévérité de leur discipline; au contraire, l'autre, celle des upàsaha ou fidèles laïques, pouvait à la rigueur ne consister qu'en un acte mental d'adhésion. Toutefois cette alliliation se manifestait mieux par une charité toujours prête à l'égard des membres réguliers de la Communauté; et comme cette munificence était seule susceptible de revêtir à l'occasion un caractère artistique, nous aurions une tendance à ne nous inquiéter ici que des ce zélateurs n. En fait, les moines figurent assez souvent parmi les donateurs mentionnés par les inscriptions ou représentés sur les sculptures (cf. fig. 8/17 a). S'ils étaient censés ne rien posséder, ils pouvaient apparemment stimuler la générosité de

''' A/aA«i'fl;«4«, xii, 3i (et. Sy-io) et ''' E. Senart, dans J. A., niai-jiiiu

XIX, 3(). 1891), p. 533. — Sur te caraclère aqiia-

'^' Ep. Indica, VIll , p.9o;I\, p. 53- tique des Nàgas, cf. t. II, p. 29.

56; A. S. Western India, IV, p. 92, etc. '*' Cf. t. II, p. /iig-iao.

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leurs parents ou de leurs disciples. Uhihsti el iipdsaka ne vont d'ailleurs pas l'un sans l'autre. On estime {généralement qu'il faut ù ptMi près une centaine de familles pour entretenir, bon au mal an, un moine mendiant". Cela ferait environ un moine pour mille habitants, La ])roporlion fut sans doute moindre dans le Gandliàra à l'origine de la propagande; mais elle y devint beaucoup plus considérable : car autrement le pays, m.'me en lui attribuant une po|)ulation double de l'actuelle, n'aurait guère nourri que douze à (juinze cents hhiksii. Or Hiuan-tsang a.ssiire qu'il aurait jadis possédé un millier de monastères, et dans un seul de ces couvents, celui qui conservait le vase à aumônes du Bienheureux, Fa-hien a compté sept cents moines'- . Comment une telle multiplication du nombre des religieux a-t-elle pu se produire sans perturber gravement les conditions économiques de la contrée? — La réponse est justement que le développement du Bouddljisnie a suivi au Gandhàra la même évolution que partout ailleurs. Dès le début, quelques entrées en religion, plus ou moins retentissantes selon le rang social du converti, intéressent localement à la prospérité de la Communauté naissante un certain nombre de familles. Soit souci du bien-ètie des parents entrés en religion, soit manière de restituer au hliiksii les biens qu'il a abandonnés on quittant le monde, soit enfin simple souci d'accomplir une œuvre pie, des zélateurs font bientôt à la Communauté «le plus beau des donsii, entendez celui d'une propriété foncière : car il n'est pas de charité plus méritoire, après avoir fourni de uourritui'e, de vêtements et de médicaments les disciples du Maître, que de leur assurer un abri. Selon l'usage confirmé par la règle, c'est dans quelque villa hors les murs qu'on les installe, en attendant de bàlir sur ce terrain un véritable monastère'^. Plus tard enfin, on

'' HiRAPKASÀD (jÀSTRÎ, Dîscovcri/ oj j). 1 7 I , il compte 1,600 fondalions reli-

living Buddhi.ini in Bengal, Calcutta, gieuses en y comprenant les siàpa);

1897, P- 2- Fa-HIE\, cil. XII.

"' Hll'AN-TSANG, Rec, p. 98 [ibuL, '■ Cf. t. 1, p. ^78.

/i60 LES ORIGINES DE L'ECOEE DU GANDHARA.

voit sélevcr, sur des sites appropriés à leur (lestination, des sortes de couvcnls-torteresses, pareils à ceux du Tibet et de notre moyen âge, et puisant sans doute leurs réserves dans la dotation qui leur a été faite des terres environnantes". C'est alors que ces établissements, devenus riches par eux-mêmes, se peuplent d'une foule de moines qui vivent sur le couvent, et dont par suite le nombre n'est plus subordonné au chiffre de la population locale. Sans l'invasion musulmane, qui sait si nous ne trouverions pas encore au Gandliàra et au Kaçmîr des fondations religieuses tout à fait analogues aux lamaseries qui subsistent, sans chercher plus loin, dans le Ladâkh ?

A la date où nous nous tenons — soit aux environs de l'an loo avant J.-G. — il va de soi que nous sommes encore loin de ces développements, sans doute postérieurs à notre ère. Mais nous devons nous rap|)eler d'autre part que le Bouddhisme n'était plus un nouveau veau dans le pays, où il se propageait depuis un siècle et demi et où il avait précédé de cinquante ans la conquête indogrecque. Ce Bouddhisme, nous le connaissons : encore proche de ses origines indiennes, c'était celui que l'on stigmatisera plus tard du nom de Hînayàna , plus particulièrement représenté ici par la secte des Sarvàstivâdins. Selon toute apparence, la Communauté du Nord-Ouest, profitant de l'expérience acquise, aura rapidement regagné le degré de développement que celle de l'Inde centrale avait atteint quelque cent cinquante ans auparavant. C'est dire qu'elle fut vite travaillée à son tour par la fièvre de construction, qui s'était déclarée chez celle-ci sous le règne d'Açoka : car l'instinct bâtisseur de l'homme finit toujours par prévaloir sur les vœux les plus solennels de pauvreté, et ce ne sont pas les archéologues qui lui en feiont reproche. Ces nouveaux sanctuaires gandliàriens, nous ne sommes pas réduits à les reconstituer en imagination comme les problématiques rt maisons grecques n que

"' Cf. t. I, p. i(Jy-i7-2.

LA RENCONTRE DU BOUDDHISME ET DE L'HELLENISME. 'i6l

lions doivent les sites de Peukélaôtis et de Taxila. Il n'est pas certain, mais il n'est pas impossible qu'Açoka, en même temps (piii taisait graver ses inscriptions, y ait érigé tel de ces slùpa que persistait à lui attribuer la tradition populaire. En tout état de cause, ceux de ces tumnli que nous avons rangés dans la catégorie c; ancien modèle T)" ne tardèrent pas à s'élever dans le voisinage de toutes les villes et bourgades inqjortantes; et à côté de ces monuments les plus bouddhiques de tous, bien que non exclusivement bouddhiques, s'alignèrent bientôt, bâtis sur le double modèle local, butte ronde de la plaine ou chalet pointu de la montagne, les rangées de vilinra, cellules de moines toutes prêles à se cbanger en chapelles pour les statues. . . '-'. Est-ce la peine à présent de faire remarquer à quel point ces déductions s'accordent avec les conclusions auxquelles nous avait indépendamment conduits, dans la première partie de notre travail, l'étude des édifices? Les vraisemblances historiques ne font c[ue renforcer la raison d'ordre pratique qui s'était d'abord olferte à nous pour expliquer le caractère foncièrement indigène de l'architecture du Gandhâra'^). Quand les Gréco Bactriens s'y établirent, le type général des monuments bouddhiques était déjà immuablement fixé; et il ne devait venir à l'esprit de personne — fut-ce d'un Yavana converti — de demander à l'artiste étranger des plans de sanctuaires, mais seulement des projets de décoration.

Les artistes gandhàbiexs. — Il semble ainsi que les choses s'éclaircissent peu à peu à mesure (jue nous avançons, comme pour récompenser la patience de notre enquête. Mais toutes ces considérations ne sont en fin de compte que des travaux d'approche, destinés à nous permettre de serrer de plus en plus près l'objet

''' Cf. t. I,p. 6.5-71. — L'identillca- les donateurs ont d'abord demandi? aux

lion de Shâhpour (p. 67) est à ciniger. artistes des bas-reliefs pour les slùpa ou

"' (jf. t. I, p. f)() et suiv. — Nous des statues pour les )'(An'r« ((. Il, p. S38

avons déjà .ngité pins baul (et nous n'y et suiv.). reviendions pas) la question de savoii- si *^' Cf. t. I, p. 200.

'i62 LES ORIGINES DE L'ÉCOLE DU GANDH\R\.

de nos recheiches, à savoir les origines de l'école grcco-boiuldliique du (îandhâra. Coninie une école d'ort ne peul être que l'œuvre d'artistes, c'est sur ces derniers qu'il faut concentrer, pour finir, l'ctlorl de notre investigation; et comme, d'autre part, les artistes se jugent à leurs œuvres, nous discernerons leur individualité d'après la nature de leur stjle. Ou plutôt (si du moins les chapitres qui précèdent ont rempli leur dessein) l'expérience peut être considérée comme faite. Parmi toute cette décoration sculpturale, nous avons rencontré quelques motifs nettement helléniques, et d'autres, en nombre plus restreint encore, purement indigènes; tout le reste, c'est-à-dire l'immense majorité, procédait d'une sorte de compromis entre les deux techniques. Nous savons donc d'avance que les seuls artistes décorateurs qu'ait connus le Gandhàra, étaient les uns des Grecs, les autres des Indiens''' — voire enfin et surtout, à la faveur de la pénétration constatée des deux races, des métis de Grecs et d'Indiens.

Et d'abord, pour reprendre le fil du précédent paragraphe, comment écarter à />m;v' la présence de sculpteurs indigènes dans rinde du Nord-Ouest dès le début du n'' siècle avant notre ère ? Ce serait décréter que les stupa septentrionaux de l'ancien modèle furent condamnés à rester entièrement nus. Il faut avouer que les mieux connus d'entre eux, comme ceux de Mânikyâla (fig. 9) et de Chakpat (fig. 10-12), n'ont jamais reçu qu'une ornementation fort sobre ; mais d'autres, que le sol nous cache encore, peuvent avoir été plus richement décorés. De toutes façons, il est sûr que l'étrange assortiment décoratif des anciens imagiers bouddhiques, arbres, roues, slûpa , lotus et autres emblèmes allégoriques, a pénétré jusqu'au Gandhàra. Sans doute il y avait été apporté, ne serait-ce que sous forme d'e.v-voto et autres objets de piété, dans le mince bagage des moines qui, dès le début de la propagande, aflluèrent de l'Inde centrale: on sait assez l'humeur

''' Peut-être faudrait il, à la grande rigueur, dire frlndo-iraniensTi; mais cf. jilus bas, cil. XVI, .^ II, iiifne [ p. içig-ôoi).

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