‹ L'art gréco-bouddhique du GandhâraChapitre 8 sur 36 · LA RENCONTRE DU BOUDDHISME ET DE L'HELLENISME · texte numérisé non relu

LA RENCONTRE DU BOUDDHISME ET DE L'HELLENISME

migratrice de ces chemiueaux de la religion. A l'emploi sporadique de ces symboles sur nos sculptures gandhàriennes, nous reconnaissons la vieille manière intlienne, abstraite, scbématique, algébrique, que nous avons eu plus d'une fois à définir''). Aussi ne peut-on s'étonner que plusieurs d'entre eux reparaissent isolément sur les pièces indo-grecques (pi. 111, i3-i6) et en groupes constants sur les pièces indigènes'-'. Mais puisqu'il s'est trouvé quelqu'un pour graver en relief les poinçons de ces dernières monnaies, à plus forte raison sommes-nous contraints d'admettre que la corporation, déjà requise, des maçons indigènes comprenait quelques tailleurs de pierre assez habiles (et ce n'est pas beaucoup dire) pour revêtir au besoin un édifice de ces rudimentaires décors : car à l'époque où nous le prenons, vers la fin du m'' siècle avant J.-C, les prétentions d'un sculpteur indien antérieur aux décorateurs de Barliut ne sauraient aller beaucoup au delà.

Or, c'est à ce moment que pénètrent au Gandbàra, à la suite de Dèmètrios et d'Eukratidès, les artistes grecs auxquels nous devons leurs magnifiques médailles. Mais ceux-ci, ce n'est pas à nous qu'il appartient de les définir : il sufiit d'ouvrir les manuels d'archéologie classique. L'art dans lequel ils sont experts, c'est cet art dit hellénistique, qui allait survivre à la liberté de la Grèce et devoir son universelle dillusion à la ])aix romaine. Pour l'instant il a passé en Asie Mineure et en Egypte et s'y est mis au service de souverains, les uns déjà très orientalisés, les autres encore mal hellénisés. A plusieurs signes s'annonce, dit-on, sa décadence : mais en pays asiatique nous ne ferons toujours qu'admirer sa perfection. Les qualités maîtresses varient d'ailleurs selon les ateliers, dePergame à Alexandrie. Il sulfira de retenir ici quelques traits généraux, tel que le goût croissant du piltoresque, du portrait, voire de la caricature; la prédilection pour le bas-relief

' Cf. t. 1, p. 6o8et t. H, p. 36i. pi. I, et A. S. I.. A»),. Brp. ,()n5-6,

' Cf. Beginnings nf Budditist Art, pi. LIV.

'ifi'i LES onrr.iNRs de L"Ér.or,E du gandhàra.

contant quelque histoire mytliologique ou représentant quelque scène pastorale ; on encore la complaisance pour les branches inineui-es (le la toreutiquc : car parmi ces favoris des Muses, on ne sait où tirer la ligne entre l'artiste et l'artisan. A la vérité, les œuvres purement grecques que l'on a jusqu'ici retrouvées dans l'Inde du Nord sont, à l'exception des monnaies bactriennes, des plus rares. Peut-être le fait est-il dû à ce qu'elles consistaient surtout en menus objets de métal, toujours prompts à disparaître dans le creuset des orfèvres du village. On peut attendre des fouilles mieux surveillées de l'avenir de meilleurs spécimens d'orfèvrerie C et d'autres bronzes pareils au petit Héraklès du British Muséum (fig. ^76). Sans attendre plus longtemps, la main d'authentiques Grecs nous a paru signer ces tritons, ces géants, ces atlantes, que nous avons relevés parmi nos sculptures (fig. 1 2.3 et suivantes, 395),ou du moins ceux d'entre eux qui ont le mieux conservé le type classique et ne doivent visiblement rien au sol dont ils sont sortis.

Contraste saisissant : ici, le plus prestigieux des virtuoses; là, le plus routinier des manœuvres. On pourrait à plaisir laire jouer sous tous les jours les facettes de cette antithèse. Mais nous ne voyons pas ce que notre enquête y gagnerait. Tout d'abord l'une ou l'autre sorte de sculpteurs ne peut guère avoir été au Gandhàra qu'une exception infime. S'ils y avaient travaillé en nombre, ils auraient élevé des ensembles à leur mode, et nous auraient légué, soit des mausolées ou des autels comparables à ceux d'Halicarnasse et de Pergame, soit des stupa analogues à ceux de Barhut ou de Sânclii. Or, nous avons peine à réunir assez de vestiges probants de leurs productions pour démontrer irréfutablement leur existence. Cette existence même peut-elle nous être de (|uelque utilité? Elle s'affirme, comme nous venons de voir, par la trouvaille d'un certain nombre de motifs qu'on pourrait croire

"i Cf. i. II, p. 181.

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tlirectemciit importés, les uns de l'Asie antérieure, les antres de rinde centrale : encore la plupart doivent-ils être ai^tificiellenient isolés des décorations où ils s'inséraient. Mais udus l'avons vu, l'œuvre relativement considérable de l'école du Gandhàra a juslemeiit, prise dans sou ensemble, ce caractère de ne pouvoir être dilr proprement grecque ni indienne. Elle contient assurément

Fii;. 47G. — Hbiiaklks, al (januuàha (cl. ji. 4G4). Ilrilisli Muséum. Staluelle de hnmze provenant (le Nigrai.

des matériaux venus du Magadha des Mauryas et d'autres de la Syrie des Séleucides : elle n'est pas plus une importation syrienne que niagadhienne. La combinaison des parties composantes y est beancoupplus intime que dans les monnaies indo-grecques, où il y a simple juxtaposition d'exergues en deux alpbabets et deux langues. Elle est née sur place de la fusion de deux écoles, comme du mélange de deux corps dans une coupelle en naît un troisième. Telle est (nous n'hésitons pas à nous servir de ce terme) son espèce

GANDHÀRA. --11. 3o

pntHEME NAIIOXALf .

/jfiG LES oniC.INRS DE L'ÉCOLE DI 0 \NDH \R \.

d'originalité. Sans doute, la proportion des éléments constituants peut varier selon les morceaux et les époques, et aller du grec presque homogène à l'indien presque intégral : le nouveau produit n'en est pas moins essentiellement un alliage. Or, au point où nous sommes arrivés , nous voyons bien que cette sorte d'opération chimique n'a pu se faire d'emblée dans la cervelle et sous les doigts, ni d'un Grec, ni d'un Indien : car, comment l'Indien aurait-il tout deviné du métier et du répertoire grecs, et comment le Grec se serait-il complètement assimilé la tradition artistique et religieuse du Bouddhisme? Et n'attendons pas plus de résultat d'une collaboration immédiate entre eux, si tant est qu'une telle supposition soit admissible. Ne voyez-vous pas que race, langue, situation sociale, civilisation, tout un monde les sépare? Pour donner des noms de fantaisie à ces éternels anonymes, comment le brillant Apollodore aurait-il pu dès l'abord lier partie avec l'obscur Dêvadatta ?

Ainsi il semble que nous aboutissions à une impasse ; et le plus clair résultat de cette longue étude serait de démontrer l'incapacité où nous sommes de rendre compte de la genèse de son objet. Heureusement la vie s'inquiète peu de la logique, et il reste à notre disposition le temps, le plus grand des maîtres. C'est lui qui va se charger de rapprocher les dislances, d'adoucir les angles et de ménager les points de contact. Laissons-le remplir son office : il aura \ite fait de mêler les civilisations et les races, et de favoriser l'échange des langues et des religions. Que ce soit au bazar de la cité indigène ou à l'intérieur de la ville royale, dans lalelier du sculpteur grec ou dans la boutique de l'imagier bouddhiste, le jour ne tardera pas à venir où s'engagera enfin, entre amateurs, la couversation attendue; et c'est au cours d'un tel entretien, que naîtra plus ou moins prosaïquement, dun pari ou d'un défi, d'une otïre ou d'une commande, une branche nouvelle de l'ai't. Au ])is aller, si l'on craint qu'une telle supposition ne semble bien hasardeuse, nous aillions toin'ours la ressource

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d'appeler à notre aide, non plus senlement comme intermédiaire entre les praticiens et les donateurs, mais comme praticien luimême, le Yavaua màtim'' de Banddha auquel nous avons eu précédemment recours. C'est évidemment dans l'imagination d'un Eurasien, artiste par son père grec, bouddhiste par sa mère indienne, que se combineront le mieux les deux traditions, de même que c'est sous son ciseau que se marieront le plus harmonieusement les deux techniques. A sculptures hybrides, sculpteurs métis ; et, de fait, nous avons de fortes raisons de penser que tels furent bien les auteurs responsables de la majeure partie des œuvres gandhàriennes.

Est-ce à dire que nous écartions à présent toute collaboration au répertoire gréco-bouddhique de la part d'un maître grec, familiarisé par un long séjour avec IVime du pays, ou d'un apprenti indien, touché de la grâce hellénique? Personne ne nous prêtera une telle élroitesse de vues. Sans l'apprenti indigène on ne saurait comment expliquer la durée et le déclin même de l'école; et pour ce qui est de son élaboration, on n'en pourra jamais contester sérieusement l'initiative aux artistes étrangers sans la venue desquels elle ne serait jamais née. Même pendant la période de son plein épanouissement, nous ne songeons pas à proscrire l'intervention éventuelle de praticiens directement immigrés d'Occident: qui ne voit au contraire que la formation préalable de l'école a été pour ceux-ci le meilleur élément d'attraction, et cpielle est pour nous la meilleure garantie que ces nouveaux venus, trouvant des modèles tout prêts, aient pu sans autre préparation mettre la main à une pâte déjtà pétrie et levée? Tout ce cpie nous avons voulu laiie ressortir en pleine lumière, c'est d'aboid le fait que le caractère mixte des œuvres gainlhàriennes s'explique de la façon la plus naturelle par leur attribution à des sculpteurs qui, pour la plupart, étaient eux-mêmes de sang mêlé; c'est ensuite et surtout l'imprudence qu'il y aurait à dater I origine de l'art du (iandhàra des premiers jours de la domination grecque dans le Penjàb,

/(68 LRS ORIGINES PE L'ÉCOLE DU CANDHÂRA.

autremeni dil des premières années du second siècle avant notre ère. Pour que celte école à double face, telle que nous avons appris à la connaître, ait pu naître et se développer, un lon,o contact entre le Bouddhisme et l'Hellénisme est une condition nécessaire : nous estimons qu'il n'y aura pas fallu moins de trois ou quatre générations. Ainsi toutes les présomptions, qu'elles soient tirées de l'histoire politique, ou religieuse, ou artistique de la contrée, s'accordent à placer vers le commencement du dernier siècle avant J.-C. les premières sculptures gréco-bouddhiques'"'. Et qu'on ne croie pas que ce soit des fouilles de l'avenir que nous attendions la confirmation de cette théorie : nous comptons au contraire en administrer la preuve dès le chapitre prochain.

' Est-il besoin de rappeler que les avoir été plus précoces? Cf. ci-dessus, premières peintures de ce style peuvent t. II, p. io4.

L'EVOLUTION DE L'ECOLE DU CANDHARA. WJ

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