‹ L'art gréco-bouddhique du GandhâraChapitre 9 sur 36 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

L'KVOLL!TIO\ l)K L ÉCOl.l' 1)1 GA\DHÂRA.

Si nous ne nous sommes pasinleidit,au cours de notre résumé de l'histoire politique et religieuse du Gandliàrn pendant la période indo-grecque, d'anticiper parfois sur les événements, nous ne prétendons pas pour cela avoir complètement résolu le problème de l'art gréco-bouddhique. Tout au plus avons-nous exposé les circonstances qui rendent possible el même vraisemblable l'apparition de ses premières œuvres vers le début du i""" siècle avant notre ère. Comme fait le directeur du théâtre dans le prologue des drames indiens, nous avons simplement préparé la scène, annoncé les personnages et prévenu le public de ce qui allait se passer. C'est là lin rùle ([ui n'a rien de dilïicile. Dès que le rideau — ou, comme disaient les Indiens, la r? grecques [yavanikd) — se tire, il en va tout autremeraent du métier d'auteur ou simplement de critique. Les deux entités abstraites de l'Hellénisme et du Bouddhisme se sont incarnées devant nos yeux en deux individus concrets, un donateur indigène et un artiste étrangei'. Pour accentuer la vraisemblance, nous avons même pris soin d'indianiser le \avana autant que nous hellénisions le Bauddha, jusqu'à les considérer comme issus tous deux d'un pareil métissage, de mère indienne et de père grec. Ainsi ils se comprendront mieux, ayant mêmes idées et parlant même langue. Mais à quel moment, à quel propos, sur (juelle initiative s'est engagée entre eux la conversation et quel tour au juste va-t-elle prendre? Cela nous échappe pour l'instant et se prèle mal à tout essai de reconstitution historique, ou seulement logique.

Que vous voilà, nous dira-t-on, embari'assé pour peu de chose! De cette longue entrevue, vous connaissez du moins le résultat , à savoir l'école d'art dont \ous avez cntrepi'is l'élude. Or, une

'i70 [;i' VOl.l l'KiN l)K L'IvCOI.K DU (i\M)ll\l!\.

Icllc liistoire se (léci)ii|)(' luujoiii's l'ii tiois iiclos. (lest comme une niante qui germe et croit, lleuril et fructifie, dépérit et meui't. (lliacini sait d'ailleurs (jue révolution de toute chose humaine se déroule en trois périodes, ascendante, culminante, descendaiile. Il Y aura donc trois paragraphes à votre exposé : formation, lloraison, décadence. Et maintenant, allez : vous voyez comme c'est simple... — Hélas, nous craignons que notre cas ne soit beaucoup ])lns compliqui''. Heureux les historiens d'art qui ont aiî'aire à la courbe harmonieuse d'une école originale et dont aucune inlluence étrangère ni aucun cataclysme politique ne viennent traverserle développement spontané. Ils assist(Mil, émus et joyeux, aux timides premiers pas, puis aux progrès déplus en plus rapides du cher objet de leurs soins; et s'ils ne peuvent se défendre au passage de quelque mélancolie en constatant combien est fugitif l'instant de sa suprême perfection, ils ont de quoi se consolei'et se complaire dans la lenteur toujours savoureuse de son déclin. Par ailleurs, mil souci : l'esthétique marche la main dans la main avec la chronologie; tout s'ordonne de soi-même et sans effort, comme dans la région sereine des idées pures, et l'œuvre même de l'historien participe à la simplicité de lignes de son sujet. Une telle chance n'est pas la nôtre. Notre école, roulée et ballottée entre tant de courants contraires, ne nous a laissé qu'une œuvre baroque et tourmentée où nous essaierions en vain de lire à première vue le progrès de son développement: tels ces coquillages, trop longtemps battus de f océan, chargés d'accrétions et déformés par les chocs, où fœil du naturaliste cherche en vain le jeu régulier des spires.

Voilà en effet, sans métaphore, l'impression que nous ont toujours donnée nos monuments, chaque fois que nous avons voulu tirer d'eux ce ([u'on peut appeler une chronologie intrinsèque. A trois reprises différentes, à propos des motifs décoratifs, des scènes légendaires et des images ('', nous avons déjà dû constater i'inex-

''' Cf. t. t.. p. aSSetGi.T.H I. II, p. 3i4.

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tricable biouillamiiii (|u ils présentent. Aussi bien A. Bartb nous avait-il depuis longtemps averti que «c'est à peine parfois si Ion peut parler de tradition dans ces contrées où l'art a élé soumis à tous les hasards d'un article d'importation'') n. Aucune illusion ne subsiste donc sur les dillicultés de notre tache présente : ce n'est pas une excuse valable pour nous en dispenser. Tout d'abord nos incertitudes proviennent pour une bonne part de la façon dont les premières fouilles ont été conduites : celles de l'avenir ne nous fourniront pas seulement des groupes topographiquement déterminés, elles nous permettront encore de distinguer dans chaque site les couches chronologiques successives (-). En attendant il est tout au moins permis de dresser les cadres généraux entre lesquels nous tâcherons de classer l'actuelle confusion des sculptures. Si Gœthe a eu raison de dire que ce qui est contre natuie est encore nature, une évolution, même contrariée et rompue, est encore une évolulion. Enlin il ne faut pas oublier que la longévité des écoles d'art se compte par centaines d'années. Pour prendre l'exemple le plus analogue en même temps <[ue le plus voisin de nous, on atlribue couramment à l'art roman quatre ou cinq siècles d'histoire (^'. Il n'y a aucune raison a priori pour refuser à l'école gréco-bouddhi(|ue une pareille durée. Sur ce point comme sur les autres, les faits actuellement connus parleront. Mais déjàl'on devine que beaucoup d'opinions avancées à son propos peuvent être justes en soi, et ne deviennent contradictoires que faute d'être rapportées à des époques dilFérentes d'un même développement. Que l'on y ail tour à tour découvert linlluence hellénique, romaine, voire byzantine, nous n'y voyons aucun inconvénient préalable'') : nous vérifierons seulement s'il n'y a pas lieu de répartir ces diverses assertions, en

•'' A. Babth, Bull.des Rclig. de riiule, '?' Du vm* au xii° siècle, en y com-

iSgli(OEuvres,[. 11, p. i63,n.i; p. i65). prenant, comme il est naturel, la période

'^' Cf. t. I, p. 32, sio3, etc. Les (1er- dite carolinfficnne, qui fut celle de son

nières fouilles ont dëjà donné les résultats élaboration.

attendus; cf. t. H, p. /i3.î et ci-dessous '*' Toutefois, il ne saurait èlre, ii

p. 582-583 et 592-5g3. notre avis, question d'influence propre-

/i72 L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDlliUA.

apparence inconciliables, entre plnsieiirs siècles. Ce sera en même lemps la seule manière de n'être pas dès l'abord submergé sous l'abondance de documents classiques, indiens on chinois, que l'industrie des philologues européens a déjà réunie avec tant de diligence sur cette question, particulièrement passionnante pour eux, des relations du monde méditerranéen et de l'Inde.

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