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On ne peut pas affirmer, évidemment, que ces mélodies sont exactement celles dont on se servait au Yi' siècle; elles étaient toutefois traditionnelles déjà dans toute TÉglise latine aux x'^ etxi'' siècles : il y a de fortes raisons pour qu'elles soient extrêmement anciennes. En tout cas, l'ordre de leurs alternances et de leurs répétitions a été réglé par (irégoire le (irand.
Les quelques réformes de saint Grégoire que nous venons de signaler en entraînaient nécessairement d'autres. Enlever le cliant des solis ornés aux diacres dont c'était devenu la carrière, et le confier à un autre ordre de clercs, c'était imposer par là-même à ces clercs une éducalion musicale plus spéciale ; étendre le chant de Vdilchiid aux messes des fêtes et des
dimanches de l'année, c'était augmenter dans une mesure considérable la part des solis d'enfants, car ce g-enre de chant, comme nous le montrent les anciens ordiiies et diverses anecdotes, leur était habituellement réservé. Aussi l'une et l'autre de ces réformes ont-elles un aboutissant normal dans une organisation nouvelle : la Scola cantorum.
Ce terme est déjà venu sous notre plume : le mot Scola, dans la langue juridique latine, signifie proprement une association de personnes ayant mêmes intérêts professionnels*. Il y a la Scola des notaires et celle des militaires ; les moines consacrés spécialement au service divin sont appelés par saint Benoît Scola domiiiici servitii; l'ensemble des clercs étudiants forme la Scola lectoi'um (lector = lecteur [grade ecclésiastique] et étudiant). L'importance croissante du chant liturgique avait amené Justinien, quelques années avant que saint Grégoire n'arrivât à Gonstantinople, à créer vvn nouvel organisme. Nous l'avons vu fixer le nombre des lecteurs, parmi lesquels on choisissait indistinctement jusqu'alors les chanteurs d'église, et en séparer soigneusement ceux-ci, pour en faire un groupe séparé, de vingt-cinq voix, au service de
I. Voyez P. Aubry, Etude lexicologiqae sur le mot « Scola » dans Trihufie de Saint- G ers' ais, YI, 171.
LA DIFFUSION DU CHANT GRÉGORIEN ii
la Grande Eglise, consacrée à la Sagesse Divine (Sainte-Sophie).
La Scola caiitorum romaine apparaît peu après dans l'histoire, et elle est l'évidenle imitation duchœui'de la Grande Eglise de Constantinople. La tradition est unanime à en attribuer la iondation, avec la publi(îation du répertoire romain, à saint Grégoire le Grand, et Fhistorien Jean le Diacre s'en lait le fidèle écho, en retraçant le début de cette institution; il semble bien,, dans son texte, qu'il ait utilisé les chartes originales qui la concernaient.
« Dans la maison du Seigneur, — dit Jean le Diacre dans la Vie de saint Grégoire \ — comme un autre savant Salomon, et à cause de la (-omponction, de la douc'cur de la musique, ce plus zélé cVenlre les chantres compila très utilement Tantiphonaire « centon- » ; il constitua aussi la Scola canloruni^ (jui chante encore"^ dans la sainte Eglise romaine d'après les mêmes principes ; et, avec de nombreux chants, lui donna deux maisons, (piil lit construire (?) ' savoir, l'une
I. Vita S. (îici>orii, 1. II, c. vr. Voyez la disctission do co passage dans Doin INIoriii, op. cit., vi nos Origines, p. 85-86.
•1. Cyesl-à-dirc le livre de chant, formé de pièces d'origines diverses.
). Jean écrivait vers l'année 87 5.
4. Dans le t(\\l(^ latin, fahricnvit , (]ni peut avoii- le s<>ns (h» faire constritir<\ comme cidui, i)lns jnri(li(pi(\ de consdhn'r en (fonalion .
Gastouk. 3
SOUS les degrés de la basilique du }3ienlieureux Pierre, apôtre, Fautre sous les constructions du patriarcat de Latran, où jusqu'à aujourd'hui on conserve, avec la vénération qui leur est due, Tantiphonaire authentique, le lit de repos où il chantait, et la férule dont ihrenaçait les enfants. Il divisa ses donations par quartiers, sous peine d'anathème, en vue d'assurer le service quotidien. ))
Nous sommes assez amplement renseignés sur les détails de l'organisation et du fonclionnement de la Scoia caiiloruni, à Tàge d'or du chant liturgique romain.
La base du recrutement était un choix fait parmi les enfants des écoles, d'après leurs dispositions vocales et leur habileté dans le chant; admis à la Scola cantorum, ils en devenaient pensionnaires, et ensuite étaient attachés comme « cubiculaires » à la Chambre Pontificale ; les enfants des familles nobles, sans être tenus à la pension commune, étaient reçus directement cubiculaires. Les uns et les autres recevaient une instruction complète, suivant les deux cycles des (( sept arts libéraux ».
A un certain moment, peut-être à cause de la difficulté du recrutement, un orphelinat fut adjoint à la Scola canlomm ; de nouvelles fondations furent, dans le cours du vu'' siècle, la
source de difficultés et un pape, dont le nom ne nous est point parvenu (le Liber diuriius contient son ordonnance), dut entreprendre une action énergique pour faire restituer des biens de Torphelinat, détenus indûment par un tiers. Cet orphelinat, toutefois, ne dura pas ; au ix^ siècle, il n'était qu'un lointain souvenir, mais avait laissé son nom à Tun des bâtiments de la Scola. L'œuvre, pour son service religieux intérieur, possédait une petite chapelle, sous le vocable de Saint-Etienne.
Les deux maisons de la Scola canloruw étaient évidemment des annexes aux monastères liturgiques qui assuraient le service divin dans les deux grandes basiliques romaines. Celui de Saint-Pierre avait été fondé au temps du pape saint Léon (44^-4^ ') ; celui de saint Jean-de- Latran par saint Grégoire le Grand liii-mèine, qui y avait appelé les bénédictins du Mont-Cassin, fuyant devant les invasions barbaresques. Depuis que Grégoire avait déchargé les archidiacres du soin du chant, les abbés de ces monastères liturgiques étaient tout nalurellement les directeurs musicaux du service divin'.
I. Le mouaslrro (1<> {^o\.[o d^^vxùcw l)asiliqno (sans douto moins iniporlanl), no subsista pas loulot'ois, cl, un sircl»^ apiôs saint (îrrjijoirc. los papos lîxont ItMii* i'(''si<l(MUM> (KHinif i\«\ avec Sorj;o I^^'', dans los hàliincnts du Lalraii, ijui prtMinciil le uoni do Pdtriarchiiun .
Les enfants de la Scola cantoriun étaient sons la direction de quatre paraphonistes ou chefs de chant, tous quatre sous-diacres; le premier portait le titre de primicier ou inaitrc^ puis venait le secundicier^ qui le remplaçait quand cela était nécessaire, et prenait sa succession. Le titre de paraplioiiiste était également donné aux plus habiles des enfants, tels que ceux qui exécutaient les soli de VAllcluia sous la direction d'un des paraphonistes sous-diacres.
Le primicier était le direc^teur de renseignement et du chant; mais il avait au-dessus de lui Vardiicaiitor. Ce dernier personnage était l'abbé des moines de Saint-Pierre, ou môme d'un autre monastère analogue. I^armices monastères, celui de Saint-Martin-hors-les-Murs paraît avoir été particulièrement apte à renseignement musical.
La durée des études de la Scola, tant théoriques que pratiques, pour faire un bon chantre, était de neuf ans, temps nécessité par l'habitude d'apprendre pa/' cœur les mélodies, exécutées sans livre. Seul, le directeur de chant ou le soliste avail une copie. Aux classes et répétitions, le maître s'aidait d'un instrument, le mo^ iiocoi'de^ dont les sons étaient désignés par les lettres de ral[)liabet\
1 . \a: son le plus grave du uionocortle était le proslanihanomène du système antique, correspondant théoriquement au
Les textes, aussi bien que les anciennes mosaïques, nous font connaître le costume et Tordre de marche des membres de la Scola ccuitorum, lorsqu'ils allaient chanter à l'une des basiliques oii se célébrait le service divin : enfants, clercs et moines avaient la tête rasée ^ et, revêtus de la jdaneta ou chasuble, manteau rond (actuellement réservé aux évêques et aux prêtres et, en certaines circonstances, aux diacres et sous-diacres), marchaient sur deux rangs. Les enfants étaient au centre, les paraphonistes sous-diacres en dehors, les dirigeant et les surveillant ; pour Fexécution, les chanteurs gardaient le môme ordre : sur deux rangs, encadrés des chefs de chant.
On ne saurait Irop rappeler que ces chœurs n'étaient pas nombreux; c'étaient, si Ton peut dire, des chœurs de solistes. Ils alternaient avec le orand chœur des fidèles et de l'ensemble du clergé, ou exécutaient les j)ièces qui leur étaient particulièrement réservées, et que nous étudierons dans un autre chapitre. Le nombre de ces choristes ne dut jamais dépasser vingt à trente"; choisis avec un soin tout particulier, ils devaient
la i^iMvt' (le iu)li'(» ol(>r (le fa. Ce la ('-lail désigiu' par la l(;Uro A .
], On S(^ ra|)j)('llo (|ii(' sailli ( lrt'>i4i)lr(> iiilcrdit aux diatM'cs (le laisser [xmsser leurs eheveiiv.
•i . A Saiiile-Sopliie de ( "oiislanl inople, ils ('taieiil vin>il-
posséder de ces chaudes, puissantes el souples voix italiennes que peut-être on était allé chercher bien loin.
On le voit, la Scola cantonini se présente à nous avec un ensemble remarquable, et dénote un esprit organisateur, qui cadre bien avec les autres institutions de Grégoire T'", telles que la Scola defensoi'um. Aucun autre pape du vu'' siècle n'était, comme lui, préparé à cela, aucun non plus ne possédait celte faculté organisatrice.
Quel était le répertoire de celte corporation et de cette école de chanteurs d'église ? Le même encore qui forme le fonds du chant liturgique romain. Sous le nom de livre des antiennes et des répons^ ou plus simplement à\intiplionaire, il contenait les textes chantés dans les divers exercices religieux du jour et de la nuit On a, depuis, réservé exclusivement le nom d'antiphonaire au livre qui contient les chants des offices du jour (à Texception de la messe), parce que, dans ces offices, ce sont les antiennes qui sont les plus nombreuses ; Tantiphonaire des messes a reçu le nom de graduel, [liber gradalis^ gradale, et plus tard gradua-
cinq. A Saiiit-Picrrc de Rome, au temps de Paiestrina, le nombre des clianlres pontificaux, était régulièrement de vingt-quatre (il s'éleva jusqu'à trente-trois), et encore avaient-ils gardé, de l'antique Scola caiitonini, l'usage de servir })ar quartiers.
Us, graduale)^ qui contient les chants les plus choisis; celui des offices de nuit a pris le nom de responsoi'ial, les répons étant les chants les plus importants de ces offices.
L'ensemble des livres de chant romain, (à part certaines pièces tombées en désuétude, et d'autres surajoutées, depuis le temps que le chant grégorien est en usage), a un caractère d'unité très net. On a vu plus haut (page 25), que, dès le vu'' siècle, il était déjà connu sous le nom d'antiphonaire grégorien. Nous n'avons plus de manuscrits de ce temps-là, mais la fidélité avec laquelle textes et chants sont reproduits dans les plus anciens codices qui nous sont parvenus, de la seconde moitié du viii*' siècle jusqu'au xi% quelle qu'en soit l'origine, cette fidélité nous est un sur garant que nous possédons les chants de l'antiphonaire grégorien dans la forme même qu'ils avaient à celte époque.
Peut-on aller plus loin, et voir en eux l'œuvre authentique qui remonterait à saint Grégoire lui-même ? C'est plus cpie probable, et voici pourquoi. En dehors de la raison d'autorité et d'unité de h\ tradition, (|ui vient (Tétre exposée, nous avons un crilerium très puissant dans k*s chants eux-mêmes. La (U'ili(jue inlerne de ces mélodies révêh' i^n effet des différences de si vie (bins eei'laiiies piètH^s ; or, nous savons perli-
4o L'ART GRÉGORIEN
nemnienl que ces pièces ont été ajoutées à diverses époques, dès la seconde moitié du vii"^ siècle, au réperloii'c grégorien primitif.
Donc, l'ensemble des autres pièces révélant un style antérieur à celles-là, nous sommes en droit de considérer celles-ci comme nous ayant été conservées avec la l'orme authentique même que gardait la Scola canionim, et dont elle attribuait la rédaction définitive à son fondateur, saint Grégoire le Grand.
Quelques esprits critiques de notre temps ont paru étonnés qu'une organisation et une réforme aussi importantes que celles de la Scola cantorum et du chant liturgique de Rome contenu dans l'antiphonaire grégorien n'aient laissé aucune trace dans le rcgistnun des actes officiels du pape Grégoire V\ La raison en est fort simple : celte organisation, cette réforme, qui nous paraissent si importantes, avaient peutêtre, dans l'esprit de leur auteur, Tampleur que nous leur attribuons. En fait, il ne s'est agi que de détails intérieurs de la cour pontificale.
La Scola caiiloriun, (^'était la chapelle papale; son répertoire, celui qu'elle exé(!Ulait dans les
I. l^ar exemple, \ Ave Maria du lY" dimanche de l'A vent, VAdorna du 2 février, qui peuvent dater de Serge I'^'"; certains chants de Carême, concomitants aux institutions de Gréiçoire II, etc. Tous ces ciiants sont d'un caractère très sensibh^ment distinct des autres.
basiliques et offices pontificaux. Un point, c'est tout.
Mais, peu à peu, l'excellence de cette organisation s'étendit aux autres églises^ et c'est à cette diffusion que la forme romaine du chant liturgique, appelée désormais chant grégorien, dut son importance croissante, et intéressa peu à peu toute l'Église occidentale.
La première diiïusion des mélodies ecclésiastiques romaines est due à saint Grégoire le Grand lui-même, et son occasion est l'organisation de l'Eglise d'Angleterre. C'est peu de temps après le synode de Sqd, où il avait étendu à toute la province les règles portées par lui à Rome sur le chant dia('onal, que Grégoire mit en acte un projet qui le tenait depuis longtemps. Un jour, au (îours de son archidiaconat, il était passé devant un des forum où des marchands étrangers avaient mis en vente des (^iptifs. Le type d(^ ces (captifs intéressa Grégoiie, touché de leurs infortunes : il apprit (ju'ils étaient païens, et demanda le nom de leur race : a Ce sont, — lui répondit on, — des Angli, ils viennent de la Grande-Bretagne. » — « Plùl à Dieu, — repartit Grégoire — qu'ils soient un jour des Angcli. » Dans son esprit, la mission crAngleterre fut dès lors en pi-incipe (lè('i(l('M\
i] est vers Tan ^){)- (\\ir les (Mi\oyès du paj)e
(irégoire, sous la direction du moine-évéque Augustin, débarquèrent dans le comté de Kent; organisant une supplication solennelle, ils prirent possession du territoire confié à leur apostolat. Une procession fut faite, et l'on y chanta l'antienne Deprecamur te Domine^ in oinni inisericordia iiLa\ qui est Tune de celles contenues dans l'antiphonaire grégorien pour les prières de ce genre. Les moines romains reçurent un excellent accueil, et les Anglais se convertirent facilement au christianisme. Augustin fonda le siège épiscopal de Ganterbury. Le territoire qu'ils occupaient avait depuis longtemps reçu l'Evangile. Dès les premiers temps de FEglise, les Britaiini avaient adhéré à la bonne nouvelle. Les églises celtiques, avec des rits et des chants particuliers, étaient devenues fort puissantes. Mais l'invasion des Anglo- Saxons avait dépeuplé presque entièrement ces contrées de leurs autochtones, et le clergé celtique, réfugié en Ecosse et en Irlande, avait trop de soin à consacrer à sa défense pour songer à une évangélisation active des conquérants. Ce fut là l'œuvre propre de la mission romaine parmi les Anglais.
I. « Nous le supplions. Seigneur, dans Ih miséricorde ». Cf. page 26, le texte qui se rallaclic à la procession ordonnée par Grégoire en 689.
En 60 1, trois ans avant sa mort, Grégoire, devant les progrès de la mission, envoie de nouveaux religieux, avec tout ce qui est nécessaire au culte et au ministère ecclésiastique : vases sacrés, ornements d'autel et sacerdotaux, reliques, et un grand nombre de livres liturgiques. Parmi ceux-ci se trouvaient des antiplionaires ; comparés cent ans plus lard avec ceux qui étaient à Rome, ils furent trouvés absolument semblables V On conserva lonq;temps en Angleterre quelques-uns des manuscrits attribués à cet envoi de saint Grégoire : leur description et leurs caractères paléographiques accusent bien, en effet, cette époque". Il en subsiste encore deux évangéliaires, Tun à la Bodléienne, à Oxford, l'autre au collège du Corpus CJiristi à Cambridge.
Grégoire mourut en Tan 604, le 12 mars.
Bède, le premier historien anglais, avait connu des chanteurs formés par les missionnaires romains. Il cite entre autres un certain diac're Jacques, fort habile dans le chant d'église, et maître dans la mélodie ecclésiasti(|uc selon le rit romain; Pulta, » très habile (bans l'art de moduler à TéQ-lise suivant la coutume des Honiains ; // Pr/wn'l aj)pris des