‹ L'art grégorienChapitre 8 sur 33 · Le Moine d'Angoulêmc, Vie de Charlemagne · texte numérisé non relu

Le Moine d'Angoulêmc, Vie de Charlemagne

2. Voyez les Véritables origines du chant grégorien, do dom Morin, p. 34 et suiv.

LA DIFFUSION DU CHANT GREGORIEN 5i

(( Toutes les églises ont reçu avec une telle avidité et un amour si courageux ladite tradition de Grégoire», que, sous peine de suspense, Léon IV enjoint à Honorât de suivre l'exemple commun. La lettre contient un bel éloge du chant grégorien, et un autre du pontife dont on lui donna le nom : « Ce très saint pape Grégoire, serviteur de Dieu, qui fut illustre prédicateur et sage pasteur \ et édita tant de choses pour le salut de rhumanité, y compris le chant susdit, que nous chantons partout à l'église selon les règles de Tart musical; edidit et soiuun iam dictum^ quem in eccLesia vel ubique caiiimus musicis artibus. ))

Parmi les nations delà chrétienté latine, l'Espagne, avons-nous dit, qui se débattait sans cesse contre l'invasion maure, avait des rits et des chants particuliers (à part la Catalogne qui suivait le rit romain) : ces usages mozarabes commencèrent à céder au xi^ siècle devant les habitudes générales de l'Occident, lorsque les rois de Castille eurent pu établir fermement leur trône à Tolède. L'induence française, prédominant dès ce moment en Espagne, ce furent d'abord les

I. Il osl à peine inutile de faire remarquer c[U(> ces désignations regardent exclusivement saint Grégoire I"'", dont r « élévation du corps » ou canonisation venait d'être^ i-t'cimment faite (844).

moines de Gluny qui y apportèrent la connaissance des arts européens, et, avec eux, la liturgie romaine et le chant grégorien : comme il leur venait de France, les Espagnols appelèrent ^'"rt^lican ce chant, qui s'infiltra assez rapidement. Mais, tandis que les uns acceptaient des usages nouveaux pour eux, d'autres se révoltaient; le roi Alphonse VI ayant ordonné le remplacement définitif des coutumes mozarabes par la liturgie romano-gallicane, un certain nombre de fidèles refusèrent obstinément de se conformer à cette prescription.

Nous avons vu plus haut le pape Léon IV menacer de suspense le chef d'un monastère qui refusait de se soumettre au nouvel ordre de choses : la peine, pour morale qu'elle fut, était douce, en somme. En Espagne, le « bras séculier )) qui, comme ailleurs, ou même plus qu'ailleurs, s'empreint souvent de violence lorsqu'il s'agit des questions religieuses, usa des moyens habituels à la politique. Mais ni le clergé ni le peuple ne voulait céder. La lutte se continua longtemps, lutte réelle, car elle suscita des émeutes de la part de ceux qui ne voulaient pas adopter le chant et les rits grégoriens, mais garder leurs5o//i mozarabes ! Roderic de Tolède qui, cent cinquante ans plus tard, dédiait au roi de Gastille, saint Ferdinand, son De rébus

Hispaiiiœ, raconte de singuliers épisodes de celte lutte, dans la ville de Tolède, au moment où Alphonse VI, vainqueur des Maures, venait de s'y établir, et avait décrété, de concert avec le légat du Pape, l'abolition du rit mozarabe.

Or, le jour marqué pour cette abolition, « le roi, le primat, le légat, une immense multitude du clergé et du peuple étant rassemblés, il s'éleva une longue dispute, le clergé, la milice et le peuple résistant, avec force, à ce que l'office ne fût pas changé, tandis que le roi, persuadé par la reine, faisait entendre des menaces terrifiantes. Enfin on arriva à cette extrémité, par l'entêtement des militaires, de proposer «/? combat singulier pour arrêter la dispute. Deux chevaliers ayant donc été choisis, un par le roi, qui devait combattre pour l'ofïice gallican, un autre par la milice et le peuple, qui pareillement combattrait pour l'office tolétain, le chevalier du roi fut presque aussitôt vaincu, tandis que le peuple exultait de ce que le vainqueur était le chevalier de l'ofUce tolétain. Mais le roi, à nouveau stimulé par la reine Constance, no se départit pas de son projet, disant ([u' « un duel judiciaire n'est pas un droit ». Le chevalier cjui avait combattu pour l'ollice tolétain était de la maison de Matanza, j)rès de Piso-

rica, oii sa lamille existe encore aujourd'hui' ».

Mais la volonté intransigeante d'Alphonse VI suscita une grande sédition du peuple et de l'armée, et, si nous en croyons le chroniqueur, on voulut départager par V épreuve du feu le livre grégorien et le livre tolétain !

c( Le primat ayant indiqué un jeune, et la prière étant dévotement achevée par tous, légat et peuple, le livre de rofïice gallican (grégorien) fut dévoré par le feu et s'éparpilla sur les flammes du hûcher, à la vue de tous, qui louaient Dieu, tandis que le livre de l'office tolétain resta intact, préservé de toute combustion.

« Mais le roi, dans sa grandeur, exécuteur tenace de sa volonté, aucunement convaincu par le miracle, et ne voulant pas se laisser fléchir par les supplications, ordonna l'adoption de l'oflice gallican (grégorien) dans toutes les frontières de son empire, sous peine de la confiscation et de la peine de mort. »

Malgré ces violences, Alphonse VI ne put aller jusqu'au bout de son dessein, et dut respecter les six églises mozarabes de Tolède, et d'autres encore où la foi chrétienne s'était conservée pendant le temps des Maures.

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