‹ L'art idéaliste et mystique, précédé de la réfutation de TaineChapitre 21 sur 46 · PEINTURE · texte numérisé non relu

PEINTURE

môme à la distance où les lignes ne paraîtraient pas. On a pris Thabitude d'appeler coloristes ceux qui n'avaient pas de dessin, et dessinateurs ceux qui paraissaient manquer de coloris. La vérité est que le Titien ne peut être loué pour son dessin d'une extrême négligence, que Rubens incarne la vulgarité et, pour les monter à ce plan où ils : coudoient indûment les grands Florentins, il a fallu s'entraîner sur des mérites d'un ordre inférieur. N'oublions jamais que les arts, ces modes expressifs, ont la beauté pour but, et qu'en peinture, comme en littérature, il s'agit d'exprimer son sentiment, selon les règles sans doute, mais non suivant le goût de quelques-uns. Poussin, sauf dans le Déluge, s'accuse un piètre coloriste ; les bleus de Le Sueur font souiïrir la rétine, et même dans la Bibliothèque des Députés, il y a chez Delacroix des taches dissonnantes.

L'éclat, qui ne convient pas à un Jugement Dernier devient une faute égale dans les crucifixions de Rubens où traînent toujours de rutilants plats de cuivre et des chiffons vermillonnés.

La touche a des lois, n'en déplaise aux capitans de la brosse et aux badauds qu'ils rassr!nbîe'.nt ; et les manières « strepitosa » elles coups de pouce, les accents de vigueur etlapastosita Devaient pas

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plus que l'accent gascon ou marseillais ; l'art répugne aux clowneries et aux gamineries : il veut plaire et pénétrer, non pas étonner.

En tout cas, si le sabrage du pinceau se supporte dans les draperies et les formes secondaires, il devient imbécile dès qu'il s'applique au corps et à la figure humaine.

La trace de la touche su7^ le visage humain ne doit pas être perceptible à Vœil.

Rembrandt et Halz vont protester, mais je leur demanderai : à l'un, ce que deviendraient ses têtes, sans son parti-pris de clair-obscur qui supporte l'empâtement; et, à l'autre, s'il a jamais peint autre chose que des visages d echevins, des têtes de marchands.

Cette part de l'humanité qui offusque les murs du Musée de Haarlem, on ne souhaite pas la rencontrer, ni vivre avec elle. Or, qu'on daigne retenir ce principe :

Ce qu'on dédaigne dans la vie,il le faut rejeter de l'art.

Et c'est le moins : pourquoi fixer ces ennuis, ces cauchemars ; bourgeois et truands. Il y a un prétexte, on l'appelle le pittoresque, qui signifie )îOîî à peindre i pouilleux de MurillOj idiots de

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Velasquez, voyous de Courbet, bohèmes de Manet, et ce qui a suivi.

Si les artistes contemporains aimaient la beauté, l'homme de Medan n'eut pas osé risquer sa doctrine. Gomment un ignorant de cet acabit a-t-il pu, sur sa parole fantaisiste, déchaîner un tel courant de vulgarité, qu'il a fallu Wagner, un archange, pour déblayer le fumier de cet onagre. On peut lire, dans la collection de l'Artiste^ un article intitulé: Une nouvelle manière de peindre, pour mesurer l'ineptie contemporaine.

L'homme de Medan, critique d'art et l'homme des joyeusetés ; Sylvestre, inspecteur des Beaux- Arts ; X*, directeur ! Celui-là, il ne faut pas le nommer par son nom, car il n'a rien fait : il s'est donné la peine d'entrer dans les bureaux, et gouverne l'art français sans étude, sans compétence, sans l'ombre d'une garantie.

Une telle administration n'est dépassée en absurdité que par la production de ce temps ; abandonnant l'art officiel et récompensé, j'envisage ces choses sans nom, sans dessin, sans demi-teintes, sans modelé, sans perspective, sans forme, qu'on exhibe impunément. Cela s'appelle impressionnisme ou symbolisme, dans les journaux, et démence pour les êtres raisonnables,

Il y en a même qui osent s'intituler les déformateurs, et d'autres les tachistes. 0 nobles Grecs, qu'eussiez-vous dit, en voyant ces fous bafouer la proportion sainte et s'enorgueillir de leurs ignorances, bien mieux les ériger en théories ! Et vous, Génies de la Renaissance, vous ne supposiez pas que le clair ^ cette constante lumière de vos fresques, deviendrait synonyme de la rue et des pires truandailles.

L'un découvre le beau caractériste par lequel le chiffonnier égale plastiquement Lohengrin ; l'autre, le ton local, qui réduit la peinture à des juxtapositions d'affiches neuves.

Les anarchistes opèrent depuis longtemps dans le domaine esthétique ; mais une époque matérialiste ne s'aperçoit du danger qu'après son éclat. Qu'on y pense : si l'homme d'en bas n'était pas entré dans le roman et dans le tableau, il n'eût pas osé lancer ses bombes.

93 a commencé par des idées fausses.

XXXIII. — U ordonnance ou composition est la réalisation d'une idée, par les formes et le clair-obscur.

Le dessin est Fécriture plastique, et comme la phonétique, elle sert au lyrisme aussi bien qu'à l'anecdote, au sublime comme au trivial.

La peinture d'histoire est fille des immortels principes de 89. La prodigieuse idiotie, commencée par des ambitions d'avocats et finie par des concupiscences d'assassins, communiquées à tout un peuple, frappa, l'entendement toujours un peu féminin des artistes, de stupeur ; et, comme ces rencontres épouvantables ne comportaient pas d'explications en leur énormité, l'événemenij le

fait fit invasion dans l'art. On vit dans l'histoire des gestes isolés de l'âme qu^ils exprimaient. Au Panthéon, nous trouverons d'abord les deux extrêmes de la question.

Voici d'abord le Jugement du F eu àçiM..(ldihdinQ\ (c'est quelquefois le privilège des membres de l'Institut de garder après la mort cette désinence qui les rend, malgré leur effort, àce tout-le-monde dont ils ont réverbéré l'âme inexistante.) Le peintre, au lieu de voir l'être humain sous les formes d'une époque, n'a noté que les formes mêmes de cette époque dans leur insignifiance ; il a fait l'image, au lieu de restituer en un cadre précis les sentiments constitutif de l'être humain.

Sur ces mêmes murs, Puvis de Chavannes a peint la vocation de sainte Geneviève. Il s'est peu occupé de savoir l'exacte broderie convenant à saint Germain d'Auxerre, ni de rechercher quelle espèce de bure les bergères de la banlieue de Paris employaient pour leurs vêtements. Il a vu un saint bénissant une sainte future ; il a vu la même perfection chrétienne consacrée dans le vieillard, balbutiant encore chez l'entant ; musicalement, il a orchestré ses autres figures comme un accompagnement ému aux deux significatives;

enfin, sous des formes sans date, il a réalisé d'admirables expressions d'humanité.

Chaque fois que, ce qu'on intitule : « tableau d'histoire » n'est pas une simple occasion plastique de traduire l'âme humaine en son principe, il ne reste qu'une chose relevant de la librairie et en aucun cas de l'esthétique. Le plus éclatant de tous les tableaux français, le plus vénitien, assurément, l'Entrée des Croisés à Constanllno'ple, représente moralement l'apitoiement du brillant vainqueur en face de la détresse du vaincu. Ces chevaliers, beaux comme des héros féeriques, sont près de se dire, en voyant quelles nobles infortumes embarrassent le pas de leurs coursiers, qu^ils auraient pu être trahis par le destin des armes ; et cette réflexion suffit à mélancoliser en eux l'ivresse du triomphe et à faire sentir leur cœur chrétien sous la cuirasse. Au contraire, si Delacroix^ même par une archéologie soigneuse, n'avait représenté que les brutes féodales, lassées de leur burg et accourues, dans un pays de rêve, pour opérer leur aventure soudarde, il n'aurait pas fait oeuvre lyrique : il aurait été peintre d'histoire.

Des modes de l'imbécilité, la forme historique est la plus insupportable, autant par le cauche-

mar impérial qui la détermina, que par le côté mnémonique, puéril et scolaire, de ces représentations.

D'après cette idée, juste en soi, qu'il faut un rituel pour condenser l'âme d'un collectif, ils décidèrent, avec la laïcisation et le pourchas des moines, que les dieux avaient fini leur règne sur l'entendement humain, qu'il fallait une déesse et qu'il la fallait à leur image; et, ne trouvant rien qui les réverbérât eux-mêmes autant que Tégoïsme national, ils inventèrent la Nation.

On a reproché d'avoir écrit, dans l'ostracisme de la peinture militaire, « sauf la chouannerie ». Certes, les Chouans avec leurs sabots, leurs grègues, ne s'accordent pas avec l'idéal plastique ; mais comme ils furent, par la date, les derniers défenseurs de la Vérité et de la Raison, comme ils furent les derniers fanatiques du Catholicisme, ils appartiennent à la peinture religieuse, en annexe des Acta Marlyr-um, ils sont morts pour Dieu : ce sont non des soldats, mais des confesseurs.

La loi optique du théâtre est la même que la loi opti(}ue du tableau, non pas au physique, mais au métaphysique. L'illusion, sur laquelle se base le plaisir esthétique, exige ou l'abstraction du

costume, la draperie, ou l'imprévu des formes, c'est-à-dire le recul d'aspect et de vêture. La règle veut que toute forme qui ne peut se traduire par le vitrail ne soit pas forme noble ; or, je défie que l'on fasse un vitrail avec des fracs. Le costume de chasse, moins odieux que celui de ville, et certaines toilettes de femme peuvent donner lieu à des tableaux, jamais à des statues. Le pantalon, la redingote et le frac ne peuvent sous aucun prétexte entrer dans l'art statuaire, puisque, la statue ne signifiant que comme apothéose, Louis XIV lui-même fut raisonnablement traité à l'antique. En vertu de cette affirmation de Wagner que « l'art commence où finit la vie », en vertu des progrès de l'instantané, rien de ce que donne l'objectif, ne relève de TArt. Or l'objectif donnera : le Carreau des Halles, l'Embarras de voitures, etc.

En outre, l'Art étant basé sur la signification des formes, l'époque qui a banni toute forme significative s'est volontairement exilée de la représentation esthétique. Les êtres et les choses contemporaines, ne seraient-ils pas vulgaires en eux-mêmes, ils le deviendraient par le seul lait de leur transposition sur le plan émotionnel. Qu'on se reporte à la dissertation sur la kalo-

prosopie ; j'y ai démontré que le geste animîque devenait impossible avec nos modes; enfin, si l'on veut une preuve plus absolue, la critique d'art comparé va la fournir. L'homme en frac peut-il réciter les fureurs d'Oreste et les discours d'Auguste? La femme en corset peut- elle égrener la plainte harmonieuse d'Iphigénie ou le touchant plaidoyer d'Esther? Non. Eh bien! toute forme incompatible avec la tragédie s'avoue incompatible avec le grand Art, qui doit rester tragique. Je n'entends pas oublier ici la grâce ; mais, continuant le même procédé d'examen, je demande siRosalinde,si Desdémone, si Titania, je demande si Yseult, Sieglinde sont possibles en corset, en pouf, en chignon, en crinoline, en capote, en waterproof, en yachting. Il est permis au vêtement d'être neutre, c'est-à-dire de ne pas aider à l'expression ; mais il est défendu au vêtement d'être contradictoire, c'est-à-dire de démentir l'expression.

Les dessinateurs d'éphémérides ont tiré le meilleur parti de l'élément contemporain ; les femmes de Gavarni, son Thomas Vireloque, sans aboutir au typique et à l'abstrait de ce qu'il représente, valent comme analyse des formes passagères. Il faut ajouter que son chef-d'œuvre.

le Débardeur, ou plutôt la Débardeuse, n'incarne que Félégance du chahut ; et Th. Vireloque, le gâtisme de Vautrin. Je défie que l'on cite une seule œuvre de forme contemporaine qui résiste au voisinage, sur un mur de Musée. La même aberration qui fait le public complaisant au veston delà pièce moderne pousse l'être incultivé à rechercher dans l'art l'image de sa propre bassesse. La classe moyenne présente cette maladie du goût. Seul, le peuple désire des mousquetaires, sinon des héros ; il va à l'Ambigu, et le bourgeois au Palais-Royal; et en cela le peuple s'éloigne moins de l'esthétique que le bourgeois. Cette morale grossière du mélo se rattache encore à l'idéal, tandis que les mots à double sens et les vives scatologies des théâtres de genre augmentent le fumier moral du spectateur.

Le portrait est la forme limitrophe entre l'art du dessin et l'idéal, susceptible d'être élevé jusqu'au grandiose, capable aussi de ne témoigner que du métier. Comme la fortune tombe de nos jours aux mains les plus basses et n'y reste pas assez longtemps pour les laver, le traitant se trouve la seule gent portraicturale. Or il serait bien fâcheux que les musées de l'avenir eussent à conserver et à étaler des trognes, par respect pour

le beau procédé employé. Vivre est la première condition d'œuvrer ; il serait donc absurde de chicaner l'artiste sur le choix de ses modèles : ce sont eux qui le choisissent, ce n'est pas lui qui les élit.

Sur la foi de quelques Millet et de quelques Rops, on admet le genre rustique. Si le paysan est peint avec vivacité, et s'il est bien paysan, il n'éveille que cette sorte de pitié qu'inspirent également les êtres ou avortés, ou dégénérés. Quand l'homme de la terre n'est pas un ramassis de bas instincts têtus, il ne présente que les caractères confus de l'humanité; et qui a vu de vrais bergers, comprendra pourquoi les bergers d'Arcadie sont admirables, pourquoi Théocrite et Virgile ont rendu la nature, ainsi que Poussin, d'une façon plus réelle que MM. Breton, Langée. Copier les déteintes de la sueur sur le corps, comme Millet, les rapiècetages de fonds de culottes de Bastien-Lepage, les crasses de banlieue de M. Raffaëli, témoigne d'une véritable aberration.

Il n'y a qu'un art dans tous les arts, l'allégorie, la représentation la plus synthétique possible d'une série de faits, d'idées ; on a vu depuis dix ans la sculpture saisir la pelle, la pioche, la charrue Ce qui nous a valu, au lieu d'Hercule,

des voyous ; au lieu de Miion, des décharnés; au lieu de belles anatomies, des sabots qui escamotent les pieds, et des bourgerons plus commodes à modeler que des torses ; l'ignorance se dissimule sous le costume.

Lorsque la peinture d'histoire fut intronisée, comme elle exigeait des dimensions contraires à la vente d'une époque aux petits appartements, on la réduisit à des proportions de tableautin et ce qu'on appelle le genre fut. Meissonnier, l'homme qui reçut l'épithète d'incontestable, arriva à persuader les niais, que la distance où se trouve placé un militaire n'influe pas sur la visibilité du numéro de ses boutons, et que les aiguillettes, ainsi que les brandebourgs, échappent aux lois perspectives. Sa cote dépassa celle de tous les artistes vivants. De Meissonnier, comme d'une mère Gigogne, sortirent des séries de reîtres, de raffinés, de marquis, ce qui correspond, en plus propret, aux figurants de théâtre. Là, l'intérêt, ne réside que dans une certaine minutie de touche : aucun sentiment ne saurait être exprimé par ces modèles en travestissements de mardi-gras.

Impuissant à retrouver la formule du nu héroïque et de l'allégorie, le peintre du xix'' siècle, par ennui des vignettes à la Duruy et par méfiance de

la fausse grandeur à la Millet, se mit à représenter ce qu'on voit par la portière d'un wagon. Quand on songe que M. Harpignies, pour n'en citer qu'un, a passé sa vie à peindre des feuilles d'arbres, on peut douter de son entendement. Le paysagiste, c'est l'homme qui ne dessine pas, ne conçoit pas, mais ne voit pas davantage. Je ne méconnais pas les nuages de Constable, ni les saulaies de Turner, ni la mélancolie de Ghintreuil, ni les couchers de soleil de Rousseau, ni les mares de Cabat, mais je trouve que mettre Corot, même comme vision du réel, au-dessus de Claude, est une grave erreur. L'esthétique spéciale du paysage, se résume en un seul point : le parti-pris significatif du clair-obscur. Comme les formes végétatives ne représentent qu'une beauté de masses et qu'il n'y a pas d'arbre plus arbre qu'un autre, qu'en somme l'individu n'existe pas dans la végétation, que tout y parait collectif; il faut sacrifier à l'intention poétique la plus grande partie du tableau. Chaque fois que l'on peindra un site en lumière dilluse, on fera une chose inesthétique. Chenavard Ta remarqué ; l'apparition du paysage dans l'école Italienne a été le signal de sa fin (lunettes du Carrache). Comme l'esthétique ne considère le végétal qu'au sens

littéral de décor, le seul moyen de salut sera de faire pressentir la venue de l'homme ou de faire penser à son récent départ.

L'accent de véracité ne constitue pas l'œuvre d'art : il faut une transposition animique, une prismatisation sentimentale. L'artiste est celui qui sent et reproduit son sentiment, et non pas celui qui voit et reproduit seulement ce que d'autres verraient.

Le paysage doit susciter une légende presque musicale : effet de tristesse vespérale, effet de joie méridienne, effet de langueur estivale. Au lieu de cela, ils inscrivent : Platanes, près de Monfavet; ormeaux et chênes de tel village; et ils ajoutent le département; il n'y manque que la distance du site au chet-lieu d'arrondissement et l'indication que l'on peut vérifier, entre telles bornes kilométriques. Ces agronomes etgéographes seraient plaisants, s'ils étaient moins nombreux.

Le dessin commence au corps humain, le reste n'est qu'un fond, un cadre de couleur dans l'autre cadre, et rien de plus : d'autant que l'appareil voit plus juste et qu'un peu d'aquarelle sur la photographie satisferait plus complètement le bourgeois.

La mer résiste étonamment, je ne dis pas seulement à la ligne, mais au modelé ; le morceau

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qu'on transporte sur la toile ne traduit pas son caractère d'immensité en mouvement. Aussi rAnadyomène,Démosthènes'exerçant,lesNéréides, les Argonautes sont-ils nécessaires à cet élément. Il faut l'homme dans une marine, sinon l'impression pathétique ne sera pas produite ; mais il ne faut pas le marin actuel, car sa vêture se rapproche de la guenille paysanne ou de l'uniforme militaire, deux détestables éléments, irréductibles au point de vue plastique. Jésus marchant sur les eaux, la pêche miraculeuse, l'apôtre qui s'embarque pour aller porter la vérité, Colomb ou Vasco intéresseront toujours davantage que la marine d'Etat et les évolutions de cuirassé. La caravelle, la trirème sont pittoresques ; le torpilleur est hideux.

L'œil du marin garde un reflet d'indéfini et sa fréquentation avec la majestueuse Thalassa l'élève au-dessus du paysan et du soldat : encore faut-il ici, qu'il soit le marin d'une idée, et non pas le marin pécheur ou national ; il faut qu'il incarne une espérance autre qu'une invasion à formule coloniale.

Quant à l'humour, à ces ignominieuses farces dites gauloises où les cardinaux se grisent et des capucins paillardent; quant aux pendants « mariage de convenance et mariage de raison », il

n'en faut pas parler : l'œuvre d'art exige une vibration plus réelle que la réalité même; puisqu'elle néglige la multiplicité des symptomatiques pour rechercher les dominantes.

Quant à l'animal, il ne peut être sujet d'oeuvre, mais seulement l'accessoire : complémentaire de l'expression, il ne signifie jamais assez pour l'isoler de l'homme.

Les grands félins seuls sont assez des personnes pour être peints et encore cadrent-ils mieux dans les chasses de Rubens et de Snydners.

L'animal n'apparaîtra avec raison qu'en figurant: âne de la fuite en Egypte, ânesse de Balaam ou de Jésus, bœuf de la Crèche, cygne de Lohengrin, aigle de Proraéthée, paon de Junon, chouette de Minerve, bouc des Satyres, ours de Siegfried, aspic de Cléopatre, cheval de Mazeppa, chien de saint Roch, oies du Capitole. grues d'Ibicus, agneau allégorie du Sauveur et colombe du Saint-Esprit. Mais les basses-cours de Hondekoeter, mais les vaches de Potier, mais les chevaux d'Alfred de Dreux ne se supportent pas. Tordez les serpents autour de la tète de Méduse, et les enroulez à Laocoon et à ses fils, montrez Hercule tuant le lion de Némée: mais le peintre d'un troupeau de moutons n'est pas un artiste, et le lévrier qui

soutient la fine main d'un gentilhomme ne peut être peint isolément, pour lui-même ; sinon, cela rentre dans le goût pathologique des vieilles femmes pour les animaux.

La nature végétale n'est pas susceptible d'idéalisation ; entre une belle rose et une rose ordinaire reproduite, la différence ne réside jamais dans la forme, mais dans quelques nuances qui tiennent au coloris. Au reste, voilà le terrain des femmes et de ces impuissants qui s'efforcent à trouver un faux semblant d'art, dans la reproduction chromophotographique de la nature. Qu'un peintre de fleurs trouve la forme héraldique d'espèce et dessine une rose au trait, sans modelé ! Dans le domaine de l'art décoratif, c'est-à-dire de l'art subordonné à l'industrie, on peut égayer un panneau, un piano, un couvercle de boite, les branches d'éventail, avec des fleurs ; les exposer comme œuvres d'art équivaut à convier des mélomanes pour entendre un exercice de trait pianistique ! La peinture de fleurs ne doit jamais sortir de l'industrie et de l'intimité ; et, puisque j'ai prononcé ce mot d'art décoratif, je tiens à dire que l'époque entière se trompe, en amalgamant la fresque, ou peinture monumentale avec la papeterie, la marqueterie, la dinanderie.

Le collectionneur du xix® siècle, stupéfait de trouver dans une vieille clef un caractère d'art que n'ont pas les bijoux de sa femme, et l'archéologue, ébloui de contempler dans les Tanagras un peu de la grâce de Praxitèle, ont désiré l'esthétisation des objets usuels. Mais l'amateur guère plus métaphysicien que l'artiste, et l'archéologue souvent peu philosophe, n'ont pas vu le plus, nécessaire pour engendrer le moins. A aucune époque les objets usuels n'ont donné autre chose que le pâle reflet esthétique du grand art. Pour que les terres cuites de Ja Grèce soient telles que nos musées les montrent ; il faut que les Phidias, les Lysippe aient créé leurs sublimes statues^ et l'art mobilier et usuel ne rendra que la proportion amoindrie de l'art sacerdotal d'un même temps. Une autre considération s'impose : cette tendance humaine à rapprocher de soi l'objet de son plaisir ou de son désir, comme elle a matérialisé la religion, tend à vulgariser l'art, à le familiariser. L'artiste, forcé d'accepter les conditions d'œuvrer d'où dépend sa vie, consent, comme Watteau, à historier des éventails et des boites à fard ; mais la ligne, la forme et la couleur sont d'augustes modes d'élévation d'âme, non pas des procédés industriels; et le dandy qui détourne un sculpteur

de l'œuvre de musée pour lui commander un pommeau de cravache, se trompe. Non, l'art ne doit pas descendre jusqu'aux conditions mesquines de l'usage mondain, ou bien, pour être logique, faudrait-il enrouler des phrases de Platon sur le roseau des mirlitons et mêler des passages d'Apocalypse aux dernières nouvelles des journaux. Car, s'il est souhaitable, pour le civilisé, de multiplier à l'infini des rappels de beauté dans le tous-lesjours de sa vie, il est encore plus impérieux qu'il garde la notion respectueuse de l'art et, partant, que jamais il n'ose se familiariser avec lui.

Les collectionneurs que j'ai connus manquaient de religiosité esthétique : passionnels devant le bibelot, distraits devant le chef-d'œuvre. Ceux qui ont fondé l'Ecole des Arts décoratifs doivent être considérés comme une bande d'ouvriers s'efforçant à détourner une matière de son principe.

Quant au garde-manger, au couvert mis, à la desserte, aux crevettes et aux melons, ce sont là des ronds et des barres, de simples exercices de couleur, des arpèges.

Lorsque M. Desgoffes fourbit une épée ou taille les fascettes d'un cristal, il fait l'office d'un ustensilier ; le plus maladroit des amateurs photographes le surpasse.

Par les éliminations, on voit ce qui reste au grand art et, dès l'abord, on ne l'a pas vu ; et des journalistes de bonne foi se sont écrié : « Mais que reste-t-il donc aux peintres ; » il reste tout, dans les règles suivantes :

XXXV. — L'histoire relève de Vart, lorsque Vévènement représenté est Voccasion d'expri^ mer l'âme humaine dans sa passionnalité typique.

Le militaire est possible, si on met en scène des guerriers au lieu de soldats. La vie contemporaine est possible, si on la transfigure comme certaines fois a fait Rop's.

Le portrait féminin drapé, le portrait d'homme en robe ou simarre peuvent aboutir à l'œuvre d'art.

La rusticité vue à travers l'antique, nue ou drapée.

Le paysage, animé de figures décoratives.

La marine, animée de figures mythiques ou aventurières.

Le sourire de « Comme il vous plaira ».

L'orientalisme dea Khalitatg, au lieu de la pouillerie d'Alger.

L'animal, en son complémentarisme expressif d'une scène ou d'un individu.

La fleur, le fruit, l'accessoire, aux mains, aux lèvres des personnages.

Et, maintenant, vous touâ, les gens de bon sens, rassemblez vos jugeottes, décidez et dites-moi :

Si le massacre de Chio est moins un tableau d'histoire, parce qu'il est lyrique.

Si la peinture militaire n'est plus valable, parce qu'elle représente des Grecs et des Troyens au lieu de mobiles français.

Si la représentation des états d'âme propres à l'époque ne peut se passer de vêtements négatifs de tout caractère.

Si le portrait est moins intéressant, parce que le modèle est plus remarquable.

Si les sabots et la crasse constituent le berger.

Si les nautes de VArgo ne sont pas aussi des marins, comme l'équipage de la Belle-Poule.

Si Puck ne vaut pas mieux en son gentil sourire qu'une grimace de buveur.

Si le paysage est moins le paysage, quand il encadre la forme humaine.

Si rOrient n'est pas plus l'Orient dans son passé de splendeur que dans les instantanés de VOS amis touristes*

DE LA COMPOSITION â03

Si le faucon ne se place pas mieux au poing du seigneur qu'au perchoir.

Si le clievai est diminué par son cavalier.

Si, enfin, c'est la main qui abîme la fleur en la tenant, et si un fruit est gâté parce que d'enfantines dents y mordent.

XXXVIII. — L'unité esthétique résulte de la connexion des parties.

Le fût, le chapiteau et la base sont les parties de cette unité, la colonne.

Le pétase, le caducée et les talonnières font partie d'une statue d'Hermès.

Pope le dit, dans son Essai antique : « Ce n'est ni une lèvre, ni un œil que nous appelons beauté, mais la forme réunie et l'effet de toutes les parties prises collectivement. »

Le vénérable Malebranche aurait pu se taire avec fruit, an moment d'écrire : « Il n'y a que les sens qui jugent bien de la beauté et de la laideur sensibles. »

Omnisporro pulchritudinis forma imitas est, affirme le plus platonicien des Pères de TEglise,

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