PÉLADAN
Je suis entré dans les lettres, par l'esthétique, et dans l'esthétique, par cette première phrase :
<r Je crois à l'Idéal, à la Tradition, à la Hiérarchie J> c'était en 1882, je reçenais de Rome. Le Salon de Paris me stupéfia.
Les artistes m,' apparurent dans une telle détresse, ignorants ou bien oublieux des lois de l'art (sans lesquelles nul n'a jamais œuvré), que je me donnai la mission de leur montrer la craie çoie qu'ils açaient quitté, à leur plus grand dam.
Derrière le Réalisme se dressait le Matérialisme, monstre colossal. Il jy eut scandale, comme il advient chaque fois que le zèle échoue.
Mais, comme idéalement rien ne se perd, les esthètes profitèrent de l'enseignement offert aux artistes.
La parole adressée aux créateurs fut entendue des admirateurs, qui acceptèrent, en grand nombre, de purifier leur goût et d' élever leur jouissance.
C'est pour eux, pour les nvystes de la Beauté qu'on réimprime L'Art idéaliste et mystique.
L'édition de i8g4 portait la trace de la hâte et contenait quelques expressions de combat, sinon injustes, du moins oiseuses aujourd'hui.
(( La réfutation esthétique de Tainei> sert d'introduction à cette esthétique inspirée par la contemplation des chefs d" œuvre. Elle ne se /latte d'aucune originalité, mais d'une piété sincère ençers les maîtres.
Tai rencontré, dans des ruines d'Asie, un parsi qui entretenait le feu sacré, sans acolyte, sans témoin, pour que le rite séculaire ne fut pas aboli.
J'imite cet homme, simple et entêté.
LES DEUX ESTHETIQUES
L'ESTHETIQUE POSITIVE
Les questions d'art, il y a un demi-siècle, se débattaient entre les professionnels et les amateurs. Aujourd'hui, beaucoup de salons se prolongent en ateliers; et le peuple, qui trouve à deux sous une excellente reproduction de la Joconde, va par bandes aux expositions comme aux musées. En outre, les artistes, professionnels ou dilettanti, ont pullulé, au point que le prestige de l'art en a souffert.
Superficiels et ignares se considèrent comme électeurs au Saint Empire de la beauté. Une
méthode serait utile aux gens du monde comme à ceux du peuple. Quant aux gens du métier, on ne saurait, sans ironie, les convier au contemnement d'eux-mêmes.
II y a des matières où toute nouveauté est une erreur ; et la métaphysique, qu'elle traite de l'idéal sensible ou conceptible, ne peut innover que dans l'expression.
Nous prenons en pitié les générations qui jugèrent Galilée et le cours du soleil d'après la Bible, et nous trouvons légitime d'appliquer le critère scientifique aux manifestations esthétiques ? On ne différencie pas assez, l'imperfection essentielle de l'Esprit, des fautes individuelles. Dès qu'une civilisation adopte un déterminisme, elle l'applique aveuglément, par instinct autoritaire, par esprit administratif, par besoin d'unification. La Convention fut une autocratie enragée. Les doctrines changent ; l'homme agit de même, au nom du droit divin ou contre ce droit ; et les plus décisifs changements sont ceux des vignettes de la paperasserie et de l'avers des monnaies.
Le rationalisme triomphant devait envahir l'Acropole artistique et y installer la déesse Raison. Sculpture et Peinture ont eu leurs sansculottides, et ce fut le grand contempteur de la
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Révolution, Hippolyte Taine, qui légiféra l'anarchie et donna des textes aux réalistes comme Jean-Jacques aux conventionnels, pour substituer à l'ancien régime de la tradition, celui du bon plaisir individualiste.
Nous allons étudier la théorie qui a produit les Manet et les Caillebotte et nous saurons pourquoi le Musée du Luxembourg ressemble à un salon annuel, et un salon annuel à une immense boutique.
Pendant vingt ans, de 1864 à 1870, Taine professa l'esthétique à l'Ecole des Beaux-Arts. Nous possédons ses leçons sous la forme livresque. Personne, en France, n'a occupé si longtemps une semblable chaire. Cet enseignement concomite avec notre décadence ; il a fourni des formules au plus bas des gâte-métiers !
L'immortel historien des Origines de la France contemporaine n'a jamais bien su l'histoire de l'art, même après l'avoir enseignée !
M. Delaborde {Des opinions de M. Taine sur Vart italien, \^^ janvier 1866) et M. Venturi {Lett7''e à Giacomo Barzellotti 1900) relevèrent beaucoup d'erreurs. La plus colossale fut la méconnaissance du trecento et quattrocento : négation inconcevable de deux siècles, les plus originaux
et les plus féconds de la Péninsule. Il importe peu que Taine ait été mauvais connaisseur, prenant un Carrache pour un Gorrège. Je ne jugerai que sa pédagogie, et d'après son texte.
Pour établir la nature de l'œuvre d'art, il considère trois points : l'ensemble des œuvres du même artiste, les autres artistes contemporains et la civilisation de l'époque.
« L'état des mœuf's, de Vesprit est le même pour le public et pour les artistes (1). » Qui a fréquenté les moindres rapins et les plus petits poètes n'ignore pas, qu'il existe un état spécial de l'individu qui cherche à créer ; cet état, fait d'enthousiasme et d'orgueil, isole, plus qu'aucun autre, de l'ambiance. L'homme qui voit dans la femme un modèle et dans l'amour une excitation à écrire, qui préfère un certain rêve à la réalité et contemple la vie pour l'exprimer au lieu de la vivre, dont la jouissance majeure consiste à trouver des lignes et des tons, celui-là, l'artiste, n'a pas le même esprit que le public.
(1) Philosophie de l'art (1895) : Philosophie de Vart en Italie (1866) ; Be Vidéal dans Vart (1867) ; la Philosophie de l'art en Grèce (1869).
Ces ouvrages ont été réunis en 1880 en deux volumes intitulés Philosophie de l'art.
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Taine pose cette règle : « Pour comprendre une œuvre d'art, un artiste, un groupe d'artistes, il faut se représenter, avec exactitude, l'état général de V esprit et des mœurs du temps auquel ils appartiennent ». Autant dire que l'historien sera le seul esthéticien.
La forme, langue universelle et vraiment perpétuelle, s'entend en dehors de toute érudition. Isdubar étoufîant un lionceau, Héraclès en ses travaux, saint Christophe portant Jésus, manifestent, par leur gigantisme, un idéal de force. L'Isis de Thèbes, la saltante d'Ankor, la danseuse pompéienne, expriment la grâce féminine. Des Vénus de Titien, à la tribune de Florence, à la Maja de Goya, à la Rècamier de Gérard, à la Femme au perroquet de Courbet, il n'y a que des différences de vision sur un objet, le corps de la femme. A Venise, à Madrid, à Paris, au xvi® comme au xix'^ siècle, l'artiste a aimé et œuvré, dans un état d'âme identique, et s'est proposé un but semblable dans la représentation de la femme nue. Aucune révolution, aucune catastrophe historique ne modifie l'état de concupiscence, ni sa transposition picturale.
ïaine ne trouve que deux préceptes à donner : « Naître avec du génie, c'est l'affaire de vos
parents ; et travailler beaucoup, c'est votre affaire.)) L'Ecole de la rue Bonaparte, non plus qu'aucune autre, n'a été fondée pour le génie. Ou ce mot a un sens que j'ignore, ou bien il s'en sert étourdiment ? Léonard a du génie, évidemment.
Luini, BeltrafTio, Lorenzo di Gredi et ceux de la Lombardie en ont-ils ?
Si les musées et même le Louvre se bornaient à l'exposition des génies, que d'espace vide ! Qui fut un peintre de génie au xix® siècle ? Delacroix ! Et puis? on ne s'entendrait pas sur les autres. Parler du génie* à des élèves équivaut à évoquer la tiare devant des séminaristes. « Travailler beaucoup. » Hélas ! le travail, même improbe, n'aboutit pas sans méthode. Et qu'est-ce qu'un enseignement qui ne donne point de méthode ?
La science est une botanique appliquée aux œuvres humaines)).
On va voir ce que « les principes, les précautions, les fonctions des sciences naturelles communiquent de solidité aux sciences morales ». Et aussitôt surgit une classification déraisonnable: Parmi les grands arts, qui sont la 2Joésie, la sculpture, la peinture, V architecture et la onusique, ne considérons d'abord que les trois premiers ».
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La poésie n'est pas un art, sinon par la calligraphie ou le dessin des caractères d'imprimerie et la disposition typographique? Le propre de l'art est de tomber sous les sens, et la poésie n'y tombe pas. Optiquement, la traduction en vers de Vlmitation et la Pucelle de Voltaire, une colonne du Bulletin des lois et une page de Balzac sont semblables. On lit la poésie, on voit l'œuvre d'art.
Tout homme voit, mais chacun ne lit que certaines langues dont il sait l'alphabet et les mots. Il n'est pas vrai, en outre, que la poésie soit un art d'imitation, si ce n'est dans les onomatopées, et le «bréké kékex koax» d'Aristophane tient vraiment peu de place en littérature. La pensée de Pascal, la période de Bossuet n'imitent rien, non plus que la parole dont elles sont les formes durables.
Il est bien clair qu'une [statue a pour objet d'imiter de tout près un homme vraiment vivant... Il n'est pas moins clair qu'un drame, un roman, esso.yede représenter des caractères y des actions ». L'art n'a qu'un instant pour son expression, il faut donc que cet instant soit significatif au plus haut point: tandis que la littérature prend, s'il lui plait, son personnage au berceau, et, par une succession de scènes, ne le quitte qu'à la tombe, ou même ne le quitte point, et raconte
16 l'art IDÉALIBTB ET IfYSTIQUE
des épilogues. Homère trouve Ulysse auprès de Calypso et le ramène à Ithaque : il aurait pu commencer, par l'histoire de Laërte et d'Anti^lée, et intercaler le voyage de Télémaque à Pylos et à Sparte. Le statuaire ne dispose que d'un geste pour incarner l'astucieux aventurier. Prenez le père Goriot à la table de la pension Vauquer, rien ne le caractérise ; au moment où il tord son vermeil, il s'élève au point pathétique.
Il est bien clair qu'un art qui ne dispose que d'une seconde dans la durée, que d'un aspect unique parmi les aspects possibles, obéit à d'autres règles que la littérature, que ne borne aucune condition de temps et qui s'étend à la succession des mouvements.
Taine prétend que la carrière d'un artiste commence par une période de sentiment vrai et finit par la matière. Il cite à l'appui le Jugement der- 7iier de Michel-Ange. Cela m'impressionnerait, sans cette phase : « On peut faire la même remat^que sur icne autre vie, celle de notre Michel- Ange français ». Corneille est fort grand, mais sans analogie avec Buonarotti. L'infériorité des dernières pièces de Corneille vient de l'exécution, non du plan ; elles ne sont plus de son style, tandis que le dernier croquis du maître de la
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Sixtine est si léonin que nul ne se trompera sur l'attribution. A soixante ans, Fra Angelico progressait encore !
« // faut imiter les rapports et les dépendances mutuelles des parties », dit notre professeur. Il aurait pu dire plus simplement, les proportions; mais Terreur fût devenue manifeste. Ces rapports sont précisément ce que le modèle donne très rarement. « La logique du corps », bonne expression désigne le travail synthétique de l'artiste qui, en face d'une belle partie, corrige les défectueuses.
Qui oserait, sans hésitation, écrire que Michel- Ange est le plus grand artiste italien et le tombeau des Médicis son chef-d'œuvre ? Cette assurance surprend d'autant plus que Taine a mal vu, il appelle rAwrorg et la Nalt^ des vierges colossales et désespérées ? Les seins de la Nuit ont allaité, et son ventre a enfanté !
Dans la kermesse (qu'iront voir les gens de la noce dans VAssoïmnoir) le professeur découvre un chœur de flamand ivres de paix et de sécurité, après les guerres de religion !
Lorsqu'il définit le caractère essentiel, il trouve que celui du lion est d'être un grand carnassier. Et le tigre ? Le lion est un idéogramme de force, de courage et à la fois de magnanimité. Plastique-
ment, le lion, tout en tête et crinière, correspond à l'idée de majesté ; les animaux le reconnaissent comme roi. Au lieu de ces considérations, il donne une phrase de muséum : « Le lion est une mâchoire montée sur quatre pattes.
« L'architecture ayant conçu l'étrangeté, la variété, l'infinité, la fantaisie comme au temps gothique ». Ces mots, de valeurs si différentes, s'annulent les uns par les autres. Il est si simple de dire que la verticale étant la ligne ascendante et spiritualiste par excellence, l'architecte gothique devait l'adopter et l'exagérer. Taine croit à Famour chevaleresque, il cite André le chapelain, sans se demander à quelle chapelle il appartient d'enseigner « que l'amour ne peut exister entre époux » ; ce qui doit s'entendre de l'orthodoxie romaine en opposition avec la religion d'amour des Albigeois * . « On fit de la femme une divinité », dit-il, comme si la Dame des Néo-Platoniciens n'était pas la Sophia ou la Gnose !
L'art reflétant les mœurs, l'historien ne manque point de chercher la cour de Louis XIV dans la tragédie classique.
(\) Le Secret des Troubadours . De ParsifalàDon Quichotte. (Sansot.)
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Achille lui paraît un jeune officier aux gardes ! Nous avons vu la brutalité de Siegfried qui serait insupportable dans un drame sans musique. Les bienséances du xvii^ siècle sont une des manifestations de rhumanisme.
Si Taine avait étudié le théâtre comme auteur, au lie 1 de le juger par la mauvaise façon dont on le joue, il se serait aperçu qu'Oreste n'est pas si loin de VOrestle d'Eschyle, et qu'on pourrait l'interpréter helléniquement. Lui aussi, faute d'intimité avec cet art spécial, se laisse tromper par les mots, là où l'intonation est tout.
Gluck soulève le même problème ; chanté à la note et sans flamme, il devient un musicien d'ariette avec ritournelle. Appeler le théâtre de Racine la peinture exquise du grand monde, c'est regarder aux perruques et non aux visages, aux modes et non aux passions. D'oii vient que Michel" Ange n'est jamais plus colossal que dans les encognures de son plafond? Ses figures géantes grandissent par le peu d'espace où il les contient. De même, les bienséances de Racine augmentent l'intensité pathétique, et rendent significatifs des mots qui seraient nuls dans Shakespeare.
« L'œuvre d'art est déterminée par l'état général de V esprit et des mœurs environnantes.))
Cette loi deviendra plus tard une formule scolaire, et on dira : « L'état général doit déterminer l'art.»
Comment caractériser une civilisation ! Il faudrait convenir de certains points qui fussent des bases, et bien décrire le personnage régnant. « En Grèce, le jeune homme nu et de belle race; au moyen-âge, le moine extatique et le chevalier amoureux ; au xvi^, le parfait homme de cour, de nos jours, Faust ou Werther. » Il se trouve que les principaux chefs-d'œuvre grecs sont féminins : Victoire de Samothrace, Victoire rattachant sa sandale, Parques ; que le canon de Polyclète est androgyne, et surtout que le statuaire hellénique est idéogrammatique. Les mouvements y expriment des idées.
Le chevalier amoureux cache un mystique religieux, un ardent hérétique. Quant au type de la Renaissance, c'est 1 humaniste et non le courtisan. Faust ïî^uve. l'alchimiste; il est aussi peu représentatif de nos jours que Vlphigénie du même auteur.
« Un personnage régnant, ses dominantes, ses formes expressives et acceptées comme telles, voilà la formule qui ne laisse rien hors de ses prises. » Celui qui désignera le personnage régnant de notre époque sera singulièrement pers-
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picace, à moins qu'il ne se contente de l'arriviste ou du jouisseur, qui sont de toutes les époques.
« La plus belle période de l'invention italienne comprend le dernier quart du xvi^ siècle et les trente ou quarante premières années du xvii®. » Oh ! oh ! ceci mérite qu'on s'arrête ! A première vue et étant donnée l'autorité de l'écrivain, on ne se rend pas compte de l'énormité de cette phrase.
Le dôme de Pise a été commencé en 1063 ; le Baptistère par Diotisalvi, 1135, la Tour penchée, par Bonanno, ^174.
Arnolfo di Cambio, Giovanni Pisano, les architectes d'Orvieto, et ceux du palais ducal à Venise sont biffés d'un trait, Brunelleschi^ mort en 1446, ne compte pas, Alberti, mort en 1472, non plus.
L'architecture italienne commence, aux yeux de Taine, avec le Palais Strozzi. Pour la sculpture, les Pisans disparaissent, Donatello est mort à 80 ans, en 1466, et Lucca délia Robbia en 1482.
En peinture, Giotto et son école, Orcagna, disparaissent avec Fra Angelico et Masolino, et Massaccio, et Lippi.
Car enfin, le dernier quart du xv^, c'est l'an
Pour Taine, les artistes accomplis sont Léonard,