‹ L'art idéaliste et mystique, précédé de la réfutation de TaineChapitre 8 sur 46 · LART IDÉALISTE ET MYSTIQUE · texte numérisé non relu

LART IDÉALISTE ET MYSTIQUE

comptent pas. Beaucoup voient des merveilles eri esprit, mais ne peuvent les réaliser. Or, l'œuvre d'art, étant une réalité, doit être jugée en fait. M. Luc-Olivier Merson eut une idée géniale, il endormit la Madone entre les pattes du grand Sphinx et son tableau cependant n'est pas un chef-d'œuvre.

Je ne suis pas convaincu que le pathétique matériel ou physique soit canonique et qu'on puisse représenter les miséreux, les vieillards et les malades, si ce n'est dans le mariage de Saint- François, les prophéties elles scènes miraculeuses où cet accent douloureux sert à un thème essentiellement symbolique. Peindre un pouilleux pour le peindre est un acte de peintre ; et il y a un abime entre un art et l'art, entre la peinture et la beauté.

Trop longtemps, on a laissé l'homme de métier insulter à la métaphysique, par une virtuosité insolente.

Celui qui ferait flotter du pollen autour d'un bouquet serait certes un habile ; mais la maîtrise appliquée au trompe-l'œil ou à toute imitation correspond, chez l'exécutant, comme chez l'appréciateur, à un véritable abrutissement. Nul, s'il n'est peintre ou sculpteur, ne doit accorder son

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attention à la peinture et à la sculpture ; il la réservera toute pour la beauté exprimée, par n'importe quel procédé.

Qu'est-ce que Vénus? La plus belle femme. Et Apollon? Le plus bel homme. Au lieu de dire aux élèves des Beaux-Arts : « Faites une Vénus et un Apollon », dites-leur : « Faites la plus belle femme et le plus bel homme. »

Qu'est-ce que la Vierge ? La plus belle âme de femme. Qu'est-ce que Jésus ? L'âme divine dans un corps humain.

Il est bien clair que la plus belle femme, Istar, Aphrodite, Freia, susceptible de modification, virginale pour Artémis, cérébrale pour Athénée, matronale pour Héra ; que le plus bel homme ne sera pas identique, sous les traits de Dionysos ou de Platon, d'Asclépios ou de Thésée ; que la Vierge-Mère peut être vue ou juvénile dans l'Annonciation ou douloureuse dans la Pieta et que le Jésus des Noces de Cana est un autre que celui qui chasse les vendeurs ou celui-là qui porte sa croix.

Mais il est certain aussi quePythagore pourrait, moins le bonnet, prendre les traits de Léonard, et que l'Aristote et le Platon de Raphaël porteraient bien tout nom de penseur, Cette considération

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susceptible d'un développement indéfini aboutit à cette formule :

Il y a des modes dans V art qui correspondent à des catégories mentales ; ce sont les couleurs du prisme expressif. Ici, la tentation est vive de prendre un nombre sacré, le septénaire par exemple, et de donner l'analyse du spectre mimique ; mais il convient de renoncer aux énonciations,que l'époque déteste, quand on peut avoir raison sans attenter aux susceptibilités contemporaines.

On accordera bien qu'il y a un mode sacré, celui où la théodicée commande ; et on reconnaîtra dans la Ronde de nuit, qui est une ronde de jour, l'irréalité qui fait de la Pièce aux cent florins^ de VAnge de Tobie, des Pèlerins d'Emmails, des œuvres vraiment religieuses ; et on accordera également que ces œuvres sont plus hautes que les Syndics et que la Leçon d'Anatomie, parce qu'elles matérialisent un idéal suréminent.

L'esthétique étant, d'après son étymologie, une entreprise de sensibilité, recherche ce qu'une œuvre fait sentir, sans souci du moyen (technicité) ni du sujet (ancienne catégorie). Ainsi l'art s'adresse à tous et surtout aux illettrés, awi3?pwr5 sachant par compassion^ littéralement.

Cette doctrine de'range tellement les intérêts les

plus nombreux et les plus vifs, elle attaque tant de situations frauduleusement acquises et ruine tant de commerçants, qu'elle rencontrera une résistance dénature économique, et d'un caractère désespéré.

Pour écrire que l'art imite la nature, il faut n'avoir pas réfléchi que, dans l'œuvre, l'idéalité remplace la vie. L'exclamation : « C'est vivant ! » ne loue que le peintre ; Vhinocent X de Vélasquez, les Juifs de Rembrandt, les personnages d'Holbein sont vivants. De quelle vie? Historique ou seulement matérielle? Donnons vite le prix d'exécution à ces toiles destinées à une Académie^ et allons voir le reflet de notre conscience dans des œuvres d'art qui nous parlent d'autre chose que de la couperose d'un pape ou de la bonhomie d'un bourgeois.

L'art nous doit un spasme transcendantal et, si le mot offusque, un baiser de mystère qui épanouisse notre sensibilité, accélère notre vie cérébrale et nous suscite de l'émotion et des idées.

Pour les uns, l'immoralité dans l'art se borne à la nudité ; les bras, les cuisses nues, c'est-à-dire le déshabillé, ne gênent point nos clercs, et, à Saint-Pierre de Rome, comme dans les églises des jésuites, le retroussé fleurit aux draperies des anges.

A vrai dire, l'œuvre qui fomente la concupiscence est basse ; mais combien rare dans les musées ! Les amateurs de photographies d'actrices ne s'arrêtent pas devant VAntio2:)e du Gorrège : qui donc a éprouvé un désir, en face de la Milo?

Pour les autres, la moralité dans l'art s'entend d'une volonté moralisatrice comme celle du peintre belge Wiertz ; l'œuvre alors, thèse pathétique, prend le caractère d'un sermon et tend positivement à inculquer au spectateur une vérité pratique et à modifier sa sensibilité dans un sens de charité. Des sensibleries de Greuze aux Cassews de Pierres et au Retour de la Conférence par Courbet et aux mineurs de Constantin Meunier, on suit un dessein, vaguement prêcheur ou polémique.

Est-il besoin de protester contre l'œuvre qui sermonne ou Tœ ivre qui plaide? Le rappel aux fins dernières, d'Orcagna, de Signorelli, de Michel- Ange a un sens exhortatif, mais s'inspire de la fragilité de Ihomme et du mystère qui suit la mort, au lieu d'avoir ses textes dans les programmes politiques. Montrer le paradis et l'enfer, la justice divine saisissant le coupable et couronnant le juste, c'est rester dans l'idéal typique ; car un Egyptien, un Hindou, un Persan retrouverait sa propre mentalité dans ces conceptions, malgré leur

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extériorité latine. La pire mésaventure qu'on puisse évoquer serait celle d'une école moralisatrice s'appliquant aux anecdotes des recueils de bons exemples.

La Beauté opère par volupté. Un chef-d'œuvre augmente en nous la vie de la grâce, miroir magnifique qui éclaire et dilate notre personnalité. D'abord, la Beauté nous dissuade de toute vulgarité, elle nous inculque l'idée de perfection et d'harmonie. La Beauté est le mystère pour les yeux ; elle est le vrai sensible, elle est le bien visible, elle est le visage de Dieu.

Nous vivons intellectuellement de mystère comme Faust, nous vivons animiquement d'aspirations au bonheur ou à la justice comme Prométhée; etrart,créé par la religion, devientla nouvelle religion pour les hommes qui cessent de croire sans cesser d'être hommes et de sentir. Seulement les prêtres de l'art se recrutent autrement que les autres, et leur ordination n'appartient pas à un simple évêque.

Tout est mystère chez ces proférateurs du mystère et je découvre une sorte de blasphème à expliquer humainement ces êtres au verbe surnaturel, qui ont inventé les formes de nos songes et étendirent notre horizon intellectuel, de toute

leur force d'illumination. Celui qui supporte le pittoresque, c'est-à-dire la peinture pour ellemême, ignore la dignité de l'art et les augmentations de personnalité qu'il peut en recevoir ; il ressemble à celui qui s'arrêterait à contempler la structure d'un épi au lieu d'en tirer sa nutrition.

Le conseil de Gœthe que Taine a répété avec une vénération inconsciente, a produit dans l'œuvre même de Gœthe le Général-Citoi/en, le Grand Cophte, Clavijo, des choses mort-nées sans le nom qui les soutient.

Se figure t-on Balzac peintre ou sculpteur? Le roman, qui est à proprement parler l'histoire d'une passion et dont l'intérêt tout psychologique dépend d'analyses successives, n'a pas besoin de plasticité, il ne s'adresse pas aux yeux. La comédie en peinture, qu'il s'agisse du rire de Steen ou de Téniers, des singes de Decamps, des augures de Gérôme, produit un effet de malaise. On n'admet pas volontiers, que la couleur, cet élément de gloire et de prestige, soit ravalé à frotter du cuivre, à lustrer du poil, ou à augmenter le ridicule d'une grimace. N'éprouve-t-on pas un déplaisir à voir la laideur, la vieillesse, très ornées ? Quoi ! les colliers de Miranda au cou de Sicorax, la robe majestueuse de Prospéro sur Calibàn ! Et encore le

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monstre, dragon, gargouille, Quasimodo, comme figure de bas plan peut se justifier, par l'antithèse et l'intensité de cette antittièse ; mais à une époque où l'ouvrier et l'élégant portent le même veston, où le travailleur manuel s'habille comme l'oisif, où l'uniformité règne, où le chef de l'Etat ne diffère de son maitre d^hôtel que par un sautoir rouge, le problème de la représentation contemporaine devient insoluble, et le Bertin d'Ingres ne suffit pas pour déterminer un genre.

Les personnages de Velasquez, laids, inhumains et n'incarnant que le despotisme à base théocratique, offrent au moins un caractère de concentration, d'exception morale. Visiblement, ce sont des individus redoutables et sinistres, aussi noirs de dessein que d'habit. A la rencontre, on les fuirait. Cette disgrâce, qui résulte d'un aspect médiocre sans style ni chaleur, domine l'art entier. Socrate n'avait pas sa vraie tête, mais la plus contradictoire à son génie, tandis que M. Thiers, ce sinistre Niebelung de la bourgeoise, ressemble bien à luimême. Il est aussi redoutable qu'aucun podestat de la Renaissance et cependant le crayon ridiculise toujours ce terrible Alberich. César Franck fut le grand musicien de son temps ; Gustave Moreau le plus idéaliste des peintres ; tous deux

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ressemblaient à des notaires de province. Si l'exercice du pouvoir absolu et le génie ne comportent pas un peu de style, dans l'extériorito, en trouvera-t-on parmi ceux que les médiocres intérêts passionnent ; ou bien ira-t-on, comme font les stupides élèves de la villa Médicis, peindre des paysans, c'est-à-dire des êtres rudimentaires? Comparez les portraits et les personnages de Raphaël, comme les portraits et les personnages d'Ingres. Comparez les portraits des peintres réalistes par eux-mêmes et voyez si Courbet ne se traite pas autrement, et avec un sens plus élevé, que ses autres ligures. Il semble que la question du modèle, suffisant ou non, est tranchée.

A aucune époque, on n'a pu dire la pompeuse phrase de Gœthe: «Emplissez votre esprit et votre cœur des sentiments et des idées de votre siècle, et l'œuvre viendra ».

L'œuvre n'est venue qu'aux temps où les artistes emplissaient leur esprit et leur cœur des sentiments permanents et d'idées sempiternelles. Aujourd'hui le sentiment du siècle est une aspiration au confort ou au luxe ; la femme aspire à changer de toilette et l'homme à changer de femme.

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Ah ! le beau thème que ceux-là pour la fresque et le haut-relief.

Nous avons secoué l'autorité spirituelle : subirons-nous celle des fonctionnaires et de l'enseignement ?

Il y a plus d'audace à critiquer Taine, alors que le positivisme est d'Etat, qu'il n'y en eut à se gausser de la Bible, au temps de Voltaire.

Quand on pense qu'un homme a pu affirmer publiquement : {(De nouvelles foo'mes appat^altront et un moule se rencontrera », pour cette raison drolatique que tout changement de mœurs amène un changement d'art. aLeprogrès del'expérietice est infini : les applications des découvertes sont indéfinies ; la machine politique s améliore, les sociétés protègent les talents... y> Ces folâtres propositions ne tiennent pas un moment à la réflexion.

Après Raphaël, après Durer, après Rembrandt, après Rubens, après Vélasquez, aucune forme n'est apparue, de l'Arno au Rhin, ni de l'Amstel à l'Escaut et au Manzanarès.

Léonard, malgré le progrès de l'expérience, est le maître dont les peintures ont le plus perdu. Non seulement nous ne savons plus teinter les vitraux, mais nous ignorons comment un Gérard Dovf

fabriquait ses couleurs. Michel-Ange attaquait le bloc et nous le livrons au praticien.

Les applications des découvertes de M. Ghevreul nous donnent quatorze cents teintes, mais des teintes bonnes pour les gens de la cinquantième avenue.

Illusion pour illusion ! Celles d^antan valaient mieux. Voyez ce qui sort des écoles municipales ! c'est inexposable !

L'application humaine est limitée, comme sa force physique, comme sa portée optique. Expérimentalement, J'écolier de demain saura autant que le savant d'aujourd'hui.

Esthétiquement, il n'y a pas de succession. Après le génie vient la médiocrité et, à vrai dire, il n'y a point d'écoles, il y a des hommes plus ou moins divins et d'autres hommes appliqués qui les suivent. Le fils d;i notaire et delà paysanne, Léonard, plus racé qu'un Charles I®', bon comme un saint, prodigieux comme Faust, aussi fort que Michel-Ange par le Carton, aussi suave que Raphaël par la Cène et aussi mystérieux que le mystère, par lui-même, n'est ni une plante florentine ou lombarde, ni même un homme puisqu'il possède l'attribut divin qui est de créer. Bien au-dessous de lui, mais encore adorables, Gorrège, Luini et le Sodoma prolongeât son rayonnement.

L'histoire de l'art est celle de quelques individus.

Entre eux, on met cinquante noms qui ne valent que comme diminutifs de leurs noms ! Ils servent, ces cinquante, de degrés pour mesurer les géants, dont, sans eux, nous ne connaîtrions pas la véritable stature. Natura non facit aaltus. Avant et après le génie, on ne se prosterne pas, mais on admire encore.

Le nouvel inquisiteur, le matérialiste qui pose ses étiquettes d'apothicaire sur les chefs-d'œuvre, ne vaut pas mieux que son prédécesseur qui, avec la Bible pour pierre de touche, intervenait même dans la cosmologie. Jugeons les doctrines à leurs fruits : celle de Taine a permis au réalisme et à l'impressionnisme de se produire, d'occuper les gens raisonnables et de marquer une date dans les fastes du goût. Avec lui, l'anarchie a pris place dans la cathédrale esthétique.

Quel spectacle lamentable que celui d'un salon annuel ! il ne donne pas la mesure de la décadence. En interrogeant les élèves des Beaux-Arts, on s'aperçoit que le mot « école » ne correspond plus à une réalité et que l'enseignement échappe à la critique, car il n'existe littéralement pas. Le dernier qui eut des principes, Gérômt, les démentaii

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par sa production. Les jeunes artistes, eu France, livrés à eux-mêmes, sans conseil, sans méthode, se perdent dans la bizarrerie ou le mercantilisme.Ils méritent cependant qu'on s'intéresse à leur désarroi. Celui qui leur parlera le langage de l'amour, qui, au lieu de leur raconter comment on portait des chausses mi-parties en 1499, à Milan, tiendra des discours de foi, c'est-à-dire d'enthousiasme, celui-là sera entendu, celui-là sera suivi.

L'art de France se meurt parce que nul n'aime la beauté, comme saint François aima la pauvreté, éperdument.

Un homme de la valeur de Taine ne peut pas passer vingt ans sur une matière sans rencontrer quelque vérité et devenir son propre réfutateur quand il s'est trompé. On peut lire {Philosophie de VArt, II 259) : i<. Il a pour chaque objet une forme idéale, hors de laquelle tout est déviation et erreur et on peut découvrir un principe de\ subordination qui assigne des rangs aux diverses: œuvres d'art. »

L'art a pour but de manifester l'essence des choses. Précisons ce langage d'universitaire. La forme idéale est la seule forme ; toute autre esti l'informe.

La hiérarchie des œuvres s'établit par le degré d'idéalité réalisée.

L'esssence des choses s'appelle âme ou esprit dans les êtres.

Par conséquent, l'esthétique est la méthode qui, appliquée aux arts du dessin, enseigne aux artistes la création et aux autres la contemplation de la forme idéale, expressive de l'essence des choses et de l'âme des êtres.

Louis XIV fut vraiment un grand esthète, en face des Téniers, et un jour l'opinion dira aussi aux conservateurs des musées ; « Otez-moi de là ces magots.

Une esthétique est toujours, même à Tinsu de son auteur, le fragment d'une philosophie, voire d'une politique. Des connexités, maintes fois signalées entre le Beau, le Vrai et le Bien, déterminent une méthode où la croyance et la morale se substituent au véritable objet de la recherche.

Taine positiviste, imbu d ! déterminisme scientifique, devait tenter une critique rationaliste de l'art.

Les écrivains traditionalistes commettent la même faute. Prenant au littéral une phrase de Vasari, dans la vie de Bufîalmaco, ils assurent que les trecentisti n'avaient d'autre but « que de glori=

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fier les saints et de rendre les hommes meilleurs ». Dessin implicite peut-être, mais qui convient mieux à des missionnaires qu'à des artistes. L'intention ne signifie rien dans les œuvres. Si l'enfer en est pavé, les musées en sont tapissés. Le génie du peintre seul glorifie le modèle ou le sujet, et si en effet le spectacle de la perfection rend l'homme meilleur, c'est plutôt une question dg maîtrise que de charité.

« Cette statue (le Moïse) est au moins décente, tandis que celles de la chapelle des Médicis sont d'une révoltante nudité. »

M. Cartier donne ainsi la mentalité du catholicisme officiel. Même interprété avec l'austérité tragique de la chapelle Médicis, le nu agit en manière d^époiivantail, sur l'esprit clérical ; il ne juge pas, il exorcise, puéril et superstitieux, obéissant à une notion niaise, mais imposante, et redite par des voix très autorisées, de siècle en siècle.

L'Arétin aussi fut scandalisé par Michel-Ange et demanda au Pape la destruction du Jugement dernier. On fit braguetter tous ces élus et ces damnés. Mais aucun dissertateur ecclésiastique ne s'est avisé des cuisses d'angesdela chapelleClémentine, des amours jouant avec les attributs de la Foi sur

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les pilastres de Saint-Pierre, ni de la Véronique colossale dansant la danse du châle, non plus de l'Extase de sainte Thérèse du Bernin, ce monument d'érotisme, d'une lascivité si vive.

Pareille disposition de la sensibilité obscurcit l'entendement. Celui qui n'est pas assez avancé dans l'initiation plastique, pour s'élever au-dessus des bienséances communes et de l'effluve sexuel, devrait rester tout à fait un honnête homme et se taire sur «ne matière où la morale s'appelle le style.

Une peinture ne mérite pas l'épithète de sacrée parce qu'elle représente' une scène ou un personnage de la foi.

Le caractère ne vient pas du sujet, mais de la façon dont il est traité.

Ceux qui font à Michel-Ange des procès au nom de l'honnêteté, en instruisent aussi contre Raphaël, qu'ils jugent moins chrétien d'inspiration que le délicieux, mais monotone et douceâtre Pérugin.

La Dispute du Saint Sacrement, VEcole cfAihènes se font face dans la même chambre du Vatican. Essayez de convaincre, je ne dis pas un prêtre du commun, mais un cardinal, que la première est très inférieure à la seconde, comme composition

sacrée, et vous passerez pour un esprit paradoxal et facétieux. Il n'y a desacré que certains personnages et certains sujets, et pour un homme de culture exclusivement littéraire, des philosophes seront toujours profanes.

Placez, par la pensée, la Sainte Anne de Léonard sur un autel ; vous produirez un malaise indéfinissable au dévot, alors qu'il se plairait au dernier des Carlo Dolci.

Il y a deux raisons à cette méconnaissance. On ne veut pas admettre d'autre vérité que celle de son habitude ; et le Jupiter d'Ostricoli et la Minerve Giustiniani n'appartiennent pas^ pour un dévot, à l'art religieux. Cependant, ces figures rayonnantes d'immortalité l'emportent sur beaucoup de Pères Eternels et de Madones, La même répugnance manifestée aux dogmes étrangers, on l'éprouve aux expressions nouvelles. Une paresse originelle s'arrête devant le renouvellement des thèmes ; le chrétien retrouve plus aisément sa piété moutonnière dans la fadeur sucrée d'images nulles que réprouve, au conlraire,ungoûtpurementartistique.

Une certaine niaiserie fait partie intégrante du caractère religieux, tel que les pratiquants le conçoivent : et les libres-penseurs, en retour, déclarent profane tout ce qui est viril et canonique,

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Prétendre, avec Taine, que la Gène du Vinci n'est qu'un groupement «d'Italiens vigoureux» ou avec M. Cartier cherchant à caractériser la Renaissance que « l'ancien ennemi voulut rentrer dans cette société dont il avait été chassé » sont de ces formules pitoyables qui désolent les bons esprits. Réduire l'intention de Léonard si bassement ou faire intervenir le diable, voilà deux absurdités répugnantes', filles toutes deux du fanatisme et de l'ignorance.

Il y a quelque impertinence à répéter ce mot ^ propos de Taine, mais il le mérite autant que M. Cartier. Ni l'un ni l'autre ne connaissaient la Renaissance. En face des nus, l'un n'apercevait pas l'âme de ces nus et les calomniait an nom de son matérialisme, et l'autre les exécrait, comme fidèle obtus.

Aujourd'hui, la doctrine cléricale n'a plus besoin de réfutation; elle n'exerce aucune influence et ce serait un gaspillage d'encre que de nier le rôle de Satan dans l'éclosion de l'humanisme.

Les erreurs sacerdotales n'offrent plus aucun danger. Au contraire, celles des universitaires, impérieuses, menaçantes, presque triomphantes, appellent la réfutation.

Jamais en Champagne on ne pensera comme en Auvergne, parce qu'en Champagne il y a de la craie, et en Auvergne du granit, parce que l'un de ces sols est plat et l'autre montueux ; de là dérivent des cultures particulières, des mœurs spéciales, et les mœurs font d'abord les idées, quelles que soient les croyances.

Gela est vrai : toutefois comparez les poésies d'un troubadour champenois et d'un auvergnat et vous ne retrouverez plus rien qui corresponde à cette opposition si imagée de la craie et du granit.

Quinet a écrit :

Par le midi, la France touche à l'Italie et les Pyrénées ne la rattachent-elle pas, comme un système de vertèbres, à la rentrée d'où sont sortis les Calderon, les Camoens, les Michel Cervantes? Par les côtes de Bretagne ne tient-elle pas au corps de la race gaëllique? Enfin, par la vallée du Rhin, par la Lorraine et l'Alsace ne s'unit-elle pas aux traditions comme aux langues germaniques ?

Ce sont là des aperçus ingénieux d'une vérité partielle ; il convient de les subordonner à une loi autrement prouvée.

L'homme de génie incarne tantôt l'âme générale, tantôt celle d'une minorité ; il épouse ou répudie l'aspiration d'une époque. Amplificateur ou contempteur des mœurs environnantes, il se définit

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surtout par dissemblance : et le génie par luimême n'est-il pas déjà la plus grande dissemblance d'un homme, en face de l'espèce humaine?

L'antiquité pénétra la mentalité chrétienne bien avant la Renaissance. Aristote a le rang d'un père de l'Eglise ; un passage du traité Du ciel et du monde sert à prouver la trinité et on tire du douzième livre de la Métaphysique les preuves de l'immortalité de l'âme et du dieu personnel. Voyez au IV de Yinferno : « le maître de ceux qui savent siéger parmi sa famille spirituelle. »

A Venise, selon le dire de Pétrarque, on se moquait de Moïse et de la<jenèse ; les averroïstes étaient nombreux. A Padoue, Pierre d'Apone se rit de la résurrection de Lazare. Si on relit la Divine Comédie, on y trouvera les éléments de la Renaissance étroitement combinés avec le christianisme. Au concile deFlorence(1438)se trouvait un homme dont Tiniluence fut immense : Gémistos Plethon; ce maître du futur cardinal Bessarion, ne fut pas pendu comme Gecco d'Ascoli, et cependant il osa dire dans son Livre des lois : « Bientôtles hommes embrasseront tous une même religion, qui ne sera ni celle du Ghrist, ni celle de Mahomet, mais une troisième dérivée du Polythéisme. » Sous la protection de Cosme l'ancien, Gémistos élabora un

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culte, des rites, des prières ; et de lui, sortira, intellectuellement, Marsile Ficin, l'apôtre du néoplatonisme.

Le clergé était trop intéressé à discréditer les humanistes pour ne pas les étiqueter de païens, ce ] qui veut dire sensuels, épicuriens, jouisseurs, dans l'esprit de la foule.

A qui attribuerait-on ce passage :

0 volupté au-dessus des sens ! 0 joie au-dessus de l'âme ! 0 allégresse au-dessus de l'intelligence..! C'est qu'il m^accueille avec toi, ô mon âme ; c'est qu'il est en moi, lunité des unités, Dieu ! Réjouissez-vous avec moi, vous tous dont Dieu est la force. Le Dieu de l'univers ra'a embrassé, le Dieu des Dieux me pénètre. Déjà, déjà Dieu te nourrit tout entière, ô mon âme, et celui qui m'engendra me régénère, il engendra mon âme ; illa transforme en ange, il la convertit enDieu... Quelles grâces te rendre, ô Grâces des Grâces !

Nous sommes loin de ce matérialisme prétendu que l'on s'obstine à attribuer aux humanistes.

La Renaissance a une doctrine faite de Platon et de Plotin. Marsile remplit, auprès de Gosme et de Laurent, un véritable office de chapelain, sous les ombrages de Careggi, aux accents du chanteur Squarcialupi.

Politien^ Pic delaMirandole, Benivieni, Laurent

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de Médicis lui-même, tous les poètes néo-platoniciens sont des mystiques ardents.

Le prodige de dix-huit ans qui parle vingt-deux langues, le prétendu pédant des neuf cents thèses, de omni re sciblll, est peint à Saint-Ambroise de Florence par Gosimo Roselli. Gest un adolescent à la taille souple et élancée, à l'œil bleu marin, au teint clair, à la chevelure blonde et touffue.

On admire dans toute sa personne un mélange de douceur angélique, de pudique modestie, de bienveillance attrayante qui charme le regard et attire les cœurs.

Il en est des divers aspects de la Renaissance comme du prétendu pédant ; on les a caricaturés par paresse, pour formuler vite une classification scolaire.

Ghaque siècle a son tour d'esprit, dit Fontenelle, c'est-à-dire que les manifestations secondaires portent visiblement un millésime : mais les chefsd'œuvre ont un tour particulier ; et ce qui est vrai pour l'école apparaît faux pour les maîtres. Certes, Michel-Ange appartient à Técole Florentine, mais Léonard aussi. Ils se sont connus, ils ont concouru ensemble, parfois leurs protecteurs furent les mêmes. Qui donc attribuerait à l'un le plus petit ouvrage de l'autre ? Le Tilantisme du Buonarotti

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non plus que la subtibilité du Vinci ne présentent aucun rapport avec l'art contemporain. Une école est sortie d'eux; eux-mêmes ne sortent pas de leur milieu.

Ni Poussin, ni Philippe de Champagne ne portent l'empreinte du goût public: ce sont, janséniste et archaïsant, des génies dissidents.

Raphaël lui-même, le véritable réalisateur de l'art humaniste, celui qui illustre littéralement la mentalité d'un Léon X, ne ressemble à personne dans ses cartons et ses fresques.

L'individualisme de l'artiste peut aussi bien protester contre le milieu que le traduire.

Habile sera la critique qui différenciera le style de Léonard, suivartt qu'il travaille à Florence, ^ Milan, à Rome ou à Amboise, et qui précisera l'influence de la ville dans VA doration des Mages, la Cène, la Madone de Sanf Onofrio à Rome et le Saint Jean peint à Glos-Lucé, aux bords de la Loire.

Plus vrai que le déterminisme du climat et de la race, s'accuse le caractère professionnel.

Taine découvre dans Walter Scott, « sous l'amateur du moyen-âge, l'écossais avisé dont la sagacité s'est aiguisée, par le maniement de la procédure.»

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L'auteur de « Thomas Graindorge d fut de la promotion About, Sarcey, Weiss, à l'Ecole normale. Il professa à Nevers, à Poitiers, à Besançon, et même à Oxford, et toujours il obéit à la tendance pédagogique qui catégorise à tout prix et légifère aveuglement.

Jamais les spiritualistes ont-ils sonné une fanfare de jactance aussi comique que ce passage {Littérature anglaise, IV, 421):

La science a dépassé le monde visible et palpable des astres, des pierres, des plantes ou dédaigneusement on la confinait ; c'est à l'âme qu'elle se prend, munie des instruments exacts et perçants, dont trois cents ans d'expériences ont prouvé la justesse et mesuré la portée.

La pensée et son développement, son rang, sa structure et ses attaches, ses profondes racines corporelles, sa végétation infinie à travers l'histoire, sa haute floraison au sommet des choses voilà maintenant son objet, l'objet que depuis soixante ans elle entrevoit en Allemagne et qui, sondé lentement, sûrement, par les mêmes méthodes que le monde physique, se transformera à nos yeux, comme le monde physique s'est transformé. Dans cet emploi de la science et dans cette conception des choses, il y a un art, une morale, une politique, une religion nouvelles et notre afîaire est aujourd'hui de les chercher.

Relisons cette fougueuse et lyrique affirmation

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où l'impropriété des termes abonde. Quels sont ces instruments propres à l'étude de l'âme ? Les rayons X ? Le rang de la pensée étonne au moins autant que sa structure, et les racines corporelles d'une floraison invisible, intangible? Entln que faut-il entendre par le sommet des choses ?

Le monde de la pensée va se transformer à nos yeux ! Quelle assertion !

Réduisons le morceau au bon sens :

La science a dépassé le monde du phénomène physique, elle approche de cette zone frontière où le matériel confine à l'immatériel. Et par l'analogie elle peut pousser plus avant et plus sûrement les ouvrages avancés de l'hypothèse.

La pensée, mieux connue dans l'universalité de ses manifestations, tend à l'unification doctrinale qui réduira de jour en jour les formules de lieu, de race et de temps, vers un point, pour ainsi dire œcuménique.

Les sciences naturelles, que Taine connaissait beaucoup moins que Ruskin, s'occupent de l'espèco et non de l'individu. En art l'individu seul existe- On ne peut pas dire qu'on connaît une famille Léonardine ou Raphaeline, ou Michelangelesque. Trois personnes sont apparues que tous ignoraient quand elles se manifestèrent, et qui disparurent pour toujours.

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La graine d'un amandier mise en terre dans des conditions favorables reproduit en peu de temps un amandier.

Peut-on concevoir la semence du génie qui ne se manifeste que par l'œuvre ? Un jeune homme mis dans une école des Beaux-Arts reproduit-il en un temps déterminé un artiste ?

Il n'y a pas de phanérogames en art, c'est-à dire d'hommes ayant des organes esthétiques bien distincts. Chercherons-nous l'identification avec les cryptogames? L'absurde nous arrêterait.

La science offre véritablement une suite additionnelle qui met le dernier venu en possession de tout l'acquêt des devanciers : le plus mince naturaliste s'assimile les découvertes de Lavoisier et de Berthelot et, sauf dans les méthodes, la science ne semble pas pouvoir rétrograder.

L'Art, au contraire, s'incarne, vit et meurt dans chaque génie. Giotto est un art entier et Raphaël, si parfait qu'il soit, ne possède pas les qualités du trecentiste. Plus près de nous, Ingres et Delacroix nous ont montré le spectacle de deux rivaux, impuissants à s'assimiler les qualités l'un de l'autre. Le premier n'a pu trouver une palette sut generis, le second a vainement poursuivi la pureté de la ligne. Tout à fait de nos jours, Puvis

et Gustave Moreaii prirent des voies contradictoires, sans songer même à échanger des leçons. Enfin, ne voyons-nous pas des ouvrages de sauvage dans les Salons, des tatouages sur toile, de véritables griffonnages antédiluviens ? Or, ce qui caractérise la Faune et la Flore, c'est la constance du type.

Jamais un naturaliste, ni un physiologiste n'aurait conçu une idée aussi saugrenue que celle de voir un herbier dans un musée ; seul un universitaire, étranger au laboratoire, pouvait ainsi s'égarer.

Ah ! je comprends qu'on se grise à l'idée de dégager un art, une morale, une politique, une religion. Mais il suffit de définir l'art, la morale, la politique et la religion, pour connaître qu'elles ne sont point filles de la science.

La recherche de la perfection dans l'œuvre, les mœurs, les lois et les rites ne jailliront jamais d'un manuel expérimental : ce sont des matières passionnelles où l'enthousiasme, l'honneur, la justice et la piété dominent, comme muses et rectrices. Quelle curieuse idée que de tirer une religion de la science; et comme cela montre le despotisme inné de l'esprit humain, qui tend sans cesse à usurper sur autrui ! Longtemps la théologie s'arrogea une

l'isthétique idéaliste 87

véritable dictature sur Texpérience; elle posta son inquisiteur à la porte du laboratoire et mit le bras séculier au service d'unlivre juif dont personne ne lisait le texte original et qui fourmille d'allégories égyptiennes et kaldéennes. Aujourd'hui nous ne comprenons pas l'autorité de Moïse mal traduit, en matière expérimentale ; et on veut nous faire subir le rectorat d'un Auguste Comte, philosophe seulement.

Il y a un demi-siècle, un médicastre, Moreau de Tours, publia un volume très insolent que Taine n'ignora pas. La Psychologie morbide est de 18S9 et Taine commença son cours en 1864. Pour ce carabin, folie et génie sont congénères. Un pareil travail trouva de l'écho, il oftrait aux médiocres, c'est-à-dire à la presque totalité des hommes, un réconfort inespéré. On aurait augmenté sa vente avec ce sous-titre : apologie pour les hommes accusés de médiocrité. On y lit des phrases de cette niaiserie :

En aucun cas le fonctionnement intellectuel ne saurait être plus parfait que lorsque le sujet est à la fois rachitique, scrofuleux et neuropathique ; en d'autres termes, lorsque, par sa constitution, il touclie à la fois à l'idiotie et à la folie.

Les trois plus grands hommes du dessin; Sébas-

tien Bach comme Palestrina ; Bramante comme Alberti ; Dante comme Shakespeare donnent le plus formel démenti à cette ridicule assertion. Goethe, Victor Hugo, Balzac ont été des modèles de méthode et de persévérance.

Le génie n'est pas plus une névrose que la bêtise n'est une diathèse normale. Léonard fut le plus beau cavalier de son temps et Pic de la Mirandole ressemblait au plus joli page. En dressant la liste des génies d'après leur diathèse, on verrait que les plus grands furent sains. C'est un travail de patience, à la portée de chacun.

Au lieu de poursuivre l'impossible identification de la botanique et l'esthétique, il eût mieux valu éta^Dlir les concordances de cette partie de la philosophie avec les autres.

La doctrine de l'art pour l'art ne supporte pas l'examen : elle isole l'artiste et le diminue jusqu'à un rôle (ïartlfex. L'autre formule, qui subordonne l'œuvre aux intentions sectaires, religieuses ou libres-penseuses, ne vaut guère mieux. Ces points extrêmes n'ont été en somme que des points de belligérance. En face d'un idéalisme qui méconnaît la splendeur du nu, on revendique hautement les droits de l'art ; comme on défend le rôle purificateur de la beauté contre ceux qui veulent borner

l'esthétique idéaliste 89

son action à des imitations plus ou moins parfaites.

Sur ceterrain d'une apparence sereine, les partis se manifestent aussi intransigeants, aussi aveugles que dans la politique.

Il faut s'entendre sur la morale. Les ouvrages qui flattent ou excitent la concupiscence sont moindres que ceux qui s'adressent à la conceptualité; et, théoriquement, un regard rempli d'âme l'emporte sur le galbe d'un sein même admirable. Toutefois, ce même sein l'emportera sur un autre regard, moins chargé d'expression.

Le diagnostic du médecin n'apporte aucune clarté à la critique. Michel-Ange était fort bilieux, la belle découverte ! Torregiani lui avait écrasé le nez, qu'est-ce que cela fournit pour expliquer le plafond de la Sixtine ?

Le génie œuvre, malgré la maladie et non à cause d'elle. Bazzi a-t-il mérité son surnom ? Qu'importe à l'^OJ^asg de Sainte Catherine et «aux noces de Roxane » ?

Ceux qui ont vécu dans l'intimité des hommes de génie connaissent leurs manies, leurs tics et aussi que ce sont là des accidents, sans rapport avec leurs ouvrages.

La taculté créatrice, dès qu'elle existe, domine

l'être entier ; elle tient ceux qui en sont doués en état de perpétuelle gestation.

Le génie est un homme enceint ; et on s'étonne que cet état amène quelque modification de l'humeur et des humeurs, alors que la grossesse physiologique donne lieu à un phénoménisme si radical et souvent si étrange !

Platon a magnifiquement expliqué la diathèse de l'homme créateur, du ravisseur de feu, il en fait un démon, un être intermédiaire entre le mortel et l'immortel. Le médicastre tourangeau plaque des injures de clinicien et bave la calomnie, à forme scientifique, sur les seuls mortels qui soient l'honneur de l'espèce et un tel honneur, que l'Académicien les élève bien au-dessus de l'humanité !

On ne s'entend pas sur le but de l'art. Les uns veulent l'employer à un dessein moral ou religieux, et ils n'ont point tort ; les autres tiennent pour la beauté comme un seul objectif, et ils ont à peu près raison. Mais les premiers se trompent, en ne voyant le caractère religieux que dans des sujets déterminés ; et les seconds en réduisant la beauté à une version prestigieuse du modèle.

Quant aux amateurs qui se délectent de la seule exécution, ce sont des maniaques ou des profes-

l'esthétique idéaliste 91

sionnels. Le but de l'art est de produire chez le spectateur une espèce de bonheur ou de volupté assez complexe, puisqu'il se forme à l'idée de perfection véritable, pour le raisonnement, et de l'idée d'absolu, celle-là purement musicale.

La perfection des formes est littéralement le visage du mystère ; et lui-même, le mystère, se définirait peut-être par trois termes, le lointain correspondant au passé, Yau-delà analogue au futur et la réalité constitutive du présent.

En réunissant ces trois termes, on définit à peu près l'impression des chefs-d'œuvre, et aussi on découvre l'inanité du réalisme.

L'effet de la Sixtine, de la Cène et de Y Ecole d'Athènes se décompose en ce triple rayonnement. Les sujets sont très loin de ceux que nos yeux rencontrent ; les formes employées sont bien au delà de notre forme personnelle ; et cependant une vie intense ou plutôt un caractère d'immortalité nous donne l'illusion d'une scène vraie. Supposons que la Sixtine soit traitée à la Phidias, dans cette plastique admirablement modérée des métopes et qu'elle ne s'emploie qu'à des mouvements vulgaires d'œuvre servile, à quelque représentation des métiers ; supposons que la Cène réunisse, à la moderne, des juifs sordides ou de farouches

92 l'art idéausts et mystique

bédouins, avec leur tête d'oiseau de proie et leurs guenilles déplorables ; supposons enfin que l'Ecole d'Athènes soit le groupement de la faculté des lettres sur un escalier : il n'y aurait plus de mystère, et partant plus de chefs-d'œuvre.

L'esthétique n'existera qu'au jour oii on aura admis une séparation précise entre l'Art évocatif, qui est aussi grand, dans une estampe comme la Melancholia ou la Résurrection de Lazare que dans une fresque, et celui des arts employés à l'évocation.

« Les Buveurs » de Velasquez, « les Syndics » de Rembrandt, les banquets de Harlem sont des chefs-d'œuvre picturaux : cela est incontestable ; ils manifestent ce caractère de réalité qui rend les choses présentes, mais il leur manque le lointain et l'au-delà. Des ivrognes, des marchands et des bourgeois ne signifient rien dans notre imagination ; devant eux on ne songe qu'au peintre, à son excellent métier.

Transposons ces Buveurs en Corybantes, ces I? Syndics en Amphyctions, ces banquets en banquet de Platon, et aussitôt, par l'éloignement et par l'au-delà, ces compositions s'élèverontau plus haut degré de Tart. Car le rite dionysiaque, les représentants du grand conseil hellénique et les philo-

LBSTHÉTIQUE IDÉALISTE §3

Sophes athéniens évoquent une profession d'idées transcendantales. La dévotion et l'intelligence, appliquées, à l'évolution d'une race ou à la formule des idées atteignent au sommet de l'activité humaine. Chaque fois qu'un art cherche sa destination dans son procédé, il se corrompt.

Les chefs-d'œuvre ont une marque, ils font toujours oublier l'artifex. On ne pense au métier que devant les choses de métier.

Le connaisseur n'est pas le public et la pire disposition de l'œuvrant sera toujours de travailler en vue d'un suffrage corporatif et prétendument compétent.

Un mauvais sentiment d'orgueil despotique pousse les professeurs à vouloir écarter toutes les lèvres d'une coupe qui, par son essence, doit servir à la communion universelle.

A qui sont destinés les temples? Les peintures et les sculptures qui les ornent auraient-elles une autre destination ? Gela est peu vraisemblable. Car l'architecture est, en dignité et en difficulté l'art transcendantal, auprès duquel les autres ne paraissent que relatifs et minimes. Le peuple comprend-il l'architectonique ? Il la sent. Son inconscient vaut bien la conscience faussée du

Le privilège de l'homme est de pénétrer par la pensée jusqu'aux essences que l'œil interne découvre seul, et jusqu'à la source de toutes les essences, l'Etre infini ou le Beau absolu. Le manifester dans les formes émanées de lui et qui le reflètent, tel est l'objet de l'art, son but magnifique.

Lamennais dit bien. L'œuvre d'art digne de ce nom tend à trouver la substance ou forme expressive de l'essence. L'art opère par incarnation.

Lorsque le vénérable Ingres nous montre Jeanne d'Arc armée exactement selon la mode d'armes du 17 juillet 1429, il ne fait rien de bon ni de mauvais. L'essence de son sujet est autre. Quelle est la forme essentielle d'une pucelle inspirée et qui après avoir mené à la victoire son pays, au nom de Jésus roi du ciel, sera brûlée à dix-neuf ans ?

Etendard, épée, armures, accessoires sans intérêt. Jeanne d'Arc est une idée : quel est le corps de cette idée, la face de cette idée ? Elle est fille et fait acte d'homme ; est-elle du sexe de son acte? Non. Est-ce seulement une pucelle ? Non plus. Sera-ce saint-Georges ! Pas davantage. Un ange? Point,

Je ne peux énumérer la succession d'images par lesquelles l'artiste parviendra à concevoir la bonne Lorraine ; mais j'affirme qu'il s'agit de dessiner un

l'esthétique idéaliste 95

visage, puis un corps, de trouver enfin un geste et que le problème est purement expressif et plastique.

Le Moïse de Mie liel-Ange déroute nos notions préconçues. Personne ne rendra un compte satisfaisant de cet ouvrage, si bizarre d'accoutrement, et pourtant personne n'hésitera à reconnaître le personnage.

Les orthodoxes n'aiment pas le Moïse, et trouvent révoltants les nus de la chapelle Médicis et les nomment a le chaos et la matléi'e, Vorgueil et la volupté que la Renaissance semble avoir voulu glorifier ».

J'ai indiqué combien la sacristie calomnie l'ardent spiritualisme de la Renaissance.

Les quatre strophes funèbres du Ruonarotti manifestent au même titre que la Sainte-Anne et le Saint-Jean l'art sacré, mais indépendant.

Michel-Ange et Léonard croyaient, mais non pas au clergé. Ce sont eux qui ont arraché, aux mains trop intéressées quoique consacrées, ce voile de Véronique où le génie humain, par d'innombrables miracles, a rendu témoignage à Dieu.

Un pouvoir n'a d'autre légitimité que sonutilité; et Michel-Ange accomplit dans le domaine du dessin le même formidable effort de conscience

qui met la Divine Comédie au-dessus de toute notre ère. De l'inconscience des pasteurs naît l'émancipation du troupeau, comme droit autant que comme fait. Ecoutez Charles Blanc reprendre le thème de l'Arétin.

Pourquoi donc tant d'anatomie et si peu de pensée? Pourquoi tant de matière et si peu d'esprit ? Quoi ! c'est ici la fin du monde et je ne vois ni terre ni cieux, mais partout des bras et des jambes, des têtes renversées, des pieds en l'air, un étalage effrayant de chair humaine et de tours de force, une exhibition d'Hercules ! il est bien temps que l'humanité fasse parade de ses muscles, quand le souffle de Dieu va l'ensevelir dans l'éternité ?. . . La pensée est donc absente et c'est la pure fantaisie de l'artiste qui a tout usurpé. La raison, le dogme, l'histoire, tout a été sacrifié à la puissante et brutale volonté de Michel- Ange.

Cette page avertit les critiques d'art du danger où l'on se risque à écrire superficiellement.

Invoquer la raison et l'histoire, pour un jugement dernier et prendre la défense du dogme, quand on est Charles Blanc, quelle plaisante posture !

Je n'ai pas en mémoire l'avis de Taine sir ce mur d'effroi, mais je suppose qu'il n'y a vu que le triomphe du corps humain, le grand morceau dç l'art pour l'art.

l'esthétique idéaliste 9*?

Sauf la figure du Christ, qui devrait être drapée pour ne pas ressembler à toutes les autres, Michel- Ange a conçu l'ouvrage avec une grande logique, en titanisant l'aspect humain, en produisant cet effet unique d'innumérabilité. Un tel effort décourage l'attention; et on ne voit même plus les cent chefs-d'œuvre de détail qui forment cet ensemble indicible. On m'accordera bien que Buonarotti comprenait Alighieri, puisqu'il offrit à Léon X de faire au divin poète un tombeau convenable (1519) l'année où Léonard mourait à Clos-Lucé.

Or, comprendre le Dante n'est pas le fait d'un plasticien exclusif, ni d'un orthodoxe. Les guerres de Jules II, les chasses de Léon X devaient plaire médiocrement à l'austère gibelin et il se dégage de son Jugement une doctrine singulièrement différente de celle des Papes.

Habitués par nos contemporains à voir les artistes aussi étrangers à la métaphysique que s'ils ne savaient pas lire, nous réduisons les anciens maîtres à un œil au bout d'un pinceau : grave erreur, ils priaient et pensaient à la fois, fidèles à la vérité révélée, libres de la tutelle décevante des clercs.

Je ne veux pour preuve de Tésotérisme du Jugement Dernier que les quatre distributions de caleçons, par Daniel de Yolterre^ ensuite par

9B l'art idéaliste et mystique

Girolamo da Fano sous Pie V, ensuite sous Grégoire XIII. Ce dernier voulait effacer l'ouvrage ; enfin sous Clément XIII, par les soins de Stefano Pozzi.

L'infiltration protestante ne suffirait pas à expliquer cet acharnement.

Que le spiritualisme soit vrai ou faux, que l'âme soit immortelle ou non, que la religion soit l'expression de la vérité ou seulement un songe, l'art vit de spiritualité : et les aspirations d'éternité seront toujours les seules muses.

Voilà ce que Taine n'a pas compris : ébloui par la science expérimentale qu'il ignorait, ne sachant ni la physique, ni la physiologie, avec une culture exclusivement littéraire et une tare universitaire, il a voulu appliquer à l'essor de la pensée les lois de la pesanteur et inaugurer une météorologie du Beau.

Cette entreprise absurde a porté des fruits détestables : la paresse, la vulgarité, tous les bas et lâches instincts de la décadence ont ramassé au bas de sa chaire, des prétextes officiels pour ne rien faire ou faire mal. MM. Bouguereau et Henner laissent des dix millions à leurs héritiers ; ne cherchez pas d'autre responsabilité que la chaire d'esthétique du Collège de France, ce^theUra

l'esthétique idéaliste 99

pestilentise, qui, pendant un quart de siècle, a officiellement servi à la ville et au monde les vaticinations de lincompétence.

Taine fut un sectaire, non de ceux qui se partagent les deniers d'une église, mais de ces autres, tout aussi redoutables, qui se taillent une originalité aux dépens de la vérité et de l'expérience.

Il n'y a pas d'originalité possible dans la recherche sincère : la vérité ne fournit pas des aspects si variés que chaque survenant puisse s'affirmer autrement que par des coordinations et des éclaircissements.

Toute théorie personnelle est une erreur; toute nouveauté une ignorance ou une grimace perverse: et la pire trahison se voit aux efforts d'innovation doctrinale.

Voulez-vous créer ? Soyez artistes et renouvelez les formes. Enseignez-vous ? Attentifs au legs du passé, commentez-le, sans ce misérable souci de paraître neuf aux matières cent fois séculaires.

L^esthétique mérite de conquérir son existence propre, d'être affranchie à la lois du prêtre et du libre-penseur.

Trop longtemps on a demandé à l'art son billet de confession ; il ne faut pas qu'on lui impose un certificat d'athéisme.

M. Curie n'a nul besoin de théologie pour constater le phénomène de radiance qui justifie la doctrine spiritualiste, et en prouvant l'unité de matière, apporte une surprenante confirmation à l'unité de Dieu. En face de ses appareils il peut être matérialiste, sans que cela gêne ses découvertes.

L'artiste, au contraire,se condamne à la stérilité en appliquant à sa recherche une formule de laboratoire. Ce qu'il constate ne signifie rien : les éléments que lui fournit la nature doivent traverser des états successifs pour se crislalUser en beauté; et l'alambic ici est son propre cerveau. Comment le modèle, analogue au carbone, va-t-ii se sublimer en diamant ? A quelles températures d'âme faudrat-il soumettre le sombre minerai pour l'amener à l'état lumineux et radiant ? Secret vraiment impénétrable, secret quasi divin que cette transformation de la forme actuelle en forme immortelle !

Cette considération, qui juge l'œuvre de l'art d'après les précédents et les subséquents, qui lui donne son rang dans l'évolution historique, cette considération critique qui compare et établit un palmarès chronologique, abolit la véritable esthétique.

L'ouvrage d'art doit nous apparaître comme un

l'esthétique idéaliste 101

individu; et comme tel, il faut l'envisager sans souci de ses aïeux ou de ses fils, sinon les spécialistes seuls pourraient en approcher.

L'Italien illettré ne comprend pas Dante : mais Giotto s'offre à lui autrement lisible puisque le grand trecentiste s'exprime par pantomime. Raphaël comme Orcagna emploie une langue universelle, le corps humain : et tout homme étant passionné de sa nature, reconnaîtra l'expression des passions, sans lecture ni commentaire.

On objectera peut être que les passions de l'esprit lui sont étrangères et qu'il se fait une idée défectueuse du philosophe et du saint. Regardons en nous-mêmes attentivement et nous découvrirons que les choses concrètes agissent bien moins sur notre imagination que les visions transcendantales. Les anges plaisent plus que les gamins, les vierges que les filles, les héros que les ouvriers, et même aux gamins, aux filles et aux ouvriers.

Cette littérature du peuple, que nous ignorons, nous autres écrivains, cette littérature de livraison à un sou qui remue plus d'or et plus d'âme que tous les stylistes ensemble, a un caractère bien singulier : l'idéalisme et la moralité. Il s'agit toujours d'un thème de pitié pour quelque inno-

cence que le dénouement fait triompher et quelque scélératesse à la fin confondue.

Nous sommes idéalistes d'instinct : voilà le point capital de l'esthétique ; seule une corruption delà culture nous rend infidèles à cette innéité. Les chromos des réclames sont jolis, et la clientèle l'exige.

Il n'est pas question de créer le goût, mais de le satisfaire. Le réalisme a été une dépravation, une véritable épidémie spirituelle et aussitôt l'instantané a démontré l'inanité d'une pareille doctrine. Ouvrez un journal illustré des sports : le penthalte se réduit à de très laides images évoquant le manuel médical : cependant les hommes sont nus et anatomiquement remarquables. Le prestige des souverains et des fonctionnaires tombe devant l'objectif ; les femmes elles-mêmes ne résistent pas à cette notation brutale.

Cependant le choix des formes, leur unification» selon une dominante expressive, constitue seulement le premier acte de l'artiste. Le second exige la découverte d'une stase significative. Qu'on essaye de reproduire devant une glace la pose en apparence si simple d'un antique. On s'apercevra que le corps ne la donne pas aisément et du premier coup, et que son naturel provient d'essais préliminaires, nombreux et appliqués.

l'esthétique idéaliste 103

Ces deux opérations, d'où la valeur de l'œuvre dépend, se trouvent supprimées par un sujet médiocre à la hollandaise ou vulgaire à la Zola. Encore faut-il remarquer, à la décharge d'un Gérard Dow, que l'exécution précieuse, infiniment probe et détaillée, crée un certain intérêt. La perfection donne toujours du plaisir, même appliquée à un terme bas. Dans une toile comme le Bon Bock, l'ennui du sujet s'augmente de l'ignorance de métier : il n'y a ni art, ni peinture, il n'y a rien.

L'idée de perfection est une de celles qui éclairent abondamment la question artistique, si on l'entend autrement que dans le sens du métier.

Vélasquez pourrait être proposé pour la royauté en peinture, en se plaçant au plan des ouvriers de la couleur ou à celui des amateurs. Esthétiquement, il n'obtiendrait pas même la centième place; le moindre giottesque, le plus pâle lombard l'emportent sur lui.

Celte différenciation entre l'excellence du procédé et l'excellence évocatrice se place, comme une base nécessaire de la critique.

Est-ce à dire qu'il faut priser révocation au mépris du métier, proclamer Ghenavard le plus grand des maîtres, et considérer le belge Wiertz

au-dessus de Delacroix, pour ses intentions morales ? A Dieu ne plaise de tomber à ces aberrations. Je l'ai dit, l'intention, la bonne volonté, les qualités de l'artiste n'ont aucun intérêt : sa réalisation seule importe, mais il est étourdi de demander au giottesque la vraisemblance plastique du cinquecento. Les fautes de dessin d'un Titien nous choquent parce qu'elles sont des discordances dans un art entièrement évolué et rayonnant de force sereine.

On ne les aperçoit pas chez les Primitifs. Qui incriminera la puérilité de l'enfant, l'étourderie de l'adolescent? Un artiste a toujours l'âge de son époque.

L'architecture atteignit sa perfection, avant les autres arts de dessin. A la fusée de l'ogive s'adaptent des statues absurdes de verticalité; essayez de les remplacer par des ouvrages corrects et logiques

L'enfance et l'adolescence d'un art ne doivent pas être critiquées comme des étapes, mais considérées en elles-mêmes.

Le caractère hiératique résulte d'une expressioni de style obtenue avec un procédé restreint; l'immatérialité provient de la pauvreté relative d'exécution. Les maîtres d'apogée auront une autre beauté, jamais celle des primitifs.

l'esthétique idéaliste ÎOS

Chaque artiste renferme un art complet, chaque œuvre n'a de valeur que la sienne propre. Pourquoi s'embarrasser de dates, d'éphémérides, du fatras des commentaires, pour jouir de la pureté d'une madone ou de la volupté d'une courtisane ?

Il y a un calcul intéressé à élever une barrière et à faire payer un tribut au pauvre monde ? L'esthétique officielle s'applique à hérisser l'approche des chefs-d'œuvre, de difficultés : l'institut s'efforce d'installer une sacristie dans les musées, et de s'ériger en clergé du beau, quoique ce vœu cadre mal avec l'évolution contemporaine.

En face de la Sainte-Anne ou de la « Madone de la Victoire », l'homme officiel vous demandera si vous connaissez le milieu, le lieu, les contemporains, le climat, la race, les mœurs. Cela est inutile pour entendre cette progression de l'animal et de l'enfant s'élevant de la jeune femme à la femme mûre, sur un thème sacré. Qu'est-ce que la biographie des donataires ajoute à la contemplation delà Madone de la Victoire?

%■ Les Beaux-Arts dédiés à tous s'adressent spécialement aux illettrés : l'homme qui ne peut lire les philosophes, les verra dans \ Ecole d'Athènes^ et tel qui ignore l'alphabet contemplera sans effort les merveilles de l'extase mystique, hénosis

106 l'art idéaliste et mystique j

de Plotin, spasme de sainte Thérèse ou de sainte Catherine de Sienne. A l'ignare qui n'ouvre pas les livres, on ouvre le ciel, on lui montre Dieu et son cortège d'anges ; et enfin la théologie se présente aux plus humbles, tangible, séduisante, féconde, radieuse, je dirais évidente, car, offerte à la seule sensibilité, elle se débarrasse de l'aristotélisnie de son argumentation, elle apparaît comme un prestige, au lieu de se développer comme un raisonnement.

Suivant l'aspect contemplé, une idée se reflète en expressions aussi variées que le prisme de l'esprit humain.

Les définitions se succèdent aisément équivalentes en soi, et préférées, selon les idiosyncrasies. Cependant il faut, sous peine de se perdre dans la multiplicité des rapports, adopter un principe et le réduire à renonciation la plus courte, la plus simple, parce que la vérité se voile avec des mots . nombreux. Plus on les accumule, plus on multiplie les plans perspectifs.

Je crois que l'on enfermera la plus grande somme de vérité, sous la formule la plus brève, en disant :

(( L'art est la spiritualité des formes. »

I. — Il n'y a pas d'autre Réalité que Dieu. Il ny a pas d'autre Vérité que Dieu. Il n'y a pas d'autre Beauté que Dieu.

Dieu seul existe et toute parole qui ne l'exprime pas est un bruit ; et toute voie qui ne le cherche pas aboutit au néant.

La seule fin de l'homme c'est la queste de Dieu. Il faut le percevoir^ le concevoir, l'entendre, ou périr.

II. — Les trois grands noms divins sont : i° La Réalité^ la suhsla?ice ou le Père ; 2" la, Beauté, la vie ou le Fils ; 3° La Vérité ou l'uni- ^cation de la Réalité et de la Beauté^qui est le Saint-Esprit,

Ces trois noms régissent trois voies mêmement aboutissantes, trois questes de Dieu, trois modes religieux.

Entendez religion, dans le sens de relier la créature au Créateur.

III. — La Science ou recherche de Dieu par la Réalité. L'Art oic recherche de Dieu par la Beauté. La Théodicée ou recherche de Dieu par la Pensée.

IV. — Qu est-ce donc que la Beauté ? sinon la ?^echerche de Dieu par la Vie et la Forme.

Ainsi que les trois personnes divines sont toutes présentes en chacune d'elles, ainsi la Beauté se particularise en trois rayonnements, formant le triangle d'idéalité.

V. — La Beauté du Père s'appelle Intensité. La Beauté du Fils s'appelle Subtilité .^ La Beauté du Saint-Esprit s'appelle Harmoni?.

1 Aux traités de V Amphithéâtre des sciences mortes, la subtilité s'attribue toujours au Saint-Esprit et l'iiarmonie au Fils.

Dans le monde animique l'harmonie suprême se réalise au Cenacolo et au Calvaire.

Dans lo monde iutelli}ctuel, la subtilité qui pourrait se défi* air la simultanéité de tous les rapports, appartient à la troU eièoxe perso&Qe<

Lorsqu'on dit une chose idéale, on lui attribue l'intensité, la subtilité et l'harmonie conceptibles ; et l'art considéré dans son essence se définira :

VI. — Le point esthétique d'une forme est le point d'apothéose, c est à-dire la rèalisatio7i qui rapproche de l'absolu conceptible.

VII. — V Intensité réalisée s' appelle le sublime. Le sublime s'obtient par l'excès d'une des proportions et opère sur l'esthète par Tétonnement : tels, le surbaissement des temples d'Orient et la surélévation des églises ogivales : tel, Michel-Ange en ses deux arts.

VIII. — La Subtilité réalisée s appelle le Beau; le Beau s'obtient par la pondération et l'équilibre des rapports les plus immédiats : telles, l'œuvre d'Athènes et celle de Raphaël.

IX. — VHarmonieréalisée s' appelle Perfection et s'obtient par la pondération et l'équilibre de tous les rapports, même les plus asymptotes : telle l'œuvre de Léonard de Vinci.

Les Rose Croix classent toutes les catégories de l'entendement comme autant de subdivisions d'une unique iscience ! la théodicée ; et VArt

iiô

idèatiste et mystique^ malgré son titre afférent aux seuls Beaux-Arts, prétend à valoir, en annexe, des Sommes et des Manrèze.

Au cours de ces pages, l'Art est présenté comme une religion ou. si Ton veut, comme cette part médiane de la religion, entre la physique et la métaphysique.

Or, ce qui distingue une religion d'une philosophie, c'est le dogmatique : la subordination de l'individualisme à l'harmonie collective.

Quel est le dogme applicable à tous les arts du dessin ? Quelle est l'essence de l'Art? Et comment définir FArt lui-même.

X. — L'Art est V ensemble des moyens réalisateurs de la Beauté.

XI. — La Beauté est V essence de toute expression par les formes. Les technies ne sont que les modes aboutissant.

Si la Beauté est le but, l'art, le moyen, quelle sera la règle ! L'idéal.

Ouvrez un Littré à ce mot : « Idéal ; ce qui réunit toutes les perfections que l'esprit peut concevoir. »

L'art idéaliste est dowg celui qui aÉ> -< 'NS

UNE ŒUVRE TOUTES LES PERFECTIONS QUE l'eSPRIT PEUT CONCEVOIR SUR UN THÈME DONNÉ.

On comprend déjà, qu'il y a des thèmes trop bas pour qu'ils suscitent aucune idée de perfection : la peinture d'histoire ; la militaire ; toute représentation de la vie contemporaine privée ou publique ; le portrait des quelconques ; les paysanneries ; les marines ; l'humorisme ; Torientalisme pittoresque ; l'animal domestique ou de sport ; les fleurs, les fruits et les accessoires.

Quelles perfections se peuvent concevoir à illustrer un manuel ; à essculer un factionnaire ; à faire défiler des mineurs ou des clubmans ; au visage de Bonhomet ; aux peinards de la terre comme de la mer ; aux anecdotes, à l'Algérie, cet Orient marseillais ; aux vaches et aux chiens, aux chrysanthèmes et aux melons, aux aiguières? Quelles perfections se peuvent concevoir à ces choses ?

Pascal se l'est demandé^ en une exclamation lumineuse ; « Quelle vanité que la peinture qui veut nous forcer d'admirer la représentation des choses dont nous dédaignons la réalité ! »

Si nous rapprochons de l'auteur des Provinciales l'auteur de Pa?'sifal, nous aurons élucidé toute la matière >

lia L^ART IDÉALISTE ET MYSTIQUE

Wagner dit dans un de ses écrits théoriques : (( L'Art commence, là même oii finit la vie.»

Car, la même femme, que la concupiscence salue d'un désir, ne solliciterait pas l'admiration, par son image reproduite. Voilà pourquoi, à la première épithète : idéaliste, j'ai dû en ajouter une autre : et mystique.

Or, mystique veut dire qui tient du mystère ;

Il ne suffit pas qu'une œuvre satisfasse l'idée ; il faut encore qu'elle détermine une impression d'au-delà ; il faut qu'elle soit un tremplin d'enthousiasme, un déterminant de pensées. Généralement, le Titien est idéal, jamais mystique ; le contraire apparaît chez les Trecentisti, toujours mystiques, rarement idéals.

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