DU PATHÉTIQUE
Baudelaire, en son volume, VArt romantique^ exprimait le désir d'une sorte de musée secret, non pas aussi assommant que celui de Naples, mais réunissant les œuvres expressives de la passion.
Est-ce par une idéalité inconsciente queTartiste d'aucun temps n'a rendu l'amour, ou bien est-ce impuissance à saisir la forme d'un phénomène aussi vif?
Je ne connais dans tout Fart italien qu'une peinture passionnelle : du Giorgon ; on la voyait, il y a dix-huit ans, à une exposition rétrospective, au profit des Alsaciens-Lorrains dans la salle des Etats.
En ce temps, j'avais Thonneur de promener
J.-B. d'Aurevilly à travers TArt contemporain, et je me souviens de son impression extraordinaire devant ce tableau qui appartient à un particulier.
Un homme mûr, mais encore très vivant, à la tête fière, est assis sur un débris ancien ; d'un mouvement possessif il pose les bras sur Tépaule d'une jeune femme, tandis que, debout, un personnage au costume de pèlerin lui présente une sorte de bulle. On croirait à une sommation de Rome obligeant un podestat à chasser sa concubine. Quoi qu'il en soit de la date et du fait historique, la signification dramatique est admirable. Le geste de Thomme sur le retour, protestant de sa jeunesse et de sa volonté d'aimer, enthousiasmait le Connétable, qui déjà luttait contre la vieillesse et la terrassait, dès que son regard trouvait de beaux yeux, une belle chair où appuyer son désir.
Le baiser, cette caresse intense et cependant plastique, attend encore sa forme chef-d'œuvrale. Souvent, l'artiste songe à donner dû désir et s'adresse au concupiscible. Jamais, malgré quelques Corrège, quelques Jules Romain, quelques Tassaerty quelques Rops, il ne s'attaque à la représentation franchement passionnelle ; et, cependant, quel thème plus appuyé sur la réalité,
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quel phénomène plus fréquent, quelle constatation plus commode que Tamour sexuel ? Peut-être ici une volonté d*au-delà s'oppose-t-^elle à l'intrusion d'un élément inférieur dans le domaine des représentations idéales, comme on le sent au cours de Faseèse magique qui, malgré les bévues et les efforts vulgarisateurs, résiste et garde ses secrets. Cependant Télément concopiscentiel apparaît visiblement inférieur à l'élément passionnel. Pourquoi alors ne pas tenter la transcription plastique et picturale des embrassements nobles? Il ne faut jamais soulever une énigme sans la résoudre, car on ne sait pas ce que le moindre élément interrogatif engendre de désordres dans certains esprits. Ici, forcé de me citer moi-même, je proposerai cette simple considération que l'amour est un succédané de l'art, l'écho de la poésie dans Tâme humaine et ce que Têtre général peut matérialiser de rêve. La nature a donné l'instinct et le epasme, l'alchimie de l'Art en a fait la passion et la volupté, qui sont deux arts, deux sublimations du Nahash originel. Ce serait donc parce que l'amour représente le cynétisme esthétique, c'est* à-dire l'effort substantiel d'unification momentanée et qu'il y aurait double empoi avec lo^ musiquei Car, si la musique est la volupttf etth^quei
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^amour pourrait bien être une musique substantielle ; et, dès lors, seraient ruinés les vieux mensonges, au nom desquels tant d'existences furent gâchées.
La connexité de la musique et de Tamour résulte, d'abord, de la singulière identité entre le processus nerveux de la femme et les formules de rharmonie ; ensuite, on n'observe pas dans la musique la même lacune d'expression passionnelle que j'ai relevée pour les arts du dessin. On chercherait vainement un groupe dans l'art entier qui illustra virtuellement le second acte de Tristan et Yseult, le réveil de Brunenhild, l'hymne à Vénus de Tannhaûser. J'insiste sur ce terrain non foulé de l'expression passionnelle par le dessin ; mais j'y insiste avec les mêmes obligations de beauté, de noblesse, de style, que je réclame de la peinture mythique. Ce qui, comme sujet, se concrétise en beauté dans un art, doit pouvoir se transposer dans tous les autres ; par conséquent, j'invite l'artiste inquiet de suivre des voies trop tracées où les chefs-d'œuvre précédents écrasent, je Tinvite à faire passer dans les yeux de ses figures ce qui se trouve dans Chopin, dans Schumann, dans les derniers quatuors de Beethoveni
Le tb^me qui devrait séduire entre tous, c^est
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la tête d'expression et, depuis le cahier de M. Lebrun, peintre du Roi, nul n'a traduit que des états d'âme d'un individualisme insuffisant.
En tontes matières, l'enseignement détermine puissamment l'avenir de l'élève, et les fautes d'une génération incombent toujours à sss éducateurs.
N'envisageons pour un moment que les conrs de l'Ecole des Beaux-Arts, arrivons au point décisif de l'entrc^nement : au concours. Quelle folie spéciale dicte les sujets et les emprunte à des domaines incompréhensibles, sans une haute culture. Demander à un jeune homme, qui ignore la mythique, dedessinerun Orphée, un Prométhée, ou bien d'illustrer un verset, incompréhensible souvent, de la Bible, serait probant au point de vue intellectuel et archéologique k la fois, mais ne signiûe rien par rapport aux Arts du dessin.
Au contraire, si je dis à un élève : exprimez, par une ou plusieurs figures, la joie, la terreur,
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la piété, la supplication, le courage, je le force à montrer le dedans de lui-même et à donner sa mesure.
En art, il faut commencer par les sentiments précis, schématiques, pour aboutir plus tard aux formules complexes, ambiguës ; de même qu'il faut composer, en commençant, d'une façon linéaire et n'arriver que tard à l'emploi du clairobscur.
Ce qui devrait être la règle des concours deviendra le salut de plusieurs, empêchés de produire dans le sens harmonique ou subtil. — Cette expression des états typiques de l'âme, obtenue en formule drapée ou nue, apparaît- le terrain le plus sûr où l'artiste puisse marcher, pourvu qu'il se souvienne, surtout en statuaire, que le mouvement sentimenlalisé doit signiBer d'une façon périphérique. En outre, le mouvement de la figure principale détermine déjà, dans une large mesure, celui des figures corollaires ; de même, au point de vue de la couleur, tous les tons d'un tableau doivent être la dégradation complémentaire de la figure principale : telle la semblable orchestration de l'ordonnance des masses et des teintes. On le voit, la plus extrême logique ^'applique à cette matière du goût, qui, à eu croire
les imbéùlee, semt ré&actaire i toute 4oginatisatioD. Du reste, l'artiste, afin de n'être pas le passif éeho d'une voix même autorisée n'a qu'à vérifier, d'après les œuvres canoniques de son art, ce que valent ces préceptes.
Je veux être profitable «t me soucie assez peu d'étoDDer : une des conséquences de la vérité d'une doctrine, c'est l'engrenage fatal, l'aniDellement obligatoire, entre les points à démontrer qui forcent à des répétitions trop fréquentes.
Considérant, selon cette méthode expérknentaie, formule rationnelle du moment, les cheÊid'œuvre comme des phénomènes, comme des expériences, je leur applique le déterminisme qui résulte pour tout esprit sensé de leur étude.
Il est certain qu'à exécution même inégale, le thème religieux élève le pinceau et le ciseau qui l'abordent ; que l'âme est plus difficile à axer dans le marbre et à figer sur la toile que les formes extérieures ; enfin que la beauté, qui commande au classement extérieur des êtres, doit commander à la figuration de la vie ; qu'il n'y a pas plus de raison àreproduire les mceursd'uo temps que les modes d'une saison, que plus l'artiste élague les éléments transitoires, plus il prolonge dans l'avenir l'intérêt et le rayonuï^wit de son œuvre ;
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enfin, que la même hiérarchie des matières, qui met la théologie en tète de la culture intellectuelle, instaure aussi l'expression religieuse, par-dessus toutes les autres, mais qu'on ne se trompe pas sur cette proclamation de l'excellence mystique. Une divinité sort des formes, et, si la beauté pouvait n'être que belle, elle serait encore l'absolu matériel ; si la beauté pouvait n'être que sentimentale, elle serait encore l'absolu du cœur. Elle est plus que cela, puisque sa destination lui attribue un rôle médian entre nos aspirations et la réalité.
Celui qui sera assez lucide pour se souvenir de cette formule : c la Beauté est la théologie de la substance », celui-là fera indubitablement une œuvre valable pour les siècles à venir, car les théologales vertus s'appliquent à tous les actes de l'homme ; et quel acte égale l'œuvre I II faut donc croire au Verbe de cette Eglise des Génies qui promulgue ses Bulles perpétuelles aux Pinacothèques et aux Glyptothèques ; il faut espérer dans la promesse tacite qu'ils ont donnée à tous ceux qui les suivraient en leur effort de lumière ; il faut, enfin, aimer Tidéal, afin que le miracle du génie se produise par l'enthousiasme, comme les autres miracles se produisent par la prière,