L^ESTHÉTIQUE POSITIVE
Les questions d'art, il y a un demi^siècle, se débattaient entre les professionnels et les amateurs. Aujourd'hui, beaucoup de salons se prolongent en ateliers; et le peuple, qui trouve à deux sous une excellente reproduction de la Joconde, va par bandes aux expositions comme aux musées. En outre, les artistes, professionnels oh dilettanti, ont pullulé, au point que le prestige de l'art en a souffert.
Superficiels et ignares se considèrent comme électeurs au Saint Empire de la beauté* Une
10 l'art IDÉAUSTE et MTSTIQUl
méthode serait utile aux gens du monde comme à ceux du peuple. Quant aux gens du métier, on ne saurait, sans ironie, les convier au contemnement d'eux-mêmes.
Il y a des matières où toute nouveauté est une erreur ; et la métaphysique, qu'elle traite de ridéal sensible ou conceptible, ne peut innover que dans l'expression.
Nous prenons en pitié les générations qui jugèrent Galilée et le cours du soleil d'après la Bible, et nous trouvons légitime d'appliquer le critère scientifique aux manifestations esthétiques ? On ne différencie pas assez, l'imperfection essentielle de l'Esprit, des fautes individuelles. Dès qu'une civilisation adopte un déterminisme, elle l'applique aveuglément, par instinct autoritaire, par esprit administratif, par besoin d'unification. La Convention fut une autocratie enragée. Les doctrines changent ; l'homme agit de même, au nom du droit divin ou contre ce droit ; et les plus décisifs changements sont ceux des vignettes de la paperasserie et de l'avers des monnaies.
Le rationalisme triomphant devait envahir l'Acropole artistique et y installer la déesse Raison. Sculpture et Peinture ont eu leurs sansculottides, et ce fut le grand contempteur de la
• l'esthétique, positive 11
Révolution, Hippolyte Taine, qui légiféra Tanarchie et donna des textes aux réalistes comme Jean- Jacques aux conventionnels, pour substituer à l'ancien régime de la tradition, celui du'bon plaisir individualiste.
Nous allons étudier la théorie*qui a produit les Manet et les Gaillebotte et nous saurons pourquoi le Musée du Luxembourg ressemble à un salon annuel, et un salon annuel à une immense boutique.
Pendant vmgt ans, de 1864 à 1870, Taine professa Testhétique à l'Ecole des Beaux-Arts. Nous possédons ses leçons sous la forme livresque. Personne, en France, n'a occupé si longtemps une semblable chaire. Cet enseignement concomite avec notre décadence ; il a fourni des formules au plus bas des gâte-métiers !
L'immortel historien des Origines de la France contemporaine n'a jamais bien su l'histoire de Tart, même après l'avoir enseignée !
M. Delaborde {Des opinions de M. Taine sur Vart italien^ 1®' janvier 1866) et M. Venturi [Lettre à Giacomo Barzellotti 1900) relevèrent beaucoup d'erreurs. La plus colossale fut la méconnaissance du trecento et quattrocento : négation inconcevable de deux siècles, les plus originaux
12 L*ART ibiAUSfR m iTFfiTIQUE
et les plus féconds de la Péninsule. Il importe peu que Taine ait été mauvais connaisseur, prenant un Carrache pour un Corrège. Je ne jugerai que sa pédagogie, et d'après son texte.
Pour établir la nature de l'œuvre d'art, il consi<^ dëre trois points : Ten semblé des œuvres du même artiste, les autres artistes contemporains et la civilisation de Tépoque.
« L'état des mœurs, de Vesprit est le même pour le public et pour les artistes (1). » Qui a fréquenté les moindres rapins et les plus petits poètes n'ignore pas, qu'il existe un état spécial de l'individu qui cherche à créer ; cet état, fait d'enthousiasme et d'orgueil, isole, plus qu'aucun autre, de Tambiance. L'homme qui voit dans la femme un modèle et dans l'amour une excitation à écrire, qui préfère un certain rêve à la réalité et contemple la vie pour l'exprimer au lieu de la vivre, dont la jouissance majeure consiste à trouver des lignes et des tons, celui-là, l'artiste, n'a pas le même esprit que le public.
(1) Philosophie de l'art (1895) : Philosophie de Vart en Italie (1866) ; De Vidéal dans Vart (1867) ; la Philosophie de Vart en Grèce (1869).
Ces ouvrages ont été réunis en 1880 en deux volumes intitulés PhUosophie de Vart,
L'tsniriaDi Minrrvi IS
Taine pose cette règle : « Pour comprendre "une œwore d'art y un artiste^ un groupe d'artis^ tes, il faut se représenter, avec exa^titude^ Vétai général de V esprit et des moeurs du temps auqicel ils appartiennent ». Autant dire que rhistorien sera le seul esthéticien.
La forme, langue universelle et vraiment perpétuelle, s'entend en dehors de toute érudition. Isdubar étouffant un lionceau, Héraclès en ses travaux, saint Christophe portant Jésus, manifestent, par leur gigantisme, un idéal de force. L'Isis deThèbes, la saltante d'Ankor, la danseuse pompéienne, expriment la grâce féminine. Des Vénus de Titien, à la tribune de Florence, à la Maja de Goya, à la Récamier de Gérard, à la Femme au perroquet de Courbet, il n'y a que des différences de vision sur un objet, le corps de la femme. A Venise, à Madrid, à Paris, au xvi** comme au xix* siècle, l'artiste a aimé et œuvré, dans un état d'&me identique, et s'est proposé un but semblable dans la représentation de la femme nue. Aucune révolution, aucune catastrophe historique ne modifie l'état de concupiscence, ni sa transposition picturale.
Taine ne trouve que deux préceptes à donner : « Naître avec du génie, (fest l'affaire de vos
li l'art idéaliste et IfTSTIQUS
parents ; et travailler beaucoupy c'est votre affaire.» L'École de la rue Bonaparte, non plus qu'aucune autre, n'a été fondée pour le génie. Ou ce mot a un sens que j'ignore, ou bien il s'en sert étourdiment ? Léonard a du génie, évidemment.
Luini, Beltrafiio, Lorenzo di Gredi et ceux de la Lombardie en ont-ils ?
Si les musées et même le Louvre se bornaient à Texposition des génies, que d'espace vide ! Qui fut un peintre de génie au xix® siècle ? Delacroix ! Et puis? on ne s'entendrait pas sur les autres. Parler du génie à des élèves équivaut à évoquer la tiare devant des séminaristes. « Travailler beaucoup. » Hélas ! le travail, même improbe, n'aboutit pas sans méthode. Et qu'est-ce qu'un enseignement qui ne donne point de méthode ?
La science est une botanique appliquée aux œuvres humaines » .
On va voir ce que « les principes ^ les prècaurtionSy les fonctions des sciences naturelles corn-muniquent de solidité aux sciences morales ». Et aussitôt surgit une classification déraisonnable: Parmi les grands arts^ qui sont la poésie^ la sculpture^ la peinture, V architecture et la musique, ne considérons d'abord que les trois premiers ».
L*B8TBtnQUI POSITIVE IS
La poésie n'est pas un art, sinon par la calligraphie ou le dessin des caractères d'imprimerie et la disposition typographique? Le propre deTart est de tomber sous les sens, et la poésie n'y tombe pas. Optiquement) la traduction en vers de Vlmitalion et la Pucelle de Voltaire, une colonne du Bulletin des lois et une page de Balzac sont semblables. On lit la poésie, on voit l'œuvre d'art.
Tout homme voit, mais chacun ne lit que certaines langues dont il sait l'alphabet et les mots. Il n'est pas vrai, en outre, que la poésie soit un art d'imitation, si ce n'est dans les onomatopées, et le (cbréké kékex koaxxi d'Aristophane tient vraiment peu de place en littérature. La pensée de Pascal, la période de Bossuet n'imitent rien, non plus que la parole dont elles sont les formes durables.
n est bien clair qu'une [statut a pour objet dimiter de tout près un homme vraiment vivant... Il n'est pas moins clair qu'un drame, un romany essaye de représenter des caractères^ des actions ». L'art n'a qu'un instant pour son expression, il faut donc que cet instant soit significatif au plus haut point : tandis que la littérature prend, s'il lui plaît, son personnage au berceau, et, par une succession de scènes, ne le quitte qu'à la tombe, ou même ne le quitte point, et raconte
1$ L*A&T IBiàUITS it imiiQnB
des épilogues. Homère trouve Ulysse auprès de Galypso et le ramène à Ithaque : il aurait pu commencer, par Thistôire de Laërte et d'Antigléè, et intercaler le voyage de Télémaque à Pylos et à Sparte. Le statuaire ne dispose que d'un geste pour incarner Tastucieux aventurier. Prenez le père Goriot à la table de la pension Yauquer, rien ne le caractérise ; au moment où il tord son vermeil) il s'élève au point pathétique.
Il est bien clair qu'un art qui ne dispose que d'une seconde dans la durée,que d'un aspect unique parmi les aspects possibles, obéit à d'autres règles que la littérature, que ne borne aucune condition de temps et qui s'étend à la succession des mouvements.
Taine prétend que la carrière d'un artiste commence par une période de sentiment vrai et finit par la matière. Il cite à l'appui le Jugement dernier de Michel-Ange. Cela m'impressionnerait, sans cette phase : c On peut faire la même remarque sur une autre vie, celle de notre Michel' Ange français ». Corneille est fort grand, mais sans analogie avec Buonarotti. L'infériorité des dernières pièces de Corneille vient de l'exécution, non du plan ; elles ne sont plus de son style, tandis que le dernier croquis du maître de la
Sixtûie est si léonin que nul ne se trompera sur l'attribution. A soixante ans, Fra Angeiico progressait encore !
€ Il faut imiter les rapports et les dépendant ces muticelles des parties », dit notre professeur. Il aurait pu dire plus simplement, les proportions; mais Ferreur fût devenue manifeste. Ces rapports sont précisément ce que le modèle donne très rarement. (( La logique du corps », bonne expression désigne le travail synthétique de Tartiste qui, en face d'une belle partie, corrige les défectueuses.
Qui oserait, sans hésitation, écrire que Michel- Ange est le plus grand artiste italien et le tombeau des Médicis son chef-d'œuvre ? Cette assurance surprend d'autant plus que Taine a mal vu, il appelle l'Aurore et la Nuit^ des vierges colossales et désespérées ? Les seins de la Nuit ont allaité, et son venbre a enfanté !
Dans la kermesse (qu'iront voir les gens de la noce dans Y Assommoir) le professeur découvre un chœur de flamand ivres de paix et de sécurité, après les guerres de religion !
Lorsqull définit le caractère essentiel, il trouve que celui in lion est d'être un grand carnassier. Et le tigre ? Le lion est un idéogramme de force, de courage et à la fois de magnanimité. Plastique-
18 l'art IDÉàUSTE et IdTStiQUB
ment^ le lion, tout en tête et crinière, correspond à ridée de majesté ; les animaux le reconnaissent comme roi. Au lieu de ces considérations, il donne une phrase de muséum : m Le lion est une mâchoire montée sur quatre pattes.
« L'architecture ayant conçu Tétrangeté, la variété, Tinfinité, la fantaisie comme au temps gothique ». Ces mots, de valeurs si différentes, s'annulent les uns par les autres. Il est si simple de dire que la verticale étant la ligne ascendante et spiritualiste par excellence, l'architecte gothique devait l'adopter et l'exagérer. Taine croit à l'amour chevaleresque, il cite André le chapelain, sans se demander à quelle chapelle il appartient d'enseigner « que l'amour ne peut exister entre époux » ; ce qui doit s'entendre de l'orthodoxie romaine en / oppositionavec la religion d'amour des Albigeois *. « On fit de la femme une divinité », dit-il, comme si la Dame des Néo-Platoniciens n'était pas la Sophia ou la Gnose !
L'art reflétant les mœurs, l'historien ne manque point de chercher la cour de Louis XIV dans la tragédie classique.
(\) Le Secret des Troubadours, De ParsifalàDon Quichotte. (Sansot.)
l'bSTHÉTIQUE PpSITTVK 19
Achille lui parait un jeune officier aux gardes l Nous avons vu la brutalité de Siegfried qui serait insupportable dans un drame sans musique. Les bienséances du xvii^ siècle sont une des manifestations de rhumanisme.
Si Taine avait étudié le théâtre comme auteur, au lieu de le juger par la mauvaise façon dont on le joue, il se serait aperçu qu'Oreste n'est pas si loin de VOrestie d'Eschyle, et qu'on pourrait Tinterpréter helléniquem ent . Lui aussi , faute d'intimité avec cet art spécial, se laisse tromper parles mots, là où rintonation est tout.
Gluck soulève le même problème ; chanté à la note et sans flamme, il devient un musicien d'ariette avec ritournelle. Appeler le théâtre de Racine la peinture exquise du grand monde, c'est regarder aux perruques et non aux visages, aux modes et non aux passions. D'où vient que Michel" Ange n'est jamais plus colossal que dans les encognures de son plafond ? Ses figures géantes grandissent par le peu d'espace où il les contient. De même, les bienséances de Racine augmentent l'intensité pathétique, et rendent significatifs des mots qui seraient nuls dans Shakespeare.
« L'œuvre d'art est déterminée par Vétat général de V esprit et des moeurs environnantes, m
âô L*Âftff UMtAUStl IT imTIQini
Cette loi deviendra plus tard une formule scolaire^ et on dira : a L'état général doit déterminer l'art.»
Gomment caractériser une civilisation ! Il faudrait convenir de certains points qui fussent des bases, et bien décrire le personnage régnant. € En Grèce, . le jeune homme nu et de belle race ; au moyen-âge, le moine extatique et le chevalier amoureux ; au xvi«, le parfait homme de cour y de nos jours, Faust ou Werther. » Il se trouve que les principaux chefs-d'œuvre grecs sont féminins : Victoire de Samothrace, Victoire ratlachant sa sandale, Parques ; que le canon de Polyclète est androgyne, et surtout que le statuaire hellénique eet idéogrammatique. Les mouvements y expriment des idées.
Le chevalier amoureux cache un mystique religieux, un ardent hérétique. Quant au type de la Renaissance, c'est Ihumaniste et non le courtisan. Faust figure l'alchimiste ; il est aussi peu représentatif de nos jours que Vlphigénie du même auteur.
« Un personnage régnant, ses dominantes, ses formes expressives et acceptées comme telles, voilà la formule qui ne laisse rien hors de ses prises. » Celui qui désignera le personnage régnant denotre époque sera singulièrement pers-
pieace^ à moins qu'il ne s« contente de l'arrrrislB ou da jonissenr, qui sont de toutes les époques.
« La plus belle période de l'invention italienne comprend le dernier quart du xvi^ siècle et les trente ou quarante premières années du xvn*. » Oh I oh I ceci mérite qu'on s'arrête I A première vue et étant donnée l'autorité de l'écrivain, on ne se rend pas compte de Ténormité de cette phrase.
Le dôme de Pise a été commencé en 1063 'r le Baptistère par Diotisalvi, IISS, la Tour penchée, parBonannoy ^174.
Arnolfo di Gambio, Giovanni Pisano,. les architectes d'Orvieto, et ceu3( du palais ducal à Venise sont biffés d'un trait, Brunellesehi, mort en 1446, ne compte pas^ Alberti^ mort en 1472, non plus.
L'architecture italienne commenee, aux yeux de Taine, avec le Palais Strozzi. Pour la sculpture, les Pisans dkparaissent^ Donatello est mort à sa ans, en 1466y et Lucca délia Robbia es 1482«
En peinture, Giotto et son école, Orcagpay dis* paraissent aveo Fra Angelico et Masolino^ et MassàceiO) et LippL
Gaï eafin^ le dernier quart du xv*^ c^est Fan
P»ul "Uiuê^ kê ifftMw ftfoofbplifl «oniLtoflaf d^
22 lW ib^iijâïB et ttfâilQùÈ
Raphaël, Michel-Ange, Andréa del Sarte, Fra Bartolomeo, Giorgione, Titien, Sébastien del Piombo, le Corrège. Il serait bon de discuter cette succession, cr En deçà, dit-il, des chercheurs encore frustes^ secs et raides, Pollajuoloy Lippi, OhirlandajOy VerrochiOy Mantegna^ CarpacciOj Jean Bellin / > Il suffit d'aller voir au Louvre, la Madone de la Victoire, le Parnasse, la Crucifixion, pour estimer ce qui est fruste, sec et raide I
« Au delà, des disciples exagérés ! » Il n'a souci ni des condisciples, ni des élèves de Léonard, ni du délicieux Sodoma, ni de Tintoret, ni de Véronèse. a La floraison dure cinquante ans ! » Quant à Massacio, « c*est un inventeur isolé » Il ignore Masolino, mort en 1440, et ses fresques de 1 428 à Gastiglione d'Olona. ^
Le professeur ne sait pas, et il ne voit pas. Il ne voit pas le paysage chez Léonard, chez Titien, et auparavant chez Gozzoli, Orcagna et Lorenzetti^ « La peinture italienne dédaigne ou néglige le paysage ; les arbres, la campagne^ les fabriques^ ne sont pour elle que des accessoires I » Ils n'ont jamais été autre chose jusqu'à nos tristes jours.
« La peinture classique n^est ni mystique ^ ni dramatique^ ni spiritualiste. » Et « la Dispute n 8t « llnoendie du Botirg i et la tripU soèn» de U
i^BifiTHÂTiQtJs i^osmvt 23
prison de Saînt-Pierre, pour se borner à Raphaël ? Cet esthète^ qui nous cite le Larmoyeur de SchefFer, se plalt aux plus bizarres mélanges. « On trouvera chez Beato Angelico, Durer, Rembrandt, Metzu, Potter, Hogarlh, plus de psychologie, de rêves intenses. «. » Metzu, Potter et Hogarth, un intimiste^ un animalier et un caricaturiste, mêlés aux maîtres, pourquoi pas Delacroix... et Troyon !
« Pour que ï homme puisse goûter et produire la grande peinture^ il faut qu'il soit cultivé. » Nullement, il suffit qu'il soit croyant et que la peinture lui représente un thème de sa croyance. Une Bretonne qui ne sait pas lire, mais qui dit son chapelet avec ferveur, goûtera la chapelle des Espagnols et la Madonna dell Arena.
Qui examine les lunettes et les voûtes des appartements Borgia au Vatican ne découvre rien dans ces légendes et ces allégories qui ait le moindre rapport avec les chroniques de cette terrible famille.
Si Pinturrichio a peint pour Alexandre VI, sans aucun reflet du temps, où cherchera-t on l'écho des vociférations de Savonarole ? Les nudités sont très rares dans la peinture italienne» les obscénités introuvablai ? Une lunette au Palaia du T^ 1
Gellml, h fhi$ grand hâbleur de ^Bon temipd, devient pour Taine le type de Tartiste. Il croil tout du ciseleur, même sa prétention d'avoir tué le connétable de Bourbon. Cependant ce gjfand rageur fut très sage, pendant son séjour en France.
A lire la vie des artistes italiens, on s'aperçoit qu'il n'y eut qu'un Gellini. Le coup de poing de Torrigiani qui cassa le nez de Michel-Ânge est célèbre : il s'explique par le caractère de Buonaroti qui, rencontrant Léonard lui-même> se manifeste, désobligeant et agressifs
L'histoire des petites républiques forme un enchevêtrement de drames sinistres pleins de férocité : le crime s'étale partout et on le j uge comme une œuvre d'art ; on décide s'il est bien ou mal réussi. Le sens moral manque en Italie comme l'eau manque en Arabie, totalement. On viole, on empoisonne, on assassine, à plaisir.
En accumulant les anecdotes on ferait un tableau d'enfer : voilà la vie I Regardez l'art de Giotto à GozzoUi, de Sienne à Pérousse, il estdouxy il est pur, il est mystique, il ne refiète rien des mœurSé
Léon X fait représenter devant lui la GaUmdre \ it a pour bouffon un moine goinffre gui avale un pigeon: d^une boa^kée ; il ohiNia% fi fait b«m«r uit
«ai^ein doni fe eomâdie est manYaise» de façoç à ce qu'il reçoive un grand coup de ventre sur le plancher de la âcène. Parcourez les chambres : voici Saint Léon arrêtant Attila, Léon FV étei* gnant Vincendie du bourg avec un signe de croix. Les personnages sont aussi beaux, aussi nobles qu'il convient. L'art italien ne représente jamais que rîdéalité des sujets, et chacune de se^ œuvres donne un démenti aux chroniques»
. « H reste à savoir pourquoi ce grand talent pittoresque a pris pour principal sujet le corps humain. » L'Ecole (f Athènes et de la Cène de Milan sont drapées : Michel-Ange seul affectionne le nu. Il faudrait dire que ce grand talent a pris pour sujet la personnalité humaine.
€ n ne passait à peine un jour que quelqu'un ne fût tué à Rome. » Il en est de même aujour'^ d'hui> Mais on chercherait vainement dans la. pinacothèque romaine uu seul tableau reflétant les I faits divers.
!<fi Yasari^ ni Salviati au Palais-Vieux, ni les Zuccari daus l'histoire domestique des Famèse au ckiUm Geprarola, Dt'expriment l'époque historique. Ces décadents correspondraient à une période troabléei tandis que, aux pirai moments^ rartiste §mbk mwm l^in <iu )wsi| dM wméM et dang
26 lUat ibiàLlâtK ftT ktSTtQttf
l^ignorance totale de ce qui se passe, sur la grande place.
En vain vous chercherez & illustrer le Journal de Burkhardt et Machiavel. La fresque et le tableau de Gimabué & Raphaël, restent étrangers aux révolutions et aux attentats féodaux, comme si Fart italien avait œuvré dans un moutier. A un moment, la mythologie se mêle au mysticisme, mais pour présenter des images pacifiques et voluptueuses. La Sixtine^ monument de colère, exhale une humeur de Titan ; mais l'individualisme ici s'enveloppe de symboles religieux et le spectateur attribue au chrétien les accents indignés du citoyen.
Gomment un chartier, un archiviste a-t-il négligé la chronologie des œuvres, au point de se tromper sur des siècles; comment Tobservateur de Thomas Oraindorge ne saisit-il pas les caractéristiques de Tœuvre d'art ? Cette négligence d'une part et cet aveuglement de l'autre viennent peut-être d'une fanatique volonté de positiviste et servent d'hommages à Auguste Comte.
Quelle que soit la valeur de la signature> elle ne sauve pas une proposition comme celle-ci \ « Vimagination de r Italie classique est analogue à œlle des an^em Orées et des anciens
L*SSTHÉTIQUE P08ITITB 27
Romains. » On l'excuserait au xvii* siècle chez Fénelon ; de nos jours, elle scandalise.
Le quattrocento est le grand siècle italien et Taine ne Ta pas su, lui qui a pris une copie d'après Sasso Ferrato pour un Titien el qui parle d'une Lucrèce Borgia par Véronèse.
« Si le grand art et son milieu sont contemporains, ce n'est pas qu'un hasard les assemble^ (fest que le second ébatcche^ développe^ mûrit, guide et dissout avec soi le premier, à travers les accidents du grand pêle-mêle humain et les jets imprévus de l'originalité personnelle. Le milieu apporte ou emporte Vart à sa suite. • Voyons: Fra Angelico est mort en 1455, année où il achevait la chapelle de Niciolas Y, au Vatican : Masaccio peignait TEve du péché originel, la première nudité féminine, vers 1420, et mourut en 1428. Signorelli, le précurseur de Michel-Ânge, termina la voûte d'Orviéto commencée par Fra Giovanni, en 1499, l'année où Léonard quittait Milan.
Prenons Tannée 1455, Masaccio est mort depuis un quart de siècle, Léonard a trois ans et Signorelli quatorze. Le mysticisme du dominicain survit au naturalisme et touche au nouveau mysticisme de Léonard. L'un résume le moyen-à^e et l'autre
28 l'art néàuvn vt imiiQUB
coûtieàt la synthèse du moderne et scm caractère de complexité inexprimable. Le plus ingénu et le plus conscient, le pur fol et le Faust de l'art se succèdent si exactement, que de la chapelle de Nicolas V à Fange du Baptême par Verrochio, il y a seulement quinze années !
Cherchez, entre ces deux dates, ce milieu pan^ tocraie qui apporte ou emporte l'art, comme un génie fantastique, vous ne le trouverez pas.
<i La philosophie de l'art en Italie » ne traite ni dé l'architecture ni de la sculpture, si ce n'est eh passant et dans la mesure où un lettré connaît quelques noms, comme Donatello ou Bernin.
Quant € àla longue lutte de V esprit chrétien et de V esprit païen », cela réédite Topinion de sacristie qui appelle païen tout ce qui n'est pas. chrétien, comme M. Jourdain dit prose ce qui n'est pas vers.
Considérons « la Sàint-Ânne de Léonard : le mystère remplit ce cadre qui ne contredit pas & un retable; l'expression revêt un caractère esotérique ; la foi a pris des traits plus catholiques, c'est-à-dire universels.
L'humanisme est ce mode de {)ensée, indépendant du lieu, du temps et de la race, qui cherche jiussi viveiQent à percer l'horizon qu'à fouiller la
çrjfltfi ^up^^i^é e^ qui ^fcoavre les ideatit4|^et les radicamç spus la 4iyer^ité d^s images et des termin^oi]^. L'humanisme fait sc^ prière en face (]['uQ beau corps e^ honore le Créateur pour la çlai:^ ^^ soleil ; Thum^nisme, c*est le cœur de Saint ^rançqis deyenu le cerveau de Léonard, pe^cevant^ au lieu des rapports d'attraction, les irele^tions d'harmonie.
Rapprochez, h Bacctius et le Saint-Jean^ ou demandez % ^leusis la vraie physionomie de Dionjços,. Vous verrez q\ie les catégories correspondent à des tempéra^ient^ dç peuple et d'époque et non à 1^ vérité. L'humanisme afiranchit l'idéal non du dogme, mais de l|a discipline. Saint François, n'étant pas n)ême diacre, reçut la profession de celle oui fut sainte Glaire. Ainsi l'humanisme s'affranchit de la fymule ecclésiastique.
L'Eglise, accroupie sur le trésor de vérité,répond à l'interrogation : c Je possède et je dors. » Elle ne ment point ; elle est la vérité immobile ; mais la vagu^ de vie, obéissant à sa propre loi, découvre aussi des trésors. A la Renaissance, l'artiste, plus mystique en son art que le prêtre en son ministère et le lettré, avide de connaissances, dépassèrent la culturç des égregores ; et l'h^génptonie sacerdotale s'éteignit,
30 l'art idéaliste et UTSTIQUE
Lorsque Sigismond Malatesta rapporte de Morée les cendres de Gémiste Pléthon, le révélateur de Platon, lorsqu'il prépare des tombeaux magnifiques & ses pensionnaires et honore la culture comme d'autres la sainteté, lorsqu'il élève le Tempio Malaiesta^ il ne fait pas œuvre païenne. L'homme qui met dans son blason l'éléphant et la rose n'est ni épicurien ni positiviste : il appartient à un mysticisme spécial. Pour lui existent des choses et des hommes sacrés, mais ces choses et ces hommes sont autres que ceux de la vénération générale. Cet excommunié, que la bulle de 1461 appelle « prince des traîtres, ennemi des Dieux et des hommes », priatique une religion ardente : l'humanisme. Elle ne le gêne point pour assassiner sa femme, violer la dame qu'il rencontre et la tuer même si elle résiste, Sigismond est un criminel, mais il croit à PJaton, non aux dieux d'Athènes qui ne lui représentent que des formes propres à exprimer son rêve de beauté.
(( Des mœurs analogices (à celles de la Renaissance) avaient produit un art analogue dans les nobles gymnases de l'ancienne Grèce. Des mœurs analogues, mais dans leur genre un peu moins perfides, vont produire en Espagne, en Flandre et même en France, un art analogue. »
L'ESTHÉTIQtnE POSITIVB 31
L'analogie des mœurs florentines avec les athéniennes, les espagnoles, les flamandes et les françaises est une assertion qui compte sur la paresse intellectuelle du lecteur et son manque de coup d'œil panoramique.
Une phrase affirme et une dissertation seule pourrait répondre. Sans faire le tableau d'Athènes, de Florence, de Madrid, de Bruges et de Paris, quelles sont les analogies entre les Métopes, la Sixtine^ la Reddition de Breda^ la Descente de Croix, d'Anvers et Poussin ?
Pendant trois ans, Taine exposa l'histoire de l'art en Italie, sans la savoir chronologiquement, sans la comprendre esthétiquement. Puis il passa aux Pays-Bas, continuant à étudier la plante humaine (sic).
Ouvrons Vidéal dans l'art. Aussi bien, nous sommes en quête de théories et de définitions. « Idéal qui est conforme à l'idée, qui est elle-même une représentation d'un objet dans l'esprit. »
Il serait mieux de dire :
L'Idéal est la qualification suprême d'un objet dans l'esprit : esthétiquement, l'idéal est le point le plus synthétique d'une forme.
11 n'est pas vrai que l'œuvre d'art ait pour but de manifester quelques caractères essentiels ou
saillants plus complètement et pluç: clairement que ne le (ont les objets réels. Cette définition, ne convient qu'à la caricature. Le but de Vdst e&% d'agir sur la sensibilité et de l'ébranler dans un sens de noblesse, de réaliser spirituellement le désir de la perfection par une image ; la recherche du, caractère ne vient que comme niéthode.
L'idéal ne fait pas un concours de synthèse et de clarté avec le réel : il emploie les formes vivantes pour Texpression de Tâme ou de l'esprit. Il n'y a qu'un caractère pour l'artiste, l,a perfection.
Notre esthète rapproche le Repas d'Emmaus du Festin de Véronèse, d'après le titre. Véronèse a peint un banquet vénitien, le Christ n'y est que pour prétexte.
Le titre d'un tableau ne signifie rien : son caractère seul le nomme. Celui qui étiquettera la Joconde <x portrait d^une dame florentine » classera ce chef-d'œuvre à côté des femmes de Rembrandt et de Rubens, qui ne sont que femmes.
Taine a deux manies : la démonstration de muséum et l'analogie littéraire. Il a rêvé d'un herbier de Fart, d'une classification scie^ntifique, et sa critique ne se dégage jamais de la littérature, ni sa littérature de ses catégories d'historien. RaçijiQ çst sa victiqie seoapiterpelle, il nei &19 li^se
&^lffHilIQIJB KMnvi S3
pas de chercher Versailles dans Iphiginie^ dans Phèdre^ dans Andramaque. La permque d6 Louis XIV projette une ombre sur son papier.
Sans cesse la chose lue sinterpose entre lui et la chose vue. En lace d'une statue» il songe à un texte, et devant un tableau à la chronique du temps ; en un mot, il considère les maîtres comme de simples illustrateurs de Thistoire. On n'est pas plus de son métier.
M. Marcel Raymond en 1883 a écrit sur resthétique de Tainci il a montré la faiblesse de ce pro« cMé qui décrit le paysage, la façon de mangwr de ri»bbitant pour caractériser ensuite l'œuvre d'art. On trouvera dans ce bon travail un choix de contradictions tellement étranges que le professeur de recelé des Beaux-Arts y apparaît un véritable étourdi.
« Le ûlasêique ne sait pas voir : il s'occwpe de proportionner et ^ordonner. Il a ses règles en poche et les êort à tout propos^ il ne remonte pas à la source dAJi, heauy du premier cowpy comme les vrais artistes* » Ceci est indigne d'un métaphysicien. Voir^ c'est proportionner et ordonner, et quant à la source du beau, il faudrait Ja situer ? En tout cas, on 4'y remonte qu'en pro- ^rtîonnant e( ordonnant*
34 l'arï iDiAUsn bt urâriQui
« Par delà la nature ordinaire, Ruhèns avait la clef d'une nature cent mille fois plus riche.!»
La richesse de la nature, c'est ici la qualité de la viande rouge, lourde, abondante. Le peintre d'Anvers est le peintre du style jésuite, en pâte grasse, qui arriva à Rome au moment de la lutte entre l'école de Garavage et celle des Garrache. Il prend & la première le parti pris dramatique et à la seconde l'ordonnance traditionnelle. Artiste d'imitation et peintre de tempérament, il a laissé treize cents tableaux et, comme disent les Belges, « vigoureux comme Michel-Ange, il l' éclipsa par sa verve...! ». Mais il n'y a que les Belges, pour le dire.
La race n'empêche pas les primitifs de se ressembler, comme aussi les maîtres et les décadents.
Rapprochez Sienne et Cologne; voyez si les quatre tempéramments d'Albert Durer ne s'apparent pas aux figures de Fra Bartolomeo et si la Résurrection de Lazare ne fait pas penser & une esquisse de Tintoret ; comparez d'autre part Diétrich, Van der Verff et Sasso Ferrato. Le sol n'est pas davantage un générateur d'art. Une promenade sur le grand canal nous fait voir depuis le cintre roman jusqu'à Tarchitrave palladienne,
comme Paris nous montre, non loin de Notre- Dame et de la Sainte-Chapelle, le Panthéon et le Yal-de-Grâce. De tous les arts cependant l'architecture seule subit Tinfluence du milieu matériel, tant pour le choix des formes que pour l'emploi des matériaux.
L'heure historique ne concorde jamais avec rheure esthétique. Seul à son époque Rembrandt peignait des tableaux bibliques en Hollande.
Race, soly moment, se fondent en un quatrième facteur, le milieu.
t De Bamevelt aux Witt, de Taciturne à Guillaume III une suite d'hommes supérieurs conduisent les affaires et la guerre » et l'art peint des ivrognes, des servantes, des bourgeoises et même des dessertes et des natures mortes.
Puget, Poussin, Claude, Philippe de Champagne, Lebrun, Lesueur, sont contemporains, concitoyens !
Le même milieu n'a4-il pas vu simultanément Ingres, Delacroix, Millet, Marilhat, Corot, Pradier etCarpeaux, Gavarni, Daumier?
L'esthétique de Taine est tellement fausse que Thomme qui en a le plus profité, Emile Zola, la répudie à moitié, t La théorie est trop simple^ les
interprétation! sont trop diverses; cet artiste «
L^AK tnÉAUtitt tt wnàtQtm
obéi auK idées de son temps ; eet autre a réagi ; eet autre représente le passé qui s'eu va ; cet autre annonce Tavenir qui vient. »
En commençant ces considérations, j'évoquais le temps où Tintransigence théocpatique entrait dans le laboratoire du savant et .opposait è de3 expériences des versets bibliques mal traduits et les promnlgaity avec Taide du bras séculier.
Aujourd'hui, TUniversité ne dispose pas de cç birasy seule différence après tant d'années révolues. Hippolyte Taine, grand inquisiteur du positivisme, est entré dans Tateiier et a opposé au témoignage des chefs-d'œuvre le déterminisme scientifique* Par une bizarre vengeance d'Apollon, cet historien a subitement ignoré Thistoire, dès l'instant où il a voulu en tirer des arguments contre la spiritualité de l'art. Sa mésaventure, punition du sectajrisme, a causé de grands dommages à l'école française et il faudra un demi-siècle avant que les erreurs de Taine cessent d'égarer les jeunes artistes, Ilfut, sans le voir, le nauirageur de l'art latin, il alluma une lueur sur des abîmes où deux générations se sont perdues, efforts et œuvrer. Eloignons^nous de ces feux trompeurs et mettons le cap sur un havre, i{tti ioit yraîment d$ grâce.
It