L ESTHÉTIQUE IDÉALISTE
plus nombreux ^t les plus vifs, elle attaque tant de situations frauduleusement acquises et ruine tant de commerçants,qu'elle rencontrera une résistance dénature économique, et d'un caractère désespéré.
Pour écrire que l'art imite la nature, il faut n'avoir pas réfléchi que, dans l'œuvre, l'idéalité remplace la vie.L'exclamation : < C'est vivant ! » ne loue que le peintre ; Vlnnocent X de Vélasquez, les Juifs de Rembrandt, les personnages d'Holbein sont vivants. De quelle vie? Historique ou seulement matérielle ? Donnons vite le prix d*exécution à ces toiles destinées à une Académie^ et allons voir le reflet de notre conscience dans des œuvres d'art qui nous parlent d'autre chose que de la couperose d'un pape ou de la bonhomie d'un bourgeois.
L'art nous doit un spasme transcendantal et, si le mot offusque, un baiser de mystère qui épanouisse notre sensibilité, accélère notre vie cérébrale et nous suscite de Témotion et des idées.
Pour les uns, Timmoralité dans l'art se borne à la nudité ; les bras, les cuisses nues, c'est-à-dire le déshabillé, ne gênent point nos clercs, et, à Saint-Pierre de Rome, comme dans les églises des jésuites^ le retroussé fleurit aux draperies de^ anges.
64 l'mt ïBikhism st yrsTiQUB
A vrai dire, l'œuvre qui fomente la concupiscence est basse ; mais combien rare dans les musées I Les amateurs de photographies d'actrices ne s'arrêtent pas devant VAntiope du Corrège : qui donc a éprouvé un désir, en face de la Milo 7
Pour les autres, la moralité dans Fart s'entend d'une volonté moralisatrice comme celle du peintre belge Wiertz ; l'œuvre alors, thèse pathétique, prend le caractère d'un sermon et tend positivement à inculquer au spectateur une vérité pratique et à modifier sa sensibilité dans un sens de charité. Des sensibleries de Greuze aux Casseurs de Pierres et au Retour de la Conférence par Courbet et aux mineurs de Constantin Meunier, on suit un dessein, vaguement prêcheur ou polémique.
Est-il besoin de protester contre l'œuvre qui sermonne ou l'œuvre qui plaide? Le rappel aux fins dernières, d'Orcagna, de Signorelli, de Michel- Ange a un sens exhortatif, mais s'inspire de la fragilité de l'homme et du mystère qui suit la mort,au lieu d'avoir ses textes dans les programmes politiques. Montrer le paradis et l'enfer, la justice divine saisissant le coupable et couronnant le juste, c'est rester dans Tidéal typique; car un Egyptien, un Hindou, un Persan retrouverait sa propre mentalité dans ces conceptions, malgré Içur
^xtépiorité latine. I^a pire {né$|3iv^pture qu'on puisse évoquer serait pelle d'une école moralisatrice s'^ppliquant aux anecdotes des recueils de bons ea^emples.
La Beauté opère par yolupté. Un chef-d'œuvre augmente en nous la vie de la grâce, miroir m^^nifique qui éclaira et dilate notre personnalité. D'at)ord, la Beauté nous dissuade de toute vulgarité, elle nous inculque Tidée de perfection et (d'harmofiie. La Beauté est le mystère pour les yeux ; elle est le vrai sensible, elle est le bien visible, elle est le visage de Dieu*
Nous vivons intellectuellement de mystère comme Faust, nous vivons animiquement d'aspirations au bonbeur pu à la justice comme Prométhée; etrart,créé par la religion, devient 1^. nouvelle religion pour les hommes qui cessent de croire sans cesser d'être hommes et de sentir. Seulement les prêtres de Tart se recrutenj: autrement que les autres, et leur ordination n'appi9.rtient pa^ à un simple évêque*
Tout est mystère cbe? ces proférateurs du mystère et je découvre une sorte de blasphème à expliquer humainement ces êtres au verbe surnaturel, qui ont inventé les forn^es de nos songas et étendirent notre kon;i;Qni intfUectu^, de toute
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leur force d'illumination. Celui qui supporte le pittoresque, c'est-à-dire la peinture pour ellemême, ignore la dignité de Tart et les augmentations de personnalité qu'il peut en recevoir ; il ressemble à celui qui s'arrêterait à contempler la structure d'un épi au lieu d'en tirer sa nutrition.
Le conseil de Gœthe que Taine a répété avec une vénération inconsciente, a produit dans l'œuvre même de Gœthe le OènèraUCitoyen^ le Grand Cophte, Clavijo, des choses mort-nées sans le nom qui les soutient.
Se figure t-on Balzac peintre ou sculpteur? Le roman, qui est à proprement parler l'histoire d'une passion et dont l'intérêt tout psychologique dépend d'analyses successives, n'a pas besoin de plasticité, il ne s'adresse pas aux yeux. La comédie en peinture, qu'il s'agisse du rire de Steen ou de Téniers, des singes de Decamps, des augures de Gérôme, produit un effet de malaise. On n'admet pas volontiers, quelaco.uleur, cet élément de gloire et de prestige, soit ravalé à frotter du cuivre, à lustrer du poil, ou à augmenter le ridicule d'une grimace. N'éprouve-t-on pas un déplaisir à voir la laideur, la vieillesse, très ornées ? Quoi ! les colliers de Miranda au cou de Sicorax, la robe majes^ tueuse de Prospéro sur Galiban ! Et encore le
l'bsthétiqub idéaliste 67
monstre, dragon, gargouille, Quasimodo, comme figure de bas plan peut se justifier, par l'antithèse et l'intensité de cette antithèse ; mais à une époque où l'ouvrier et l'élégant portent le même veston , où le travailleur manuel s'habille comme Toisif, où l'uniformité règne, où le chef de l'Etat ne diffère de son maître d'hôtel que par un sautoir rouge, le problème de la représentation contemporaine devient insoluble,et le Bertin d'Ingres ne suffit pas pour déterminer un genre.
Les personnages de Velasquez, laids, inhumains et n'incarnant que le despotisme à base théocratique, offrent au moins un caractère de concentration, d'exception morale. Visiblement, ce sont des individus redoutables et sinistres, aussi noirs de dessein que d'habit. Â la rencontre, on les fuirait. Cette disgrâce, qui résulte d'un aspect médiocre sans style ni chaleur, domine l'art entier. Socrate n'avait pas sa vraie tête, mais la plus contradictoire à son génie, tandis que M. Thiers, ce sinistre Niebelung de la bourgeoise, ressemble bien à luimême. Il est aussi redoutable qu'aucun podestat de la Renaissance et cependant le crayon ridiculise toujours ce terrible Alberich. César Franck fut le grand musicien de son temp^ ; Gustave Moreau le plus idéaliste des peintres ; tous deux
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ressemblaient h des notaires de province. Si l'exercice du pouvoir absolu et le génie ne comportent pas un peu de style, dans rextériorité, en trouvera-t-on parmi ceux que les médiocres intérêts passionnent ; ou bien ira-t-on, comme font les stupides élèves de la villa Médicis, peindre des paysans, c'est-à-dire des êtres rudimentaires? Comparez les portraits et les personnages de Raphaël, comme les portraits et les personnages d'Ingres. Comparez les portraits des peintres réalistes par eux-mêm-es et voyez si Courbet ne se traite pas. autrement, et avec un sens plus élevé, que ses autres figures. Il semble que la question du modèle, suffisant ou non, est tranchée.
A aucune époque, on n'a pu dire la pompeuse phrase de Gœthe : «Emplissez votre esprit et votre cœur des sentiments et des idées de votre siècle, et l'œuvre viendra » .
L'œuvre n'est venue qu'aux temps où les artistes emplissaient leur esprit et leur cœur des sentiments permanents et d'idées sempiternelles. Aujourd'hui le sentiment du siècle est une aspiration au confort ou au luxe ; la femme aspire à changer de toilette et l'homme à changer de femme.
Ah ! le beau thème que ceux-là pour la fresque et le hautrrelief.
Nous ayons seeoué Tautorité spirituelle : subirons-nous celle des fonctionnaires et de renseignement ?
Il y a plus d'audace à critiquer Taine, alors que le positivisme est d'Etat, qu'il n'y en ^ut à b% gausser de la Bible, au temps de Voltaire.
Quand on piinse qu'un homme a pu afSrmer publiquement : aJDe nouvelles formes apparaîtront et un moule se rencontrera », pour cette raison drolatique que tout changeinent de inœurs amène un changement d'art. fiLe progrès de V expérience est infini : les applications des découvertes sont indéfinies ; la machi^^ politique s' améliore y les sociétés protègent les talents.., 9 Ces fols^tres propositions ne tiennent pas un moment à la ré^exion.
Après Raphaël, siprès Durer, après Rembrandt, $^près Rubens, après Yélasquez, aucune forme n'est app^.rue, de TArno au Rhin, ni de TAmstel à TEscjE^ut et au Manzanarès.
I^éonard, malgré le progrès de Texpérience, est le maître dont les peintures ont le plus perdu. Non seulement nous ne sayops plus teinter les vitrau^i^, mais nous ignorons comment up 6érar4 D9W
70 l'art idéaliste et mtstiqui
fabriquait ses couleurs. Michel-Ange attaquait le bloc et nous le livrons au praticien.
Les applications des découvertes de M.Ghevreul nous donnent quatorze cents teintes, mais des teintes bonnes pour les gens de la cinquantième avenue.
Illusion pour illusion ! Celles d^antan valaient mieux. Voyez ce qui sort des écoles municipales I c'est inexposable !
L'application humaine est limitée, comme sa force physique, comme sa portée optique. Expérimentalement, l'écolier de demain saura autant que le savant d'aujourd'hui.
Esthétiquement, il n'y a pas de succession. Après le génie vient la médiocrité et, à vrai dire, il n'y a point d'écoles, il y a des hommes plus ou moins divins et d'autres hommes appliqués qui les suivent. Le fils du notaire et delà paysanne, Léonard, plus racé qu'un Charles 1«% bon comme un saint, prodigieux comme Faust, aussi fort que Michel-Ange par le Carton, aussi suave que Raphaël parla Cène et aussi mystérieux que le mystère, par lui-même, n'est ni une plante florentine ou lombarde, ni même un homme puisqu'il possède l'attribut divin qui est de créer. Bien au-dessous de lui, mais encore adorables, Gorrège, Luini et le Sodoma prolongeit son rayonnement.
ik.
L^histoire de Fart est celle de quelques individus.
Entre eux, on met cinquante noms qui ne valent que comme diminutifs de leurs noms 1 Ils servent, ces cinquante, de degrés pour mesurer les géants, dont, sans eux, nous ne connaîtrions pas la véritable stature. Natura non facit aaltus. Avant et après le génie, on ne se prosterne pas, mais on admire encore.
Le nouvel inquisiteur, le matérialiste qui pose ses étiquettes d'apothicaire sur les chefs-d'œuvre, ne vaut pas mieux que son prédécesseur qui, avec la Bible pour pierre de touche, intervenait même dans la cosmologie. Jugeons les doctrines à leurs fruits : celle de Taine a permis au réalisme et à l'impressionnisme de se produire, d'occuper les gens raisonnables et de marquer une date dans les fastes du goût. Avec lui, l'anarchie a pris place dans la cathédrale esthétique.
Qutl spectacle lamentable que celui d'un salon annuel ! 11 ne donne pas la mesure de la décadence. En interrogeant les élèves des Beaux- Arts, on s'aperçoit que le mot « école » ne correspond plus à une réalité et que l'enseignement échappe à la critique, car il n'existe littéralement pas. Le dernier qui eut des principes, Gérôme, les démentait
par sa production. Les jeûnes * artistes, en France, livrés à eux-mêmes, sans conseil, sahô itiéthode, se perdent dans la bizarrerie bu lé mercantilisme. Ils méritent cependant qu'on s'ihtéfesse à leur désarroi. Celui qui leur parlera le langage de l'amour, qui, au lieu de leur raconter comment on portait des chausses mi-parties en 1499, à Milan, tiendra des discours de foi, c'est-à-dire d'enthousiasme, celui-là sera entendu, celui-là sera suivi.
L'art de France se meurt parce que nul n'aime la beauté,comme saint François aima la pauvreté; éperdument.
Un homme de la valeur de Taine ne peut pas passer vingt ans sur une matière sans rencontrer quelque vérité et devenir son propre réfutateur quand il s'est trompé. On peut lire (Philosophie de VArty II 289) : (n II a pour chaque objet une forme idéale^ hors de laquelle tout est déviation et erreur et on peut découvrir un principe de subordination qui assigne des rangs aux diverses œuvres d'art. »
L'art a pour but de manifester Tessence des choses. Précisons ce langage d'universitaife. La forme idéale est la seule forme ; toute autre est rinforme.
La hiérarchie des œuvres s'établit par le degré d'iëéalité réalisée.
L'esssence des choses s'appelle âme ou esprit dans les êtres.
Par conséquent, l'esthétique est la méthode qui, appliquée aux arts du dessin, enseigne aux artistes la création et aux autres la contemplation de la forme idéale, expressive de l'essence des choses et de l'âme des êtres.
Louis XIV fut vraiment un grand esthète, en face des Téniers, et un jour Topinion dira aussi aux conservateurs des musées ; « Otez-moi de là ces magots.
Une ^thétique est toujours, même à Tinsu de son auteur, le fragment d'une philosophie, voire d'une politiqtie. D^ connexités, maintes fois signalées entre le Beau, le Vrai et le Bien, déterminent une méthode où la croyance et la morale se substituent au véritable objet de la recherche.
Taine positiviste, imbu d i déterminisme scientifique, devait tenter une critique rationaliste de l'art.
Les écrivains traditionalistes commettent la même faute. Prenant au littéral une phrase de Vasarivdans la vie die Buffalmaeo, ils assurent que 1m trtotntisU n'avaient d'autre bnU que d« gbri«
74 l'art idéausti kt mystique
fier les saints et de rendre les hommes meilleurs ». Dessin implicite peut-être, mais qui convient mieux à des missionnaires qu*à des artistes. L'intention ne signifie rien dans les œuvres. Si l'enfer en est pavé, les musées en sont tapissés. Le génie du peintre seul glorifie le modèle ou le sujet, et si en effet le spectacle de la perfection rend rhomme meilleur, c'est plutôt une question dg maîtrise que de charité.
« Cette statue (le Moïse) est au moins décente, tandis que celles de la chapelle des Médicis sont d'une révoltante nudité. »
M. Cartier donne ainsi la mentalité du catholicisme officiel. Même interprété avec l'austérité tragique de la chapelle Médicis, le nu agit en manière d'épou vantail, sur l'esprit clérical ; il ne juge pas, il exorcise, puéril et superstitieux, obéissant à une notion niaise, mais imposante, et redite par des voix très autorisées, de siècle en siècle.
L'Arétin aussi fut scandalisé par Michel-Ange et demanda au Pape la destruction du Jugement dernier. On fit braguetter tous ces élus et ces damnés. Mais aucun dissertateur ecclésiastique ne s'est avisé des cuisses d'anges delà chapelle Clémentine, tl6i amours jouant aved les attributs de la Foi sur
les pilastres de Saint-Pierre, ni de la Véronique colossale dansant la danse du ch&le, non plus de TExtase de sainte Thérèse du Berniny ce monument d'érotisme, d'une lascivité si vive.
Pareille disposition de la sensibilité obscurcit Tentendement. Celui qui n'est pas assez avancé dans l'initiation plastique, pour s'élever au-dessus des bienséances communes et de Teffluve sexuel, devrait rester tout à fait un honnête homme et se taire sur une matière où la morale s'appelle le style.
Une peinture ne mérite pas l'épithète de sacrée parce qu'elle représente une seène ou un personnage de la foi.
Le caractère ne vient pas du sujet, mais de la façon dont il est traité.
Ceux qui font à Michel-Ange des procès au nom de rhonnêteté,«en instruisent aussi contre Raphaël, qu'ils jugent moins chrétien d'inspiration que le délicieux, mais monotone et douceâtre Pérugin.
La Dispute du Saint Sacrement^ VEcole dUthènes se font face dans la même chambre du Yati-' can. Essayez de eonvaincre, je ne dis pas un prêtre du commun^ mais Un cardinal, que la première est
trkft inférieure à la secoodei comme compoeition
sacrée^ et vous passerez pour uil esprit pacadotal et facétieux. Il n'y a desacré que certains personnages et certains sujets, et pour un homme de culture exclusive ment littéraire, des philosophes seront toujours profanes.
Placez, par la pensée^, la Sainte Anne de Léonard sur un autel ; vous produirez un malaise indéfinissable au dévot, alors qu'il se plairait au dernier des Carlo Dolci.
Il y a deux raisons à cette méconnaissance. On ne veut pas admettre d'autre vérité que celle de son habitude ; et le Jupiter d'Ostricoli et la Minerve Giustiniani n'appartiennent pas, pour un dévot, à Fart religieux. Cependant, ces figures rayonnantes d'immortalité l'emportent sur beaucoup de Pères Eternels et de Madones. La même répugnance manifestée aux dogmes étrangers, on l'éprouve aux expressions nouvelles. Une paresse originelle s'arrête devant le renouvellement des thèmes ; le chrétien retrouve plus aisément sa piété moutonnière dans la fadeur sucrée d'images nulles que réprouve^aiiconlraire^ungoûtpurementartistique.
Une certaine niaiserie fait partie intégrante du caractère religieux, tel que les pratiquants le conçoivent ; et les libres-penseurs, en retouri^ déelasefiitpsofaBe taut ce quieslviril it caaoniquei;
L'ï8TH!ftTIQUE nSÈJOIBn T7
Prétendre, avec Taine, que la Cèn« du Vinci n'est qu'un groupement «d'Italiens vigoureux» ou avec M. Cartier cherchant à caractériser la Renaissance que « l'ancien ennemi voulut rentrer dans cette société dont il avait été chassé » sont de ces formules pitoyables qui désolent les bons esprits. Réduire l'intention de Léonard si bassement ou faire intervenir le diable, voilà deux absurdités répugnantes, filles toutes deux du fanatisme et de l'ignorance.
II y a quelque impertinence à répéter ce mot ^ propos de Taine, mais il le mérite autant que M. Cartier. Ni l'un ni l'autre ne connaissaient la Renaissance. En face des nus, Tun n'apercevait pas l'âme de ces nus et les calomniait an nom de son matérialisme, et l'autre les exécrait, comme fidèle obtus.
Aujourd'hui, la doctrine cléricale n'a plus besoin de réfutation; elle n'exerce aucune iufluence et ce serait un gaspillage d'encre que de nier le rôle de Satan dans l'éclosion de l'humanisme. . Les erreurs sacerdotales n'offrent plus aucun danger. Au contraire, celles des universitaires, impérieuses, menaçantes, presque triomphantes, appellent la réfutatioq,
Jamais en Champagne on ne pensera comme en Auvergne, parce qu'en Champagne il y a de la craie, et en Auvergne du granit, parce que Tun de ces sols est plat et l'autre montueux ; de là dérivent des cultures particulières, des mœurs spéciales, et les mœurs font d'abord les idées, quelles que soient les croyances.
Gela est vrai : toutefois comparez les poésies d'un troubadour champenois et d'un auvergnat et vous ne retrouverez plus rien qui corresponde à cette opposition si imagée de la craie et du granit.
Quinet a écrit :
Par le midi, la France touche à Tltalie et les Pyrénées ne la rattachent-elle pas, comme un système de vertèbres, à la rentrée d'où sont sortis les Calderon, les Camoens, les Michel Cervantes? Par les côtes de Bretagne ne tient-elle pas au corps de la race gaëllique? Enfin, par la vallée du Rhin, par la Lorraine et l'Alsace ne s'unit-elle pas aux traditions comme aux langues germaniques ?
Ce sont là des aperçus ingénieux d'une vérité partielle ; il convient de les subordonner à une loi autrement prouvée.
L'homme de génie incarne tantôt T&me générale, tantôt celle d'une minorité ; il épouse ou répudie l'aspiration d'une époque. Amplificateur ou ^ntempteur des mœurs environnantes, il se définit
l'esthétique idéaliste 79
surtout par dissemblance : et le génie par luimême n'est-il pas déjà la plus grande dissemblance d'un homme, en face de l'espèce humaine?
L'antiquité pénétra la mentalité chrétienne bien avant la Renaissance. Aristote a le rang d'un père de l'Eglise ; un passage du traité Du ciel et du monde sert à prouver la trinité et on tire du douzième livre de la Métaphysique les preuves de l'immortalité de l'àme et du dieu personnel. Voyez au IV de Vinferno : t le maître de ceux qui savent siéger parmi sa famille spirituelle. »
A Venise, selon le dire de Pétrarque, on se moquait de Moïse et de la Genèse ; les averroïstes étaient nombreux. A Padoue, Pierre d'Apone se rit de la résurrection de Lazare. Si on relit la Divine Comédie j on y trouvera les éléments de la Renaissance étroitement combinés avec le christianisme. Au concile de Florence (1438) se trouvait un homme dont l'influence fut immense : Gémistos Plethon; ce maître du futur cardinal Ressarion, ne fut pas pendu comme Gecco d'Ascoli, et cependant il osa dire dans son Livre des lois : « Rientôtles hommes embrasseront tous une même religion, qui ne sera ni celle du Christ, ni celle de Mahomet, mais une troisième dérivée du Polythéisme. » Sous la protection de Cosme l'ancien, Gémistos élabora un
80 l'art IDUiilSTft BT Mf SfiQUX
culte, des rites, des prières ; et de luî, sortira, intellectuellement, Marsile Picin, Tapôtre du néoplatonisme.
Le clergé était trop intéressé K discréditer les humanistes pour ne pas les étiqueter de païens,ce qui reut dire sensuels, épicuriens, jouisseurs, dans l'esprit de la foule.
 qui attribuerait-on ce passage :
volupté au-dessus des sens! Ojoie au-dessus de l'âme ! allégresse au-dessus de Fintelligence..! C'est qu'il m^accueille avec toi, ô mon âme ; c'est qu'il est en moi, l'unité des unités. Dieu ! Réjouissez-vous avec moi, vous tous dont Dieu est la forée. Le l^en de l'univers m'a embrassé, le Dieu des Dieux me pénètre. Déjà, déjà Dieu te nourrit tout entière,, ô mon âme, et celui qui m'engendra me régénère, il engendra mon âme ; il la transforme en ange, il la convertit enDieu... Quelles grâces te rendre, ô Grâces des Grâces !
Nous sommes loin de ce matérialisme prétendu que l'on s'obstine à attribuer aux humanistes*
La Renaissance a une doctrine faite de Platon et de Plotin. Marsile remplit, auprès de Cosme et de Laurent, un véritable office de chapelain, sous les ombrages de Gareggi, aux accents du chanteur Squarcialupi.
Polîtien^ PicdelaMirandoIe, Baùvieni^ Laurwt
l'esthétique idéaliste 81
de Médicis lui-même^ tous les poètes néo-platoniciens sont des mystiques ardents.
Le prodige de dix-huit ans qui parle vingt-deux langues, le prétendu pédant des neuf cents thèses, de omni re scibili, est peint à Saint-Ambroise de Florence par Cosimo Roselli. C'est un adolescent à la taille souple et élancée, àToeil bleu marin, au teint clair, à la chevelure blonde et touffue.
On admire dans toute sa personne un mélange de douceur angélique, de pudique modestie, de bienveillance attrayante qui charme le regard et attire les cœurs.
Il en est des divers aspects de la Renaissance comme du prétendu pédant ; on les a caricaturés par paresse, pour formuler vite une classification scolaire.
Chaque siècle a son tour d'esprit, dit Fontenelle, c'est-à-dire que les manifestations secondaires portent visiblement un millésime : mais les chefsd'œuvre ont un tour particulier ; et ce qui est vrai pour l'école apparaît faux pour les maîtres. Certes, Michel-Ange appartient à l'école Florentine, mais Léonard aussi. Us se sont connus, ils ont concouru ensemble, parfois leurs protecteurs furent les mêmes. Qui donc attribuerait à l'un le plus petit ouvrage de l'autre ? Le Titantisme du Buonarotti
82 l'art iDÉAUsn et mystique
non plus que la subtibilité du Vinci ne présentent aucun rapport avec l'art contemporain. Une école est sortie d'eux; eux-mêmes ne sortent pas de leur milieu.
Ni Poussin, ni Philippe de Champagne ne portent l'empreinte du goût public: ce sont, janséniste et archaïsant, des génies dissidents.
Raphaël lui-même, le véritable réalisateur de l'art humaniste, celui qui illustre littéralement la mentalité d'un Léon X, ne ressemble à personne dans ses cartons et ses fresques.
L'individualisme de l'artiste peut aussi bien protester contre le milieu que le traduire.
Habile sera la critique qui différenciera le style de Léonard, suivant qu'il travaille à Florence, ^ Milan, à Rome ou à Âmboise, et qui précisera l'influence de la ville dans VA doration des Mages, la Cène^ la Madone de SanV Onofrio à Rome et le Saint Jean peint à Glos-Lucé, aux bords de la Loire.
Plus vrai que le déterminisme du climat et de la race, s'accuse le caractère professionnel.
Taine découvre dans Walter Scott, « sous Tamateur du moyen-âge, l'écossais avisé dont la sagacité s'est aiguisée, par le maniement de la procédure. >
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L'auteur de « Thomas Graindorge > fut de la promotion About, Sarcey, Weiss, à TEcole normale. Il professa à Nevers, à Poitiers, à Besançon, et même à Oxford, et toujours il obéit à la tendance pédagogique qui catégorise à tout prix et légifère aveuglement.
Jamais les spiritualistes ont-ils sonné une fanfare de jactance aussi comique que ce passage [Littérature anglaise, IV, 421) :
La science a dépassé le monde visible et palpable des astres, des pierres, des plantes ou dédaigneusement on la confinait ; c'est à Tâme qu'elle se prend, munie des instruments exacts et perçants, dont trois cents ans d'expériences ont prouvé la justesse et mesuré la portée.
La pensée et son développement, son rang:, sa structure et ses attaches, ses profondes racines corporelles, sa végétation infinie à travers l'histoire, sa haute floraison au sommet des choses, voilà maintenant son objet, l'objet que depuis soixante ans elle entrevoit en Allemagne et qui, sondé lentement, sûrement, par les mêmes méthodes que le monde physique, se transformera à nos yeux, comme le monde physique s'est transformé. Dans cet emploi de la science et dans cette conception des choses, il y a un art, une morale, une politique, une religion nouvelles et notre afiaire est aujourd'hui de les chercher.
Relisons cette fougueuse et lyrique affirmation
OÙ rimpropriété d«9 terineB abonde. Qilels^ sont ces instruments propres à l'étuded^ Tàme ? Les rayon^sX? Le rang de la pensée étonne an moins autant que sa structure, et les racines corporelles d'une floraison invisible, intangible ? Enfin que faut-il entendre par le sommet des choses ?
Le monde die la pensée va se transformer à nos yeux ! Quelle assertion !
Réduisons le morceau au bon sens :
La science a dépassé le monde du phénomène physique, elle approche de cette zone frontière où lé matériel confine à rimmatériel. Et par l'analogie elle peut pousser plus avant et plus sûrement les ouvrages avancés de Thypothèse.
La pensée, mieux connue dans Tuniversalité de ses manifestations, tend à l'unification doctrinale qui réduira de jour en jour les formules de lieu, de race et de temps,vers un point,pour ainsi dire œcuménique.
Les sciences naturelles, que Taine connaissait beaucoup moins que Ruskin,s'occupentderespèco et non de l'individu. En lart l'individu seul existe» On ne peut pas dire qu'on connaît une famille Léonardine ou Raphaeline, ou Michelangelesque. Trois personnes sont apparues que tous ignoraient quand elles se manifestèrent, et qui disparurent pouE toujjour^^
La' graine d'un amandiep mise enterre dans des conditions favorables reproduit en peu de temps ufi^ amandier.
Peut-on concevoir la semence du génie qui ne se' manifeste que par Tœuvre ? Un jeune homme mis dans une école des Beaux- Ai^ts reproduit-il en un temps déterminé un artiste ?
Il n'y a pas de phanérogames en art, c'est-à-dire d'^hommes ayant des organes esthétiques bien distincts. Chercherons-nous Tidentification avec lès cryptogames ? L'absurde nous arrêterait.
La science ofire véritablement une suite addi*^ tionnelle qui met le dernier venu ert possession de tout l'acquêt des devanciers : le plus mince naturaliste s'assimile les découvertes de Lavoisier et de Berthelot et, sauf dans les méthodes, la science ne semble' pas pouvoir rétrograder.
L^Arty au contraire, s'incarne, vit et meurtdans chaque génie. Giotto eist un art entier et Raphaël, si parfait qu'il soit, ne possède pas les qualités du trecentîste. Plus près de nous, Ingres et Delacroix nous ont montré le spectacle de deux rivaux, impuissants à s'assimiler les qualités l'un de l'autre. Le premier n'a pu trouver une palette sui generis^ le second a- vainement poursuivi la pureté, da la li|a^e. Tout- à fait da nos joors^ Puvis
86 l'art idéaliste et bitstique
et Gustave Moreau prirent des voies contradictoires, sans songer même à échanger des leçons.
Enfin, ne voyons-nous pas des ouvrages de sauvage dans les Salons, des tatouages sur toile, de véritables griffonnages antédiluviens ? Or, ce qui caractérise la Faune et la Flore, c*est la constance du type.
Jamais un naturaliste, ni un physiologiste n'aurait conçu une idée aussi saugrenue que celle de voir un herbier dans un musée ; seul un universitaire, étranger au laboratoire, pouvait ainsi s'égarer.
Ah ! je comprends qu'on se grise à Tidée de dégager un art, une morale, une politique, une religion. Mais il suffit de définir Tart, la morale, la politique et la religion, pour connaître qu'elles ne sont point filles de la science.
La recherche de la perfection dans l'œuvre, les mœurs, les lois et les rites ne jailliront jamais d'un manuel expérimental : ce sont des matières passionnelles où l'enthousiasme, l'honneur, la justice et la piété dominent, comme muses et rectrices. Quelle curieuse idée que de tirer une religion de la science; et comme cela montre le despotisme inné de l'esprit humain, qui tend sans cesse à usurper sur autrui ! Longtemps la théologie s'arrogea une
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véritable dictature sur Texpérience; elle posta son inquisiteur à la porte du laboratoire et mit le bras séculier au service d'unlivre juif dont personne ne lisait le texte original et qui fourmille d'allégories égyptiennes et kaldéennes. Aujourd'hui nous ne comprenons pas l'autorité de Moïse mal traduit, en matière expérimentale ; et on veut nous faire subir Te rectorat d'un Auguste Comte, philosophe seulement.
Il y a un demi-siècle, un médicastre, Moreau de Tours, publia un volume très insolent que Taine n'ignora pas. La Psychologie morbide est de 1859 et Taine commença son cours en 1864. Pour ce carabin, folie et génie sont congénères. Un pareil travail trouva de l'écho, il offrait aux médiocres, c'est-à-dire à la presque totalité des hommes, un réconfort inespéré. On aurait augmenté sa vente avec ce sous-titre : apologie pour les hommes accusés de médiocrité. On y lit des phrases de cette niaiserie :
En aucun cas le fonctionnement intellectuel ne saurait être plus parfait que lorsque le sujet est à la fois rachitique, scrofuleux et neuiopathique ; en d'autres termes, lorsque, par sa constitution, il touche à la fois à ridiotie et à la folie.
Les trois plus grands hommes du dessin; Sébas-
88 l'àet miAUSTB n mtsîique
tien Bach comme Palestrina ; Bramante comme Albert! ; Dante comme Shakespeare donnent le plus formel démenti à cette ridicule assertion. Gœthe, Victor Hugo, Balzac ont été des modèles de méthode et de persévérance.
Le génie n'est pas plus une névrose que la bêtise n'est une diathèse normale. Léonard fut le plus beau cavalier de son temps et Pic de la Mirandole ressemblait au plus joli page. En dressant la liste des génies d'après leur diathèse, on verrait que les plus grands furent sains. C'est un travail de patience, à la portée de chacun.
Au lieu de poursuivre l'impossible identification de la botanique et l'esthétique, il eût mieux valu établir les concordances de cette partie de la philosophie avec les autres.
La doctrine de l'art pour l'art ne supporte pas l'examen : elle isole l'artiste et le diminue jusqu'à un rôle A'artifeoo. L'autre formule, qui subordonne l'œuvre aux intentions sectaires, religieuses ou libres-penseuses, ne vaut guère mieux. Ces points extrêmes n'ont été eix somme que des points de belligérance. En face d'un idéalisme qui méconnaît la splendeur du nu, on revendique hautement les droits de l'art ; comme on défend le rôle purificateur de la beauté contre ceux qui veulent borneir
sont action à de» imitatioAS plus oa moins parfaites.
Sur eeterrain d'une apparence sereine, les partis se manifestent aussi intransigeants, aussi aveugles que dans la politique.
il faut s'entendre sur la morale. Les ouvrages qui flattent ou excitent la concupiscence sont moindres que ceux qui a'adresaent à la eoneeptualité; et^ théoriquement^ un regard rempli d'âme remporte sur le galbe d'un sein même admirable. Toutefois, ce même sein l'emportera sur un autre regard, moins chargé d'expression.
Le diagnostic du médecin n'apporte aucune clarté à la critique. Miehel-Ânge était fort bilieux, la belle découverte l Torregiani lui avait écrasé le nez, qu'est-ce que cela fournit pour expliquer le plafond de la Sixtine ?
Le génie œuvre^malgré lamaladie et non à cause d'elle. Razzi a-t-il mérité son surnom ? Qu'inn porteàT^^^o^d de Sainte Catherine et «aux noce^ de Roxane > 1
Ceux qui ont vécu dans Tintimité des hommes de génie connaissent leurs manien, leurs tics et aussi que ce sont là des accidents, sans rapport avec leurs ouvrages.
L4 tacvlti^ oréatriût^ dèa qu'elle exis^^ domia^
90 l'art idéausti it mystique
l'être entier ; elle tient ceux qui en sont doués en état de perpétuelle gestation.
Le génie est un homme enceint ; et on s'étonne que cet état amène quelque modification de l'humeur et des humeurs, alors que la grossesse physiologique donne lieu à un phénoménisme si radical et souvent si étrange !
Platon a magnifiquement expliqué la diathèse de rhomme créateur, du ravisseur de feu, il en fait un démon, un être intermédiaire entre le mortel et Timmortel. Le médicastre tourangeau plaque des injures de clinicien et bave la calomnie, à forme scientifique, sur les seuls mortels qui soient l'honneur de l'espèce et un tel honneur, que l'Académicien les élève bien au-dessus de l'humanité !
On ne s'entend pas sur le but de l'art. Les uns veulent remployer à un dessein moral oureligieux, et ils n'ont point tort ; les autres tiennent pour la beauté comme un seul objectif, et ils ont à peu près raison. Mais les premiers se trompent,en ne voyant le caractère religieux que dans des sujets déterminés ; et les seconds en réduisant la beauté à une version prestigieuse du modèle.
Quant aux amateurs qui se délectent de la seule exécution, cq sont des maniaques ou des profes-
l'esthâtiqus^ idéaliste 91
sionnels. Le but de l'art est de produire chez le spectateur une espèce de bonheur ou de volupté assez complexe, puisqu'il se forme à l'idée de perfection véritable, pour le raisonnement, et de l'idée d'absolu, celle-là purement musicale.
La perfection des formes est littéralement le visage du mystère; et lui-même, le mystère, se définirait peut-être par trois termes, le lointain correspondant au passé, Vau-delà analogue au futur et la réalité constitutive du présent.
En réunissant ces trois termes, on définit à peu près l'impression des chefs-d'œuvre, et aussi on découvre l'inanité du réalisme.
L'effet de la Sixtine, de la Cène et de V Ecole d'Athènes se décompose en ce triple rayonnement. Les sujets sont très loin de ceux que nos yeux rencontrent ; les formes employées sont bien au delà de notre forme personnelle ; et cependant une vie intense ou plutôt un caractère d'immortalité nous donne l'illusion d'une scène vraie. Supposons que la Sixtine soit traitée à la Phidias, dans cette plastique admirablement modérée des métopes et qu'elle ne s'emploie qu'à des mouvements vulgaires d'œuvre servile, à quelque représentation des métiers ; supposons que la Gène réunisse, à la mod^rne^ des juifs sordides ou de farouche^
82 l'aat lAiàutn ir ieïstique
bédauin9| avee leur tête d'oiseaa de proie et leurd guenilles déplorables ; supposons enfin que TEcole d'Athènes soit le groupement de la faculté des lettres sur un escalier : il n'y aurait plus de mystère, et partant plus de chefs-d'œuvre.
L'esthétique n'existera qu'au jour où on aura admis une séparation précise entre l 'Art évocatif , qui est aussi grand, dans une estampe comme la Melaneholia ou la Résurrection de Lazare que dans une fresque, et celui des arts employés à révocation.
« Los Buveurs » de Velasquez, a les Syndics » de Rembrandt, les banquets de Harlem sont des chefs-d'œuvre picturaux : cela est incontestable ; ils manifestent ce caractère de réalité qui rend les choses présentes, mais il leur manque le lointain et Tau- delà. Des ivrognes» des marchands et des bourgeois ne signifient rien dans notre imagination ; devant eux on ne songe qu'au peintre, à son excellent métier.
Transposons ces Buveurs -en Gorybantes, ces Syndics en Amphyctions, ces banquets en banqaet de Platon, et aussitôt, par Téloignement et par rau-delà,ces compositions s'élèveront au plus haut degré de Tart. Car le rite dionysiaque, les repré- ^çatants du ^r«nd wm^û hel|éni(|ue et les philQ-
sophea athéniens évoquent une profesftiot> d'idées tranBcendaintales. La dévotion et l'intelligence, appliquées,à l'évolution d'une race ou à la formule des idées atteignent au sommet de l'activité humaine. Chaque fois qu'un art cherche sa destination dans son procédé, il se corrompt.
Les ehefs-d'œuvre ont une marque, ils font toujours oublier Tartifex, On ne pense au métier que devant les choses de métier.
Le connaisseur ni'est pas le fmblic et ta pire disposition de l'œuvrant sera toujours de travailler eu vue d'un suffrage corporatif et prétendument compétent.
Un m«ovats sentiment d'orgueil despotique pousse les professeurs à vouloir écarter toutes lesi lèvres d'une coupe qui, par son essence^ doit servir à la communion universelle»
A qui sont destmés les temples ? Les pciatucee et les sculptures ipii le& orment auraieni-elles une attire éestinatioii ? Gela est peu vraisemblable* Car l'aiGhitecture est,, en dignité et ea difficulté rart tva&scestdamtaly auprès duquel les antres wt paraissent que relatifs et minimes. Le peuple oocnprrad-ift l'aircbitectomqtiA ? lè la aent« San iBCMftcifint vwi \Àm lia» wnidenot fiattesé^ i^ pMMU.
dl L^ART ID^LlilTE ET IfftSTiQlTÉ
Le privilège de Thomme est de pénétrer par la pensée jusqu'aux essences que l'œil interne découvre seul, et jusqu'à la source de toutes les essences, TEtre infini ou le Beau absolu. Le manifester dans ies formes émanées de lui et qui le reflètent, tel est l'objet de Tart, son but magnifique.
Lamennais dit bien. L'œuvre d'art digne de ce nom tend à trouver la substance ou forme expressive de l'essence. L'art opère par incarnation.
Lorsque le vénérable Ingres nous montre Jeanne d'Arc armée exactement selon la mode d'armes du 17 juillet 1429, il ne fait rien de bon ni de mauvais. L'essence de son sujet est autre. Quelle est la forme essentielle d'une pucelle inspirée et qui après avoir mené à la victoire son pays, au nom de Jésus roi du ciel, sera brûlée à dix-neuf ans ?
Etendard, épée, armures, accessoires sans intérêt. Jeanne d'Arc est une idée : quel est le corps de cette idée, la face de cette idée ? Elle est fille et fait acte d'homme ; est-elle du sexe de son acte? Non. Est-ce seulement une pucelle ? Non plus. Sera-ce saint-Georges I Pas davantage. Un ange? Point*
Je ne peux énumérer la succession d'images par lesquelles l'artiste parviendra à concevoir la bonne liorraine i mais j'affirme qu^il s'agit de deMintr un
visage, puis un corps, de trouver enfin un geste et que le problème est purement expressif et plastique.
Le Moïse de Michel-Ange déroute nos notions préconçues. Personne ne rendra un compte satisfaisant de cet ouvrage, si bizarre d'accoutrement, et pourtant personne n'hésitera à reconnaître le personnage.
Les orthodoxes n'aimentpasleMoïse, et trouvent révoltants les nus de la chapelle Médicis et les nomment t le chaos et la matière, Vorgueil et la volupté que la Renaissance semble avoir voulu glorifier ».
J'ai indiqué combien la sacristie calomnie Tardent spiritualisme de la Renaissance.
Les quatre strophes funèbres du Buonarottr manifestent au même titre que la Sainte-Anne et le Saint-Jean Tart sacré, mais indépendant.
Michel-Ange et Léonard croyaient, mais non pas au clergé. Ce sont eux qui ont arraché, aux mains trop intéressées quoique consacrées, ce voile de Véronique où le génie humain, par d'innombrables miracles, a rendu témoignage à Dieu.
Un pouvoir n'a d'autre légitimité que sonutilité; et Michel-Ange accomplit dans le domaine du deisin le même formidable effort de oonscienoe
qui met la DSyine €omédie aa-dessus de toute notre ère. De l'inconscience des pasteurs nait rémancipation du troupeau, comme droit autant que comme fait. Ecoutez Charles Blanc reprendre le thème d« TArétin.
Pourquoi donc tant d'anatomie et si peu de pensée? Pourquoi tant de matière *et si peu d'esprit ? Quoi l c'est ici la fin du monde et je ne vois ni terre ni cieusE, mais partout des bras et des jambes, des tètes renversées, des pieds en l'air, un étalage effrayant de chair humaine et de tours de force, une exhibition d'Hercules ! 11 est bien temps que l'humanité fasse parade de ses muscles, quand le souffle de Dieu va l'ensevelir dans l'éternité ?• . . La pensée est donc absente et c'est la pure fantaisie de l'artiste qui a tout usurpé. La raison, le dogme, l'histoire, toi^jt a été sacrifié à la puissante et brutale volonté de Michel- Ange.
Cette page avertit les critiques d'art du danger où l'on se risque à écrire superficiellement.
Invoquer la raison et l'histoire, pour un jugement dernier et prendre la défense du dogme,quand oh est Charles Blanc, quelle plaisante posture !
Je n'ai pan en méHM)ir6 l'avis de Taine sur 4^6 mur d'effroi, mais je suppose qu'il n*]r #. vu que le triompha dûi corps humain, la grand movoea^ d« r«ri pow Tarti
Sauf la figure du Christ, qui devffait être drapée pour ne pas ressembler à toutes les autres, Michel- Ange a conçu l'ouvrage avec une grande logique, en titanisant Taspect humain, en produisant cet effet unique d'innumérabilité. Un tel effort décourage l'attention; et on ne voit même plus les cent chefs-d'œuvre de délail qui forment cet ensemble indicible. On m'accordera bien que Buonarotti comprenait Âlighieri, puisqu'il offrit à Léon X de faire au divin poète un tombeau convenable (1519) l'année où Léonard mourait à Clos-Lucé.
Or, comprendre le Dante n'est pas le fait d'un plasticien exclusif, ni d'un orthodoxe. Les guerres de Jules II, les chasses de Léon X devaient plaire médiocrement à l'austère gibelin et il se dégage de son Jugement une doctrine singulièrement différente de celle des Papes.
Habitués par nos contemporains à voir les artistes aussi étrangers à la métaphysique que s'ils ne savaient pas lii'e, nous réduisons les anciens maîtres à un œil au bout d'un pinceau : grave erreur, ils priaient et pensaient à la fois, fidèles à la vérité révélée, libres de la tutelle décevante des clercs.
Je ne veux pour preuve de Tésotérisme du Jugement Dernier que les quatre distributions
de caleçonsi par Daniel de Yolterre^ ensuite par
dS L^ARt ti)]tALlâT« Et iUrstiôtiC
Girolamo da Fano sous Pie V, ensuite soiiâ Grégoire XIII. Ce dernier voulait effacer Touvrage ; enfin sous Clément XIII, par les soins de Stefano Pozzi.
L'infiltration protestante ne suffirait pas à expliquer cet acharnement.
Que le spiritualisme soit vrai ou faux, que Tâme soit immortelle ou non, que la religion soit l'expression de la vérité ou seulement un songe, l'art vit de spiritualité : et les aspirations d'éternité seront toujours les seules muses.
Voilà ce que Taine n'a pas compris : ébloui par la science expérimentale qu'il ignorait, ne sachant ni la physique, ni la physiologie, avec une culture exclusivement littéraire et une tare universitaire, il a voulu appliquer à l'essor de la pensée les lois de la pesanteur et inaugurer une météorologie du Beau.
Cette entreprise absurde a porté des fruits détestables : la paresse, la vulgarité, tous les bas et Iftches instincts de la décadence ont ramassé au bas de sa chaire, des prétextes officiels pour ne rien faire ou faire mal. MM» Bouguereau et Henner laissent des dix millions à leurs héritiers ; ne eherchex pas d'autre responsabilité que la chaire d*etithétique du Collège de Franeei cathedra