‹ L'art indienChapitre 108 sur 160 · S.-S. Jacob et H. Hendley, loc. cit · texte numérisé non relu

S.-S. Jacob et H. Hendley, loc. cit

LES ARTS DECORATIFS. 227

par son travail, demeure le type de productions qu’on ne pourra jamais surpasser’, « Méme 4 Paris, a dit Birwood, on ne peut émailler lor en tons rubis ou corail, vert émeraude ou bleu saphir, bleu turquoise, comme a Djeypour, Lahore, Bénarés et Luknow ®. »

Dans les émaux indiens, le parti décoratif, la beauté du dessin sont a la hauteur de la perfection de la technique et de la beauté des couleurs; ces qualités existent dans les ccuvres modernes comme dans les ceuvres les plus anciennes. Mais dans celles-ci se retrouvent les éléments ornementaux primitifs, que

1. Ce plateau ‘d’or, la plus grande piéce émaillée en champlevé qu’on ait jamais produite, a demande six années de travail ; il est exposé au South Kensington Museum. Les couleurs ‘sont, par endroits, d’épaisseurs inégales, et gatées par des soufflures, accidents inévitables dans un objet d’une telle dimension, et peint de teintes aussi nombreuses. I] a fallu le remettre dix fois au feu, et trois fois on a da le refaire complétement. Son poids d’or est de 3,000 roupies (environ 4,800 francs), somme a laquelle il faut ajouter lintérét des espéces pendant les six ans qu’a duré le travail, soit 1,500 roupies (environ 2,400 francs). Ce plat a été exécuté par Ram Shing, frére de Kishan Singh, mort vers 1882.

2. Birwood, loc. cit., p. 166.— « L’émail de Jeypore est tres différent de celui de Limoges, dans lequel la jolie teinte rouge n’est pas obtenue. La teinte qui se rapproche le plus de ce beau rouge indien est, dans la magnifique collection du musée britannique, le rouge orangé de la robe dun homme qui se trouve prés de la croix dans un crucifiement de Jean de Court, vers 1550. » (S.-S. Jacob et H. Hendley, loc. cit.) Et les mémes auteurs disent a Vappui de la tradition touranienne: « Les traces d’un émail rouge trés semblable a celui de Jeypore se retrouvent sur une paire de mouchettes faites en Italie, sous Henri VIL, pour le cardifal Bainbridge, ceuvre interessante en tant que travatl probablement touranien ». Id., ibid. L’habileté a obtenir la plus belle teinte rouge, comme la plus pure, est d’ailleurs, en Inde, le criterium de la valeur d’un émailleur.

Brey se Ce kee en a anaee

ce soient des motifs géométriques, des entrelacs, des palmes ou des pyramides avec oiseaux affrontés, les fleurs typiques comme la marguerite assyrienne ou Voeillet d’Inde, tous empruntés aux arts de l’Assyrie

VASE EN CUIVRE EMAILLE, (Delhi.) *

et de la Perse. Dans les productions plus modernes « les petites plaques d’or se couvrent d’un émail du dessin le plus délié, du ton le plus brillant: animaux, fleurs, arabesques, oti les rouges ont un éclat et une profondeur admirables, ou les bleus profonds se détachent sur des blancs éblouissants* ».

Il semblerait, toutefois, que certaines ceuvres anciennes n’aient jamais: été surpassées.

Le savant directeur du musée de Lahore, M. Kipling, rapporteur a VExposition de Djeypour, en 1883, a signalé un fourreau de poignard prété par le maharadjah, et quelques autres pieces,

parmi lesquelles un poignard appartenant au maha-

radjah de Jhallawar, encore que du plus beau travail

persan, n’apparaissait pas a son avantage. « La supério-

rité du travail indien, méme sur cet exemple remarquable, était incontestable; elle était due a l’emploi judicieux des couleurs primitives pures, harmonisées

1. E. Sénart (Gazette des Beaux-Arts, 1 janvier, 1890, p. 48).

RABIES iA Ras FORAY Ui EN ae

LES ARTS DECORATIFS. | 229

avec ce talent que posséde seul l’artiste indien, et employées au lieu d’une gamme de teintes plus basses. »

La piéce la plus remarquable comme la plus ancienne de l'art de l’émail en Inde, est le baton d’appui? du maharadjah Man Syngh de Djey pour, vice-roi de Caboul, un des plus grands personnages de la cour d’Akbar dans la seconde moitié du xvie siécle. Haut de cinquante-deux pouces anglais, ce baton de cuivre est habillé par trente-trois cylindres en or et surmonté d’une traverse en jade vert incrusté de pierres précieuses. Le revétement d’or est

ji Bo ae : FIG. 93.

émaillé avec le plus grand soin, Se ne uaiTs a figures d’animaux, mélées a des (Djeypour.)

fleurs ou courant dans de véritables paysages. « Les figures sont exécutées soigneusement

1. Ces batons a béquille sont de fortes cannes que portent habituellement les dévots hindous pour se reposer a demi assis sur la traverse, dans les circonstances ot ils sont obligés de rester longtemps debout, au cours de certaines cérémonies religieuses. Il en existe aussi de plus courts pour permettre de se tenir complétement assis. Les batons de la premiére catégorie sont portés surtout par les princes et les grands dignitaires qui assistent aux Durbars des empereurs de Delhi, sans avoir droit @ un siége. Ceux qui ne sont pas assez heureux pour pouvoir s’adosser 4 un pilier, pendant les longues heures de la représentation officielle, emportent avec cux une forte béquille en fer pour en user comme d’un siége trés haut. Certains de ces batons contiennent une épée ou un pistolet, car « un ‘dévot en Inde est souvent en dangereuse compagnie ». (H. Hendley, Je Damasquinage en Inde.)

aaa

TR i TO UNL tL Me Uae a a gE ee ee

par um homme qui a évidemment bien étudié la nature. Les couleurs sont remarquablement pures et brillantes, et lceuvre est exécutée avec un talent plus égal que dans les productions modernes. »

Les procédés des émailleurs indiens ne different pas, quant aux principes, de ceux usités en Occident. Ce sont ceux par lesquels on fait les émaux cloisonnés ow les émaux champlevés. Dans les premiers les motifs sont arrétés par une mince cloison faite en un fil plat de métal recourbé a la pince, suivant les contours du dessin. Ces cloisons délimitent ainsi autant de compartiments ou l’on dépose l’émail en pate avant de faire cuire la piéce. Dans le second procédé, les champs a remplir d’émail sont creusés, au burin, dans la piéce de métal, et guillochés avec soin pour donner meilleure prise a la matiére et aussi pour varier les effets de lumiére.

Les émaux champlevés et les émaux cloisonnés ne représentent, en somme, que deux variétés dun méme systeme ou la. mati¢re vitrifiée est sertie dans des contours de métal. I] en est d’autres, qui sont plus modernes et qui résultent soit d’une peinture appliquée directement sur la plaque de métal comme dans la peinture sur faience, soit d’une peinture translucide appliquée sur un fond de métal préalablement ciselé, guilloché, repoussé ou gravé.

Les émailleurs hindous cultivent surtout le champlevé et le cloisonné, mais, quand ils font des bijoux, ils emploient .aussi les émaux translucides, et cela avec un art tout particulier. Dans certains objets, d’une valeur exceptionnelle, toutes les ressources dont dis-

LES ARTS DECORATIEFS. 231

posent et |’émailleur et le joaillier, viennent concourir au décor. On a pu voir, exposée au musée indien de Londres, une tasse d’or, avec sa soucoupe et sa cuiller, offerte jadis A la femme d’un vice-roi des Indes, Lady Mayo. La cuiller est un exemple typique du « luxe asiatique »; son cuilleron est taillé dans une seule éméraude, et le manche est travaillé et émaillé 4 miracle. Birwood a pu dire avec raison que cette cuiller est

la plus exquise, ‘PLATEAU, parmi toutes ses (Email de Djeypour.)

soeurs en joail-

lerie, au monde. Avec la fameuse gondole en or du prince de Galles ou un paon étale sa queue couverte d’émaux bleus et verts, plus brillants que les pennes de Poiseau vivant, ce petit service suffit a la gloire des émailleurs de Djeypour. —

Les émaux, suivant qu’ils sont appliqués sur lor, Pargent, le cuivre, sont fabriqués d’une maniére différente, et ils n’occupent pas les mémes ouvriers, ne se font pas dans les mémes villes. A Djeypour, 4 Ulwar, a Delhi, & Bénarés, on émaille Vor de préférence. A

BETES Sect OER ee CEI Satin AMET YAO] ACS aAN op eR REETEE a Ii MORIN enon 7 Rea ee ti

Moultan, a Bahawalpore, 4 Kashmir, 4 Rungra, a Lahore, 4 Hyderabad du Sind, a Kurrachee, 4 Abbotapad, a Luknow, on émaille plutét l’argent; de méme qu’a Kashmir « les vases, les aiguiéres de cuivre ciselé se parent ainsi de belles teintes bleues parmi lesquelles ressortent les arétes du métal doré!». Les émaux sur Cuivre se font aussi a Delhi et autres villes du Bengale. D’ailleurs toutes les productions courantes, 4 bon marché, fabriquées pour lexportation, sortent des ateliers de Djeypour, comme ces vases (fig. 93) et ces plats (fig. 94) en imitation du Japon, que l’on voit de temps 4 autrearriver sur les marchés d’Europe. A Delhi, on incruste des émaux blancs, bleus, noirs, sur des petits vases de cuivre doré couverts de dessins saillants en filigrane (fig. 92), dont quelques-uns rappellent certaines productions de la vieille Egypte. De méme a Moultan, ou des plateaux en cuivre rouge sont couverts de beaux émaux translucides noirs et bleus. Le métal que travaille avec le moins de plaisir l’émailleur est assurément l’argent, 4 cause des difficultés de la cuisson, difficultés que ne compensent pas suffisamment'les beaux tons rose saumon que peut prendre Pémail appliqué sur ce seul métal. Sur le cuivre seul s’appliquent le noir, le blanc et le rose. Les diverses notions techniques se rapportant a |’émaillerie en Inde ont été données en détail par M. Baden Powel 2.

Les émailleurs les plus fameux de |’Inde sont assurement ceux de Djeypour. Les principaux d’entre eux

Page 1