Lenormant, Histoire ancienne des peuples de l’Orient
aussi anciennes et toujours suivies indiquent, ce semble, un état de civilisation 'déja avancé, quand on considére surtout la qualité des produits importés, parmi lesquels les riches tissus tenaient la principale. place. Bien avant les conquétes d’Alexandre, le Pendjab et les contrées voisines devaient posséder des monuments construits sinon par les natifs, du moins par les artistes persans venus a la suite de Darius. L’architecture sabéenne était alors 4 son apogée, peutétre y eut-il des rapports communs entre les architectes du Marah et de Vouest de l’Inde. On a émis Yhypothése d’une civilisation chaldéenne qui aurait pénétré l’Inde. Nous en parlerons a propos des pagodes du Sud.
Sans doute les Grecs ne firent-ils qu’ajouter a ce. premier état de choses. Ils apprirent 4 remplacer les éphéméres constructions de briques par des appareillages de pierre comme ceux que présentent ces fameux forts ou les archéologues anglais ont cru reconnaitre les réduits d’Aornos qu’Alexandre eut tant de peine a enlever. Les successeurs d’Alexandre, en Bactriane, furent les principaux agents civilisateurs de ces régions, comme le prouvent les monnaies, les statues et les débris de monuments exposés dans les musées de - Inde, notamment dans celui de Lahore, le plus riche de tous. Par la Bactriane, l’influence grecque s’étendit dans l’Afghanistan et le Kashmir. Des artistes grecs travaillérent dans ces pays et y formérent certaine- Ment école. Car, longtemps avant de retourner au type
t. II, p. 275 et suiv. — Cf. dans la Revue hebdomadaire, mon étude sur Mascate, 1898.
indien national, les indigénes construisirent ou sculp-— térent en conservant la tradition occidentale primitive qu’on retrouve encore dans les ceuvres les plus molles ou domine le sensualisme méridional et l’emphase mystique qu’on a traités si sévérement.
D’ailleurs, bien avant la conquéte musulmane elleméme, toutes ces contrées ont eu a subir des pénétrations occidentales — on ne saurait trop le répéter. — Et au riombre de celles-ci, il faut compter celle de ces ouvriers chrétiens dont la Vie de saint Thomas fait une mention particuliére.
C’est surtout dans les chapiteaux des temples que se décélent ces influences. Certains ldts a chapiteau bicéphale rappellent d’une facon frappante les piliers persépolitains a bustes de taureaux que les beaux travaux de Dieulafoy ont rendus classiques. Mais cés chapiteaux indo-persans n’existent pas seulement dans le nord-ouest de l’Inde. On les observe 4 Amravati, dans la province de Madras, a Bedsa et 4 Karli, dans celle de Bombay, 4 Sanchi et 4 Bharhut, dans I’Inde centrale. En somme, on les voit dans presque tous les monuments bouddhiques, et ils ne témoignent pas en faveur d’une antiquité trés reculée. I] n’en est certes pas beaucoup qui remontent au dela de la conquéte gréco-macédonienne. C’est pourquoi beaucoup d’auteurs ont avancé que c’était Alexandre qui avait apporté dans l’ Inde, en méme temps, l’art des Grecs et celui des Achéménides. Les chapiteaux grecs dominent dans le Nord-Ouest. Les colonnes de la vallée de Caboul sont d’ordre corinthien, celles de la vallée de Kashmir sont doriques, celles de Taxila sont ioniques. Mais toutes
gardent, malgré l’exacte observance du canon hellénique, la physionomie de l’art indien : entre les feuilles d’acanthe des chapiteaux se dresse la statue de Bouddha?.
Au reste, la physionomie de tous les monastéres du nord-ouest de l’Inde se montre partout avec le méme aspect particulier: « Une tour, ronde ou carrée, entourée de cellules ou plutét de niches a statues, se releve, au centre, en une plate-forme qui porte un autel; au dela, une cour oblongue recoit les ex-voto et les statues déposées dans les niches du pourtour; cette seconde cour précéde le vihara, du type régulier’. »
I] ne faudrait pas croire que ces monuments aient tous été dressés aux temps qui virent la conquéte grecque ou méme la propagande religieuse d’Acoka. Sans doute en éleva-t-on encore pendant les cing ou six premiers siécles de l’ére chrétienne, alors que l’Inde m’avait guére d’autres rapports avec I’Occident que. ceux entretenus par les caravanes qui traversaient la Bactriane; bien qu’a vrai dire les navigateurs grecs et romains eussent li, dés le régne de l’empereur Claude, des rapports. commerciaux avec le Coromandel et Cevlan, Vantique Taprobane, lorsqu’Hippalus eut découvert le phénoméne des moussons. Peut-étre est-ce a des artistes voyageurs ou a des artisans captifs qwil faut attribuer les piliers de Inde centrale et méridio-
1. « Nulle part, dans le Kashmir, nous ne trouvons trace du chapiteau en tasseau des Hindous, tandis que ‘la colonne dorique ou quasi dorique se trouve partout, dans la vallée, dans les temples datant du van‘ siécle aprés J.-C., jusqu’au xu°%. » Fer-
gusson, loc. cit., et Birwood, id., ibid., p. 110. 2. Sylvain Lévi, loc. cit., article Inde, p. 707, col. 1.
nale dont nous venons de parler. Mais les traditions de Part des Achéménides avaient été conservées par les Arsacides, qui entretinrent toujours des rapports suivis avec l’Inde, En fait, par la plupart de ses manifestations plastiques, notamment la peinture, l’art indo-occidental ne se différencie guére de l’art persan des Sassanides, dont l'art musulman a pris, sans les modifier beaucoup, les caractéres dominants,
L’influence grecque n’a guére dépassé le nordouest extréme de V’Inde. Comme l’a dit Gustave Le Bon, si excellent juge en ces matiéres: « Au dela des régions avoisinant l’Indus, ces influences ont été tellement noyées dans l’art hindou qu’elles sont devenues entiérement méconnaissables. Aprés avoir exa- “miné avec le plus grand soin les temples les plus considérables de Inde, je n’y ai rien trouvé qui puisse indiquer, ni dans leur sculpture, ni dans leur architecture, que les Hindous, en dehors des régions si res- — treintes que nous avons signalées, aient jamais fait un emprunt important a l’art grec..... »