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M. S. BING

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Dans la famille de l'art céramique, les poteries japonaises occupent une des premières places, sinon la première. Je dis à dessein les poteries, car c'est par le travail des terres argileuses où les jeux d'émaux, les effets de décor et de couleur sont beaucoup plus variés, que les artistes du Nippon ont affirmé des dons vraiment supérieurs et personnels. Leurs produits kaoliniques ne sont qu'une imitation souvent affaiblie des admirables porcelaines de la Chine. Il est essentiel d'appuyer sur cette distinction. Les Chinois restent les porcelainiers par excellence, les maîtres incontestés, les praticiens sans rivaux dont l'univers entier n'est que le très humble tributaire. Che\ eux,

le décor le cède souvent à la beauté des matières, à l'excellence de l'exécution, à la pureté des couvertes. Che% les Japonais, au contraire, il est toujours le but dominant; l'enveloppe et la parure céramiques, la splendeur et la transparence des émaux sont avant tout l'objet de leurs préoccupations ; la qualité des matières ne vient que par surcroît et secondairement, non pas qu'ils n'estiment comme elles le méritent les réussites de fabrication , mais parce qu'ils n'y sacrifient pas les jouissances d'un ordre plus artistique. Avec leur instinct merveilleux des lois esthétiques, les Japonais ont compris que la poterie, par ses formes, ses moyens, ses procédés infinis, était le champ où devaient se déployer leur invention, leur fantaisie.

J'aime passionnément l'art céramique, qu'il vienne de Grèce, de Sicile, de Perse, d'Italie ou de France ; je l'aime pour lui-même, mais il faut qu'il réponde à des conditions indispensables de logique et de sincérité. Or, je puis l'avouer, aucune des manifestations de cet art ne m'a donné des jouissances comparables à celles que j'ai éprouvées dans l'intimité pleine de révélations de l'art japonais. Je place au-dessus de tout certains chefs-d'œuvre de Kioto, de Koutani ou de Satsouma, certaines pièces de Ninseï et de Kenyan.

Jusqu'à ces derniers temps, la véritable céramique du Japon, celle que j'appellerai volontiers la céramique nationale, était restée lettre close pour les Européens, et aujourd'hui encore c'est à peine si quelques rayons ont percé r obscurité où notre ignorance marchait à tâtons. Nous ne connaissons, de la céramique japonaise, sous la dénomination empirique de « vieilles qualités du Japon », que ce qui précisément avait été fait à destination d'Europe, pour le trafic courant des Hollandais et souvent sur des dessins fournis par eux. Des centres de l'industrie céramique c'étaient les moins intéressants, les moins appréciés par les indigènes, et, disons-le, les moins dignes de leurs préférences, que nous avions été à même déjuger.

L'étude des questions céramiques est à l'ordre du jour. L'art du Japon s'impose bon gré mal gré à notre attention et nous offre un champ à peu près inexploré. Mais il y a des montagnes de préjugés à détruire, et il m'a paru que le concours d'un homme ayant étudié spécialement et longuement la matière était d'une importance capitale pour l'intérêt même de l'ouvrage que j'avais entrepris.

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Mon ami M. S. Bing s'est voué depuis plusieurs années à l'étude de ce sujet inédit. Il l'a poursuivie en Europe, au Japon, où il a interrogé avec persévérance les hommes spéciaux, mis face à face les textes et les traditions; il la poussée aussi loin que le permettaient les sources actuellement connues. Je ne pouvais donc mieux faire que de m adresser à lui. C'est le résumé de ses recherches que fai le plaisir de présenter ici au public. J'ajouterai que M. Bing a mis à profit, pour la rédaction de son travail, les témoignages les plus divers et les plus nombreux. Après avoir compulsé avec le plus grand soin la magnifique collection céramique qu'il avait formée, à un point de vue à la fois historique et artistique, pendant son séjour au Japon, il a fait appel au savoir des hommes les plus érudits en ces matières, et notamment de MM. Ninagava et Wakaï. Le premier a mis à son service ses connaissances approfondies des époques primitives, le second son expérience des produits plus modernes.

Maintes fois, au cours de mes recherches, je me suis trouvé en contact avec quelque point de l'histoire céramique , et je dois dire que tout ce que j'ai recueilli de mon côté est en parfait accord avec les conclusions de M. Bing.

LES PERIODES RU DIMENT AIRES. — PREMIERE APPARITION DES POTERIES CORÉENNES AU JAPON. — GHIOGHI. — LE TRÉSOR DE SHIODZOUIN. — PREMIÈRE APPLICATION DE L'ÉMAIL. — TOSHIRO. — LE KO-SETO. — YOSHIMASA. — SHONSOUI. — LA GRANDE EXPÉDITION CORÉENNE.

à la

Lorsque nous interrogeons les auteurs japonais sur la naissance de l'art céramique dans leur pays, nous rencontrons tout d'abord cette explication « que les origines de la poterie remontent jusque dans la nuit des temps ». Cette réponse facile a le défaut de ne nous rien apprendre, car, en fait, il n'est pas de peuple qui ne se soit livré dès le berceau confection d'ustensiles en terre durcie au feu1. Aussi nous

i. Les fouilles d'Omori, dont M. le professeur Morse, de Boston, a publié les résultats, ont fourni les preuves de l'abondance des poteries aux âges préhistoriques du Japon. Ces pièces, qui étaient mêlées à des pierres polies et à des silex taillés, présentent les plus

dispenserons-nous volontiers de suivre les archéologues indigènes dans leurs déductions lorsqu'ils fouillent avec une sincérité consciencieuse leurs annales les plus reculées pour fournir la preuve que le mot vase figure dans le compte rendu de telle fête religieuse célébrée il 3^ a quelque deux ou trois mille ans.

Nous ne nous intéresserons véritablement à la céramique du Japon qu'à partir du jour où elle vient occuper une place, si modeste qu'elle soit d'abord, dans la famille de l'art universel. L'époque qui doit marquer le point de départ de notre étude est donc celle où les contours des vases s'harmonisent, où les formes, sans être encore régulières, commencent à s'équilibrer, où des ornements apparaissent gravés dans la pâte et où les productions acquièrent enfin une solidité proportionnée aux soins nouveaux qui leur ont été prodigués.

A quelle époque cette transformation s'est-elle opérée ? Sous quels aspects et sous l'influence de quelles circonstances le sentiment de l'esthétique est-il arrivé à s'imposer?

Ce sont les vents soufflant du grand continent asiatique qui devaient apporter à la terre du Japon ces atomes d'une culture plus perfectionnée. Les premiers rapports que les Japonais devaient entretenir au dehors furent noués avec leurs voisins les plus directs, les habitants de la vaste péninsule coréenne qui, à cette époque et sous la dénomination générale de Sankan, se divisait en trois empires principaux, savoir : Shiraki, Koudara et Koma.

Les poteries de Shiraki pénétrèrent les premières au Japon il y a environ deux mille ans et servirent de modèles à un grand nombre de productions indigènes. Il serait aujourd'hui difficile de

complètes analogies avec celles que Ton a découvertes dans le bassin méditerranéen. M. Morse, dont nous avons été à même d'apprécier le savoir et l'obligeance, s'est occupé comme nous de l'étude des problèmes que présente l'histoire de la céramique japonaise. Nous souhaitons vivement qu'il public le fruit de ses savantes recherches.

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porter un jugement exact sur la valeur des importations coréennes ; toujours est-il que pendant longtemps encore la fabrication japonaise se maintint dans un état embryonnaire. Aucun type de cette époque reculée n'est, à vrai dire, parvenu jusqu'à nous pour témoigner de ces faits; mais, parmi les pièces que nous possédons, il en est de provenance très postérieure qui continuent à offrir le caractère le plus primitif, tant sous le rapport de la composition des matières employées que sous celui des formes et de la main-d'œuvre.

Bientôt cependant, les Coréens, non contents d'avoir fourni des types, devaient venir eux-mêmes enseigner à leurs voisins l'art de produire des objets similaires.

Sous l'empereur Souijin, dont le règne correspond à l'avènement de l'ère chrétienne, un prince de la famille royale de Shiraki, vint se faire naturaliser au Japon ; il avait amené à sa suite d'habiles céramistes, et autour de la petite colonie naissante qui s'était fixée dans la province d'Omi se groupèrent bientôt un •certain nombre d'émulés recrutés dans les contrées environnantes. De nouveau nous nous trouvons malheureusement en face d'un manque absolu de spécimens concernant cette période, dont seuls les textes japonais relatent l'histoire. Les poteries d'alors nous sont dépeintes comme offrant à leur surface un mélange de gris, de rouge et de noir sans délimitation précise, et comme étant ornées de lignes irrégulièrement creusées dans la matière. Encore convient-il de se tenir en garde contre ces témoignages s'appuyant sur le caractère inhérent à un certain nombre de spécimens trouvés, il est vrai, dans les tombeaux impériaux du temps, mais qui pourraient néanmoins provenir d'une fabrication plus récente. Il paraît en effet avéré que des objets précieux ou sacrés ont été fréquemment déposés au fond d'antiques caveaux pour cLre consacrés aux mânes d'ancêtres depuis longtemps disparus. Ce

qu'on peut toutefois affirmer avec quelque certitude, c'est que dès cette époque une poterie dure et résistante était venue remplacer les ébauches de terre jusqu'alors dégourdies seulement à la chaleur d'un feu peu intense.

Deux siècles plus tard, de grands faits historiques mettant en mouvement toutes les forces vives du Japon amenèrent enfin une ère de progrès décisifs.

C'était en l'an 201 après Jésus-Christ. La régente Zingou Kouogo, veuve du quatorzième empereur, avait envahi et asservi toute la péninsule coréenne. Par un phénomène qui n'est pas sans exemple, le vainqueur allait subir l'influence civilisatrice de la nation paisible et cultivée qu'il venait de subjuguer par les armes et, tandis que la conquête devait se borner à une durée éphémère, son effet rétroactif allait se perpétuer au profit du développement intellectuel des envahisseurs.

L'industrie céramique devait en première ligne recueillir les fruits de ces événements, car des fours à poterie ne tardèrent pas à s'élever en tous lieux1. Au ve siècle, nous trouvons des poteries installées dans les provinces de Yamashiro, Icé, Tamba, Setsou, Tadjima, Inaba , où des concours étaient ouverts par le vingt et unième empereur pour la confection des vases destinés à recevoir les offrandes sacrées. Néanmoins ce ne fut que vers la fin du vif siècle que le développement se poursuivit d'une manière systématique. Le souverain d'alors, quarante-

1. Ces fours, à l'inverse des systèmes employés de nos jours, étaient de construction basse et tout en longueur, ainsi qu'en témoigne encore un antique spécimen récemment découvert dans l'île de Tsoushima et ce même mode de cuisson est encore en usage à Imbé, principal centre de fabrication de la province de Bizen.

Il se raconte que la cuisson se prolongeait pendant une dizaine de jours et qu'elle é:ait suivie d'une fumigation opérée au moyen d'aiguilles de pin. On explique ainsi que les produits obtenus offraient à l'intérieur le ton rouge de la terre dans sa couleur primitive, tandis que la surface extérieure était teintée de noir.

LA CÉRAMIQUE

deuxième de la dynastie, institua une administration spéciale destinée à prendre la fabrication sous son patronage et à l'encourager par tous les moyens. Cette impulsion venue d'en haut n'aurait pas été suffisante peut-être pour amener un résultat définitif, si le mouvement n'avait été puissamment secondé par des ini-

POTERIE DE GHIOGHI (CH I O G H I- Y A K I ). 'Collection de M. S. Bing. )

tiatives privées, mille fois plus efficaces que la volonté officielle.

Une individualité marquante se détache surtout du nombre des propagateurs de l'art nouveau et son nom a été transmis de génération en génération comme celui d'un bienfaiteur de l'humanité.

Ghioghi, prêtre bouddhiste, s'était fait en quelque sorte l'apôtre de toutes les idées de progrès; se transportant de ville en ville, partout prêchant, enseignant en tous lieux, construisant des ponts, élevant des digues, il porta la civilisation jusque dans les centres les plus reculés.

25o L'ART JAPONAIS.

La céramique avait été l'objet favori de ses enseignements, et c'est avec passion qu'il sétait livré à l'étude de cet art. L'invention du tour chez les Japonais qui, suivant eux, daterait de 712 ou 720, est attribuée à Ghioghi dont la personnalité s'est à ce point identifiée avec les productions de cette période, que toutes les poteries de son temps ont hérité du nom de Ghioghi-Yaki.

Ghioghi appartenait à une famille issue des rois de Koudara en Corée. Il se consacra à la vie religieuse dès l'âge de vingt-quatre ans et fut le fondateur du temple de Todaïji, à Nara, qui est d'un grand intérêt au point de vue de nos recherches. Cette construction se termina en 752 (trois ans après la mort de Ghioghi) et la sainteté du lieu fut rehaussée par l'accumulation d'un grand nombre d'objets précieux ayant appartenu à l'empereur: armes, trophées, instruments de musique , et surtout de nombreux ustensiles en poterie. Nous devons à cette réunion d'objets si divers, qui reçut le nom de Trésor de Shiod{ouin\ la préservation des documents les plus précieux pour l'histoire de l'art au Japon.

Reposant sous la sauvegarde du saint lieu, le trésor a été protégé à travers les âges contre toutes vicissitudes. Il faut reconnaître aussi que les plus minutieuses précautions n'ont cessé d'être le souci des générations qui se sont suivies. Pendant plus de dix siècles, ces reliques sont restées murées dans le monument auquel elles ont été dédiées, et tous les soixante ans on les a exhumées pour vérifier leur état de conservation en même temps qu'on procédait aux réparations de l'édifice.

C'est en 1875 qu'eut lieu la visite la plus récente : cinq commissaires furent envoyés sur les lieux, et ils n'eurent garde de laisser échapper cette occasion de satisfaire la curiosité qu'éveille à notre époque toute rencontre de quelque témoin vénérable du

t. Il a été question de l'antique trésor des empereurs de Nara aux chapitres Architecture, Sculpture et Laques du présent ouvrage.

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passé1. Une partie des vases renfermés dans l'édifice paraissent cependant être de provenances étrangères, et notamment toutes les pièces revêtues de couverte, le procédé de remaillage étant resté inconnu au Japon jusqu'au commencement du ixe siècle. C'est en effet seulement à partir de cette époque que ce perfectionnement put être appliqué, et encore dût-on recourir à des matières premières empruntées à la Chine pour obtenir un résultat satisfaisant. Dans ces conditions la production des poteries émaillées était forcément restreinte et Ton dut se borner à en fournir la cour et les temples. Toutes les pièces de cette fabrication appartiennent à la famille dite Seïdji, dénomination japonaise qui désigne la couverte épaisse d'un vert neutre à laquelle nous avons donné le nom de céladon.

Pour la première fois nous venons de voir entrer en ligne un élément chinois. Depuis un certain temps, en effet, le Japon avait élargi le cercle de ses relations extérieures et s'était mis en contact avec le puissant empire du Milieu. Ces premiers rapports ne devaient cependant pas être de longue durée, car la Chine fut livrée vers .cette époque à des luttes intestines qui l'ébranlèrent jusque dans ses assises; une longue interruption dans les relations des deux pays s'ensuivit, et l'industrie japonaise fut subitement privée des ressources qu'elle tirait de la Chine. Le mouvement de propagation n'en continua pas moins sa marche ascendante, et, vers l'an iooo il s'était étendu aux provinces ÛOwari, Bi\en, Mikava, Ts/iikou^en, Id\oumi, Avadji , Nagato, Mi no, Harima et Sanouki ; mais le secret des procédés d'émaillage paraissait momentanément perdu, et il y eut un long arrêt dans la voie du progrès.

i. L'auteur de ces notes eut la bonne fortune, durant son séjour au Japon, de pouvoir se mettre en contact avec le plus érudit de ces cinq délégués officiels, Ninagava Noritané, décédé depuis, mais dont le nom restera attaché à un ouvrage important ayant trait à ces matières, et reproduisant plusieurs pièces du trésor de Todaïji.

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