BRULE-PARFUMS, PAR TOOUN
( Bronze de la collection de M. S. Bing. )
obtenus par le pouce, le stylet et l'ébauchoir modelant la cire.
Seïmin a composé aussi des vases, des brûle-parfums. Je dirai en passant que les bronzes de Seïmin sont devenus fort rares sur le marché. Les tortues qui nous arrivent aujourd'hui ne sont que de médiocres et frauduleuses copies ou même de simples surmoulés.
La grande collection de M. Cernuschi, à laquelle il faut toujours revenir lorsqu'il s'agit de bronzes, nous offre un chef-d'œuvre de Tôoun, « le créateur du bronze mou », comme le qualifie fort
heureusement M. Edmond de Goncourt; c'est un brûle-parfums de forme sphérique, enlacé d'un gigantesque dragon dressé sur ses pattes, la gueule ouverte, le corps tout vibrant d'une torsion superbe. M. Guérard s'est mesuré avec le monstre; sa pointe enfiévrée en a bien traduit l'énergie épique. Tôoun s'est illustré par ses dragons et ses animaux fantastiques, comme Seïmin par ses tortues.
D'autres pièces de grande valeur, appartenant à la même époque, se rencontrent dans la même collection. Je me contenterai de noter le grand tableau décoré d'un serpent de bronze qui décorait autrefois le sanctuaire du temple de l'île d'Enoshima, dans la baie de Yédo. Le cadre de bois a été sculpté par Tokosaï; le serpent, fondu par Tomonobou, porte la date de 1809. Un grand brûle-parfums, dont j'ai donné un dessin dans le premier volume de cet ouvrage (p. 77), provient d'un temple de Kioto. Il a été modelé par Taoutshi et fondu par Yakiyatshiro; il est^daté de 1824. Deux manzaï souhaitant la nouvelle année, signés Jiouguiokou, nous fournissent un exemple de figures mouvementées, d'une correction et d'une souplesse irréprochables. Un cornet, décoré de cerfs en relief, est signé Teïjio, et une petite jardinière, du même, porte la date de 1820.
Ah! le merveilleux musée! C'est là, s'écrie M. L. Falize, entraîné par son enthousiasme d'homme du métier, que se révèlent, dans ces fontes du commencement du siècle, « tous ces caprices si variés et si étonnants qui multiplient par cent le thème d'un vase, qui assouplissent la matière la plus dure, donnent des mollesses d'argile à l'airain et des sveltesses de verre à la fonte : bronzes marbrés, piqués, striés ou unis, polis ou rugueux, damasquinés ou gravés, fondus ou repoussés, ressemblant au granit, à l'aven-
turine, au porphyre, à l'agate et au jaspe1 ».
1. Revue des Arts décoratifs, mai et juin 1 883, l'Art japonais à propos de l'exposition organisée par M. Louis Gonse (Lettre de M. Josse).
MANZAÏ OU SOUHAITEURS DE NOUVELLE ANNEE, PAR JIOUGUIOKOU. (Groupe en bronze de la collection de M. Henri Cernuschi. — Réduction de moitié.)
Disons en passant que, comme destination ou usage domestique, les bronzes se réduisent, à peu de chose près, aux jardinières, aux brûle-parfums et aux porte-bouquets.
Une des séries les plus étonnantes est celle des vases de temple. On a maintes fois parlé de cette fertilité d'invention, de cette richesse de formes, qui ne tombe jamais ni dans la lourdeur ni dans le mauvais goût; on a décrit ces merveilleuses patines, ces courbes, ces lignes qui caressent le regard avec la suavité des rythmes d'Ionie.
Les procédés de la fonte sont les mêmes au Japon que chez nous; ils reposent sur les mêmes principes : un modèle en cire, un moule en terre glaise. Les Japonais n'ont ni secrets ni trucs que nous n'ayons déjà utilisés. Ce qui les met hors pair, c'est la conscience dans le travail, c est le respect et l'amour de leur œuvre, c est l'adresse même de leur main.
Notre ami M. Falize l'affirme avec toute son autorité en pareille matière. « il n'y a pas au monde d'ouvrier comparable à l'ouvrier du métal au Japon ».
« Ce n'est pas seulement un graveur, un damasquineur, dit-il.
dont l'outil précieux décore de minuscules objets ; ce n'est pas
v. . , l'ouvrier myope dont un critique de nos amis a
yfy^ 1^7 voulu définir ainsi la manière en un mot plus
-*■' - spirituel que juste; c'est un puissant artiste qui
modèle avec fermeté les plus grandes figures
et les jette en bronze plus sûrement qu'un
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nous un fondeur capable de mouler des pièces comme les brûleparfums du comte Abraham Camondo? Ce sont là, dira-t-on, petits tours de métier, et Garnier, le maître fondeur de Barbedienne. les a surpassés. Non; ce que j'admire, ce n'est pas la difficulté de détail vaincue, les arêtes des vagues, les griffes des monstres et toutes les fines délicatesses du bronze; c'est le respect
LA SCULPTURE
du modèle , c est l'absence de retouches , la fidélité du bronze à reproduire la cire.
« Nous connaissons la fonte à cire perdue bien plus en théorie qu'en pratique, et ce n'est que par l'entente parfaite du sculpteur qui modèle et du fondeur qui moule qu'on en pourrait ressusciter le savant emploi. C'est ainsi que peut être conservée inaltérée l'expression que l'artiste donne à la matière molle, le doigté, qui est à la cire ce qu'est au papier le trait de crayon. Le ciseau qui taille le marbre, le ciselet qui reprend le bronze sont des outils de seconde main qui détruisent ou altèrent la pensée du maître. N'eussent-ils que le mérite de savoir remplacer par le métal fluide la cire qu'ils ont modelée, les bronziers du Japon seraient bien supérieurs aux nôtres. »
Restons sur ces paroles. L'art du Japon contemporain motiverait de ma part une appréciation beaucoup moins favorable. Toute cette belle adresse de main me laisse insensible si elle ne s'applique qu'à traduire des conceptions sans vie et sans originalité. Mon admiration pour la sculpture japonaise s'arrête aux alentours de i85o, au moment où disparaissent les derniers représentants du grand art du métal, tel que le comprenaient les maîtres fondeurs du xvme siècle.
LES MASQUES
Une des formes les plus caractéristiques et les plus remarquables de l'art japonais est certainement la sculpture des masques.
L'usage des masques dans les cérémonies religieuses, dans les fêtes de la cour et dans les représentations théâtrales , remonte à la plus haute antiquité. Le trésor du temple d'Idzoukou-Shima, si riche en objets d'art de toute sorte, montre encore des masques en bois sculpté et laqué des ixe , xie et xiie siècles; nous en reproduisons quelques-uns d'après les gravures de la Description du temple d'Id\oukou-Shima, grand ouvrage publié à Osaka, en dix volumes, au commencement de ce siècle1. L'un d'eux porte la date de 1173. Ces masques, d'un caractère étrange et énergique, nous montrent à quel degré d'habileté dans le rendu de la figure humaine étaient parvenus les sculpteurs au temps de Yoritomo. Il faut être un maître pour résumer ainsi dans ses traits essentiels et simplifiés
1. Cet ouvrage est le plus curieux et le plus important de tous ceux du même genre, et ils sont nombreux, qui ont été publiés au Japon. Il contient de nombreux renseignements sur l'histoire des laques et des travaux de métal.
LA SCULPTURE
la vie d'une physionomie. Le graveur a rendu, avec une conscience toute japonaise les trous de vers qui ont perforé ces vénérables morceaux de bois. Les masques de ces époques reculées sont précieusement conservés au Japon, dans les temples. Il y en a d'admirables à Kioto et à Nara. Je n'ai pas connaissance qu'il en soit venu en Europe. Un trait commun à la Grèce et au Japon est cet emploi du masque au théâtre. Comme les Grecs, les Japonais ont accentué l'expression tragique ou comique du personnage en scène par un masque placé sur la figure. Les masques étaient en bois laqué ou peint, simulant les couleurs naturelles pour les rôles d'hommes ou de femmes; la barbe et