‹ L'art japonaisChapitre 38 sur 76 · I. Revue des Arts décoratifs, mai et juin i · texte numérisé non relu

I. Revue des Arts décoratifs, mai et juin i

moins favorable. Toute cette belle adresse de maîn me laisse insensible si elle ne s'applique qu'à traduire des conceptions sans vie et sans originalité. Mon admiration pour la sculpture japonaise s'arrête aux alentours de i85o, au moment où disparaissent les derniers représentants du grand art du métal, tel que le comprenaient les maîtres fondeurs du xvni« siècle.

LES MASQUES

Une des formes les plus caractéristiques et les plus remarquables de l'art japonais est certainement la sculpture des masques.

L'usage des masques dans les cérémonies religieuses, dans les fêtes de la cour et dans les représentations théâtrales, remonte à la plus haute antiquité. Le trésor du temple d'Idzoukou-Shima, si riche en objets d'art de toute sorte, montre encore des masques en bois sculpté et laqué des ix«, xi® et xii*' siècles. L'un d'eux porte la date de iiyS. Ces masques, d'un caractère étrange et énergique, nous montrent à quel degré d'habileté dans le rendu de la figure humaine étaient parvenus les sculpteurs au temps de Yoritomo. Il faut être un maître pour résumer ainsi dans ses traits essentiels et simplifiés le caractère d'une physionomie. Le graveur a rendu, avec une conscience toute japonaise, les trous de vers qui ont perforé ces vénérables mor

LA SCULPTURE

ceaux de bois. Les masques de ces époques reculées sont précieusement conservés au Japon, dans les temples. Il y en a d'admirables à Kiota et à Nara.

MASQ.UE DU TRÉSOR D 'l D Z O U K O U - S H I M A (ll73).

Un trait commun à la Grèce et au Japon est cet emploi du masque au théâtre. Comme les Grecs, les Japonais ont accentué l'expression tragique ou commune du personnage en scène par un masque placé sur la

figure. Les masques étaient en bois laqué ou peint, simulant les couleurs naturelles pour les rôles d'hommes ou de femmes ; la barbe et les sourcils étaient souvent imités avec du crin. Les masques de dieux, de génies ou de diables étaient revêtus de couleurs conventionnelles, le plus ordinairement noires, rouges, vertes ou or. Des trous étaient ménagés à la place des pupilles, de la bouche et des narines. Des cordonnets de soie attachaient le masque derrière la tête de Pacteur et le vêtement en dissimulait les bords, de façon qu'à distance rillusion était complète.

La sculpture des masques parvint à son apogée au commencement du xvii« siècle. Un artiste du nom de ^ 1 * Démé-Jioman, de la famille des Démé, sculp- JjTji teurs de masques, s'y est rendu particulière- ^*^ ment célèbre. Les types qu'il a créés sont restés populaires. Lorsque l'usage des masques au théâtre est tombé en désuétude à la fin du xvii" siècle, ses œuvres ont servi de modèles aux sculpteurs de netzkés. Les masques de théâtre les plus modernes remontent au moins à cette époque. Il n'y en a pas de postérieurs. DÉMÉ- Ceux qui arrivent aujourd'hui du Japon ne jioMAN, sont, pour la plupart, que d'affreuses copies faites pour Texportation.

De bons exemplaires anciens sont venus en assez grand nombre, il y a quelques années à Paris, et ils se sont vendus à vil prix. On ignorait alors que la source de ces vieux masques passés de mode se tarirait rapidement, et qu'ils avaient à plus d'un titre la valeur de véritables objets d'art. Nous reproduisons ici l'admirable

LA SCULPTURE

masque d'un homme qui rit, œuvre authentique de Démé-Joiman et portant son cachet.

MASQ UE EN COIS, PI. R DEMÉ-JIOMAN.

(Collection de l'autear.)

Ces masques du xvii^ siècle, quoiqu'ils e'voluent autour de certaines expressions consacrées, traduisent

les mouvements de l'âme les plus divers. Le rire et la colère sont rendus parfois avec une intensité extraordinaire; la se'rie des vices est des plus amusantes. Les nez formidables, les yeux louches, les bouches déformées, les rides et les grimaces truculentes expriment la férocité et la bestialité de l'homme. Oudzoumé nous

montre ses grosses joues, son éternelle bonne humeur ; le noble daïmio, ses traits pâles et alanguis; la jeune fille , « son sourire de prunier en fleurs «, selon l'expression charmante de l'anthologie japonaise ; la vieille poétesse Komati, qui mourut de faim et de misère au milieu d'un marais, après avoir été la femme la plus belle et la plus enviée du Japon, étale à nos yeux les hideurs de son visage décharné, momifié. Et quelle largeur de coup de ciseau dans ces sculptures, quelle science de modelé ! Prenez un de ces masques, donnez-le à un Japonais, et diteslui de le mettre sur sa figure en se drapant dans les plis du costume national, vous serez émerveillé, comme je l'ai été maintes fois, de sa réalité humaine. Ajoutez par la pensée l'illusion de la scène, la distance, le geste et le mouvement des acteurs, et vous ne pourrez vous empêcher d'admirer quel instinct de l'effet ont eu ces tailleurs de masques.

PETIT MAS Q U E , PAR NORIA Kl.

(Collection de rameur.)

LA SCULPTURE. i7S

J'en connais un qui exprime la souffrance calme et résigne'e. Il est beau comme une tête de Christ, douloureux comme un Mantègne. Je pourrais citer bien d'autres exemples où ce genre de sculpture atteint au plus grand art.

Les beaux masques de théâtre étaient soignés par leurs possesseurs comme le sont ici des violons de Stradivarius. Ils étaient enfermés dans des boîtes de laque et enveloppés dans des chemises doublées et capitonnées de soie, souvent d'une grande richesse. Et, comme le raffinement des Japonais s'étend aux plus petits détails, les soies employées étaient en harmonie de tons avec les masques eux-mêmes. C'est dans les enveloppes de masques, dans les chemises de boîtes de laque, dans les gaines de sabres et dans les encadrements de kakémonos, que l'on rencontre les spécimens les plus précieux et les plus rares des anciennes soieries japonaises.

LES NETZKES.

Les netzkés sont de petites breloques qui, attachées à un cordonnet de soie, servaient à retenir à la ceinture la boîte à médecine, la blague à tabac, l'étui à pipe.

Il n'est pas d'objets d'art dans lesquels les Japonais aient donné plus libre carrière à leur goût inventif, à leur fantaisie. Parmi les bibelots importés en Europe après la révolution de 1868, ils ont été les premiers à

conquérir la faveur du public; en peu de temps, les netzkés japonais devenaient célèbres parmi nous. Rien, en effet, n'est plus charmant, délicat et imprévu. Cest un monde d'infiniment petits dont la variété dépasse ce

que Ton peut imaginer.

t^^/'iia,? ' '/Iftft,. l^èti Les beaux netzkés

sont devenus à peu près introuvables. Il n'y en a plus au Japon ; les meilleurs sont classés aujourd'hui dans quelques collections européennes.

Les artistes du Nippon ont fait des netzkés de toutes matières et de toutes formes. Il y a des netzkés en laque, en corail, en terre émaillée, en porcelaine, en métal ciselé; le plus souvent, ils sont sculptés dans l'ivoire ou le bois. Lorsqu'ils sont en métal, ils affectent habituellement la forme de boutons enchâssés dans une monture de corne ou d'ivoire. Les plus grands artistes n'ont pas dédaigné, à l'occasion, de signer un netzké. J'en ai vu de Ritsouô et de Kôrin. Cependant, au plus fort de la vogue de ces petits objets, leur exécution était le monopole d'une catégorie d'artisans qui comptait dans ses rangs de véritables maîtres. On cite des familles qui se

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