‹ L'art japonaisChapitre 49 sur 76 · LES RONDS ET LES BOUTS DE SABRE · texte numérisé non relu

LES RONDS ET LES BOUTS DE SABRE

La lame est le principal d'un sabre aux yeux d'un Japonais. Il est facile de comprendre que la monture en soit la partie essentielle pour un amateur européen.

De tout temps, la monture des sabres a été traitée avec le plus grand soin au Japon. Sous le règne de Yoritomo, qui est Tâge d'or de Tarme de guerre, elle était encore sévère et simple ; elle ne commença à devenir vraiment artistique qu'à la fin du xv siècle et suivit pas à pas les progrès de la ciselure. Avec l'introduction des métaux de couleur, des incrustations et des patines dans le travail des petits objets, coïncide l'usage des montures luxueuses.

Ce n'est qu'à la fin du xviii*' siècle et au commencement du xix^ qu'on voit apparaître ces garnitures de sabres, de poignards, dont l'élégance et la recherche sont pour nous un sujet d'étonnement. L'ornementation des armes devient peu à peu une véritable orfèvrerie. Jusqu'à la fin du xv« siècle, le fer et le bronze doré dominent à peu près exclusivement dans les montures ; les ciselures sur le fer, les incrustations, les damasqui-

vin L'ART JAPONAIS,

nures d'or ne se développent qu'aux xvi^ et xvii« siècles. L'argent et Tor sont employés dans quelques cas exceptionnels, mais c'est le fer qui reste en honneur tant que l'esprit militaire et féodal régit le Japon. Les métaux mous n'ont été à la mode qu'assez récemment ; ils ont été longtemps dédaignés et même méprisés par les hommes de classe noble. Lorsque la révolution de 1868 survint, l'efféminement était complet. Aucune monture n'était trop riche, aucun travail trop élégant.

Il est très rare de rencontrer une belle arme dans sa monture primitive. Presque toutes les lames anciennes ont été remontées dans le cours des cent cinquante dernières années et mises au goût du jour. Souvent même elles ont été remontées plusieurs fois; les trous nombreux qu'on aperçoit dans la fusée des lames et qui ont servi à les fixer dans le manche en sont une preuve.

Voici comment se décompose, à quelques variations près, la monture d'un sabre japonais :

Un pommeau en métal, que nous appelons bout de sabre, en langage de collectionneur.

Une poignée droite dans laquelle se trouve insérée la fusée de la lame. Cette poignée est généralement en bois recouvert de galuchat à gros grains et de tresses de soie entre-croisées. Elle est souvent décorée de petites appliques de métal ciselé appelées ménoiikis.

Un rond de métal qui termine la poignée.

Une garde en forme de rondelle plus ou moins saillante.

Un fourreau, le plus ordinairement en bois laqué (le laque noir uni, sans ornements, est très apprécié) ; l'extrémité en est souvent garnie d'une petite chemise

LA CISELURE

de métal qui fait pendant au pommeau ; sur Pun des côtés se trouve un anneau de métal, ou crochet de ceinturon, qui sert à passer les bélières de soie.

FAGOTS A JOUR, GARDE EN FER DU XV^SIÈCLi

(Collection de l'auteur.)

La fusée de la lame est fixée et très strictement ajustée dans la poignée par une petite mortaise de bois. C'est le talon de la lame qui, par sa pression, maintient toutes les pièces de la poignée. Celles-ci se séparent d'elles-mêmes lorsqu'on enlève cette mortaise. L'intérieur du fourreau est en bois et la lame s'y trouve

ai8 L'ART JAPONAIS.

maintenue comme dans une rainure. Le coupant de la lame glisse dans la rainure, mais ne porte pas; c'est ce qui explique que le fil en soit toujours en si parfait état de conservation. L'ensemble est léger à la main, très maniable et très gracieux de forme. Le sabre japonais, qui a Tair d'un joujou, est une arme terrible et d'une solidité remarquable.

Lespoignards ne diffèrent des sabres quepar l'absence de garde. C'est dans la monture des poignards que les artistes japonais ont déployé le plus de goût et d'invention .

La variété des matières et des colorations employées dans la confection des fourreaux mériterait une étude à part. Qu'ils soient en laque, en bois naturel ou en métal, la composition en est toujours intéressante. On remarque quelquefois une sorte de baguette de métal engagée dans le fourreau sur chacun des côtés ; ce sont les koghaï, deux petites épingles accolées ensemble, qui sont plutôt un ornement qu'autre chose; leur usage est assez mal défini par les Japonais eux-mêmes. Suivant les circonstances, les koghaï pouvaient être plantés dans le corps d'un ennemi mort pour en prendre possession ou servaient à manger du riz. Ils sont dans tous les cas le souvenir d'un appendice, certainement très ancien, de la monture des sabres. Il en est de même àtskodioukas, sortes de petits couteaux à lame d'acier, dont la trempe et le travail égalent souvent ceux des grandes lames, et à manches aussi richement ciselés que les gardes. Les kodzoukas sont engagés dans les côtés du fourreau. Un sabre peut en porter deux.

Au point de vue de l'art, la garde est la pièce la plus importante de la garniture des sabres. Son his-

LA CISELURE

toire serait celle de la ciselure elle-même au Japon. C'est dans la série des gardes que Ton rencontre les œuvres les plus parfaites, les plus précieuses des ciseleurs les plus renommes.

lAriGOUSTES A JOUR, GARDR EN FER REHAUSSE D Oa,

PAR KiNAï (xvi" siècle). — (Collcciioii de l'a:iteiir.)

Jusqu'à la fin du xiv" siècle, Part de la ciselure reste rudimentaire. Ses progrès sont plus tardifs que ceux des autres industries. Les spécimens de gardes que j'ai vus, antérieurs à cet époque, étaient très simples. Ce sont des travaux de forge de fer, dont tous les reliefs ou évidements sont obtenus au marteau. L'exécution en est fruste, mais le dessin original et puissant. La collection de M. Ph. Burty renferme quelques très

aao L'ART JAPONAIS.

vieilles gardes en fer qui ont un fort beau caractère et qui rappellent les reliefs robustes des médailles du temps de Pisanello, Il est certain que Pépoque où les premiers Miotshin ont fait leurs cuirasses de fer a dû produire déjà des gardes qui n'étaient pas sans mérite. Mais Je ne connais rien qui remonte authentiquement à Yoritomo. A dire vrai, les ciseleurs n'ont été tout d'abord que des forgerons de lames.

Le plus ancien nom d'artiste ciseleur que je puisse relever est celui de Kanaïyé qui travaillait à la fin du XIV* siècle. Son nom s'est conservé dans l'estime des amateurs japonais. C'est lui qui le premier a tenté les incrustations de fils d'or et d'argent dans le fer. Les méthodes inaugurées par Kanaïyé se poursuivent à travers le xv^ siècle. Le bronze rouge et le bronze jaune sont employés avec l'or et l'argent en incrustations et en cloisonnages qui ne manquent pas d'adresse et sont quelquefois d'une grande élégance. Les ajourages du métal deviennent plus fréquents.

Sous Taïko-Sama, à la fin du xvi« siècle, l'art du fer réalise des progrès importants; les ateliers d'Osaka prennent un g,rand développement. On voit apparaître simultanément les fines damasquinures d'or et les applications d'émaux translucides. Un artiste du nom de Kounishiro a été un des premiers à se distinguer dans ce dernier genre de travail qui, au xvii® siècle et au xviii% a produit, au Japon, de véritables merveilles. Les gens du métier connaissent les difficultés que présente l'incrustation des émaux translucides. Le cloisonnage direct de l'émail sur le fer a été maintes fois tenté; mais les artistes japonais, pas plus que les ar-

LA CISELURE

listes européens, n'ont pu le réussir. On a toujours dû interposer entre le fer et Témail une mince cloison d'or, et même dans ces conditions Topération présente les plus extrêmes difficultés. Les Chinois, qui sont les plus

CARDE EN FER INCRUSTE d'aRGENT,

i-Aiv NOBOuiYÉ (xvi^siÈCLE.) — (Collection de l'auteur.)

grands cloisonneurs du monde, ont rarement essayé le cloisonné sur fer. Les Japonais sont les seuls qui aient obtenu une intégrité et une translucidité parfaites de rémail. La sertissure d'or atteint sous leur main une telle finesse qu'elle disparaît presque à l'œil ; la surface de l'émail reste égale et nette; l'intensité de tonss rivalise avec celle des pierres précieuses.

Trois ciseleurs-forgerons paraissent avoir eu, à la

fin du XVI* siècle, une influence particulière sur le progrès de ces travaux délicats destinés à la mon- ,^ ture des sabres, ce sont: Kinaï d'Etshizen, xfL^ Shinkodo et Nobouiyé. Leurs œuvres sont, ■* avec raison, très recherchées des amateurs ja- JJTh^ ponais. Personne, sauf Oumétada, dont je vais parler, n'a apporté dans le travail du KiNAï. fer une exécution plus grasse, plus libre, un sentiment plus original. Les gardes de Kinaï ont une souplesse qui donne la sensation de fontes à cire perdue. Je connais des langoustes à jour, signées de lui, qui sont tellement vivantes et naturelles qu'elles ne laissent pas soupçonner Teffroyable difliculté vaincue par Tartiste,

Car la difficulté n'est pas de produire ces ajourages, ces détails microscopiques de modelé dont la finesse nous confond, mais bien de conserver, dans un métal qui

SHINKODO.

ne se travaille que lentement et à petits

coups, Papparence de Fesquisse librement /^^^ exécutée, d'atteindre par des moyens pa- -^ »^ tients à l'ampleur et à la puissance de l'ef- I \^ fet. On peut agrandir par la pensée ces langoustes. Elles sont par elles-mêmes y^^ monumentales; les accents en sont si Jusv^a^^ tes, qu'on les voit, pour ainsi dire, dans .-X/ leur taille naturelle; on y sent comme le

NOBOUIYÉ coup de pouce modelant une terre malléable. Shinkodo a signé une garde non moins remarquable. Elle représente un Japonais ac

LA CISELURE

croupi et qui semble absorbé dans la lecture d'un makimono déroulé dont la volute forme le tour même de la garde. Nobouiyé a signé la belle garde de la collec-

Page 1