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PEINTRE, STATUAIRE, CRITIQUE

L'homme se caractérise dans tout ce qu'il fait : c'est une loi naturelle générale. Mais il y a des hommes dont les travaux et les actions attirent plus particulièrement la curiosité : ceux que passionnent les arts ou la littérature.

Un roi, un empereur, un Rothschild n'ont de

valeur que celle de leur position ou de leur

i. argent. Généralement, par eux-mêmes, ils sont

peu de chose. Otez-leur la fortune ou faites-les

descendre de la montagne où la bêtise humaine

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les a juchés, ils auront souvent la mine la plus piteuse, ils seront obligés de se mêler à la foule qu'on appelle tout le monde.

Un artiste ou un homme de lettres, qui a sa réputation faite ou qui combat, est toujours intéressant à étudier.

Ce qui est vanité chez le grand nombre est orgueil chez l'artiste. Un banquier se fait construire un château, il a soin de choisir un emplacement découvert, le haut d'une colline, même dénudée; il veut que son château soit vu de tous les points de l'horizon ; il bâtit autant et plus pour les autres que pour luimême.

Wiertz n'a pas fait autre chose en construisant son temple en ruines. Seulement sa vanité s'est exprimée d'une façon toute particulière et qui révèle un original.

Vous allez voir qu'il est digne de l'attention et de l'étude des petits historiens modernes.

Antoine Wiertz est né à Dinant, sur les bords de la Meuse, en 1806 (22 février).

La Meuse est un joli fleuve, pittoresque, séduisant, qui a parfois un caractère sauvage. Un tel pays devrait produire de bons peintres, surtout des paysagistes. Cependant, depuis le xvc siècle, il n'y a point d'hommes marquants dans l'art, sur les bords de la Meuse ; on ne peut nommer que Joachim Patenier et Henri de Blés.

Il paraît que Wiertz, dès l'âge où l'on commence à parler, montra les dispositions les plus extraordinaires pour la peinture. « A quatre

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ans, dit un biographe1, il écrivait ou plutôt il dessinait sans cesse. Toute forme l'attirait et il la fixait sous son crayon ou sous sa plume avec une incroyable facilité. » On peut dire la même chose de tous les peintres : ils se sont révélés aussitôt qu'ils ont pu tenir un crayon. Mais combien de ces petits prodiges finissent par avoir du talent?

Quoi qu'il en soit, l'esprit de Wiertz paraît avoir été entraîné vers les arts avec une grande énergie. Il fit des enseignes sans avoir aucune notion de peinture. Sans être aidé des conseils d'un maître, il peignait le portrait à dix ans ; à douze ans, il «réinventait» la gravure sur bois. A quatorze ans, c'était un homme fait, grand, d'une nature sèche et solide; il avait la barbe au menton, autre prodige. Aussi, à cet âge où l'on est plus près de l'enfance que de la virilité, il partit pour Anvers, où il fit, pendant plusieurs années, un rude apprentissage de la vie, par la misère : le gouvernement lui donnait un subside annuel de trois cents francs, successivement augmenté jusqu'à six cent cinquante francs environ. Il écrivait en 1823 : « En dehors de ce que je paye pour ma table, il est rare que je dépense deux liards par mois. » A dix-sept ans! Qu'en dites-vous, jeunes gens d'aujourd'hui?

C'était un jeune homme fier, décidé, plein de courage ; il voulait « parvenir » . Les noms des

1 Catalogue raisonné du musée Wiertz, par le docteur L. XVatteau, — Lacroix, 1861. — Cette biographie est en quelque sorte officielle, puisqu'elle se vendait du vivant de l'artiste, dans son atelier.

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grands artistes des Flandres et de l'Italie n'effrayaient pas son ambition, ils la stimulaient.

Des curieux, peut-être pour pénétrer dans la mansarde de cet enfant extraordinaire, voulurent lui acheter des esquisses; il les mit à la porte.

Il ne s'occupait pas seulement de peinture : il sculptait, il écrivait, il faisait de la musique. Son besoin de savoir était porté jusqu'au délire; Léonard de Vinci devait le hanter. On assure que les Anversois avaient pour lui une respectueuse pitié; si cette commisération s'était manifestée, Wiertz se fût mis dans une effroyable colère.

Ce n'est point un moderne dans la juste acception de ce mot. Il a vécu parmi nous, mais un peu à la façon d'un revenant : on dirait un homme du xvne siècle, dont par hasard l'œuvre et l'existence eussent été découverts dans les souterrains d'un cloître.

Lorsqu'il eut acquis la science nécessaire pour se mesurer avec ses adversaires, il concourut pour le prix de Rome ; il fut déclaré vainqueur au troisième essai en 1832. On peut voir le tableau de ce premier triomphe au local de l'Académie d'Anvers. Les personnages1 ont une tournure sauvage, de l'étrangeté, même une certaine grandeur. Malheureusement, cette première victoire le poussait vers l'Italie, où tout naturellement il alla user ses angles. N'est pas

1 Le tableau représente « Scipion l'Africain recevant son jeune fils des mains des ambassadeurs du roi Anthiochus ». (Wiertz, Œuvres littéraires.)

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Rubens qui veut, pour résister aux influences des hommes de génie, de Michel-Ange, de Vinci, de Raphaël, de Titien, de Véronèse.

Donc, trois étapes dans son existence : à Dinant, premiers bégaiements de l'esprit, qui aspire à l'inconnu; à Anvers, le développement des facultés naturelles et de la virilité ; en Italie, efrlorescence du talent, sous le joug des grands maîtres de la renaissance.

Entre Anvers et Rome, cependant, il y a quelques séjours à Paris. N'est-ce pas là que Wiertz sentit poindre en lui et se développer cette ironie rude qui se sert toujours du mot propre, et ce sarcasme gaulois que beaucoup ont trouvé trop violent, et dont on n'a ri que du bout des lèvres?

Rentré en Belgique, après avoir été assez maltraité à Paris, Wiertz donna à sa réputation des proportions considérables. L'homme et le peintre, marchant de pair, firent dans le monde des arts une trouée profonde, où cette dualité étroite et homogène passa toute seule, drapée dans son manteau quelque peu romantique. L'homme mit le sceau à son originalité, l'artiste à sa manière, en construisant un temple grec en ruines sur une des buttes du quartier Léopold.

Ce temple mutilé, orné de vignes vierges et de lierres, et dont les tronçons de colonnes se voient de loin, produit un assez singulier effet à côté des habitations modernes. Il semble, de

la hauteur où on l'a posé, protester énergiquemeut contre l'envahissement du banal et de l'utile en architecture. Il a une ceinture de jeunes arbres, eton peut se figurer qu'il se voile la face, comme un Dieu tout à coup transporté parmi les marchands du xixe siècle. Il y a dans cette idée de « construire des ruines » un grand mépris pour le monde artistique moderne, un respect profond pour les gloires passées. Cette protestation, étrange si Ton veut, et peut-être enfantine au fond, ne manque pas d'une « certaine beauté » ; elle ne sortirait pas de la cervelle de tout le monde.

Autour de ce temple, Wiertz a dessiné un «jardin géographique ». Le docteur Watteau dit que « Wiertz a voulu voyager sans trop se déplacer » . Il eût été plus simple d'acheter une mappemonde. Mais Wiertz ne faisait rien comme les autres.

La maison, adossée au grand parallélogramme qui forme le corps du temple, est modeste. Wiertz avait conservé ses goûts de jeunesse, son horreur du faste recherché par les esprits mesquins.

Entrons maintenant dans le sanctuaire et étudions l'esprit et l'œuvre de l'artiste.

Du vivant du Dieu, on était là parfaitement libre ; après qu'on avait frappé à une porte latérale, quelqu'un venait ouvrir, percevait cinquante centimes et vous abandonnait dans le vaste vaisseau. Certains visiteurs abusaient de

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cette liberté absolue et de cette confiance. On a pu lire sur les murailles des impertinences, des louanges enthousiastes, des grossièretés, des éloges naïfs ou ignorants. C'était la « voix du peuple » , confuse et violente, de laquelle sortait cependant une note caractéristique, la stupéfaction admirative.

J'ai recueilli quelques unes de ces inscriptions.

Salut au 2)1 us grand peintre du monde! Et dessous :

Un fou trouve toujours un plus fou qui V admire.

Plus loin, un homme de lettres avait signé ces lignes, dont la caractéristique est une chaste majesté de style prudhommien :

On éprouve ici un sentiment de surprise et d'admiration, on se croit entouré de productions demeurées inconnues du pinceau de Rubens.

Ailleurs, une vérité dure, modestement exprimée :

Cet acharnement contre la critique prouverait-il que Wiertz nest pas encore assez grand et assez sûr de lui-même pour planer au dessus d'elle, comme le pouvait un Goethe**.

Enfin, un livre à pages blanches, bientôt à demi maculées par toute sorte de sentences, avait été déposé par Wiertz sur une table, près de la porte et à l'intérieur de son atelier : chacun était invité à y formuler son jugement, ou plutôt excité, rien que par la vue du livre, à donner à l'artiste soit un coup de massue, soit une égratignure, soit un peu d'encens littéraire. Il

répondait souvent aux observations de ses visiteurs, et il avait quelquefois le rire et le bon sens de son côté. Cette manie de mettre la plume du critique aux mains du premier venu prenait son germe dans l'orgueil et l'admiration de son propre génie; mais elle révélait en môme temps une audace peu commune. Je ne crois pas que beaucoup de nos artistes affronteraient ainsi l'opinion publique. On verra du reste que Wiertz était tout d'un bloc et que son caractère ne s'est démenti dans aucune de ses productions. Mais il a manqué de logique en maintes circonstances.

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