LES Q.UATRE PARTIES DU MONDE, GROUPE DE CARPE AUX
(Dessin de M. P. Achct.)
éclate dans un buste de marbre de M. Renaud Bégas. Il ne vise pas à la beauté; son parti même a quelque chose de bizarre, et il s'impose par son sentiment de naturalisme autochtone. Dans la Galerie de Berlin, qui possède ce buste, son modèle, le peintre Menzel, restera vivant. Il est chauve, d\m caractère qui ne doit pas être souvent aimable, et son nez n'a rien de commun avec les lignes de la beauté grecque; mais l'intelligence et la volonté respirent dans ce visage à la bouche serrée et aux yeux clairs, singulièrement nets et perçants. La façon bizarre dont c'est un morceau de statue sciée au-dessous du bras replié, sans socle ni piédouchc , n'est pas sans rappeler les habitudes allemandes de certains petits bustes du xvi' siècle. Mais c'est la vie même, comme on peut le voir dans le dessin que nous sommes heureux d'avoir à montrer à nos lecteurs, et M. Bégas, qui sait trouver et créer, est en même temps un portraitiste bien sincère et bien naturel.
Si peu que l'on voie ici de sculpture autrichienne, il est facile de reconnaître ses différences avec la sculpture allemande. Ce qui s'en rapprocherait le plus, ce sont quelques statues de grands hommes : un Michel-Ange debout, de M. Wagner ; un Dïirer, aussi debout et en grand manteau à manches. Ces deux marbres, surtout le second, par M. Schmidgruber, ont la juste qualité du calme architectural et feront fort bien à Vienne dans les niches de la façade de Fhôtel de l'association des artistes, auquel elles sont destinées. Le Beethoven en bronze, de M. Zumbusch, paraît ici un peu gros parce qu'il est trop près de l'œil ; il est certainement fait pour un piédestal plus haut et pour être vu dans un grand espace. Ce qu'on y remarque, c'est l'intensité grave et puissante de l'expression générale. Le maître, assis et immobile, est tout à la pensée intérieure qu'il écoute, et cette intensité d'attention se marque, aussi bien que dans la tête, par le geste naturel de la jambe repliée en arrière et par celui des deux mains jointes et appuyées sur l'autre cuisse.
Mais, dans les bustes, les Autrichiens paraissent avoir un caractère tout à fait à part, plus souple, plus aisé, plus brillant, plus chaud et plus spirituel qu'en Allemagne. C'est une autre vie, une autre intelligence et un autre soleil. Devant ces types divers, heureux et animés, on a affaire à d'autres sentiments et à d'autres idées. Il faudrait insister en détail sur la charmante vieille dame de M. Johann Silbernagel, sur la finesse de la tête d'un jeune peintre, M. Libermann, par M. Beer, surtout sur les bustes de M. Tilgner , aussi heureux avec le marbre qu'avec le bronze, qui a ainsi le don du modelage et de l'exécution, et dont les têtes ont la chaleur de la vie.
Ajoutons que tous ceux que je viens de citer sont jeunes; la jeunesse a devant elle Tavenir.
Le Danemark et la Suède n ont rien qui puisse nous arrêter, et
GROUPE d'uGOLIN, par CARPEAUX.
(Croquis de l'artiste.)
Thorwaldsen ne semble pas y avoir eu d'héritiers. Sauf un buste de juif par M. Laveretzki et une jolie tête de faune rieur par A. von Bock, la Russie n'a que des statues correctement froides et conventionnellement antiques , qui ne s'élèvent pas assez au-dessus de la pratique courante
de Carrare. Il faudrait savoir ce que vaut .sa sculpture monumentale.
Avec ritalie nous revenons dans un pays où l'art est naturel, où il a été si admirable qu'il est inutile, entre les Pisans et Michel-Ange, de rappeler même des noms, et où il pourrait être admirable encore; mais, sauf quelques morceaux, la sculpture italienne paraît dans une bien mauvaise voie, inférieure même à celle des innombrables imitateurs deCanova, qui dans leurs mollesses rondes et convenues gardaient au moins les traditions de Télégance de la ligne. Nous n'avons rien ici de Dupré ni de Vela, Tun plus pur et plus élevé, Tautre plus mouvementé et plus vigoureux. Ils avaient relevé Técole ; mais, dans le présent et aux applaudissements de la foule, qui se prend facilement au plus mauvais, il y a deux courants bien sensibles et bien déplorables. L'un s'introduit : c'est la sculpture pittoresque et comique jusqu'à la charge, caricaturale et réaliste jusqu'au ruisseau. Qu'est-ce que ce petit pêcheur à la ligne, accroupi de la façon la plus laide, si ce n'est le roi des grenouilles, qui n'en voudraient peut-être pas; que cet ignoble pitre, au maillot trop large et aux souliers avachis, qui marche sur un ballon; que ces galopins en haillons débraillés qui se battent contre un mur ou qui rient à se fendre la mâchoire; que ce cadavre de paysanne couchée sur de la vraie mousse teinte en beau vert; que ces parasites infects tombés endormis l'un sur l'autre, et qui, malgré toutes leurs recherches archéologiques, ne sont que d'immondes ivrognes? Et tout cela n'est pas une ébauche de terre ou de bronze, le jeu et la gageure d'un instant; ce sont de grandes figures, qui se prennent au sérieux et visent à l'admiration. Il n'est question ni du cœur ni de l'esprit; mais qu'est-ce que les yeux mêmes ont à gagner? et comment croire qu'ils puissent se plaire à ces puérilités ou à ces prétentions orduriéres? Ce goût-là, si l'on peut appliquer le mot, est récent; c'est une maladie qui tuera ses adeptes s'ils continuent à boire cette malsaine absinthe. Elle passera d'elle-même ; il vaut même mieux insister et ne pas lui donner une importance qu'elle n'a pas. La surprise de cette vilaine mode est seulement d'autant plus grande qu'elle nous vient de la patrie de Donatello et de Michel-Ange.
L'autre danger est plus grave parce qu'il dure depuis longtemps, qu'il est établi, admiré, et qu'il s'étend de plus en plus : c'est la recherche de l'habileté et du trompe-l'œil; c'est le triomphe du praticien sur le sculpteur, du métier sur l'art, de l'exécution puérile sur la forme et sur l'idée. La variété des travaux et l'adresse sont des qualités quand elles sont à leur place et quand elles ne prétendent pas remplacer et l'invention.
lË CROITË DE I, A DAN an, FAR CARfF^UX,
(Dessin de M. T. de Mare.)
et la ligne, et l'expression. iMalheureusement, dans ce pays des beaux marbres où les praticiens abondent, on arrive à prendre cette habileté pour du talent et pour de l'art. Ce qu'on cherche, c'est la difficulté, le nu et le détail des traits du visage visibles sous un voile, les mailles d'un lilet enveloppant une statue. 11 s'agit bien de plis; ce qui importe, c'est l'étoile, la moire, la tarlatane, le satin, la gaze lamée, la laine; c'est l'étofié qui est neuve, celle qui est chaude, celle qui est usée, celle qui est transparente, celle qui est ajourée. Les bouillons, les dentelles, les chaînes d'orfèvrerie, les boucles d'oreilles, voilà l'important. Le pauvre marbre fait tout ce qu'on veut. Il est poli comme du métal, ciré et encaustiqué comme un parquet, mou comme du savon; ici il est grenu, là gravé, ailleurs ondé, strié, quadrillé, ailleurs tuyauté, ruché, crêpé, froncé, bouillonné. On voit la trame et la chaîne; on compterait les fils de la broderie au petit point ou au passé ; on trouverait les épaisseurs de celle au plumetis. Un large chapeau de paille de Florence, une ombrelle ouverte avec ses franges, les branches repercées d'un éventail ouvert, une collerette de dentelle, une bordure de cygne sur laquelle on soufflerait : voilà ce qui est intéressant et ce qui fait pâmer d'aise. Rien n'est trop fin, trop mince, trop minutieux. Celui-ci a la spécialité des chardons, un autre celle des petits oiseaux et des plumes, un autre celle du bois mort.
C'est de la sculpture pour les Chinois ou pour les marchandes de modes. Les boules d'ivoire séparées qui roulent les unes dans les autres et les mannequins habillés des galeries du vêtement seraient alors le dernier mut de l'art. Un peu plus, nous verrons rendre en sculpture les taches et les différences des feuillages panachés, un bouquet d'orties, un mouchoir de dentelles, non pas un buisson d'écrevisses, ce serait trop simple, mais un ravier de crevettes, dont la scie sera aussi dentelée, aussi aiguë, aussi coupante que la véritable, et dont les tentacules auront autant d'anneaux que dans la nature. Il ne manquerait plus que de les faire cuire; ce serait alors l'idéal.
Si ce n'était que des morceaux d'ouvriers, il n'y aurait pas à s'en préoccuper; mais les yeux et la mode vont dans ce sens. Ce que la plupart des gens admirent dans le beau Napoléon de Vela , c'est le velu de la couverture de laine, et cette année, dans le Jcnncr, c'est la rayure et le l^ointillage des bas. De vrais artistes, ceux-là le sont, cèdent à la tentation pour se faire plus regarder, et l'on en citerait trop d'exemples dans nos derniers Salons. Il est donc bon de crier gare , dût-on prêcher dans le désert.