MONSEIGNEUR DARBOY
(Buste en marbre par M. Guillaume.)
et à la tournure. Son ancien groupe du Satyre portant sur son épaule Bacchus enfant est dans son œuvre ce qui a le plus de mouvement et de personnalité. Quant à son bas-relief des Adieux, dont la disposition ne fait que reprendre en le grandissant le thème antique des stèles funéraires de
la Grèce, il donne bien au Champ de Mars la mesure et la hauteur de ce talent sérieux et un peu étroit. L'inspiration n'en est que traditionnelle ; mais la personnalité s'y marque partout par Tétude serrée de la forme, par rhabilcté du ciseau, qui arrive à la gravité et à la grandeur, et surtout par le calme d'un aspect vraiment monumental. Il sera beau dans un musée, il serait plus à sa place dans un édifice avec la reculée et le cadre de Tarchitecture ; c'est là une qualité rare qui en montre bien la valeur.
M. Louis Rochet — qui réunissait en lui deux hommes bien différents, l'artiste et le lettré, car il a été un orientaliste et un sinologue distingué, — était d'une tout autre nature. Ce qui dominait chez lui, c'était le sentiment de l'effet et le mouvement pittoresque de la silhouette. S'il a été quelquefois exagéré, comme dans sa statue équestre de Guillaume le Conquérant, dont le cheval se cabre et se dresse vraiment trop, jamais il n'a été banal, et il avait le don de la vie. Son groupe de Charlemagne, dont deux Francs à pied tiennent le cheval, en est au Champ de Mars un bel exemple. Il y est assez peu à son avantage, perché qu'il est sur le faîte d'un édicule qui n'est pas fait pour le porter. Il y est trop haut et dans des conditions trop invraisemblables ; mais on se rend facilement compte de ce qu'il serait sur un vrai piédestal, au milieu d'un grand espace et avec un fond de grands arbres. M. Rochet n'était pas l'homme du détail ; le bronze lui convenait mieux que le marbre et le groupe plus que la statue ; mais il sentait vivement, et il composait d'une façon grande.
Carpeaux a probablement donné tout ce qu'il pouvait. Son dernier groupe des Quatre Parties du monde pour la fontaine du Luxembourg accuse les défauts qui étaient en germe dans le groupe de l'Opéra, l'exagération du mouvement et comme la flétrissure de la chair. Dans son Ugoliiîj dont il y a un grand marbre au Trocadéro, à l'Exposition des carrières françaises de Saint-Béat, les corps nus des enfants sont certainement meilleurs que le père, théâtral, presque grimacier, et plus voisin de la boursouflure pittoresque de Fuessli que de la terreur de Michel-Ange. Carpeaux avait un tempérament qui l'a emporté souvent au delà du goût, mais il avait la verve, la vie, la chaleur ; il échauffait la terre et le marbre, et l'on sent couler le sang sous leur épidémie ; il était doué, il avait la facilité ingénieuse et l'improvisation créatrice. Jamais il n'est sorti de ses doigts quelque chose de froid ni de reiide; sa ligne ondulait d'elle-même, et son relief coloré s'enlevait toujours sur le soutien et sur le piquant d'une ombre voisine. Il y a des sculpteurs qui dessinent surtout et dont les œuvres s'éclairent également ; Carpeaux modèle à la façon d'un coloriste ; son con-
LA SCULPTURE. 79 tour échappe et s'efface comme dans la nature ; sa forme ne se masse et ne se détaille que par Topposition des noirs et des clairs. Il y a là un don et une grâce de nature ; ce n'est pas cherché parce que c'est trouvé, et l'aisance sauve du maniérisme. 11 est inutile de rappeler les qualités un peu troublantes de l'étonnant groupe de la Dame; au lieu de la beauté, c'est plutôt l'ivresse bruyante du plaisir ; mais où trouver ailleurs cette souplesse, ce mouvement et cet éclat? Une œuvre plus ancienne et plus simple est peut-être encore plus heureuse ; la Flore avec deux Amours du pavillon des Tuileries, où tant d'autres n'auraient fait que de la sculp-
(Dessin de M. Rajoii; gravure de M. Boetzel.)
ture de commande, est une oeuvre charmante et parfaite dans son genre. Elle décore et elle subsiste par elle-même ; elle a le mouvement, la fleur de la jeunesse fraîche et de la gaieté ; le soleil, en tournant devant elle, se charge d'en varier les expressions, et jamais Carpeaux n'a eu la main plus heureuse; il n'a là que ses meilleures qualités. On oubliera Ugolin, on n'oubliera pas la Danse, mais on mettra au-dessus la Flore. Elle a eu un nom dès le premier jour, et c'est elle qui laissera de Carpeaux le plus vivant souvenir.
C'était un sculpteur de race. Barye est à d'autres hauteurs; c'est un grand homme. 11 n'y avait plus rien de nouveau à attendre de lui ; il avait atteint la limite de l'activité humaine, mais la perte est si grande qu'elle est irréparable.
8o L'ART MODERNE A L^EXPOSITION.
Sur la fin de sa vie, il lui a été donné de montrer ce qu il était capable de faire avec la figure humaine. Les quatre groupes allégoriques en pierre des pavillons du Carrousel sont d'admirables œuvres, et il conviendrait certainement de les reproduire en bronze pour décorer une place ou un jardin et les mettre assez près de Fœil pour qu'on puisse vraiment en jouir. Mais sa caractéristique et sa gloire, c'est d'avoir en quelque sorte à lui seul fait rentrer les animaux dans Fart. Je dis rentrer, car il ne faut pas croire que notre temps ait l'honneur d'avoir créé ce genre^ et ce ne serait pas une étude sans intérêt et sans portée qu'une histoire des animaux dans la sculpture.
Il y faudrait faire figurer le vieil Orient ; si le petit lion de Khorsabad qu'on admire au Louvre, et qui n'était qu'un objet de décoration puisqu'il servait par son anneau à assurer la fixité du bas d'une portière, avait été trouvé plus tôt, on pourrait croire que Barye, qui ne Fa heureusement connu que fort tard, en est directement sorti. Quant à la sculpture antique, elle est pleine d'animaux. La lionne élevée à Athènes à l'héroïque Lœena, la vache de Myron, les chevaux de Lysippe, les animaux de tous genres, lions, loups, taureaux, qu'on voyait à Delphes, Fane consacré par Auguste à Nauplie, à Rome et dans tout le monde romain, le peuple de coursiers épiques qui se pressaient sur les places et devant les temples en l'honneur des empereurs et des proconsuls, les chevaux, éléphants, panthères, lions attelés aux quadriges et aux séjuges du faîte des arcs de triomphe, les cent animaux de marbre dont, un jour de féte, Ptolémée Philadelphe fit décorer une tente, toutes ces bêtes diverses, sangliers, chiens, chèvres, aigles, que l'antiquité s'est plu à représenter, et dont les Musées du Vatican et de Naples, si riches qu'ils soient, ne nous ont conservé qu'une très faible partie, seraient un thème intéressant à traiter à la fois par l'érudition des textes et par la critique des monuments.
On y verrait plus d'une singularité, par exemple l'habitude orientale, qui nous est connue dès Hérodote, qui fut suivie par les empereurs romains, et que nous retrouvons encore en France au xiv' siècle, de jeter en fonte, pour les convertir en grands animaux massifs, des quantités énormes d'or, évidemment dans l'intention de les conserver intactes et d'empêcher qu'on ne pût en rien distraire sans les détruire en totalité.
Après l'antiquité, la représentation des animaux n'est plus que fantastique ou conventionnelle. Dans l'église, à moins que ce ne soit le cheval sur lequel on met le Christ ou un certain nombre de saints, l'animal devient un monstre. Quant à la Renaissance, elle imite les rondeurs et la conven-
LE SECRET d'en HAUT, PAR M. H MOULIN.
(Dessin de M. A. Duvivier.)
82 L'ART iVIODERNE A L^EX POSITION,
tion froide de ceux des sarcophages romains des bas temps, la seule antiquité que Fart moderne ait eue d'abord sous les yeux. Raphaël, en les reproduisant dans ses compositions, prolongea par Tautorité de son exemple ces formes de convention, et, si ce grand homme eût envoyé plus tôt que sur la fin de sa vie quelques-uns de ses élèves lui rapporter les dessins des sculptures athéniennes du Parthénon, ce dont on a la preuve dans des dessins de sa main, il est certain que ce côté de l'art eût été ramené par lui dans les voies de la vérité. Il en resta longtemps éloigné, et ce fut par la peinture, quand les Hollandais donnèrent une personnalité au paysage, qu'il finit par y rentrer. Chez nous, Géricault, tout en restant naturel, en fit voir et comprendre le style et la beauté élevée, et Ton peut dire que le mouvement décisif fut donné par lui. Barye le suivit en maître, et avec lui cette branche de l'art, dont il demeura le roi, reprit non seulement sa place, mais une place plus importante que jamais.
Quelle belle chose que les deux lions des Tuileries : l'un, celui qui se défend contre un serpent, d'une vérité particulière si saisissante et si passionnée ; l'autre, assis et calme, d'un caractère plus monumental et dans le style de la sculpture antique la plus élevée ! Il y a là bien plus que du naturalisme, car Barye résume et synthétise. Il masse les poils pour ne les faire sentir qu'à l'état sommaire; ce qu'il présente, c'est la forme maîtresse. Il en modèle les lignes d'une façon souveraine; il accentue par de grands méplats les mouvements de leurs muscles formidables. Plus il est simple, plus il est terrible et plus ses grands fauves sont ressemblants. Sans dénaturer son modèle, sa puissance magistrale le transforme parce qu'il le voit et le sent avec des yeux et une âme de poète ; il l'idéalise parce qu'il le domine toujours. C'est le plus grand des animaliers, mais il est plus encore, et, quand il présente à la fois l'homme et l'animal, dans Thésée et le Alinotaure, par exemple, dans son autre groupe de Thésée et le Centaure Biénor ou dans cette charmante statue équestre de Gaston de Foix, dont on n'a vu que la maquette, c'est Thomme qui l'emporte. Aussi bien que la forme, il a le sens monumental par sa façon de dégager le sujet.
Ce n'est pas lui, à coup sûr, qui aurait compris comme ils l'ont été les quatre groupes équestres du pont d'Iéna, auxquels l'Exposition donne un regain de regards. On a pensé à y symboliser les quatre âges différents de l'équitation. L'idée est bonne, mais le programme imposé aux artistes est volontairement malheureux. Comme thèmes et comme époques, on a désigné un Grec, un Romain, un Gaulois et un Arabe. Les
trois premiers sont bien voisins les uns des autres, et tous les quatre sont nus ou à peu près, ce qui les rapproche encore, au lieu de les différencier. De plus, cette façon de mettre le cavalier à pied est ce qu'on pouvait imaginer de plus malencontreux. Dans cette donnée, le cheval seul est le personnage, et Thomme s'efface devant lui. Que ce soit Alexandre, Charle-
LF. SERMENT DE SPARtACUS, GROUPE PAR M. BARRIAS.
(Dessin de M. A. Duvivier.)
magne, Colleone ou un jockey, l'homme à pied qui tient un cheval par la bride ne peut jamais être pour l'art autre chose qu'un palefrenier.
Devant l'Ecole militaire il n'y avait que deux thèmes. A l'état moderne il fallait mettre à cheval quatre soldats de différentes armes, par exemple, un cuirassier, un dragon, un chasseur et un artilleur. Pascal a parlé quelque part, avec l'énergie violente qui de sa pensée passait dans son style, de l'homme-machine qui se plie à ce qu'il veut fermement et qui se façonne au gré de ce qui l'entoure. La discipline, l'uniforme, le
but de l'arme font dans Tarmée quelque chose de semblable. Le corps y prend des habitudes, les traits une physionomie qui restent ineffaçables. C'est ce caractère, différent dans toutes les armes, et cette individualité générique qui eussent donné un sujet nouveau, intéressant, approprié et très varié de motifs. M. Frémiet a traité dans ce sens, et avec beaucoup de bonheur quant à la vérité du type, un carabinier, un guide, un artilleur et un gendarme. Il n'en a fait que des figurines, mais elles valent des statues.
En s'en tenant au sujet donné, les âges de l'équitation, il fallait précisément prendre le contre- pied de ce qui a été fait. Au lieu d'aller dans le sens de la monotonie et d'effacer les différences, il fallait, au contraire, les accuser; il fallait, par exemple, prendre un Grec, un chevalier, un Arabe et un écuyer. Par là on aurait eu l'antiquité, le moyen âge, la civilisation orientale et l'Europe moderne. L'enseignement et la vérité historiques se seraient rencontrés avec d'excellentes oppositions pittoresques : il n'eût pas été sans intérêt et sans poésie de voir, à côté du costume simple du Grec ou du Romain, la pompe asiatique de l'Oriental avec sa selle constellée de coraux et toute chargée de broderies, ses larges étriers, ses armes ciselées en bosse, les glands et les houppes de son cheval et les grands plis de son burnous ; de voir, auprès de la rudesse du guerrier tout bardé de fer, la politesse et les belles façons de M. de Pluvinel avec son feutre à plumes et ses canons de dentelles ou de M. de La Guérinière en habit français. Les bêtes n'eussent pas été moins différentes que les hommes; on pouvait opposer entre elles les formes aristocratiques du cheval plié aux finesses du manège, la robustesse massive du gros cheval capable de courir avec le poids de l'armure, l'élégance sèche et nerveuse de l'arabe, la tête basse, la crinière éparse et piaffant d'impatience, et la rondeur un peu courte des chevaux de la frise athénienne avec la crinière coupée comme celle d'un casque. 11 y avait là moyen de représenter des civilisations, des races de chevaux, des manières de monter toutes différentes, et un bien beau thème pour un artiste. Barye en était digne, et on l'avait; seulement il eût fallu que les groupes fussent en bronze ou en marbre et non en pierre.
Revenons du pont d'Iéna au vestibule du Trocadéro, où se trouve le groupe en bronze des Gladiateurs de M. Gérôme, dont on a beaucoup parlé d'avance. C'est le secutor qui l'emporte cette fois sur le rétiaire. Le filet et le trident brisé du vaincu sont à terre, et le secutor, le pied sur le corps nu de son adversaire, triomphe avec ses jambières, sa cuirasse, ses
l'éducation maternelle, groupe par m. delaplanche.
brassards, son grand casque à visières percées, et dans la main sa courte et terrible épée. 11 n'est pas besoin de dire avec quelle exactitude savante Tartiste a traité le détail sculpté de toutes ces armes d'après les plus beaux et les plus rares exemplaires. Ce qui vaut mieux, c'est la pose droite et vaniteuse du victorieux, qui n'attend que l'acclamation sanguinaire des Vestales et des spectateurs pour égorger son rival ; mais la pose de celuici n'est sculpturale que d'un côté, et l'effet dominant est trop archéologique. On a vu de M. Gérôme des statuettes de bronze beaucoup plus heureuses; dans leur dimension moindre, elles gardaient la liberté spirituelle de l'esquisse. Ici le petit modèle en terre ou en cire valait probablement mieux que le grandissement , dont les parties nues sont parfois creuses. Peu de peintres feraient d'aussi bonne sculpture, mais il n'est pas étonnant que le peintre ne soit pas encore complètement un sculpteur.
A l'Exposition universelle, la sculpture est partout : au pavillon de la Ville de Paris aussi bien que dans les salles des Beaux-Arts; c'est dans le bâtiment d'anthropologie que sont les bustes et les statues ethnographiques de M. Cordier, qui sont entrés dans la décoration de nos appartements et de nos maisons; Barye est chez Barbedienne; M. Rochet et bien d'autres, chez M. Thiébault; les fondeurs, les bronziers, les fabricants de fonte de fer, les fabricants de terres cuites, les céramistes, les orfèvres ajoutent à l'exposition spéciale de notre sculpture. Les passages, les galeries, les pièces d'eau, les allées l'éparpillent dans tous les sens.
Ainsi l'une des œuvres les plus nouvelles de cette année vient d'être posée, il y a quelques jours, auprès du pont d'Iéna. On connaissait par une réduction la Liberté que M. Bartholdi, né dans l'Alsace française, doit dresser sur l'île qui s'élève à l'entrée du port de New-York. D'autres œuvres du même artiste donnaient presque la certitude qu'il ne fléchirait pas sous les difficultés de celle-ci. Un buste colossal de Washington, qui remonte à quelques années , au palais des Champs-Elysées , et le modèle au tiers et déjà énorme du magnifique lion de Belfort, plus monumental et moins convenu que le fameux lion de Thorwaldsen , montrent d'une façon sûre combien il s'entend, en simplifiant les plans, à ne pas perdre leur effet et à conserver les lignes et les accents. Ce n'est pas une affaire de grandissement mathématique , et peu de figures supporteraient d'être augmentées ; elles seraient hors de mesure , absolument vides et comme soufîlées. La taille est une des parties de l'inspiration et ne se modifie pas
après coup. Une figurine ne devient pas une statue; une statue ne se réduit pas impunément et sans perdre quelque chose. Ce qui doit être colossal a besoin d'être conçu de sa taille et sort des conditions ordinaires. Il y faut plus de simplicité, plus de jet, plus de tenue; la ligne extérieure de la masse totale emporte tout; elle doit être claire et harmonieuse, ne pas
LE GÉNIE DES ARTS, CROUPE PAR IM. MERClÉ.
(Croquis de l'artiste.)
avoir d'angles, de trous, de déchirures, de contournements , de complications, et ne rien demander aux détails accessoires. En plein air et dans le cadre du paysage , une figure unique sera plus belle qu'un groupe , dont la distance perd et embrouille l'agencement; une figure debout vaudra mieux qu'une statue assise, qui ne se verrait bien que de côté; les longs vêtements à plis amples et tombant jusqu'à terre pour élargir et former la base valent mieux que les vêtements justes et étroits, et la difficulté des
figures d'homme colossales est ramincissement et la séparation des jambes qui s'effilent à distance. La Liberté de M. Bartholdi est toute droite et pyramide légèrement. Le bras gauche ne se sépare pas du corps; l'autre monte le long de la tête pour élever la torche lumineuse. Le mouvement est net, énergique, mais ne peut tenir, et on le regarde sans fatigue. Le parti est donc bien trouvé, dans le vrai sens. 11 n'est plus douteux, maintenant , que l'exécution ne soit à la hauteur de l'idée. La tète supporte d'être vue de près; elle n'est pas vide; mais, à distance, ses plans s'accusent en s'éclairant, et elle prend une véritable majesté. Le Néron colossal n'a été commandé pour Rome à Zénodore que parce qu'il avait commencé par faire en Auvergne son grand Mercure sur la cime du Puy-de- Dôme. Nous devons être reconnaissants à M. Bartholdi de donner à son pays l'honneur, après tant de siècles , d'envoyer à l'étranger une œuvre de même nature. Elle aura sans doute une meilleure fortune, car elle n'est pas exposée à être renversée et brisée aussi vite que le colosse impérial et le dieu païen.
On voit la richesse du Champ de Mars dans tous les genres ; des mois d'étude et des volumes n'y suffiraient pas. Ainsi, pour ce qui nous incombe, il y aurait lieu de s'occuper des statues de bronze, des fontaines, thème merveilleux aux variations infinies, et aussi de la sculpture iconique.
Depuis que, malheureusement pour l'art, l'usage des tombeaux sculptés dans les églises est tombé en désuétude, les statues publiques des grands hommes sont venues, bien qu'avec une moins grande variété de motifs et surtout de développements, les remplacer dans une certaine mesure, et il serait heureux de ^'oir se généraliser cet emploi de la grande sculpture. Il est seulement regrettable que ce soit un peu une affaire de hasard et que cela ne puisse guère venir que de l'initiative des conseils municipaux. C'est quand ils n'ont guère de grands hommes qu'ils pensent surtout à se faire honneur de celui qu'ils ont. Ils prennent alors ce qu'ils peuvent, si bien que c'est dans les grandes villes, là où il ne serait que juste d'avoir beaucoup de statues honorifiques, qu'on n'y pense guère et qu'on en fait le moins. En somme, les avantages l'emportent sur les inconvénients, et il n'y aurait aucun mal à ce que les villes en élevassent à toutes leurs illustrations. Quand bien même l'hommage serait parfois exagéré, le sentiment pieux et honnête qui l'inspire est toujours d'un bon exemple. En préoccupant les yeux de l'enfance et de la jeunesse, il fait sentir et comprendre que chacun doit faire tout ce qu'il peut pour laisser
Il CtOR A VICTIS, 11 GROUrE l' A R M.
(Dessin de M. A. Djvivi.T.)
M E RCI É.
de soi un bon souvenir, et l'hommage qu'on voit rendre à ceux qui ont mérité un pareil honneur est de nature à mener quelques-uns à s'en rendre dignes à leur tour.
Après David d'Angers, dont la vie s'est consacrée à ces grands hommages, les statues qu'on a faites se sont réparties entre plus de mains, et ce serait une longue énumération que de signaler seulement celles qui ont passé au Salon depuis dix ans, en laissant de côté celles qui n'y ont pas figuré. Cette année, au Champ de Mars, c'est M. Guillaume, bien que, par un oubli inexplicable, il ne figure pas au livret, et M. Crauk qui ont le plus d'œuvres de ce genre, ce dernier n'en ayant pas moins de cinq, trois maréchaux de France, Pélissier, Nid et Mac-Mahon, l'intendant de Languedoc d'Étigny, et Claude Boiirgelat, le fondateur de l'hippiatrique en France. On parle à Tours d'en élever bientôt à Kabelais une, qui aboutira cette fois; pour que ce soit un chef-d'œuvre, il suffira qu'elle ne soit pas indigne du modèle. Du reste, il serait curieux et juste de savoir exactement ce qu'il existe de statues honorifiques ; cela ferait penser à de nouvelles, celles précisément dont on remarquerait l'absence. L'inventaire des richesses d'art de la France les rencontrera forcément un peu partout, et une à une. Il serait meilleur de les grouper, au contraire, et d'en présenter en une seule série, classée par régions et par départements, le bilan complet. Elles seraient en plus g-rand nombre, et il y en aurait parmi elles beaucoup plus de remarquables qu'on ne le croit. Après un premier dépouillement des livrets du Salon et des guides, il suffirait d'une circulaire pour arriver à ne pas en omettre, et l'ensemble, en même temps que ce serait un acte de justice, formerait un tableau bien intéressant.
Les bustes, qui se rattachent au même ordre d'idées lorsqu'ils se rapportent à des hommes publics, et qui, lors même que cette notoriété du modèle leur échappe, ont toujours pour eux l'intérêt humain de l'étude de la nature vivante et contemporaine, sont souvent plus remarquables, plus souples, plus variés que ces grandes figures, parfois trop officielles et convenues, et je regrette de n'avoir pas la place d'entrer dans le détail. Il est cependant impossible de n'en pas rappeler au moins quelques-uns, et d'abord ceux de M. Iselin et de M. Oliva, dont l'un a plus de sobriété et de fermeté, dont l'autre a plus de mouvement et de couleur.
Du reste, de même que les plus beaux portraits sont toujours l'œuvre des plus grands peintres qui n'en font que par exception, les plus beaux bustes sont l'œuvre des sculpteurs, parce que celui qui se cantonne dans
ce seul genre s y réduit et s'y immobilise presque forcément pour ne pas assez se renouveler et pour ne pas se retremper à la source féconde de Tinvention et de la composition générale. Le buste de V Archevêque de Paris,