SUR
Mai i8;8.
Onze ans après une Exposition dont la splendeur et les succès semblaient ne pas pouvoir être dépassés, au lendemain d'une des guerres les plus malheureuses qui aient frappé un peuple, sous le coup de tous les désastres et de toutes les ruines causés par la plus terrible des invasions étrangères, immédiatement suivie d'une guerre civile sans précédent, en proie aux déchirements de sa politique intérieure, avec la menace toujours présente d'une conflagration européenne, la France, dans un effort de redressement superbe, a osé convier l'univers, c'est-à-dire tout ce qui sur cette terre travaille et produit, à un rendez-vous plus solennel, plus grandiose, plus largement international que celui de 1867; elle a pensé qu'on pouvait faire encore plus grand et plus beau, et que, même après 1867, les Expositions universelles n'avaient pas dit leur dernier mot. Les sceptiques, les méfiants, voire les hostiles, n'ont pas manqué à cette
3 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION.
œuvre d'une hardiesse presque inquiétante. La France cependant a osé; son appel a été entendu et écouté, le monde entier, à part quelques abstentions prévues, est venu à elle, et la troisième Exposition universelle de Paris, en dépit de tous les retards, de tous les obstacles et, disons-le. de toutes les mauvaises volontés, a été ouverte à la date fixée, le i" mai 1878. Paris a fait une nouvelle fois honneur à sa vieille devise. Le vaisseau de son Exposition, après bien des tempêtes, se dresse, calme, imposant, magnifique, et le frémissement de ses mille oriflammes jette la gaieté sur Thorizon de la grande ville. La colossale entreprise a réussi, et doublement, en raison de son importance et des difficultés qu'elle a dû surmonter; son succès sera immense, — immense, entendez bien; il Test déjà. Le i" mai 1878 restera une des dates glorieuses de l'histoire de Paris et aussi de la France. Tous ceux qui ont assisté à l'élan spontané de ces deux millions d'âmes ne l'oublieront jamais. Paris n'avait pas connu la joie depuis bientôt dix ans, et sa joie était bien légitime, car la victoire remportée était celle de la paix, du travail et de la solidarité entre les peuples; celle-là, du moins, n'appellera ni haines ni représailles. La France en sortira plus unie et plus sympathique. Groupons-nous donc sans arrière-pensée autour de cette œuvre nationale; joignons nos communs efforts pour augmenter s'il est possible son intérêt et, par suite, son succès ; oublions pour six mois nos querelles et nos ressentiments, et surtout nos petites rancunes; pensons enfin que l'Exposition doit être pour tous une trêve féconde.
Le plan adopté est superbe, personne ne saurait le nier. S'il n'a pas le piquant des lignes courbes de celui de 1867, il a plus d'assiette; il est plus noble et plus vaste. Les lignes droites et les intersections rectangulaires sont peut-être plus monotones, mais elles ont mille avantages qui les rendent préférables, en outre de l'ampleur et de la majesté des perspectives. Tout d'abord la surface disponible s'est trouvée doublée, sans compter le supplément d'espace qui a été fourni par l'adjonction des jardins et du nouveau palais du Trocadéro. Quant à la transformation des pentes du Trocadéro et à leur entrée architecturale dans le plan d'ensemble de l'Exposition, c'est l'inspiration maîtresse de l'œuvre. Cet agrandissement subit du cadre, qui a permis de faire entrer en scène, ou pour mieux dire d'ajouter au spectacle, une haute et large terrasse, un pont, un grand fleuve et tout le panorama d'une ville immense, est une idée de génie, quel que soit, du reste, le mérite des constructions qui font décor.
On a voulu faire grand, on a fait en même temps pittoresque, et d'une façon qui ne nuit point au souvenir si vif laissé par 1867 ; on a fait autre. Cette division en deux membres bien distincts et cependant intimement liés pour Tœil, puisque le fleuve seul les sépare, entraîne partout une division logique et excellente : dans la plaine, le provisoire, Téphémère, la vie, l'activité civilisatrice, c'est-à-dire Tindustrie et Tart modernes; sur la hauteur, le définitif, ce qui doit survivre à cette féte de six mois, c'est-àdire le calme, le repos. Fart ancien et ses manifestations infinies, des jardins verdoyants, un palais gigantesque. Pour un tel plan, cinquante millions de francs ont été nécessaires, le double de ce qu'un régime qui ne passait pas pour économe avait dépensé en 1867. La France, comme on voit... nous allions dire la République, a bien fait les choses.
Le palais du Trocadéj-o a la forme d'un fer à cheval très ouvert, dont les deux bras avancent vers le Champ de Mars ; il occupe toute la largeur de la terrasse. Au centre et faisant saillie à l'intérieur du fer à cheval, comme une abside d'église, se trouve la grande salle des concerts, flanquée de deux tours qui n'ont pas moins de quatre-vingt-deux mètres de haut. Tout l'ensemble de la construction, qui est l'œuvre de MM. Davioud et Bourdais, est d'un style gréco-byzantin un peu hybride, mais qui du moins, pour les détails de la décoration, est emprunté à notre belle architecture romane du Midi. Les tours, qui sont d'une grande fermeté de silhouette, rappellent un peu la tour du Palais-Vieux, à Florence. Les deux ailes sont des galeries, à colonnades extérieures, assez basses, se découpant en blanc sur un fond de muraille d'un beau rouge pompéien. L'appareillage du monument est tout entier en pierres roses et blanches alternées, comme les églises de l'Auvergne, et en matériaux de choix. Quelques dorures sur les combles, quelques motifs d'incrustations en mosaïque, grecques et fleurons, complètent la polychromie de l'édifice.
Nous n'avons point à juger aujourd'hui une œuvre aussi vaste ; nous nous permettrons seulement de faire deux remarques : l'une, qui sera un éloge, c'est que l'idée mère du plan, nous voulons dire la forme en fer à cheval, est excellente; l'autre, qui sera une critique, c'est qu'il est bien difiicile de considérer autrement que comme un contre-sens architectural la rotondité centrale, ou plutôt ventrale, comme le disait avec à propos notre ami Duranty, qui vient couper en deux la belle ligne des colonnades. Nous savons que certaines nécessités ont commandé à MM. Davioud et Bourdais de mettre ainsi la charrue devant les bœufs, mais ce n'est pas une excuse suffisante à nos yeux. Quoi qu'il en soit, l'œuvre reste, mal-
^rc tout, f^rnndiosc, et, à ne considérer que la bâtisse, le palais du Trocadéro, construit en l'espace de dix-huit mois, ainsi que le Champ de Mars, est en ce genre le plus grand tour de force qui se soit produit. C'est la preuve la plus extraordinaire de ses ressources qu'ait encore d(Minée l'industrie parisienne. Cela suppose un outillage matériel et intellectuel prodigieux. 11 convient de dire en même temps que ' les architectes ont été remarquablement secondés par deux hommes des plus capables, M. Raulin, inspecteur des travaux, et M. Masselin, entrepreneur.
La façade extérieure, qui regarde l'avenue du Roi-de-Romc, produit tout d'abord, par sa simplicité robuste, une rare et forte impression. Au point de vue de la vraie graiideur, le revers est peut-être plus beau que la face. Cette première impression ne se dément pas lorsque Ton pénètre dans les grands vestibules à colonnes trapues, en marbre du Jura, qui traversent le monument et conduisent immédiatement le visiteur à l'un des plus beaux panoramas du monde. Ces vestibules ouverts ont vraiment un caractère superbe. Les colonnes à chapiteau roman, à base écrasée, sont d'un galbe tout à fait résistant. Si le reste du palais était à ce diapason, MM. Davioud et Bourdais eussent fait un chef-d'œuvre. Nous rencontrons en passant le fameux groupe en bronze de M. Gérôme, les Gladiateurs. Au-dessus sont les salles de conférences qui serviront en même temps, paraît-il, à l'exposition des Portraits historiques, exposition qui sera du plus haut intérêt, malgré qu'elle ait subi de fâcheuses aventures. On sait, en effet, qu'elle devait occuper les premières salles des pavillons des Beaux-Arts, au Champ de Mars; or on n'avait pas pensé que la sculpture, notre gloire artistique la plus incontestée, n'avait pas d'emplacement digne d'elle, digne de nous, et que sur le tard elle se regimberait. Dans le vestibule de gauche s'ouvre, ou mieux s'ouvrira au futur, l'aile du palais consacrée au rétrospectif français; dans celui de droite, l'aile consacrée au rétrospectif de l'étranger. On voit que la logique du plan d'ensemble n'a été perdue de vue dans aucun détail. Quant à la salle des concerts, qui est la plus grande salle de la France et la plus grande du monde avec l'Albert Hall de Londres, on peut dès maintenant préjuger qu elle sera des plus magnifiques tant par l'ampleur monumentale de ses proportions que par la bonne tenue de sa décoration, ors sur fond rouge. Elle pourra contenir de six à sept mille spectateurs; sa coupole colossale mesure cinq mètres de diamètre de plus que celle de Saint- Pierre à Rome. L'archivolte de la scène est ornée d'une peinture murale
de M. Lameire. Au sommet des combles, la Renommcc de M. Mercié déploie sur le ciel ses ailes d'or.
Du milieu du palais du Trocadcro s'échappe une grande cascade,