BELGIQUE
« Ici il y a des peintres, » pourrait-on inscrire sur la porte de Texposition belge. Ces peintres ont été presque tous mêlés aux nôtres ; presque tous leurs tableaux ont paru à nos Salons. Nulle part en Europe, proportionnellement à la population, il n'y a autant et de si bons peintres que chez ce peuple. C'est celui qui a le plus sûr, le plus gras maniement de la peinture. Il en joue à pleines mains, et c'est à croire cette fois que tout Belge naît peintre, a le sens inné des belles tonalités et remue la pâte avec une pleine certitude.
La base des colorations en Belgique est un gris noir transpercé de reflets, avec lequel on appuie sur les ombres, on rend le relief d'une manière solide et énergique. En général, on y étend largement le ton, qu'on fait intense et riche, en le contenant avec une sobriété qu'on peut appeler cossue.
L'étalement aisé et plantureux de la couleur manégée dans une contexture délicate et vigoureuse à la fois est le caractère de cette peinture, où le clair léger se dégage de l'enveloppe laineuse, étoffée, moelleuse des gris foncés.
L'histoire de cette peinture est notre histoire : c'est le tressaillement historique de i83o porté à nos frontières; c'est le passage de Courbet laissant de longues traces dans les ateliers de Belgique; c'est on ne sait quelle prospérité et quelle santé dans la petite nation qui se sont reproduites dans son art. Mais une grande partie des toiles qu'exposent les Belges, nous les avons vues ou nous en avons vu de pareilles, et l'on en a parlé sans cesse dans la Ga{ette. On n'a plus rien à dire de M. Wauters, sinon qu'on reconnaît encore une fois son beau talent large, expressif en dessin, tranquille et ferme en tonalités. La paix, le bon et bel accord des couleurs est en effet le trait magistral de la peinture de son pays. On
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n'a plus rien à dire de M. Alfred Stevcns, sinon ce qui n'en a pas été dit : c'est que la marque de son talent est maintenant dans la science et l'amour des reflets, qu'il pousse jusqu'à Textrême. Et je noterai, à ce propos, une curieuse ressemblance de facture entre la Galerie de peinture de M. Aima
FIGURES DU TABLEAU Dl. M. WAUTERS : (1 LA FOLIE DE HUGO VAN DER GOES. 11
(Croquis de l'artiste.)
Tadema, à l'exposition anglaise, et quelques-unes des toiles de M. Stevens, Chez M. Aima Tadema, l'analogie paraît peut-être encore plus visible. Il y a eu là dans Téducation un même point de départ. Il reste pourtant un petit compte à régler avec M. Stevens. En homme de beaucoup d'esprit, il s'est aperçu qu'il y avait profit à « mettre l'art à la portée des bourgeois » , et que cette portée ne s'élevait pas au-dessus des
sujets et des titres de romances. Depuis longtemps les peintres font, par exemple, une statue de nègre qui rit aux éclats, tandis qu'une femme de chambre la contemple, ou bien un buste de faune qui se meurt de rire pendant qu'une marquise l'examine. Il fallait rendre de la fraîcheur à une vingtième édition de cette chansonnette comique; un masque japonais a suffi à M. Stevens pour raviver la ritournelle ressassée. Mais quelle connaissance de Paris il avait pour s'être senti sûr d'avance que les Parisiens ne souriraient pas de titres comme : Le Sphinx parisien. Une Horrible
Certitude, Un Chant passionné, Désespérée, Le Besoin de rêver, etc. Si Ton ne faisait honneur à Fesprit moqueur de M. Stevens du choix d'un tel bouquet, si l'on devait, au contraire, l'attribuer à sa sincérité, nous serions tous bien désillusionnés. M. Willems aime le même genre de titres; il faut donc qu'il ait aussi beaucoup d'esprit, car toute autre explication serait cruelle. Ceci n'était qu'une parenthèse; je reviens à la peinture.
Les animaux de M. Joseph Stevens ont été maintes fois célébrés, et
les voilà qui reparaissent tous à TExposition, dans leurs allures amusantes, traités avec esprit et vigueur.
M. Henri de ftrackelaer, fils d'un homme qui a pris part à la rénova-
LE VERGER, PAR m""" MARI F. COLLAR T.
(Croquis de l'artiste.)
tion de Part belge, au moins par ses élèves, au nombre desquels était Leys, a envoyé au Champ de Mars de remarquables tableaux, très lumineux, tout allumés de fines notes rouges et de clartés pleines de vivacités, où se sent le souvenir de Pieter de Hooghe, mais où le sens particulier de la
nature a une belle part, et qui ne sont point sans rapport avec l'art anglais moderne. Une impression d'archaïsme, introduite à travers la nature moderne, plait à ces artistes. On la retrouve dans les beaux paysages de M. Lamorinière, imprégnés d'un doux et noble sentiment, d'une haute et grave harmonie dans leur simplicité verte et grise. D'un peintre mort trop jeune, Boulenger, nous voyons des œuvres extrêmement remarquables aussi. Sa Vue de Diuant, entre autres, est une toile de maître, de grande ampleur, de tonalité magnifique.
Le charme des ombres onctueuses, des lumières rasantes que M'"'Col-