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LE CAPITAINE BURTON, PAR M. LEIGHTON

qui nous parut tout nou-

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de fermiers et de villageois, sont restés imprégnés de peinture hollandaise. Néanmoins leurs essais de coloration hardis ou excentriques troublèrent le monde de l'art autour d'eux, et les générations suivantes se laissèrent duper à des tonalités crues, aigres, heurtées, qui donnèrent à penser en i855 que, las de Thuile et entraînés par le goût des pickles, les Anglais voulaient dorénavant peindre au vinaigre. En art, en littérature, par génie national, les Anglais sont portés au détail, qu'ils sentent très fortement; ils se plurent donc à détailler la coloration, à en débiter une à une les oppositions. Il y avait cependant, à cette Exposition de i855, une masse moyenne, que nous appellerions bourgeoise, et qui affadissait ces crudités de manière à les rendre acceptables aux palais les moins audacieux.

Le sentiment harmonique, calme, s'était perdu ou n'était pas né encore dans l'art anglais, où abondaient les anecdotes spirituelles, et où un agaçant pétillement de tons faisait grincer des dents.

Les confrontations plus fréquentes avec les Italiens et les Français eurent enfin leur contre-coup sur les Anglais. M. Ruskin, l'esthéticien, conçut en Italie d'assez singulières idées, mais des idées curieuses, et il parvint à en animer pendant quelque temps un certain nombre d'artistes, d'autant plus facilement qu'elles étaient dans l'esprit de la nation. Vers i85o se forma donc l'école préraphaélite, dont le but semblait être de retrouver la naïveté et la grandeur de l'expression par une rigoureuse et dévote minutie dans les détails. MM. Millais, Rosetti, Holman Hunt, Martineau, qui est mort, Madox Brov^n, etc., en furent les initiateurs et les principaux soutiens, mais continuèrent à marcher dans le sentier des colorations tourmentées et multiples. M. Millais, par la puissance seule de ses intuitions artistiques, sut arriver peu à peu à l'enveloppe, au calme, à l'équilibre de la tonalité. Les seconds venus parmi le préraphaélitisme, MM. Burne Jones, Crâne, Richmond, Spencer Stanhope, et en flanc M. Watts, qui est plutôt un postraphaélite, se sont rangés dans cette voie, où l'on aperçoit le désir d'employer l'art des Florentins à exprimer une poésie un peu bizarre, mais d'accent très net. Mason, mort en 1872, et Walker, mort en 1875, allaient à leur tour engendrer un nouveau mouvement. Mason fut éclairé, lui aussi, par la peinture des Florentins, et revint d'Italie avec des idées fécondes. La simplicité de facture, l'unité de coloration lui paraissaient, comme aux anciens maîtres, le plus puissant moyen d'exprimer un sentiment. Walker puisa une semblable inspiration dans les tableaux de Millet.

Les peintures de Leys et de M. Jules Breton, l'un par le sentiment

LA PEINTURE EN ANGLETERRE. i53 recueilli et grave qu'il avait trouvé dans rarchaïsme, lautrc par son élégance poétique exagérée, qui réveille l'impression d'un nocturne musical, émurent les jeunes gens. M. Millais, de son côté, exprimait de la façon la plus haute des idées analogues avec ses paysages, entre autres le Froid Octobre, avec sa Veille de la Saint-Agnès, avec sa Femme du joueur et d'autres tableaux.

Mais l'enveloppe blonde et mélancolique, le sentiment tranquille, délicat et, sous cette tranquillité, plein d'une sorte de mystique et souffrante exaltation, que montrèrent Mason et Walker, ne furent pas compris. Une lutte s'eng-agea entre eux et quelques-uns de leurs partisans contre le reste de la peinture. MM. Birket Poster et North, aquarellistes de beaucoup de talent, soutinrent vivement Walker et Mason, et eurent plus d'une fois à relever leur esprit découragé.

Les choses se faisaient très complexes dans l'art anglais. L'illustration y devint bientôt, plus que jamais, une source de talents originaux. Walker débuta en illustrant des maga^^ines, et le célèbre écrivain Thackeray, qui se plaisait à faire lui-même les dessins destinés à orner ses romans, ne tarda pas à trouver que Walker s'y prenait mieux que luimême. Ce furent d'autres jeunes artistes, dessinateurs pour les journaux et les livres, Pinwell et Houghton, qui se rallièrent les premiers autour de Walker et prirent avec lui la tête du mouvement. Mason était plus âgé et marchait parallèlement, plus fort peintre et artiste moins naïf que Walker. Les écoles de Kensington, fondées par le gouvernement, engageaient à cette époque la lutte contre les écoles de l'Académie, et, fait singulier, c'était dans l'établissement officiel que se nourrissait l'art indépendant et novateur, tandis que l'institution libre de l'Académie endormait ses élèves dans les traditions froides. Il serait injuste pourtant de considérer l'Académie à ce seul point de vue, car M. Leighton et M. Poynter, en cherchant à y créer le sens de la peinture classique, l'étude de la forme antique, étaient, eux aussi, des novateurs fort décidés; ils se reliaient, par leurs désirs de rigueur et de sévérité dans le dessin, aux nouveaux préraphaélites ; et le jeune monde de Walker et de Mason voulait, de son côté, poser dans les décors modernes des personnages de dessin antique. Par là-dessus agissait le journal le Graphie, curieuse école de vivantes études sur la vérité, où venaient travailler les élèves de Kensington, comme MM. Herkomer et Gregory, et où se distinguait M. Small. Les fondateurs de la jeune école anglaise, Mason, Walker, Pinwell et Houghton, par un sort fatal, sont morts tous les quatre.

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Les trois derniers ont fini jeunes, peut-être à la peine, peut-être à cause d'un tempérament nerveux et frêle, que la lutte, le travail, la sensibilité excessive, ruinèrent rapidement.

Aujourd'hui le mouvement qu'ils ont imprimé entraîne un grand nombre d'artistes de talent : MM. Herkomer, Gregory, Boughton, qui s'était préparé en France, puis chez M. Édouard Frère, qu'on estime beaucoup en Angleterre, Small, Morris, Robert Macbeth, Green, Morgan, Bayes, Aumônier, etc.

D'autres courants encore circulent dans Tart anglais. Comme je

l'ai dit, M. Leighton a voulu y réinstaller un art sévère, voué à l'étude de l'antique. Ses élèves, M. Poynter et M. Prinsep, le suivent avec beaucoup de résolution. Néanmoins ils semblent secs à côté des précédents, malgré le sérieux de leur talent. Il y a du caractère dans les Blanchisseuses de M. Prinsep, et de l'invention dans la manière dont il déroule leur théorie sur cette pente de terrain qu'il a coupée avec brusquerie et originalité. La Catapulte de M. Poynter est d'une conception remarquable, d'un travail très sérieux. La Leçon de musique de M. Leighton est très aimable, et son Élie au désert a de l'allure. Mais le charme, la vie et la vivacité manquent à ces artistes. M. Leighton devrait porter toutes ses forces sur la sculpture, où il se ferait une renommée, et sur le portrait, qui demande des maniements presque plastiques ; de lui-même le portrait fournit à l'artiste la vie, que celui-ci n'évoque pas toujours aisément quand il faut la faire naître dans des sujets qui ne touchent que la science et les souvenirs littéraires. M. Armstrong se rapproche de ce groupe, mais il garde un charme de douce simplicité à travers la sévérité, et son tableau intitulé Musique a une remarquable impression de calme et de grave rêverie.

Autour de M. Calderon, qui ne comprend pas bien la couleur, quoiqu'il la cherche de tous côtés, mais qui a parfois d'heureuses rencontres, comme le prouvent les figures spirituelles de sa Dernière Touche, marche un groupe que ses dehors froids, sinon ses visées, rattachent au précédent; on l'appelle l'école de Saint-John's Wood, d'après le quartier

MUSKiUE, PAR M. ARMSTRONG.

(Croquis de l'artiste.)

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de Londres où Ton se réunit au début. M. Storey, beau-frère de M. Calderon, MM. Yeames, Marks, Hodgson, Watson, en sont les coryphées.

On ne saurait oublier de signaler la vigoureuse école écossaise, l'école des marines et des pêcheurs, dont M. Hook a été le porte-fanion, où se distinguent MM. Hemy, qui fut élève de Leys, Colin Hunter, Mac Callum, Mac Whirter, et à laquelle peut être rattaché M. John Brett, le paysagiste de Cornouailles. J'aime les fermes accents de cette école, ses belles eaux brillantes, ses terrains couverts d'herbes sombres, ses rudes pêcheurs qui travaillent, ses maisons de bois, ses barques, ses ciels. Son pinceau n'a pas de tendresse, son âme n'est pas hantée par la rêverie, mais ses adeptes s'appuient fortement sur la terre , ils prennent corps à corps, sainement, virilement, la réalité. Parmi les artistes que je viens de nommer, M. Mac Whirter a un sentiment très pénétrant. Son Village de pêcheurs éveille une sensation forte et intime.

Les riches provinces manufacturières et commerciales de F Ouest ont toujours soutenu une école de peinture ou plutôt un groupe d'artistes. Il y a trente ans, c'était l'école de Bristol, dont faisait partie Danby, l'auteur du Coup de canon de i855. Aujourd'hui c'est Técole de Manchester; elle est éprise de Corot, et elle recherche les œuvres de M. Fantin-Latour, Celles-ci y produiront quelque jour un certain ébranlement. Cette école n'est pas représentée à l'Exposition.

Les tentatives de M. Whistler, les œuvres de M. Legros ont laissé aussi leur impression chez quelques artistes. Quant à l'Académie, son rôle réside dans une hésitation et une incertitude que marque fort bien le système d'enseignement adopté dans ses ateliers. Chaque mois, un nouvel artiste est chargé de corriger et d'inspirer les élèves; de sorte qu'au bout de trente jours M. Pettie succède à M. Aima Tadema, puis à M. Pettie succède M. Marks, et ainsi de suite, au grand dam du scholar, qu'on embrouille et qu'on désespère par ces diversités. Çà et là, de certains artistes ne se relient plus aux principaux groupes et participent surtout de la tradition générale et moyenne représentée par les héros de l'Exposition de i855. Ceux-ci, ceux du moins qui ont survécu, forment à présent, à peu d'exceptions près, un ensemble bonhomme, bourgeois et éteint. Ils sont vieux, et leur peinture a vieiUi. MM. Frith, Grant, Elmore, Armitage, qui travailla avec Paul Delaroche, Goodal, Cope, Ward^ Mac Née, Paton, Redgrave, voilà les principaux conducteurs de cet autre chœur, où domine le talent de feu Landseer, qui éclate si bien dans la merveilleuse scène àu. Singe malade. Tous les artistes de cet ancien groupe

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ne sont pas annihilés; le portrait de M'"' Wiseman, par M. Mac Née, est d\in joli sentiment, léger, vivant, rappelant quelques figures de i835, comme on en voyait dans les lithographies de Gigoux ou de Devéria. Chez M. Grant il y a encore quelque chose, une netteté sobre, de la justesse, de Tobscrvation, et chez M. Redgrave il y a une vive expression de l'été, de sa chaleur, de sa lumière, de son plantureux aspect, et aussi Tintime expression de la terre civilisée, de la terre qui entoure le cottage.

Mais, en 1878, à travers toutes les différences d'écoles, de tendances, comme en 1867, à travers les indécisions, comme en i855, à travers les acidités, comme en 1820, avec Constable et Turner, comme à la fin du xviif siècle, Fceil anglais est resté le même.

Une tonalité jaune et rousse, légèrement aigre, qu'avive du rouge,

que du gris atténue, et qu'irisent des nuances vineuses et violacées : tel est le thème principal des colorations anglaises. On le retrouvera chez Reynolds, chez les Crôme, partout. Ce thème est venu de la peinture hollandaise; il est aussi dans le goût national et dans le pays même. Les constructions en briques, les boiseries protestantes, les grandes nuées brumeuses et fumeuses transpercées de soleil, les prairies, les eaux limoneuses, le donnent tout préparé. Nous pouvons le poursuivre de tableau en tableau, malgré les factures et les sentiments les plus divers : dans V Automne doré de M. Cole, dans la Neige au printemps de M. Boughton, dans le Chant du soir de Mason ou la Vieille Grille de Walker, dans le Garde royal et les Montagnes d'Écosse de M. Millais, dans les portraits de M. Orchardson et ceux de M. Ouless. Il nous apparaîtra dans les paysages écossais ou gallois, dans la Dernière Touche de M. Calderon, dans les figures de M. Watts, chez M. Herkomer et chez M. Gregory. M. Pettie, M. Holl, M. Goodall, M. Hodgson, feu Landseer, nous le montreront, et M. Aima Tadema lui-même n'y échappera point. 11 s'épanouira aussi avec les aquarelles de M. Aumônier, de M. North, de M. Small, de M. Green, de Pinwel, de Houghton et de tant d'autres.

LA PEINTURE EN ANGLETERRE. iS;

Si nous entrons dans la maison décorée par MM. CoUinson et Lock, nous le retrouverons en voyant que le parloir y est rouge vineux, avec des rideaux à fleurs rousses empruntées à la Turquie, et avec une tenture jaune persano-japonaise. Ailleurs le mobilier composé par M. Whistler sera jaune et roux ; les meubles de la jolie chambre exposée . par M"'' Garrett seront recouverts en étoffe jaunâtre.

A ces tonalités se joignent parfois des nuances neutres prises aux Florentins, mais plus encore aux Japonais. MM. Richmond, Watts, Burne- Jones se servent d'un olive bronzé et d'un violacé grisâtre qui viennent des bords de TArno, de Lombardie ou de Kioto. Le tableau égyptien de M. Aima Tadema renouvelle les tons des papiers-cuirs de Nagasaki ou de Yeddo.

Comme une grande délicatesse et une grande subtilité guident bien des peintres anglais, c'est avec une certaine subtilité aussi qu'il faut rechercher l'origine de ce thème jaune et roux. Assurément une impression du soir, une impression de fin du jour et de fin de saison, l'amour du crépuscule et de l'automne, du ciel pâli et doré, des feuilles mortes, des herbes brûlées par le soleil, est gravé dans l'âme anglaise. Les heures qui terminent le travail commencent le repos et ramènent les gens vers leur intérieur, la saison qui, rallumant le foyer, en rend les jouissances si vives, sont les plus douces pour ce peuple plein de tendresse sous sa rude énergie. Le repos jusqu'à l'accablement, et sa volupté poussée jusqu'à l'aigu de la souffrance, voilà même ce que parfois exprime fart anglais.

Combien voyons-nous, à cette exposition, de tableaux où les gens reviennent le soir après le travail ! C'est avec une avide aspiration que les Anglais en appellent à la campagne, et à celle qui est proche des habitations, avant tout. Les parcs, les jardins publics plaisent à ces peintres. Ce pays de l'industrie ne nous envoie pas un seul tableau où soit peint le travail industriel, et si le chemin de fer apparaît dans la peinture, ce n'est que pour servir de cadre au vo}'ageur. Mistress Gaskell, dons son roman Nord et Sud, a bien exprimé ce désir ardent d'échapper à la fumée et à la boue des cités industrieuses pour aller respirer l'air et voir le soleil se coucher dans les districts agricoles parfumés de l'odeur des herbes et des feuillages.

Sous ce climat pluvieux, la pluie cependant a son attrait et ses charmes pittoresques. Les peintres d'Angleterre aiment à fêter l'apparition de l'arc-en-ciel, et les idées protestantes, sans doute, ont leur part à cet. intérêt qu'inspire le signe d'alliance chanté par la Bible.

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Autrement le protestantisme n'apporte guère d'œuvres directes. Nous ne le retrouverions que dans les Invalides de M. Herkomer et dans un tableau de M. Holl. Ces invalides de Chelsea, avec leur beau parc, occupent beaucoup la peinture; on les représente souvent. La mer, le peuple, les pauvres, sont réunis là sous une seule espèce, celle du pauvre heureux, soigné, choyé, car le pauvre, en pleine misère, est écarté des voies où passe le peintre. Il a fallu un imitateur de Gustave Doré, M. Fieldes, pour songer aux guenilles. Les filles des champs, les blanchisseuses, les laboureurs, le peintre anglais les préfère et les fait agréables, presque élégants. Cette campagne, avec ses jolis chemins sablés, ses haies, ses gazons, entraîne un peuple riant. Le bateau apparaît souvent; la mer est territoire anglais. Le cheval est plus rare; il semble qu'il y a tendance à s'écarter des sports. Le livre de Wilkie Collins, Mari et Femme, où les sports étaient attaqués si fortement, correspondait sans doute aux idées du monde artiste^ plus nerveux qu'athlétique. Et puis, le marin est plus poétique que Thomme d'écurie, et la mer est un plus noble champ de courses que la piste d'Ascot. La musique est entrée dans la vie anglaise, et j'aperçois plus de musique à l'Exposition de la Grande-Bretagne qu'à celle de l'Allemagne, où j'en aurais attendu davantage.

Les jeunes filles, les femmes et les enfants remplissent les toiles de l'Angleterre, surtout les jeunes filles, dans leur fraîche et pure magie. Mais parmi ce monde je vois briller les grandes dents qui soulèvent la lèvre, et j'entends craquer la grande mâchoire qui mange sans relâche : trait caractéristique chez les ladies aussi bien que chez les mistresses.

Et puis, ce qui semble sourdre à travers les sensations tendres, souriantes, ou se révéler sous l'éclat et le brillant d'un monde heureux, c'est comme dans l'aquarelle de Pinwell, intitulée le Parc de Saint-James, et dans le Départ de M. Holl, l'accablement de ceux que broie le laminoir de cette vie d'activité, de concurrence. On sent la stupeur, l'effroi secret des âmes étreintes dans l'engrenage ; on surprend le son étouffé du sanglot intérieur de ceux qui succombent à la peine et qui ne peuvent plus lutter, tandis que les autres s'en reviennent en chantant le long des haies en lîeur, que les guinées tintent, que la locomotive jette ses hurlements.

Si nous quittons ce monde moderne, le champ se rétrécit soudain. La peinture monumentale n'a point d'espace à demander aux murailles protestantes, et les murs des édifices laïques ne se prêtent pas volontiers à ses décors. Il en résulte que la peinture d'histoire et le nu sont relativement rares. Les sujets de l'histoire du pays se résolvent en tableaux

LA PEINTURE EN ANGLETERRE. iSg d'appartements. L'archaïsme de Fantiquité ou de la fin du moyen â"-e a néanmoins des adeptes, les uns poursuivant un réalisme de restitution qui rajeunit les sujets ou en trouve d'inattendus, les autres doués d'une vision particulière qui renouvelle les formes et les aspects. Quelques artistes se consacrent à l'Orient, quelques-uns aussi aux sujets français de l'époque révolutionnaire ou napoléonienne.

Comme on l'a toujours dit, l'art anglais est bien anglais. Dans la peinture allemande, il n'y a que fort peu de physionomies allemandes. J'entends par là des figures aussi particulières que peuvent l'être celle de M. Menzel, ou celle du prince de Bismarck, ou celles des disciples du Christ, peints par Gebhard. Mais, dans la peinture anglaise, le type national fortement accusé se voit de tous les côtés.

Voilà pourquoi la Première Poste de M. Sant, peintre ordinaire de la reine, est si intéressante, en dehors de son exécution, où l'on pourrait retrouver une tendance à s'inspirer des étoffes blanches de M. Millais. La bouche en bec-de-lièvre, qui laisse voir les dents et qui donne un caractère sauvage aux figures féminines les plus civilisées, est là, cruelle et terrible. Dans le portrait de lady Cavendish par M. Richmond, on la retrouve, et, sous cette peinture à la fois légère, délicate et rigoureuse, on croirait voir une reine de la Polynésie qui a pris l'habitude de percer ses lèvres d'un coquillage.

Singulièrement dur et sinistre est le type à l'œil froid, aux grandes bouches serrées, des jeunes filles qui jouent le Whist à trois de M. Millais, avec leurs grandes toilettes à flots et à replis bouillonnants. Ils ne sont pas doux ni tendres les animaux que la nature a pourvus de fortes mâchoires, et toute la volonté, l'impassible détermination et le sans quartier de la race sont écrits chez ces femmes. Je me hâte de dire que la civilisation a tourné en simple énergie dans la vie et en grand appétit de sandwiches et de roastbeefs les instincts primitifs si fortement taillés sur ces têtes.

Le type maigre aux grands yeux caves que M. Burne-Jones et M. Richmond ont donné à la Viviane du moyen âge et à l'Ariadne anfique est encore un type anglais, le type des âmes poétiques par excellence, mais toujours avec la mâchoire accusée et amie des viandes saignantes, et toujours avec un arrière-sentiment dur et farouche, sensible, quoique lointain.

M. Watts, du côté des hommes, a rendu ces mêmes caractères avec une vigueur, une ampleur à établir les masses tout à fait remarquables. Qu'on voie son duc de Cleveland, et l'on ne sentira pas précisément la douceur et la bonté dans ce visage.

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Le Portrait du capitaine Biirton, si cnergiquement peint par M. Leighton, est très effrayant. Je me rappelle que ce célèbre voyageur terrifia plusieurs membres de notre Société de géographie, qui fêtèrent son passage à Paris en Tinvitant à dîner. Il ne parlait que de sabres de son invention avec lesquels il découpait un homme, comme une volaille, en aiguillettes. Nos géographes, bons bourgeois fort doux, ainsi que vous et moi, sentirent leurs cheveux se dresser sur la tête en l'écoutant. Il est certain que Tétat normal de cette figure, à en juger par la peinture de M. Leighton, est une expression de fureur.

Mais, si j'ai insisté sur un certain trait presque cruel ou farouche de la physionomie anglaise, c'est qu'elle a un correctif dans la beauté et l'élévation du front, la noblesse du nez et la fermeté pénétrante du regard. Cette race puissante, qui du fond de son île a soumis et rempli une partie de la terre, a le double privilège de la violence des penchants et de la supériorité intellectuelle, qui les discipline et les emploie à de grandes et bonnes choses.

Justement M. Millais célèbre d'une façon émouvante une de ces grandes choses modernes qui font tressaillir l'Angleterre jusqu'au fond du cœur.

« Le passage du pôle existe, et c'est l'Angleterre qui le trouvera, qui doit le trouver. » Telles sont les paroles, ou à peu près, que prononce le capitaine Trelawney, l'ancien ami et compagnon de Byron en Italie et en Grèce. Et sur sa main crispée, qui voudrait déjà étreindre l'avenir, se pose calmante la main de la jeune femme assise à ses pieds et lisant le récit des tentatives faites pour la découverte du Passage du Nord- Ouest.

La chambre, ornée de pavillons, de cartes, d'atlas, est pleine de jour, et par la fenêtre ouverte on voit le ciel et la mer, clairs et attirants. Peutêtre le capitaine a-t-il la figure trop contractée Mais comment exprimer d'autre façon l'impatient appel dont son cœur est gonflé? La jeune femme est merveilleuse d'attitude vraie et de britannisme. Un grog très fort est à côté du marin : autre trait britannique.

Certes, ce tableau m'émeut beaucoup. Voilà bien le drame et l'idée modernes, concentrés, rendus avec toutes les ressources de la réalité la plus simple et partant la plus puissante.

Si je parcours ensuite l'œuvre exposée par le grand peintre, j'admirerai ce chef-d'œuvre de gracieuse et délicate coloration, de douce et intense expression, de grâce infinie, qui s'appelle la Femme du joueur; j'admire-

LA PEINTURE EN ANGLETERRE. i6i

rai cet étonnant vieillard, le Garde royal rouge, magnifique d'éclat, de liberté, de hardiesse, de sonorité; je m'arrêterai devant le paysage du Froid Octobre, si personnel, si juste, si vrai, avec ses eaux d'acier, avec ses grandes herbes et ses arbres, que couche le vent aigu, et avec ce souffle d'air et cette lumière grise qui l'animent ou l'éclairent. Le portrait du duc de Westminster me paraîtra très harmonisé et me montrera le parent d'un des grands seigneurs de Reynolds; et le portrait de M'"' Bischofsheim me semblera réalisé avec une mâle élégance, une rare fermeté et un sens profond de l'individualité. Les Trois Sœurs, si naïves, si librement peintes dans leur gamme diaprée, si enfantines, m'éblouiront par une rare splendeur de tonalités claires et de vie richement illuminée. M. Millais est un des hommes de la peinture du xix'' siècle; et je ne pense pas être obligé d'ajouter : Tant pis pour qui ne saurait s'en apercevoir !

La variété de son œuvre est splendide, depuis l'exactitude absolue et décisive jusqu'à la puissance des plus grands éclats et jusqu'à la magie du charme le plus rêveur et le plus pensif.

Lepréraphaélitisme minutieux a disparu, ou à peu près, dans tout ceci ; mais la main hardie et vigoureuse, l'œil pénétrant et sensible, l'esprit aux sentiments intenses qui étaient dans le préraphaélite de i855 et de 1867, dansV Ordre d'élargissement et dans la Veille de la Saint-Agnès, sont plus hardis et vigoureux, plus pénétrants et plus sensibles, et jouent parmi des sentiments plus intenses.

M. Millais a un élève nommé M. Ouless. .

" h AMOUR ET LA MORT, PAR M. WATT»,

et qui fait de beaux portraits, où l'on retrouve, (croquis de ranisie.)

néanmoins avec de la pesanteur et surtout

avec de la dureté dans les ombres, les traces de la facture du maître. Le chimiste Pochin, ennuyé de poser, se décida à ne point interrompre ses expériences pendant que M. Ouless le peignait; de là nous est venu ce portrait si curieux et si contemporain où nous voyons le savant occupé à ses cornues. L'honorable recorder (juge) de la cité de Londres, M.Russel Gurney, nous apparaît de même dans ses fonctions et dans son costume.

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La vie est rendue d'un ton éclatant et solide dans ces figures de M. Ouless fortement empâtées.

Bronzino, Jules Romain, Michel- Ange ont inspiré à M. Watts ces puissantes constructifjns de visages et de corps humains, parfois un peu lourdes, qui donnent un si fier aspect à son exposition. 11 y a du sculpteur autant que du peintre dans ces formes remuées par masses et mouvementées. Son buste sculpté de Clytic est identique à sa peinture. Une carrure, une décision fort remarquables, ressortent dans toute sonœuvre. Le dessin n'y est pas pur et juste, mais il y est ample et fort. Ce n'est pas un coloriste non plus, mais c'est un artiste qui a le sens de l'imposant, du large et de l'accent, avec une tendance à l'enflure. Il brasse littéralement la chair, l'ombre, l'étoffe, l'idée, l'expression et le mouvement. Tous ses portraits ont de l'allure, mais presque tous ont d'énormes joues. Celui du violoniste Joachim s'enveloppe d'une apparence mystérieuse très belle, et celui ciu duc de Cleveland est le plus naturel, le plus original et le meilleur de tous. M'"^ Percy Windham ressemble à une sibylle, et le Jugement de Paris rappelle par ses formes allongées la Nymphe de Benvenuto Cellini.

Dans l'Amour et la Mort de M. Watts, je note cette tendance contournée qui domine chez les nouveaux préraphaélites, MM. Burne-Jones, Richmond, Stanhope, sorte de manière sans vulgarité, et qui témoigne d'un effort sensible pour infuser un jeune esprit dans de vieilles données. L'Amour et la Mort se tordent, comme se tordent Viviane et Merlin, comme se tord Ariadne. C'est une recherche d'animation, mais la même recherche chez divers artistes. M. Crâne, cependant, en s'attachant plus étroitement aux nobles formes de Botticelli, dans sa J^eiius renascens, oppose le vertical à ces inclinaisons et à ces ondulations. M. Burne-Jones prend les cadres d'Albert Durer, formés de guirlandes, d'arceaux en ruine, de feuillages mystiques et précieux, d'idées latentes, et il y insère le type poétique de la femme anglaise, singulier, un peu effaré, anguleux, mince, dont M. Stanhope fait presque un jeune garçon, créant ce maniérisme qui du moins, avec sa délicatesse aiguè, sa coloration neutre et distinguée, son élégance agitée et son impression nette et un peu sèche, reste maître de soi-même dans le domaine pur de l'allégorie poétique et se forme un monde homogène d'êtres et de décors spéciaux. M. Sandys, par sa Médée, relie ceux-ci à l'école d'exécution très appuyée de M. Leighton. Ceux-ci s'agitent dans un monde irréel où ils veulent apporter une extrême précision ; Mason et Walker, au contraire, ont voulu chasser cette précision

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du monde réel et y introduire une subtilité raffinée qui finit quelquefois par le défigurer.

Ils font, pour ainsi dire, évaporer le paysan et la paysanne sur la toile pour ne laisser à sa place qu'une ombre, une âme, toute frissonnante, dont les cordes fines, impalpables, vibrent en accords mourants, en pâmoisons nerveuses. Millet, j'entends celui de la fin, Leys, M. Breton,

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