VENUS RENASCENS, )> PAR M. CRANE
(Croquis de l'artiste.)
leurs inspirateurs, ont eu bien des affectations, et, à force de vouloir rendre les personnages simples plus graves, plus élégants ou plus inspirés et émus qu'ils ne sauraient jamais Tètre, ils se sont plus d'une fois trompés, et beaucoup.
Le Chaut du soir de Mason exhale une indéfinissable impression; c'est un tableau qui se pâme, le mot m'est encore une fois nécessaire. Voilà sans doute des religieuses, des martyres, des créatures enfin qu'emporte un élan passionné et languissant à la fois, des natures mystiques, délicates comme le cristal, d'exceptionnelles sensitives qu'une éducation, des habitudes spécialement spirituelles ont affinées jusqu'à l'excès maladif. Sous
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la mélancolie des ombres qui suivent le soleil couchant, elles jettent toute leur âme, toute la svelte et fine beauté de leur tempérament aiguisé, nerveux, subtil, dans Thymne qu'elles chantent . . . Mais non, ce sont des filles de ferme, médiocres musiciennes, qui ont, ce soir, le caprice de chanter des psaumes, et qui étonnent les jeunes cultivateurs, leurs amoureux de demain ou de la veille, lorsqu'ils les croisent en chemin. C'est la nature qui chantait Thymne dans Fâme ultra-poétique de Mason et il mettait la source de poésie là où elle n'était pas : dans les personnages. Peintre vigoureux et intense dans ses Maremmes, simple jusqu'au négatif, quoique excellent de couleur, dans ses Enfants à la pêche, parfait de sentiment harmonieux dans son Fer perdu, Mason est un être surprenant, presque toujours outré, suraigu et portant sur les nerfs comme un harmonica; mais il vous enveloppe d'une mélodie où, à travers ce vague, ce suraigu, passent des notes exquises. J'en appellerai néanmoins ici à M. Israëls, qui se rattache par le sentiment à ce monde anglais. Il a le dessin moins fin, moins distingué, le sens moins raffiné que Mason ; mais il est plus vrai, et la profondeur, la justesse de la plainte dans ce tableau que j'ai cité de lui : Seule au monde, me touchent plus droit, plus net que le Chant du soir.
Walker me semble préférable à Mason, et quelques-unes de ses aquarelles sont ravissantes, surtout celles où il laisse le personnage à lui-même et ne veut pas le rendre exquis. Son tableau la Vieille Grille est d'une harmonie délicieuse. C'est le soir, et la paix de la campagne, au moment où le jour va tomber, est adorable dans ce paysage blond, doux, où les nuances se fondent, veloutées, un peu fluides. Une dame et sa servante sortent par la grille, qu'elles referment ; des enfants jouent sur les marches qui mènent à cette grille, et deux ouvriers passent dans le chemin. Voilà tout, pas d'autre sujet que la paix de la vie, la rencontre des passants, la divershé de l'âge et du rang social, un spectacle qu'on voit chaque jour et que l'artiste chante avec une douceur et une simplicité complètes. Complètes? Point tout à fait : les ouvriers sont élégants, ils se cambrent comme des Apollons, ils sont même angéliques. Et puis, dans ce charme de douceur, dans cette délicatesse de tonalité, il y a de l'homme qui s'évanouit et dont la syncope passe dans sa peinture.
C'est comme un symbole, cette vieille grille ! C'est Walker et Mason qui l'ont ouverte pour donner accès à fart anglais sur ce domaine nouveau, tout de sentiment musical et presque extatique, où l'on reste abîmé dans les plus mystiques délices de la sensitivité, à la vue d'un troupeau d'oies chassé par une petite fille, devant un laboureur qui
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ramène Fattelage de sa charrue, ou devant un enfant qui laisse tomber des cailloux au fond d'un seau d'eau. M. Whistler avait imaginé jadis des symphonies en blanc et en bleu. Ceux-ci ont pris la chose au sérieux. Mais il y aura toujours un combat autour de ces deux hommes si curieux. Les gens que Vesprit touche plus que la matérialité de l'art, plus que les recherches mécaniques de Texécution ou du coloris, aimeront toujours beaucoup ces deux peintres, et leur sauront gré d'avoir créé cette exécution qui effleure et fait évanouir les choses, qui donne au tableau l'aspect du pastel ou de Taquarelle, et lui enlève les pesées épaisses de l'huile chargée de couleur. Les autres leur reprocheront de sacrifier la peinture et ses qualités propres à une sorte de rêverie ou de souffle teinté. Encore faut- il rappeler la grande vigueur et la sonorité de Mason lorsqu'il veut aller à toutes voiles.
Leurs successeurs se tiennent plus près de l'accent et du sens simples des choses ; M. Boughton est un des plus fins, des plus gracieux et des Y>^ViS sensibles entre eux, M. Morris en est un des plus vifs et des plus francs. Je n'ai malheureusement pas le temps de m'arrêter à leurs oeuvres, qui sont fort intéressantes, ni à l'énergique Naufrage de M. Small, ni aux paisibles Voisins de M. Green, ni au riant Retour des champs de M. Morgan, non plus qu'aux tableaux de large sentiment et de tons fermes et beaux qu'a exposés M. Robert Macbeth, mais où le dessin vise aussi à trop d'élégance. Tous semblent vouloir observer et tirer de l'observation tout le suc qu'elle peut donner, sans chercher à surélever la note. Ils ont la tendance plus juste que ceux qui ont ouvert la vieille grille. Ils paraissent se mieux porter et conservent l'équilibre ; ils savent, les autres ayant subi le risque de l'expérience, mieux sauvegarder la peinture des envahissements de la musique et de la poésie ; ils vivent plus activement, à toute heure, et non à celles du soir seulement, et, néanmoins, les impressions qu'ils rendent continuent à être délicates et distinguées. 11 faut réunir à ce groupe M. Briton-Rivière, qui par sa toile intitulée Charité, s'y rallie au moins pour un moment.