LOUIS GONSE
Septembre 187O.
P. S. — Ces lignes ont été écrites dans le feu de la première impression, alors que rien n'était achevé ; nous leur donnerions sans doute un autre développement. Malgré cela, nous tenons à n'y rien changer. Le sentiment que nous éprouvions le i5 mai s'est complété, mais il ne s'est pas modifié. Notre admiration pour l'incomparable ensemble de richesses et de documents instructifs que présentent le Champ de Mars et le Trocadéro n'a fait que s'accroître chaque jour. Aujourd'hui l'Exposition est à son point de perfection, et elle dépasse en intérêt tout ce que les plus osés pouvaient attendre; son unité majestueuse frappe d'une invincible émotion tous les esprits qui ne sont pas aveuglés parles passions politiques. Pour nous, comme pour la majorité, elle nous semble belle en dehors de toute étiquette; nous nous réjouissons sans arrière-pensée qu'elle fasse tant d'honneur à notre pays.
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C'est aujourd'hui qu'il convient de la juger. Combien de choses sont venues peu à peu et presque sans eflort apparent y prendre place ! Depuis trois mois, son importance a plus que doublé. Partout Tordre et l'harmonie se sont établis. Le Trocadéro surtout, qui n'était qu'une maison sans meubles, est maintenant un prodigieux musée. Les merveilles de l'art ancien s'y sont accumulées : à gauche les collections françaises des Rothschild, des Davillier, des Didot, des André, des Rasilewski, des Piot, des Gréau, des Spitzer, des Seillière, des Dreyfus, des Fillon, des Odiot, des Maillet du Boulay, des Stein, etc., etc.; adroite, quelques collections étrangères, comme les salles du musée de Boulacq et de l'Espagne, puis une accumulation sans précédent de trésors artistiques de l'Extrême- Orient, laques, bronzes, porcelaines, etc.; au premier étage, une merveilleuse exposition d'art musulman ancien. Ajoutons-y, quoi qu'ils soient misérablement installés dans la salle des conférences et dans celle de la musique de chambre, les portraits historiques français.
voNs-Nous fait tout notre devoir? Appelés à montrer à la France et au monde les meilleures des œuvres exécutées par nos peintres depuis l'Exposition universelle de 1867, informés longtemps à Tavance que la plupart des écoles étrangères se présenteraient au concours honorablement armées, avons-nous pris la peine de réunir toutes nos richesses? avonsnous su choisir? Non; le vent de l'ingratitude a soufîlé sur nos âmes : nous avons oublié, écarté peut-être, quelques-uns de nos grands morts. L'exclusion n'a sans doute pas été systématique et absolue. On s'est souvenu du jeune peintre, du jeune soldat, que tant de raisons défendent d'oublier, Henri Regnault; on a pensé à plusieurs paysagistes, à Corot d'abord, et aussi à Daubigny, à Paul Huet, à Chintreuil, à Courbet. On s'est rappelé Belly, et l'on est même allé jusqu'à songer à Charles de Tournemine. Pour la peinture romanesque ou historique, on n'a pas eu la mémoire moins complaisante ; on a voulu se souvenir de Claudius Jacquand , car, c'est un fait reconnu depuis un demi-siècle, où Jacquand n'est pas, il n'y a point de féte complète. "Malheureusement, à l'heure où l'on dressait ainsi la singulière liste des élus, on éliminait doucement quelques-uns des maîtres qui ont
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été Thonneur de Técole et dont chacun de nous a le nom sur les lèvres. 11 est évident qu'on a eu tort.
Où sont les œuvres du grand rustique, F'Yançois Millet? Certes, celuilà a représenté un art robuste , il a possédé un profond sentiment des réalités champêtres. 11 a eu, en même temps, un soufîle puissamment humain, et, dans son dessin simplifié, dans sa recherche du caractère, il a connu cet heureux don de l'agrandissement qui est une des formes du style et que les réalistes modernes ignorent si bien. François Millet a été oublié.
Un autre maître est absent , et les étrangers s'étonnent de ne pas le voir au Champ de Mars : c'est Diaz. Son œuvre était curieuse à montrer: elle a un charme significatif. Diaz s'était brouillé avec les Salons annuels. A la suite de l'Exposition de iS5g , où il n'obtint peut-être pas tout le succès rêvé, il se réfugia dans l'abstention. Mais il ne voulut jamais croire à la paresse, et, pendant les dernières années de sa vie, il resta le travailleur infatigable dont les amateurs se disputaient les œuvres. On peut discuter les fantaisies de dessin , les à peu près , les ignorances dont Diaz a fait l'aveu dans le sérail de ses odalisques et de ses sultanes. En un temps où la critique est devenue plus clairvoyante, elle doit reconnaître chez lui une singulière insuffisance de la forme; mais, dans ses jardins enchantés, il a égrené bien des rubis et bien des topazes, il a donné à ses Amours et à ses baigneuses des carnations finement ambrées, et, comme coloriste, il n'a point été remplacé. Si une certaine pauvreté de goût restreint la valeur d'art de ses chasseresses nues, Diaz demeure un paysagiste spécial, le peintre des dessous de bois, des ciels enchantés et aussi des soirs d'orage. 11 n'eût pas été impossible de se procurer quatre ou cinq de ces derniers tableaux , de ceux qui , ayant passé directement de l'atelier de l'artiste dans la galerie des amateurs privilégiés, sont demeurés inconnus à la foule. Ces peintures, où revit avec un accdit particulier le souvenir du grand Théodore Rousseau , auraient ajouté à l'exposition l'attrait d'une curiosité inédite.
Nous aurions voulu revoir aussi quelques pages d'un portraitiste personnel et inquiet, Gustave Ricard. 11 était bien dans la tradition, celuilà ! 11 a connu les maîtres, il les a copiés avec une intelligence admirable, il les a aimés jusqu'à en souffrir. Sans doute Ricard a parfois apporté dans sa recherche quelque chose de maladif. Il pensait que le peintre de portraits doit modifier sans cesse son idéal et même sa manœuvre en présence des types toujours différents qui posent devant lui. Dans sa sin-
cérité, qui a pu parfois côtoyer la méprise, il se demandait, le pinceau à la main, quel mode il devait employer pour exprimer le caractère du modèle. Il a pensé à Léonard, à Reynolds, à Van Dyck, à Rembrandt, à Lawrence; il s'est aventuré dans Tombre rousse des vieux Hollandais ; il a cherché les clartés lumineuses, à Fheure où personne n'osait encore songer au ton clair. Il y eut chez Ricard un peu d'alchimie, mais il a souvent trouvé de l'or. Ce vaillant artiste, d'une distinction si haute, méritait d'autant plus un souvenir que les invités de la France, les étrangers, connaissent mal sa valeur et que, si nous n'y prenions garde, un silence venu trop tôt pourrait se faire autour de son nom.
L'idée d'écarter Fromentin semble plus étrange encore. Il avait certainement, dans sa finesse de juge, les opinions ironiques et les dédains qu'on doit avoir à l'endroit des faiseurs; mais le culte qu'il professait pour les vrais maîtres ne l'avait jamais conduit à dire brutalement sa pensée à propos de ceux de ses camarades qui lui paraissaient s'être égarés sur une fausse piste. On a admiré avec quelle réserve exquise, en quels termes voilés, il a fait allusion, dans les Maîtres d' autrefois , au talent de quelques-uns de ses contemporains. Fromentin savait les choses de la peinture beaucoup mieux que les hommes du métier ne sont accoutumés de les connaître, et ceux qui ont siégé avec lui au jury, ceux qui l'ont rencontré au Louvre ou ailleurs, se rappellent quelle était la délicatesse de son jugement. Cette délicatesse, qui était le fond de son esprit, il l'avait aussi au bout du pinceau. La grande force, l'éclat triomphant ont pu lui manquer, mais il a toujours compris les lois de la lumière , il a toujours su « faire le tableau » , c'est-à-dire un ensemble, « un spectacle complet dans son unité. Que Fromentin ait, en outre, trouvé, pour ses figures orientales, pour ses chevaux, pour ses lévriers d'Afrique , des formes fines , des silhouettes élégantes , des colorations distinguées , c'est un point que tous reconnaissent. Mais sa valeur véritable n'est pas dans le bonheur et dans le goût du détail; elle est, je le répète, dans l'application constante de cette doctrine, si violemment méconnue aujourd'hui par les successeurs de Fortuny, que l'œuvre de peinture est une œuvre de sacrifice, une synthèse « une et indivisible » . Les visiteurs du Champ de Mars auraient revu avec plaisir et avec profit quelques-unes des chasses ou des fantasias de Fromentin , et aussi ces beaux tableaux qui ne furent point compris à l'origine et où il a dit la vérité sur Venise. Cette joie leur est refusée. On n'a voulu penser ni à Fromentin, ni à Ricard, ni à Millet, ni à Diaz. Leurs peintures se
seraient comportées dignement devant les critiques des deux mondes. Il est vrai — et c'est là sans doute leur seul crime — qu'elles auraient restreint la place que réclamaient certaines médiocrités vaniteuses.
D'autres noms, des noms considérables, manquent aussi au catalogue. Ce sont ceux des absents volontaires. Nous n'avons point à en dresser la liste; mais on s'aperçoit bien vite qu'une revue des forces de l'école contemporaine présente une étrange lacune lorsqu'on ne voit figurer à leur rang ni M. Puvis de Chavannes, ni M. Baudry. De pareils maîtres ne se laissent pas aisément oublier.
Les grandes décorations de M. Puvis de Chavannes sont aujourd'hui fixées aux murailles des musées d'Amiens et de Marseille ; les dernières et les plus belles sont au Panthéon. Nous espérons que les étrangers venus à Paris pour s'enquérir de l'exacte situation de l'art moderne n'auront point manqué d'aller voir, sur la colline du pays latin, cette histoire de sainte Geneviève où , dans une gamme faite de colorations adoucies, M. Puvis de Chavannes a groupé ses personnages avec une simplicité qui ressemble à de la grandeur. Le peintre n'a pas voulu s'égarer dans les curiosités de l'archaïsme; il a su néanmoins donner à la légende de la bergère parisienne le recul et les lointains de l'histoire. Grâce à un système de composition dont toute rhétorique est bannie , il a trouvé l'accent à la fois calme et nouveau , la sérénité sévère et douce qui conviennent à des motifs si étrangers aux préocupations modernes. Le procédé d'exécution et le parti pris de la couleur ajoutent , d'ailleurs, un grand charme aux peintures de M. Puvis de Chavannes. Elles enrichissent les murailles de l'édifice d'une décoration qui a la somptuosité tranquille d'une tapisserie un peu passée.
Avec des qualités bien ditférentes, avec des dons singulièrement plus variés, M. Baudry est encore un maître dont la personnalité tient une grande place dans l'école. Nous ne faisons aucune difficulté de reconnaître que sa fantaisie a été parfois inquiète et inégale, que son pinceau a pu le trahir. Mais M. Baudry est un portraitiste exceptionnel. 11 exprime admirablement le caractère particulier d'une physionomie; il a, du reste, toutes les distinctions d'un coloriste qui, sous le rayon clair, cherche le ton rare. Son imagination a de la richesse, avec la vertu du renouvellement. On l'a bien vu dans la décoration du foyer de l'Opéra, qui est, quant à présent, l'œuvre maîtresse de l'artiste. Si M. Baudry avait aujourd'hui à refaire ses plafonds, il tiendrait compte de la hauteur vertigineuse à laquelle ils ont été placés; il donnerait plus de force à ses
SAINTE GENEVIÈVE, PAR M. ruvis DE CHAVANNES. (Dessin de l'artiste.)
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colorations; mais il ne pourrait donner plus d'ingéniosité à ses combinaisons mythologiques, plus d'élégance à ses déesses et à ses muses. 11 est fâcheux qu'on n'ait pas obtenu pour la grande féte du Champ de Mars quelques-uns des vivants portraits de M. Baudry, quelques-unes de ses •charmantes figures, visions poétiques où l'on peut étudier la forme en mouvement et la grâce agissante.
L'exposition est donc incomplète. Il semble prouvé que nous n'avons pas mis dans notre jeu toutes les bonnes cartes; mais les récriminations seraient aujourd'hui stériles. Il faut prendre cette collection d'œuvres modernes telle qu'elle a été constituée. Si elle ne représente qu'imparfaitement l'effort des dix dernières années, elle dit certainement beaucoup, elle garde un intérêt bien évident. C'est, après tout, un choix des peintures qui, depuis 1867, ont été exposées aux Champs-Elysées. On y voit clairement la gravité de la tentative moderne, et l'on y voit aussi quelque chose qui, aux Salons annuels, n'apparaissait pas avec autant d'éloquence, je veux dire la trace d'une certaine tristesse et comme la recherche, un peu pénible et tendue, d'un art où le cœur ne s'épanouit pas hbrement.
Peut-être l'éclairage des salles de l'Exposition est-il imparfait ; peutêtre a-t-on abusé du vélum qui fut réclamé au mois de mai, et qui, aux jours diminués de septembre, protège trop les tableaux contre la plus aimable des visiteuses, la lumière. Il est possible aussi que le contraste soit trop vif lorsqu'on sort des salons où les Espagnols, les Italiens, les Anglais arborent si joyeusement l'étendard des couleurs tendres. En entrant dans l'exposition française, on éprouve une impression singulière, on se croit en présence d'une école à laquelle manqueraient la gaieté, l'élan victorieux, la jeunesse ardente et folle. Comme nous sommes devenus raisonnables, grands dieux! et comme nous peignons noir! Il semble que nous insistions lourdement sur la toile avec un pinceau chargé d'ombre, que nous voulions à toute force paraître sérieux et convaincus, et que nous nous plaisions à souligner nos moindres paroles. Considérée dans l'ensemble, l'école moderne a l'air de croire que le passant n'a pas l'intelligence prompte, qu'on ne serait pas entendu si l'on parlait à demi-mot et qu'il faut appuyer pour être compris. De là un peu de lourdeur générale, une atmosphère épaissie, une sorte de jour d'atelier strictement fermé aux rayons trop vifs, aux belles clartés qui tombent d'en haut. De là surtout une véritable tristesse dans l'effort, une recherche plus ou moins pénible et comme une gêne dans l'émission de la voix. Où en sommesnous? N'y a-t-il plus d'oiseaux qui chantent librement sous le ciel bleu?
LA PEINTURE FRANÇAISE. 23 Il y en avait un. Notre école a possédé un peintre qui faisait de Fart avec la joie sereine et Finfatigable entrain des intelligences heureuses. C'était Corot. On sait de quelle jeunesse éternelle fut douée cette âme charmante. Ancien au point de vue des dates et seulement par les fatalités