LE SONGF, DE SAINTE CECILE
(D'après un carton de M. Paul Baudry, pour l'Opéra. — Dans la peinture, la sainte et les anges sont vêtus.)
de la chronologie, Corot avait gardé pour les spectacles de la nature les beaux enthousiasmes, les ardeurs d'un amoureux. Et, en même temps, il avait la longue expérience du maître qui, sachant l'art infini, retourne tous les matins à l'école. Il comprenait bien la diversité des tons et des formes, il avait une juste notion des différences; mais son pinceau prenait sur la palette moins de couleur que de lumière, et il enveloppait les bois,
les lacs, les prairies dans le voile transparent de l'unité. Son paysage était tantôt blond, tantôt gris, tantôt d'un vert printanier; il était toujours harmonieux, toujours baigné d'une atmosphère respirable. Corot peignait la saison de l'année, et Theure du jour, et le moment. Nous avons à TExposition du Champ de Mars une dizaine de ses tableaux, simples études d'après nature, comme le Beffroi de Douai, ou compositions poétiques, comme la Biblis et les Plaisirs du soir, qui parurent au Salon de iSyS et qui sont ses dernières œuvres. Le Lac de Garde, le Saint Sébastien, une vue de Ville d'Apray disent bien que Corot n'eut pas la monotonie qu'on lui a quelquefois reprochée. Il y a, dans les peintures qu'on a heureusement réunies sur le même panneau, des fraîcheurs matinales, des herbes mouillées, des gazons dorés par le rayon oblique du soleil couchant, des ciels où l'aurore entr'ouvre ses violettes, tout un monde enchanté, qui est vrai par la lumière, qui est émouvant ou du moins charmant parce qu'il est pénétré de poésie. Corot était, en effet, de ceux dont le puissant caprice échappe, avec des légèretés de sylphe, au terre à terre des vulgarités quotidiennes. Dans un temps où les petites vérités de la prose sont si précieusement recherchées, il a été le dernier poète.
Daubigny, dont la mort est presque d'hier, n'était pas de la famille de Corot, et cependant il appartenait aussi à cette génération enthousiaste que la Muse avait touchée de son aile. On prétendait en ces dernières années qu'il en prenait trop à son aise avec l'exactitude du détail et qu'il ne tenait pas en ordre la comptabilité des brins d'herbe. Il est certain qu'il y pensait peu. La perfection graphique n'avait jamais été son souci. Il voyait les ensembles, les grandes masses; il devinait et faisait comprendre la puissance latente des végétations vigoureuses, il disait l'intensité productrice des sèves cachées. Daubigny a été un coloriste énergique, soit qu'il ait peint la robuste verdure des prairies au mois de juin, soit qu'il ait fait courir dans les forêts jaunissantes le premier frisson de l'automne. Le talent de Daubigny n'est pas complètement représenté à l'Exposition : on peut y étudier néanmoins la largeur de sa dernière manière, car la série des paysages qu'on a réunis s'étend de 1868 à 1876. Nous y retrouvons un de ses Printemps, avec la rangée des pommiers en fleur, et le fameux tableau des Coquelicots, page à la fois éclatante et intime où l'été radieux a mis tous ses sourires. Ici le motif est pris à la réalité pure; mais Daubigny a su prêter à cette modeste campagne des environs de Paris une sorte de grandeur simplifiée, et, en peignant le portrait d'un champ pareil à ceux qu'on peut voir tous les jours, il est presque parvenu
LA PEINTURE FRANÇAISE. 23 à nous donner Timpression d\m spectacle exceptionnel. Dans les paysages de Daubigny, il faut admirer la forte notion des vitalités de la nature avec la simplicité qui résulte de l'élimination volontaire du détail et qui implique une sorte de vue synthétique. On ne respire pas dans ses tableaux