ÉTATS-UNIS
Les municipalités, les sociétés libres, le département de l'instruction publique, rivalisent actuellement d'elforts aux États-Unis pour encourager et développer dans les écoles l'enseignement, la connaissance et la pra-
tique des arts du dessin. Des musées se fondent, et, chaque jour, des dons, des acquisitions viennent les compléter, les enrichir. Des progrès incessants et marqués sont l'indiscutable témoignage du succès de tant de louables ellbrts. Rien que par nos seules expositions, il serait déjà facile de constater combien depuis l'année i855 se sont étendus et le goût et le culte des arts plastiques sur le nouveau continent. C'est à peine si à cette date on voyait figurer à notre première Exposition universelle une dizaine de peintres américains. En 1867, on en comptait une quarantaine, et, aujourd'hui, le catalogue of american art ne mentionne pas moins de 87 noms d'artistes, peintres, aquarellistes et graveurs, ayant envoyé le total respectable de i65 ouvrages, comprenant entre autres 127 tableaux et 23 aquarelles ou dessins. Ces chiffres ont bien leur éloquence.
Née d'hier, sans histoire, sans passé, il n'y a donc rien d'étonnant à ce que l'Amérique ne soit pas encore en possession d'un art national, où se traduisent et s'affirment nettement le tempérament, Yliuniour et le caractère de la race. Mais les temps ne sont peut-être pas bien éloignés où, du mélange actuel et encore confus d'originalité native et de traditions empruntées aux anciennes et aux modernes écoles de la vieille Europe, pourra jaillir un art singulier, imprégné de saveur locale ou de goût de terroir. L'active sève américaine monte et s'épand à cette heure dans toutes les directions, et il y a au Champ de Mars plus et autre chose que de vagues promesses : on y pressent comme l'annonce et l'apparence d'une floraison vigoureuse et prochaine.
Parmi les peintures exposées nous retrouvons- bon nombre de toiles ayant figuré à nos récents Salons, entre autres les Fuucrailles d^ww momie, de M. Bridgman, un élève de Gérome, qui affectionne l'antique et mystérieuse Egypte, et qui applique à la restituer dans ses cérémonies et ses rites sa double science d'archéologue et de coloriste. Une seconde peinture du même artiste , ^//t7/z.M//a/z.^ représente deux musulmans priant dans une mosquée de style moresque du plus excellent caractère architectural.
Toute une laborieuse colonie de peintres américains s'est fixée dans un coin de notre rude Bretagne et s'efforce d'en rendre les sites austères ou d'en traduire les mœurs intimes et patriarcales. Robert Wylie, l'auteur de la Sorcière bretonne exposée en 1872, y est mort l'an passé. Il s'était voué aux sujets bretons. Le Conteur de légendes, son dernier ouvrage, a fait partie du Salon de 1878, et nous rencontrons, dans la section américaine, la Mort d'un chef vendéen, encore un de ses tableaux importants, d'une tonalité forte, mais un peu assourdie par l'abus des noirs. M. Ho-
LA PEINTURE AUX ÉTATS-UNIS. 2i3
venden envoie de Poiitavcii, dans le Finistère, un Intérieur breton, scène de chouannerie, plus pittoresque qu'émouvante, et à laquelle nous préférons cet autre Intérieur breton qu'a signé M. Alden Weir : la femme file, et là-bas, dans Tombre, Thomme allume gravement sa pipe. Cela est d'un arrangement simple, naïf même, mais bien observé et bien peint. Dans le Sabotier, de M. Edgar Ward, qui expose aussi une Citerne à Venise, la couleur est claire, mais précieuse, appuyée et non sans quelque sécheresse d'aspect.
S'il y a quelque chose de Millet et de Jules Breton dans les Moissonneurs au repos de M. Wyatt Eaton, dont une autre toile, intitulée Rêverie, un portrait sans doute, est d'une facture assez sommaire, il y a beaucoup de l'école de Dusseldorf dans la Tonte des moutons en Bavière, de M. VValter Shirlaw. Si Cerise, de M. Hamilton, rappelle Courbet, et ce n'est p>as là un médiocre rapprochement, la Vue de Venise, de M. Gedney Bunce, peut avec honneur se réclamer des meilleurs enseignements de Ziem. Un Page, de M. Shade, est une jolie toile italienne ou espagnole, comme la Marguerite, du même peintre dont il faut absolument noter un petit portrait : Mon visiteur de tous les jours, de la facture la plus distinguée et la plus spirituelle.
Il y a encore bien d'autres toiles, portraits, paysages ou compositions qui seraient à rattacher à telle ou telle école contemporaine ou à telle personnalité connue : par exemple, les Chênes de Creedmoor, de M. Miller, et la Vallée du Paradis, de M. Lafarge, qui ont tous les deux d'étroites affinités de pratique et de sentiment avec l'école anglaise ; le Terre! terre! de M. Henry Bacon, élève de MM. Cabanel et E. Frère; le Portrait, de miss Cassatt, qui participe de notre école impressionniste; un Paysage, de M. Gay, où il semble chercher les tons puissants et contrastés de M. Michetti; une vue de Saint-Pierre de Rome, de M. Inness, mi-impressionniste, mi-italien; la Sibylle de Cumes et le Jeune Marsyas, de M. Vedder, qui reprend pour son compte la tradition anglaise des préraphaélites, et, enfin, un Paysage de la Nouvelle Angleterre par M. Wyant, qui mêle à des études d'après les vieux maîtres anglais un peu du sentiment de Théodore Rousseau.
Mais un groupe d'artistes américains fait déjà preuve de plus d'originalité et d'indépendance, soit dans le choix et l'arrangement des sujets, soit dans le caractère et le sentiment du dessin et de la coloration. Tel est M. Winslow Homer. Ses Scènes noires : la Visite à la vieille maîtresse et le Dimanche matin en Virginie, sont de petits tableaux un peu
tristes et fermés d'aspect, mais expressifs, naïfs et d'une véritable saveur.
Des paysages d'une sincérité absolue d'observation se recommandent aussi à notre attention. Nous notons donc à ce titre : les Cèdres , de M. Swain Gifford; Mount-Renier, de M. Sandford Gifford; la Forêt ci le Printemps, de M. Richards; les Chariots d'émigraiits traversant un torrent, de M. Colman; la Maison d'école sur la colline, de M. Thompson. Un coin de la Rue de la Douane, à New-York, de M. TilFany, avec ses échoppes adossées à des maisons basses, couleur de chocolat, ses enseignes et leurs bariolages, est d'une impression et d'une justesse parfaites. iM. Quartley a peint un Effet du matin dans le port de Nejp-York, d'une iinesse et d'une transparence exquises, et enfin M. Dana, qui a exposé également une très belle étude de la Plage de Dinan, s'élève dans cette page grandiose, qu'il a intitulée Solitude, à une remarquable hauteur de sentiment et de poésie. Rien de plus saisissant, de plus sinistre et de plus terrible que cette mer, noire, démontée, dont un rayon de lune éclaire les vagues profondes, qui montent et s'écroulent les unes sur les autres, en entr'ouvrant à l'œil épouvanté leurs mystérieux abîmes.