ET AU TROCADÉRO
Les splendeurs qui semblaient devoir conserver ineffaçable le souvenir de l'Exposition universelle de 1867, à Paris, sont dépassées par la grandiose mise en scène de TExposition de 1878.
C'est qu'aussi, cette année, l'architecture a pris dans cette œuvre magnifique une place plus considérable. En effet, malgré les constructions pittoresques qui l'entouraient, malgré quelques restitutions archéologiques intéressantes , malgré le grand aspect de la vaste nef, qui, de l'entrée, pénétrait jusqu'au cœur du colossal abri offert aux produits du monde entier, l'Exposition de 1867
forçait plus rétoniiement par Tétrangeté annulaire de Tédifice central, qu'elle ne méritait Tadmiration par Tordonnance architecturale de ses différentes parties. Si ingénieuse que fût cette disposition elliptique, qui, par rayonnements, facilitait Tétude et la comparaison immédiate des mêmes produits de tous les pays, il faut reconnaître que les dispositions rectangulaires du palais de 1878 ont prêté davantage aux développements de l'architecture et, par suite, présentent un caractère de grandeur monumentale très supérieur.
Mais le palais du Champ de Mars, avec ses nombreuses annexes, les constructions multiples qui lui forment cortège , les jardins qui Fégayent et l'encadrent, ce palais n'est encore lui-même qu'une partie de cet immense ensemble qui s'appelle l'Exposition universelle de 1878. Celle de 1867 était limitée par la Seine. 'Celle de 1878 franchit le fleuve sur un pont élargi, gravit les rampes du Trocadéro et le couronne d'un monument grandiose enveloppant la colline- dans la courbe harmonieuse de ses ailes, la dominant et la signalant au loin par deux tours gigantesques. De gaies constructions s'étagent au-dessous sur les pentes latérales ; dans l'a.xe du nouveau palais, les cascades, de bassin en bassin, descendent jusqu'à la rivière au milieu des pelouses fleuries.
Jamais féte de TArl, de l'Industrie humaine, de la Paix, n'avait offert aux peuples assemblés un pareil spectacle sur une aussi vaste scène.
Mais s'il est vrai que Tarchitecture y joue un rôle important, c'est une occasion particulière qui nous est offerte d'étudier dans des manifestations variées notre art architectural contemporain et de surprendre, s'il se peut, ses tendances réelles dans l'épanchement de son improvisation. C'est que, dans la hâte imposée des grands travaux de ce genre, l'artiste se sent souvent plus libre et plus disposé aux hardiesses de l'invention. La durée forcément limitée de si grands spectacles l'invite à des audaces pour lesquelles il ne redoute pas les jugements réfléchis de l'avenir, et l'engage en des tentatives dans lesquelles il n'oserait compromettre des œuvres destinées à vivre. Si l'art semble y perdre quelquefois en noblesse convenue et en pureté traditionnelle, il y gagne certainement en sève et en vitalité, et il n'est pas rare qu'il sorte de ces épreuves renouvelé pour ainsi dire, plein d'ardeurs généreuses que le temps saura assagir et féconder.
Il est également utile de profiter du rapprochement, dans ce grand concours universel, des nombreux travaux de l'art étranger, comme aussi de la reproduction de certains types anciens d'architecture propre à diffé-
rentes nations, pour y chercher à la fois le stimulant des idées nouvelles et Tappui des vieilles traditions. Une pareille étude demanderait certes de longs développements, et, si nous voulions y procéder par le détail, nous serions entraîné à sortir des limites que la Ga{ette s'impose. Nous nous bornerons donc à visiter les palais du Champ de Mars et du Trocadéro, ainsi que les constructions principales qui, autour d'eux, sollicitent l'attention par un caractère certain de nouveauté et d'invention. De cet examen nous nous efforcerons de dégager une dominante parmi les tendances de Tart architectural contemporain.
Bien que M. Hardy soit l'architecte reconnu du palais du Champ de Mars et qu'il en ait par suite, vis-à-vis du public, assumé toute la responsabilité comme recueilli toute la gloire, il faut faire à chacun la part qui lui revient dans cette grande œuvre nationale. Rappelons donc que le plan du palais du Champ de Mars est l'œuvre de la Commission supérieure, et particulièrement celle du Commissaire général, M. Krantz, et que M. Duval, directeur général des travaux, que M. de Dion, ingénieur en chef des constructions métalliques, ont été pour beaucoup dans Tétude et la réalisation de cette vaste agglomération de bâtiments et d'annexés qui ne couvrent pas moins de 280,000 mètres superficiels.
Nous disions plus haut que les dispositions rectangulaires du plan de 1878 nous semblaient préférables aux dispositions elliptiques du plan de 1867 : cela au point de vue du résultat architectural. Nous les croyons également préférables au point de vue pratique. En effet, si les dispositions elliptiques facilitaient, par une classification en secteurs rayonnants, les études comparatives des jurys et de certaines personnes intéressées spécialement dans ces études, il faut dire que, pour la masse du public, cette série de courbes concentriques, n'accusaient pour l'œil ni une direction certaine ni un plan défini. Supprimant les perspectives, sûres directrices, et dérobant aux regards le but cherché, ces courbes étaient un véritable embarras, et jetaient souvent le visiteur dans un pénible dédale.
Le plan du palais de 1878 est, au contraire, du premier coup d'œil
2i8 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION
facilement saisissable. Formant les côtés extrêmes du vaste parallélogramme que ce plan embrasse, deux grandioses vestibules donnent accès dans les colossales galeries qui forment les longs pans du rectangle et dans toutes les galeries secondaires qui, à Tintérieur du palais, s'étendent parallèlement.
Au centre de cette longue juxttiposition de galeries se succèdent les salles destinées aux beaux-arts. Ces salles, isolées des constructions voisines par deux avenues à ciel ouvert qui les protègent contre les risques d'incendie, délimitent Texposition française et l'exposition étrangère, dont les caractères bien distincts ne semblent s'oublier et se confondre que dans ces salles, sur le sol sacré et libre de l'art.
Au centre du plan général, un vaste espace rectangulaire en plein air, agrémenté de jardins, sert de débouché à deux grandes voies de communication transversales comme aussi de point de réunion et de lieu de repos pour les visiteurs venant admirer les produits amoncelés de toutes les parties du monde.
La classification des produits de même nature s'est faite aisément et logiquement dans le sens longitudinal du palais, suivant les différentes galeries qui par leurs extrémités débouchent et s'annoncent sur les deux grands vestibules. C'est, au contraire, par une série de divisions transversales que, du côté étranger, les produits différents, mais de même origine étrangère, se trouvent attribués clairement à chacun des pays auxquels ils appartiennent.
Ce plan est donc essentiellement simple; je crois, par suite, que son exécution a été relativement économique et qu'en tout cas l'adoption de ce plan devra plus tard donner des résultats avantageux ; car la répétition d'un même système de points d'appui et de fermes semblables dans des plans droits permettra aisément soit la conservation et l'utilisation entière ou partielle du monument, soit l'exploitation en détail d'éléments de construction trouvant facilement ailleurs leur appropriation.
Mais nous voulons espérer que certaines combinaisons, dès aujourd'hui étudiées, permettront de conserver sur le Champ de Mars, désormais transformé, tout au moins le vaste pourtour de ses galeries enveloppantes et les belles décorations de la cour intérieure du palais. En notre temps de paix désirée et dans un avenir de développement industriel et commercial constant et très nécessairement encouragé, il n'est pas douteux que ces vastes bâtiments conservés ne puissent rendre des services précieux.
C'est sur ce plan arrêté par la Commission supérieure que Tarchitecte, M. Hardy, a dû élever un palais.
Les galeries des machines, les galeries intermédiaires et celles des beaux-arts étant déterminées à l'avance, comme hauteur et largeur, en raison des nécessités reconnues, il fallut subordonner aux proportions de ces galeries les proportions mêmes des vestibules et des façades.
Voulant bien indiquer les plus grandes dimensions de ce palais, qui représente un rectangle de plus de 700 mètres de longueur sur 3oo mètres de largeur, M. Hardy Ta jalonné aux angles par quatre pavillons énormes surmontés de dômes métalliques. Ces pavillons forment les points extrêmes des deux façades nord et sud. Une large galerie, formant vestibule et coupée dans son milieu par un pavillon d'entrée principale, les réunit entre eux.
Les dômes métalliques, formés de quatre plans courbes convergents, sont tranchés à leur base par des plans verticaux qui, ouvrant sur Tintérieur du pavillon d'immenses arceaux, y jettent la lumière à profusion. Ainsi découpés et ajourés, ces dômes s'élèvent comme d'immenses vélums retenus seulement aux quatre angles, soulevés et gonflés par le vent. Couronnés de lauriers, ils expriment au loin la récompense promise aux efforts constants. Mais la légèreté si apparente de ces dômes, suspendus en quelque sorte dans l'espace, ne semble pas nécessiter les quatre énormes pylônes en maçonnerie, surmontés de lanternons en métal, qui flanquent les angles des pavillons. Nous les croyons inutiles pour l'aspect comme pour la résistance. Cette base en maçonnerie coupe en deux la hauteur totale de la construction, et cette division s'accentue davantage par une coloration différente. Nous comprenons peu que dans cet immense palais, où le système métallique domine si franchement, la maçonnerie vienne jouer un rôle en quelque
ÉCVS30N SURMONTANT lES PILIERS DE LA FAÇADE.
(Palais du Champ de M.irs.)
220 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION.
sorte accidentellement décoratif, et que dans ces pavillons d'angle, comme dans le pavillon central, elle apparaisse par parties insuffisamment motivées. Si M. Hardy avait besoin de contre-buter les arceaux de ses dômes
DtTAlLS d'architecture DU PAVIUON DE LA VIILE DE TARIS
(Palais du Champ de Mars.)
supérieurs ou de les supporter autrement que par les points d'appui directs en fonte qui se font voir à Tintéricur des pavillons, que n a-t-il employé franchement des soutiens ou des éperons métalliques, ou mieux
L'ARCHITFXTURE AU CHAMP DE MARS. 221 encore le système si bien imaginé par lui des piliers en fer en forme de fermes jumellées avec remplissages en terres émaillées? Ce système permet d'obtenir des piliers qui comptent pour Tœil et présentent un aspect très décoratif. Nous aurions vu ainsi de la base jusqu'au faîte des grands pavillons s'élever de magnifiques pilastres brillants d'émaux, se raccordant bien avec les grands cintres des coupoles eux-mêmes décorés de tôles émaillées. Entre les supports en fer, la brique eût pu concourir à remplir les vides, à former des surfaces pleines, à donner aux points extrêmes des façades les masses angulaires nécessaires.
L'architecte pourra nous répondre que les entrepreneurs ont si tardivement livré les charpentes en fer de ces pavillons, que si ceux-ci avaient dû être construits entièrement en fer, on n'eût pu être prêt en temps utile, et que la maçonnerie de construction courante a permis d'aller vite. Ce sont peut-être de bonnes raisons pratiques, mais il ne m'est pas permis d'en tenir compte ici. Je ne dois que juger de l'effet produit. 11 est certain que l'architecte s'est trouvé en grand embarras au dernier moment par suite de retards successifs qu'il n'a pas été en son pouvoir d'éviter ; témoin les porches élevés en avant des pavillons d'extrémité, pour bien marquer l'entrée des grandes galeries de 600 mètres de longueur destinées aux machines. Les demi-coupoles de ces porches devaient porter les trophées des produits exposés ; le temps a manqué pour exécuter ces bas-reliefs.
Le pavillon central de la façade qui fait face au Trocadéro annonce bien l'entrée d'honneur de l'Exposition par sa vaste arcade, béante, enveloppée en quelque sorte d'une auréole d'écussons armoriés. Au milieu de cette représentation héraldique de toutes les nations et au sommet de l'arc se détache l'écusson de France porté par deux génies ailés modelés par M. Maniglier.
Un large balcon en saillie, auquel conduisent deux escaliers latéraux en spirale accusée, coupe par le milieu la vaste arcade et donne de l'échelle à l'ensemble en les mouvementant. Ces escaliers en spirale accompagnent et soutiennent bien de leurs formes cette entrée monumentale; mais là, nous le répétons, on doit regretter l'introduction d'une maçonnerie de plâtre qui enlève à la construction en métal son unité et en diminue la hauteur apparente par une division de matériaux différents.
Au-dessus de cette entrée s'arrondit harmonieusement une coupole qui se relie aux combles latéraux du grand vestibule d'entrée à l'aide de deux demi-coupoles. Le plan elliptique de ces demi-coupoles a donné
tout naturellement lieu, pour la simplicité même de la construction, à une décoration en coquille ou en éventail, toutes les fermes étant ainsi semblables. Ce système de construction sert de décoration à la fois à Tintérieur et à l'extérieur, de telle sorte que les formes intérieures sont Tcnvers des formes extérieures, et vice versa. D'ailleurs, ce qu'il y a d'excellent dans le parti pris de M. Hardy, c'est que partout son architecture reste simplement la construction ornée. Les grands vestibules sont d'un effet imposant. Et ils doivent cet effet, non seulement à leurs dimensions peu ordinaires, mais aussi à une charpente en fer bien apparente dans ses dispositions, bien équilibrée dans ses formes et dans ses moyens, que des panneaux en staf viennent seulement enrichir et compléter en s'interposant comme caissons rectangulaires ou coupoles rayonnantes entre les nervures des fermes en arc surbaissé.
Des fonds bronzés, des rehauts d'or, des réchampis de rouges et de bleus mettent en valeur ces coupoles et ces plafonds, que des jours latéraux abondants viennent éclairer de chauds reflets. Les façades extérieures de ces grands vestibules accusent non moins fermement leur construction en fer. C'est là qu'apparaît bien le système des fermes jumelles ornées d'émaux, de M. Hardy. C'est là aussi que les tendances esthétiques de l'artiste sont le plus sensibles. Il est de ceux dont la grande préoccupation est de donner un peu de poésie à la construction. Et il a dû au Champ de Mars attacher d'autant plus d'importance à cette idée, que la sécheresse du fer poussait à l'art froid et utilitaire. Pensant donc qu'il ne ferait pas œuvre d'architecte si la poésie n'intervenait pas, soit par un souvenir, soit par une personnification, si enfin la décoration, tout en respectant la construction, n'avait pas un radical en dehors de la construction même, M. Hardy, attribuant à juste titre la possibilité et le succès de notre Exposition au concours empressé de toutes les nations amies, a supposé par suite que ces nations en étaient en quelque sorte les points d'appui, les véritables piliers. Et c'est ainsi que chacun des vingt-deux piliers de la façade symbolise une nation représentée à la fois à la base par une figure allégorique, et au sommet par son écusson armorié et son drapeau. L'idée est belle et bien traduite. Mais un besoin trop absolu d'idéaliser toute chose en architecture a aussi ses périls. Désireux de faire parler les formes, on est entraîné à les torturer. M. Hardy, fertile en inventions et par horreur du convenu et du banal, s'efforce de renouveler les formes traditionnelles. Ses ornements sont sommaires ou synthétiques, par suite, souvent trop grands d'échelle ; un rien s'exalte ; une simple fleur, une courbe, prennent
des proportions ou des conséquences considérables. Pour ne pas être ordinaire, un détail devient quelquefois bizarre. C'est là le danger de négliger certaines règles de simplicité et de bonhomie qui nous sont enseignées sagement par la tradition ou les convenances. Mais, sans donner aux idées plus de valeur qu'elles ne doivent en avoir en architecture, comme sans épiloguer sur de petites questions de sentiment, il faut reconnaître en somme que cette vaste façade, solidement assise sur une large terrasse découpée de perrons mouvementés, est d'un efïet véritablement beau et festoyant. Bien que décorée de terres et de tôles émaillées, de bronzes et d'ors, d'écussons aux colorations multiples, cette façade n'en reste pas moins dans une tonalité un peu trop éteinte, le gris des fers dominant. II y a toutefois dans le palais de M. Hardy un essai intéressant de polychromie, et nous devrons y revenir.
Nous ne nous étendrons pas longuement sur les dispositions et l'aspect des galeries intérieures. Là, l'utile a imposé ses lois absolues sans cependant nuire à la grandeur des effets. Ainsi constatons l'imposante perspective de deux grandes galeries des machines, et celle non moins heureuse des petites avenues qui, traversant le palais dans toute sa longueur donnent sur leur parcours accès dans les galeries latérales de l'Exposition.
• Si nous voulons continuer à étudier les œuvres de l'architecture française à l'Exposition, c'est au centre du palais qu'il nous faut revenir.
Nous avons dit que l'architecte y avait ménagé un vaste espace libre. Aux deux extrémités de cette sorte à'area, deux loges s'ouvrent par trois grandes arcades sous lesquelles des portes, richement décorées de terres cuites et d'émaux' , donnent entrée dans les salles des Beaux-Arts.
Ces deux loges devaient former la décoration extrême d'un vaste jardin central au-dessus duquel un immense vélum, tendu à 20 mètres de hauteur, offrirait l'ombre aux promeneurs et leur permettrait un repos agréable.
L'architecte avait proposé, l'administration disposa. Ce vaste emplacement fut attribué à l'Exposition de la ville de Paris chassée, par l'affluence des demandes venus du dehors, de l'intérieur du palais, où elle devait occuper une importante surface à l'extrémité des galeries étrangères, p»rès du vestibule de l'École militaire. Nous y avons perdu une disposition
I. Voir la Galette des Beai/x-Jrcs, n"' de juin et de juillet.
heureuse, une oasis pleine d'ombre et de fraîcheur au milieu des parcours interminables de Timmcnse palais. Le pavillon municipal est venu s'implanter au milieu de l'espace laissé libre, ménageant encore, il est vrai, quelque apparence de parterres et de gazons, mais supprimant le vaste cube d'air libre, voilant les perspectives, enlevant tout recul pour bien voir les constructions variées qui bordent la rue des Nations, une des grandes curiosités pittoresques de l'Exposition de 1878. Par contre, nous y avons gagné une construction très particulière, par M. Bouvard, architecte attaché au service de la ville de Paris.
Ce n'est qu'à la fin de juillet 1877 que, le Conseil municipal se prononçant pour le système des constructions métalliques, M. Bouvard put se mettre à l'œuvre et préparer les projets d'un pavillon qui couvre aujourd'hui 3,5oo mètres de surface et a coûté, en chiffres ronds, 600,000 francs.
Adoptant le parti déjà pris par M. Hardy, mais l'adoptant avec toutes ses conséquences, M. Bouvard, à l'exclusion de toutes maçonneries apparentes de pierres ou de moellons, a élevé un pavillon tout en fer dans lequel les terres cuites ornées, les terres émaillées et les briques viennent former remplissage entre les fers accouplés. Le fer, qui compose l'ossature générale du bâtiment, est employé sans parties pleines, mais avec toutes les combinaisons de treillis, de croisillons et d'assemblages capables de diminuer le poids total et, par suite, le prix de revient. La fonte a été employée seulement pour certaines parties pleines d'un caractère tout à fait ornemental. Ce pavillon se compose d'une nef rectangulaire de 75 mètres de longueur, enveloppé à ses extrémités de trois avant-corps' formant la croix et raccordés entre eux par des motifs circulaires. Sur les longs côtés du rectangle régnent des portiques, ouverts sur le dehors, qui relient entre eux les avant-corps extrêmes d'une même face longitudinale.
M. Bouvard a su donner à ce pavillon, dans lequel le fer ne semble jouer qu'un rôle utile, un aspect cependant architectural. Cet aspect nécessaire, mais difficile à réaliser par le fer seul, s'affirme peu à peu cependant dans les constructions métalliques confiées au talent de nos architectes. Il est certain que l'on ne peut et que l'on ne doit pas retrouver dans les constructions en métal les formes consacrées de telle ou telle architecture en pierre ou en matériaux autres, mais on y doit retrouver ce principe essentiel et traditionnel de tout ce que l'architecture a produit d'éternellement admirable : le Beau par le Vrai, c'est-à-dire la
226 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION.
logique des formes et de la décoration. C'est en s'appuyant sur ce principe que M. Bouvard a fait œuvre d'architecte. Les six grandes portes, enveloppées de cadres en fer ou en fonte garnis de terres ornées et d'émaux, sont largement dessinées et offrent, comme les portiques latéraux, très élégants, des détails ingénieux d'ornementation. Cependant nous trouvons que cette ornementation manque un peu d'unité et pèche par excès de recherche et de finesse. De plus, elle ne nous paraît pas toujours bien distribuée. Ainsi nous voyons autour des grandes portes une enveloppe de lourds motifs circulaires en terre cuite, tandis que les pilastres d'angles des avant-corps d'extrémité, qui devraient offrir à l'œil une certaine puissance apparente, sont décorés de rinceaux d'une ténuité et d'un détail relativement excessifs. Les émaux qui sertissent les portes sont, par contre, d'un dessin un peu brutal et sommaire, et la coloration en est dure. Mais, ces réserves faites, nous reconnaissons avec plaisir la grande somme de talent dépensée, en si peu de temps, dans cette construction, qui, elle aussi, essaye avec bonheur de la polychromie. Les fers apparents, peints en gris, réchampis de bleu, de vert, de jaune, donnent au tout une coloration gris-bleu sur laquelle se détache en douceur la note rousse et paie des terres cuites. Les émaux et les ors sont les accents nécessaires de cet ensemble harmonieux. Nous parlerons p:u de l'intérieur de ce pavillon, dont les bonnes dispositions sont surtout en harmonie avec sa future destination. En effet, après avoir abrité l'Exposition de la ville de Paris, ce pavillon sera démonté et transformé en Gymnase municipal des écoles.
J'ai hâte de dire quelques mots de certaines autres constructions qui, aux alentours du palais, relèvent de l'art français.
11 ne nous appartient pas de parler du grand pavillon que le Creusot a fait édifier pour présenter dans une imposante ordonnance les masses de la matière rebelle assouplies et transformées par le puissant outillage de ses vastes usines. Mais qu'on veuille bien seulement nous permettre de constater, dans l'emploi simultané et la juxtaposition des bronzes, des marbres et des émaux qui décorent les façades, encore une tentative de polychromie monumentale.
C'est aussi une construction colorée que M. deDartein a élevée pour servir d'Exposition au Ministère des Travaux publics. Mais ce pavillon, également en fer et briques et décoré de terres émaillées, a si bien un caractère oriental qu'on a peine à y soupçonner les Travaux publics français. Son phare coquet ressemble de loin à un minaret arabe et les
revêtements émaillés de la façade du porche annoncent Tentrce de quelque mosquée. Toutefois nous trouvons agréable la gamme lumineuse de ces émaux dans lesquels le blanc, le bleu turquoise et le brun noir dominent. Certains détails d'ornementation sont traités avec charme et distinction ; mais nous trouvons qu'il n'était pas nécessaire de réchampir et de subdiviser les fers déjà grêles par des rouges, des verts, des bleus, qui, trop voisins des émaux, ne peuvent en soutenir le voisinage et enlèvent du calme à l'ensemble. Il y a aussi dans la composition de ce pavillon en fer et briques quelque hésitation entre l'emploi des formes utilitaires consacrées par l'usage et la recherche voulue d'aspects nouveaux. Cependant, malgré l'incertitude des résultats, le pavillon du Ministère des Travaux publics n'en reste pas moins une des constructions les plus pittoresques et les plus appréciées du parc du Champ de Mars.
Nous pourrions encore signaler dans la section française, dans les annexes et dans les parcs du Champ de Mars, de nombreuses constructions de toutes sortes, de styles et de matériaux bien différents ; conceptions sérieuses témoignant de tentatives intelligentes très honorables, conceptions fantaisistes révélant chez nos architectes et nos constructeurs une rare habileté d'exécution et une grande abondance d'imagination. Mais c'est assez nous occuper des œuvres de nos confrères français, nous ne saurions convenablement faire attendre plus longtemps les hôtes nos amis. Il nous faut parler des pays étrangers, de leur architecture et de leurs constructions au Champ de Mars et au Trocadéro. Nous y trouverons, pour nos conclusions ultérieures, des comparaisons utiles, des renseignements précieux.
C'est au directeur des sections étrangères, M. Georges Berger, que sont dues l'idée première et la réalisation difficile de « la rue des Nations », qui est au Champ de Mars l'un des spectacles les plus curieux et les plus fréquentés par la foule.
Ne se bornant pas à provoquer et à favoriser, aux abords des palais du Champ de Mars et du Trocadéro, la construction de nombreux pavillons, dont l'agglomération fantaisiste et les silhouettes variées devaient
meubler et égarer la perspective des parcs, on songea à tirer un elFet décoratif tout nouveau de la disposition môme des sections étrangères dans le palais du Champ de Mars.
Il avait été décidé que la partie de ce palais réservée aux produits étrangers serait subdivisée transversalement par zones de dimensions inégales, en accord avec le plus ou le moins d'importance de Texposition particulière de chacun des pays. Ces zones devant toutes aboutir perpendiculairement sur Tune des grandes avenues qui, d'un bout à l'autre du palais, isolent au centre les salles des beaux-arts, on voulut que chacune de ces zones, que chacune de ces expositions partielles fût accentuée par une façade particulière offrant un spécimen de l'architecture propre à chacune des nations exposantes.
C'était un beau programme. Mais, pour le réaliser, il fallait que les gouvernements ou les exposants étrangers voulussent bien s'imposer de nouveaux et importants sacrifices. L'habile directeur des sections étrangères sut persuader les uns et les autres, et la « rue des Nations » nous offre aujourd'hui, dans une étrange juxtaposition, les échantillons les plus variés de l'art de construire. Le pavillon des États-Unis avoisine les constructions en bois de la Suède et de la Norwège ; la rustique entrée japonaise s'accole à la loggia monumentale de l'Italie; les bizarreries chinoises coudoient les splendeurs éclatantes du palais hispano-arabe, lui-même voisin des portiques classiques de l'Autriche-Hongrie. La Russie et la Suisse opposent leurs capricieuses silhouettes l'une à l'autre; la petite habitation polychrome de la Grèce est dominée par les amoncellements robustes des marbres et des granits belges; le Portugal élève son porche mi-gothique, mi-renaissance, entre la maison de ville des Pays-Bas et les petites façades du Luxembourg et de Monaco. Les échantillons bariolés de la Perse et du Maroc, le minaret de la régence de Tunis, la pagode siamoise, se groupent à côté des constructions jésuitiques des républiques de l'Amérique du Sud mitoyennes avec les ordres superposés en pyramide du Danemark. Il s'ensuit un spectacle vraiment curieux et séduisant par le mouvement des lignes et l'imprévu des colorations.
Nous devons regretter, toutefois, que la pensée du commissariat n'ait pas été entièrement comprise ou suivie en ce qu'elle a\'ait de sérieux et d'instructif. Et, en effet, si, selon le désir qu'il avait exprimé, chaque nation s'était sincèrement efforcée dé faire revivre, par une reproduction fidèle, quelque type certain de son art national au temps passé, nous eussions trouve dans la rue des Nations non seulement la satisfac-
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