ŒDIPE
( MUSÉE DU LOUW.e)
Imp. Ch. Chardon ainé
tion des yeux, mais aussi une occasion unique d'étudier l'architecture chez les différents peuples, à un point de vue immédiatement comparatif. Mais, si quelques-unes de ces constructions revêtent un caractère d'art national réellement intéressant, beaucoup d'autres ont été conçues d'une façon seulement décorative, sans souci de la reproduction vraie des types dont ils s'inspiraient et sans viser par suite à un enseignement possible. La plupart des architectes chargés de ces travaux se sont donné trop libre carrière pour que nous puissions à cet égard avoir confiance absolue dans ^ leur œuvre. On est obligé d'y démêler la fantaisie de la copie, le vrai du faux. Aussi ne saurions-nous étudier cette suite pittoresque à un point de vue sérieusement rétrospectif. Nous devrons plutôt considérer la plupart de ces petits édifices comme d'habiles variations sur certains thèmes donnés.
La rue des Nations. ■ — Si, partant du grand vestibule d'honneur, on suit la rue des Nations en se dirigeant vers l'École militaire, on rencontre d'abord sur la droite les petites maisons anglaises. Nous devons nous étonner que l'Angleterre, qui, au Champ de Mars, a la plus importante exposition parmi les nations étrangères, et qui, par suite, disposait sur la rue des Nations d'une vaste façade, n'ait pas tenu à honneur de l'occuper complètement et d'une façon vraiment digne. Elle pouvait là nous oflrir quelque bon modèle de son architecture moyen âge, où elle puise aujourd'hui non pas seulement des formes, mais , ce qui vaut mieux, des principes de logique et de vérité dans la construction et la décoration. Sinon, nous eussions encore été heureux de retrouver au Champ de Mars, en un large développement, les solides aspects des constructions nouvelles qui s'élèvent dans les grandes villes d'Angleterre. Bien que d'apparence quelque peu moyen âge, ces constructions n'en sont pas moins très modernes par une certaine allure rationaliste qui affirme des tendances tout à l'honneur des architectes anglais. Mais, chez nos voisins d'outre-Manche, le gouvernement a si bien l'habitude de compter sur l'initiative privée, que la commission anglaise n'a pas songé sans doute à autre chose qu'à faire appel au dévouement intéressé de certains exposants pour occuper et orner la longue façade correspondant à son importante exposition. Son appel aura été mal entendu. Il s'ensuit que, dans la rue des Nations les constructions anglaises sont modestes d'aspect et un peu clairsemées ; cela parc3 qu'elles sont l'œuvre d'entrepreneurs plus désireux de témoigner de leur savoir-faire en des spécimens de leur industrie personnelle que jaloux d'élever à leurs frais un ensemble monumental à la gloire de leur pays.
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L'amour du chez-soi, du u home », est si puissant en Angleterre, que ce sont des types de maisons de styles divers, avec prix à Tappui, que les industriels anglais, très pratiques, offrent aux désirs des promeneurs sur la rue des Nations.
La première qui s'offre sur notre route semble vouloir reproduire certaine architecture dite, en Angleterre, de la reine Anne, et qui correspond à peu près à notre style de la fin de Louis XIV.
Ce qu'il y a de particulier dans beaucoup d'édifices de cette époque, c'est que, tout en satisfaisant au g jùt du pompeux régnant alors, ces édifices ont dû être construits entièrement en briques, matériaux de construction courante, autrefois, comme encore aujourd'hui en Angleterre. Aussi les nobles ordonnances de pilastres, les corniches puissantes, les cours de riches rinceaux étaient-ils en briques et en terres cuites, mode de construction et de décoration dont nous avons des modèles exquis, en Italie principalement. Personnellement nous le prisons fort, mais, pour être employé logiquement avec toutes ses ressources, il a besoin de concourir à une architecture plus souple et moins ambitieuse que celle du commencement du xvni' siècle, qui s'efforçait, en Angleterre comme en France, de ressusciter les aspects extérieurs de l'art monumental romain.
Ce n'est, il est vrai, que la façade d'une petite maison de cette époque que nous avons ici sous les yeux. Toutefois elle nous offre sur un rez-dechaussée bas un premier étage divisé en trois travées inégales par un ordre ionique de pilastres (trop renflés) portant une frise de motifs à enroulements et au-dessus un étage d'attique couronné d'une lourde corniche saillante à modillons. Au rez-de-chaussée, une petite window s'abrite sous le balcon en bois du premier étage. On comprend peu un balcon saillant en bois appliqué sur une façade en briques de caractère monumental. Les intempéries en auraient, ce nous semble, bien vite raison. Mais, quoi qu'il en pourrait être, ce balcon et ses balustres tournés peints en gris blanc, la window à pans coupés, les bâtis et les bois des fenêtres peints de même, mais de plus rehaussés ~de filets d'or, égayent l'ensemble et en réveillent la tonalité rougeàtre un peu lourde. Cette petite façade, dessinée par M. Norman Schaw, architecte anglais, nous semble, en résumé, surtout recommandable par un désir accusé de reproduire fidèlement une maison de ville au temps de la reine Anne.
La façade qui suit semble quelque peu inspirée par l'architecture des Tudors, ou Elisabethan, comme on dit de l'autre côté du détroit. J'y vois bien en cllet une association de briques et de pierres imitées et une série
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de petits pignons ornés de treillis et de combinaisons de briques. Les fenêtres y sont carrées et à meneaux. Mais tout cela est petit de détails, pauvre de saillies, très médiocrement exécuté surtout, en somme trop misérable pour mériter son appellation « le pavillon du prince de Galles ». Il y a bien à l'intérieur une entrée assez spacieuse donnant sur une salle à manger de somptueuse apparence, dans laquelle un riche couvert constamment dressé semble attendre des hôtes princiers. Mais n'allons pas au delà; dans les chambres et boudoirs voisins nous ne trouverions qu'un mobilier plus luxueux que de bon goût. L'importante maison anglaise Doulton and G", dont les solides poteries et les grès céramiques sont connus et justement appréciés, élève aussi sur la rue des Nations une petite construction carrée à deux étages d'arcs en ogives superposés. Golonnettes, frises, claveaux, appuis, corniches, chapiteaux, tout est construit en pièces de terre cuite de deux tons, formant masse avec la construction en briques. Nous ne saurions avoir grand goût pour le détail ornemental de cette composition d'un gothique trop excessif à notre avis. Pour exprimer les ressources de la terre on l'a fouillée et mouvementée outre mesure. Mais certaines pièces émaillées d'un beau bleu -gris foncé s'interposant dans le décor sous forme de plaques, de cordons ou d'encadrements, ou bien s'isolant en saillie sur le fond des tympans contre d'énormes cabochons de pierres précieuses, font très bon effet dans la coloration générale, qu'elles avivent sans en rompre l'harmonie.
Get essai de construction par les terres cuites, ne formant pas seulement parement décoratif, mais participant à la structure même de l'édifice et faisant corps par leurs formes avec lui, est d'une étude intéressante et nous devons féliciter la maison Doulton de son essai. Nous aurions d'ailleurs grand bien à dire de l'industrie de cette maison, si nous avions le temps de visiter son exposition particulière, où nous voyons ses grès bleutés enrichis de délicates pâtes rapportées et de dessins ingénieusement cherchés dans la terre. Ges procédés variant à l'infini les formes et les dessins protestent enfin et réagissent heureusement contre ces produits céramiques décorés par impression dont le commerce anglais a véritablement empoisonné le monde entier.
Mais nous ne devons pas nous écarter de la rue des Nations. Gontinuons notre route. Nous y voyons une charmante petite maison pittoresque à trois corps et à trois pignons abrités de toits légèrement saillants. Ge cottage est tout construit en bois de « pitch-pine ». La charpente apparente se transforme en colonnettes torses, en frises ornées, en cor-
niches dentelées, en balustres à facettes. Dans les intervalles, des bois découpés, enchâsses dans les fonds de plâtre, relient par leurs combinaisons multiples les lignes de la grosse charpente. Ce genre de construction, dit « à mi-charpente », fut très en usage en Angleterre du xv'' jusqu'au xvn' siècle. Le principe décoratif restait le même alors que les formes seules changeaient suivant les temps. C'est au talent de M. Gilbert Redgrave, architecte de la commission anglaise, que nous devons cette heureuse et coquette restitution. La Ga{ette en offre ci-contre une fidèle image préférable à toute description et à tout éloge que nous pourrions en faire.
Au delà s'élève un autre petit cottage non moins séduisant. Ce n'est pas que l'extérieur en soit décoré de façon bien recherchée ou bien riche. Tout Teffet se trouve dans une structure apparente vraiment originale. Construite en charpente de bois avec remplissage de plâtre moucheté et couvert de jeux de fonds gravés à la main, cette petite maison, toute peinte de blanc, est couverte de tuiles rouges et présente, sur un porche formé par quatre poteaux tournés en balustres-colonnes, un surplomb de poutraisons supportant une « bay window » de disposition vraiment hardie et pittoresque. C'est une sorte de maison de campagne de la fin du xvii^ siècle, du temps de Guillaume III d'Angleterre. L'extérieur invite à franchir le seuil; car nous ne sommes pas ici seulement devant une façade destinée à former simple décoration; c'est bien l'hospitalité d'une petite maison entière que MM. CoUinson et Locke, de Londres, offrent au public, d'ailleurs très empressé à en profiter.
Au delà du porche, à rez-de-chaussée, nous nous trouvons dans une vaste antichambre garnie de boiseries de deux mètres de hauteur environ, peintes en rouge foncé indien ; à gauche est la salle à manger avec des boiseries et une cheminée en chêne clair. Le plafond en plâtre moulé est curieux comme procédé d'exécution. A droite de l'antichambre, l'escalier à repos garni d'une rampe et de boiseries peintes en rouge nous mène dans la pièce centrale du premier étage. C'est le grand salon, au profit duquel à été établi tout l'encorbellement au-dessus du porche et dans lequel la grande « bay window », accompagnée de petites w^indows latérales, laisse la grande lumière pénétrer en toute liberté. 11 est certain qu'à la campagne, ces larges ouvertures permettent d'embrasser dans toutes les directions une vaste étendue de paysage et donnent grande gaieté à l'habitation d'une pièce centrale ainsi disposée. Mais, l'hiver ou par les temps pluvieux, comment se défendre du froid et d2 l'humidité dans cette cage ouverte à tous les vents coulis? 11 est curieux de voir ce
goût des appartements largement troués sur le plein air persister surtout dans les pays assez peu habitués aux douceurs d'un climat égal. A côté du salon se trouve une pièce actuellement meublée comme chambre à coucher, mais qui deviendrait certainement un boudoir ou un fumoir si la maison était double en profondeur, comme il serait en cas d'exécution définitive. 11 faut ajouter que cette petite maison est garnie d'un mobilier discrètement élégant et confortable, composé et distribué avec beaucoup de goût et d'entente de la vie intérieure. Rien n'y manque : ni les bibelots de la curiosité, ni les porcelaines anciennes de la Chine et du Japon meublant les tables et les dressoirs et amusant les yeux, ni même certaines peintures de valeur, à l'huile et à l'eau, ornant la nudité des murs tendus d'étoffes ou de cuirs gaufrés et intéressant l'esprit. — Aussi cette maisonnette, sans prétention accusée, trouve-t-elle le pittoresque extérieur et le charme intérieur par l'accentuation simple, mais intelligente des conditions souhaitées de la vie intime et de famille. Elle représente à beaucoup le « home » rêvé; elle invite, on'y voudrait vivre; c'est en somme sa véritable et sa grande qualité.
Quel contraste avec le pavillon des États-Unis! — Qu'est-il? Un bâtiment de gare, un établissement de bains, un poste de police? Cela est difficile à dire. D'ailleurs cette construction, encore en bois, ne prétend pas aux formes solides et durables du monument. Elle semble plutôt offrir un échantillon de ces carcasses de bois faciles à démonter et à transporter, destinées à la création instantanée de quelque ville nouvelle sur les bords d'un lac encore inconnu. Ce n'est même pas de la charpente, c'est plutôt une boîte en menuiserie n'exprimant qu'un seul désir : faire vite et économiquement. 11 n'est pas jusqu'à la frise supérieure d'écussons qui, par une répétition correspondant aux nombreux États-Unis, ne sente quelque peu la fabrication en gros.
Les constructions en bois juxtaposées de la Suède et de la Norwège s'affirment au contraire avec une puissance massive assurément très architecturale. Solidement assises sur une double base de troncs énormes enfoncés dans le sol, elles assemblent des arbres entiers dans un entrecroisement inébranlable. Ajourées seulement de quelques étroites arcatures serrées en faisceau, ramassées sous l'abri d'un toit saillant, elles semblent faites pour résister aux soudaines rafales des vents et supporter la neige des longs hivers. Ce sont en effet des constructions rustiques du vieux temps que nous avons sous les yeux : à droite, la demeure patriarcale; à gauche, un vieux clocher, reliés ensemble au premier étage par
une galerie couverte. En dessous de cette galerie, une entrée abritée par un auvent porté sur deux poteaux tournés. Les champs à rinceaux sculptés, qui forment cadre aux arcatures et accentuent les divisions des étag'es, accusent bien, ainsi que les colonnettes trapues qui supportent les arcatures, la date romane de ces constructions en bois. Cette sérieuse restitution fait honneur à l'architecte, M. Thrap-Meyer, de Christiania, qui Ta conçue et Ta fait exécuter sous sa direction par des ouvriers du pays.
Ici la rue des Nations débouche sur le grand jardin central de TExposition et se prolonge en face du pavillon de la ville de Paris par les façades de ritalie, du Japon, de la Chine, de l'Espagne et de l'Autriche- Hongrie.
Nous voudrions dire grand bien de la loggia monumentale élevée par ritalie. Nous avons trop Tamour de ce beau pays et le culte de ses merveilleux trésors d'art pour que ce seul nom dltalie n'éveille pas en nous mille souvenirs et ne nous donne pas le droit d'espérer beaucoup. Mais il nous coûte de le dire, nous subissons une désillusion. Cette loggia est subdivisée en cinq grandes arcades, dont celle du milieu, la plus large et la plus haute, interrompt la corniche supérieure et la déborde de toute l'ampleur de son demi-plein cintre arrondi en forme de coupole cylindrique. Mais dans ces arcades sont inscrites d'autres arcades plus petites, isolées des premières par un vide et ne s'y reliant que par des cubes qui apparaissent comme la saillie de quelques claveaux dépassant l'extrados de l'arc. Ces arcs inscrits reposent directement sur des colonnes en faux cipolin, portant elles-mêmes un entablement intermédiaire, formant linteau à la naissance des arcs.
Toutes ces combinaisons compliquées, faites seulement pour l'aspect décoratif, enlèvent à la composition la franchise nécessaire. L'ensemble est grand de dimensions, mais non d'aspect; de plus, le détail est banal. Tout en prétendant aux délicatesses de la Renaissance, cette loggia ne nous offre que les ressouvenirs amollis. La coloration elle-même, tentée par des terres cuites et des marbres d'imitation, par des écoinçons en sgrafitti et par de mesquines mosaïques qui morcèlent les entablements des petits arcs, cette coloration est fade et sans parti pris.
L'Italie n'aurait eu que l'embarras du choix si elle avait franchement résolu de réédifier au Champ de Mars quelqu'une de ces gracieuses façades de la Renaissance qui marquent si bien dans le souvenir de l'artiste et du voyageur. Mais elle a préféré nous donner un échantillon de son architecture contemporaine. Or, si féconde qu'ait été la source à laquelle l'Italie
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et tant d'autres pays ont puisé successivement, il faut reconnaître que la Renaissance italienne est incapable aujourd'hui de servir de base à Tart moderne. L'art de la Renaissance italienne, fait de charme et d'élégance, mais satisfaisant plus au.x apparences qu'aux principes, n'est pas propre à rajeunir l'invention, à inspirer des formes nouvelles. Incapable de fournir des principes, il ne révèle pas le secret de sa grâce et de sa séduction. Aussi, pour renouveler son génie épuisé par une production incomparable de chefs-d'œuvre, l'Italie doit-elle remonter plus loin vers les origines de l'art et y chercher, avec des principes éternels de logique et de vérité, une force d'inspiration et une vitalité nouvelles.
Combien nous sommes plus sensibles à l'art naïf et sain des Japonais ! Ils font une façade à leur Exposition : ils mettent en avant de l'entrée, couverte d'un auvent à deux pentes légèrement courbes, une porte massive à entre-croisements de poutres en bois naturel, dont les extrémités sont protégées par des capsules de bronze vert.
A droite et à gauche, sur la muraille, dans un cadre de bois naturel décoré de peintures de ton doux, vert, jaune et bleu éteint, s'étendent la carte du Japon et le plan de Tokio, la capitale. De chaque côté de la porte, deux gracieuses fontaines en terre émaillée, protégées par une clôture en bambous, complètent l'ensemble. Enroulées à la souche d'un arbre, de belles fleurs blanches laissent tomber l'eau de leurs pétales épanouis dans la vasque improvisée d'une large feuille. De minces filets s'en échappent, reçus au ras du sol par de petits bassins entourés de galets.
Tout cela forme un ensemble des plus coquets, aimable et familier, qui dit bien des choses en peu de mots. Il nous rappelle l'habileté des Japonais à travailler les bois; il nous montre des échantillons très réussis de leurs belles faïences ; il nous fait connaître la géographie de ce pays lointain et le plan de sa capitale. La façade japonaise est un des succès de la rue des Nations.
A côté du Jap)on, la Chine se montre bizarre. Au-dessus de murailles couvertes d'un treillis de carreaux gris-noir encadrés de champs vert d'eau, elle développe un étrange couronnement. C'est une double frise de motifs découpés par panneaux sur fond noir au-dessous d'une corniche de petites glaces en plan incliné qui miroitent sous la saillie du toit. Cette toiture se mouvementé et se relève en une seconde toiture avec angles retroussés qui forme motif milieu en raccord avec la porte d'entrée de la façade. Seule, cette porte, peinte du vermillon le plus vif, hérissée d'énormes chevilles rouges à têtes dorées, jette une note éclatante sur ce fond sombre.
Le double bâti qui Tencadre est peint de rouge et d'azur. Au-dessus de la porte s'incline Técusson impérial porté et défendu par d'horribles dragons grimaçants. A droite et à gauche, des groupes de petits guerriers accrochés à la muraille battent Tair de leurs bras armés de sabres et de lances.
L'Espagne catholique n'a pas d'architecture qui lui soit véritablement propre. Aussi, après avoir beaucoup emprunté à la renaissance italienne, puis à l'architecture des Pays-Bas, elle retourne souvent en arrière puiser ses inspirations au milieu des magnifiques ruines que la domination des Maures a laissées sur son sol. Nous ne saurions nous plaindre qu'elle ait songé à nous les faire connaître. C'est en effet la façade de quelque puissant Alcazar qui s'élève au milieu de la rue des Nations. Composée d'un pavillon milieu relié par des galeries latérales à deux pavillons d'extrémité, elle se présente de façon vraiment somptueuse. C'est que là sont accumulées toutes les richesses et toutes les variétés de décor fournies par les antiques monuments de Cordoue, de Séville, de Grenade. Le pavillon milieu nous offre par le bas une loge du « patio de los leones )) dans le palais d'Al- Hamar à Grenade, tandis que, dans le haut, nous retrouvons les corniches de l'Alcazar de Séville. L'art plus sobre et sévère de la mosquée de Cordoue apparaît dans les 'pavillons d'extrémité, et de nombreux détails, empruntés à différents monuments du même style, enrichissent les parties intermédiaires de guipures sculptées, de frises d'émaux et d'arcatures diverses qui nous montrent toutes les variétés de l'art arabe.
11 en résulte plutôt une juxtaposition d'éléments riches de décoration qu'un ensemble parfaitement homogène et harmonieux dans le détail. De plus, si bien que les terres émaillées ou azulejos jouent un rôle réel et déjà important sur cette façade, en beaucoup d'endroits ces produits céramiques faisant défaut, on a dû les remplacer par des imitations peintes, forcément impuissantes à rendre la valeur et l'éclat de l'émail. De là, manque d'équilibre en certaines parties.
Ce qui nuit encore à cette très somptueuse décoration, c'est l'absence des grandes surfaces nues qui, dans l'architecture arabe, mettent, si bien en valeur les étonnantes richesses de certaines parties. Aussi est-il difficile de voir dans le palais espagnol rutilant d'émaux, d'ors et de colorations vives, une tentative sincère de restaurer cet art toujours mesuré et calme dans l'excès même de sa richesse et qui réservait d'habitude tous les étonnements pour l'intérieur de ses sanctuaires ou pour les salles de ses harems. Ces réserves faites, nous devons constater le grand et très honorable effort fait par l'Espagne moderne pour occuper d'une façon digne
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de son glorieux passé la belle place qui lai était réservée au centre du
palais du Champ de Mars.
A côté de TEspagne, TAutriche-Hongrie allonge, entre deux petits avant-corps, un long portique d'arcades reposant sur un ordre dorique à colonnes accouplées. Dans les frises, dans les tympans, dans les panneaux, des sgrafitti sur fond noir dessinent une suite de guirlandes abondantes, des cartouches ennoblis de noms illustres, des génies ailés portant des palmes et des couronnes. Autant nous avons goût pour ce genre de décoration renouvelé des traditions italiennes et qui, d'une pointe libre et hardie, burine le nu des murailles et les meubles de compositions ornementales ou héroïques,, autant nous croyons qu'on ne doit pas chercher par ce procédé des effets d'illusion et prétendre, comme ici dans les soubassements des avant-corps, représenter par quelques hachures des assises solides en bossages à pointes de diamant. Je sais bien qu'on peut s'y croire autorisé par certains exemples pris en Italie, mais on ne saurait admettre que tout y soit bon à imiter, et, au cas particulier, nous croyons qu'il y aurait lieu de s'abstenir. D'ailleurs ces portiques couronnés de statues nous rappellent bien plus les compositions classiques de Palladio et certains monuments de Vicence, qu'ils ne nous révèlent la vieille Autriche des maisons de Habsbourg et de Lorraine. Aussi la façade autrichienne manque-t-elle absolument de la qualité essentielle de toute œuvre architecturale, c'est-àdire de caractère; elle apparaît conime une décoration sans style accusé, disposée surtout pour abriter sous ses portiques une partie de l'exposition sculpturale de l'Autrichc-Hongrie.
La Russie a mis en façade sur la rue des Nations des constructions en bois très puissantes et très mouvementées. Ce sont trois gros pavillons à toitures pittoresques et élancées, reliés entre eux d'un côté par des galeries couvertes et de l'autre par un escalier extérieur dont les lignes rampantes et les frontons accoladés coupent heureusement la rectitude des formes voisines. Les architectes, MM. Ropett, de Saint-Pétersbourg, et Paul Bénard, de Paris, se sont inspirés ici de vieux édifices et de vieilles maisons russes, et principalement du palais de Kolomna, près de Moscou, où est né le tzar Pierre le Grand. Les deux artistes ont d'ailleurs enrichi leurs modèles, qui ne leur offraient que des types d'une simplicité un peu rude, d'une ornementation très abondante dans le style russe primitif, ornementation puisée aux bonnes sources, c'est-à-dire dans les édifices et dans les manuscrits. Ce décor procède plus encore des traditions asiatiques que des traditions byzantines. L'ornement participe peu
de la structure de Tédifice, il atfecte plutôt Timitation des étoffes suspendues, des broderies appliquées. Les frises, les corniches, les appuis de fenêtre et leurs couronnements sont découpés, festonnés, pointillés de mille façons. Des réchampis de brun-rouge et de vert sourd animent les tonalités chaudes des sapins du Nord. Sous les porches, dans l'ombre des galeries abritées, des tentures bleu et rouge vif jettent leur éclat franc. Tout cela
FAÇADES DE l'aMÉrK^UE CENTRALE ET MERIDIONALE, DANS LA RUE DES NATIONS.
(Dessin de l'architecte, M A. Vaud-iycr.)
est certes un peu barbare, mais d'une saveur étrange pleine de charme. Si nous voulions rechercher de près les combinaisons fantaisistes de ces constructions tourmentées, décrire leurs toitures compliquées et coloriées de deux tons, le rouge et le vert, étudier leurs détails multiples, il nous faudrait des pages. Nous n'avons pas ce loisir et nous faisons appel au souvenir du lecteur pour compléter et revoir par la pensée la belle façade russe, rœuvre si intéressante de MM. Ropett et Paul Bénard.
L'architecte de la section suisse, M. F. Jaëger, n'a pas eu le temps de recueillir le fruit de ses beaux travaux au Champ de Mars. Une courte
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maladie vient de Tenlever, il y a quelques jours à peine, au moment où de hautes récompenses allaient certainement consacrer son légitime succès d'artiste. Tout le monde a vu la belle décoration qu'il avait imaginée sous une des grandes loges au centre du Palais, à Tentrée des salles des beaux-arts. Au delà de percées figurées par des portic[ues en applique, il improvisait de magnifiques paysages qui ont été victorieusement interprétés par les émaux toujours si admirés de M. Deck et -par ceux de M. Boulenger. De superbes figures allégoriques dessinées par F. Ehrmann, émaillées sur fond d\)r, s'enchâssent dans les niches des portiques et complètent cet ensemble festoyant par des pièces céramiques qui sont des chefs-d'œuvre. 11 était juste que la Suisse confiât à un de ses enfants, si Parisien qu'il fût par ses études, par ses amitiés et par les nouveaux liens qui le retenaient au milieu de nous, le soin de présenter dans un cadre digne l'exposition des cantons confédérés. M. F. Jaéger avait une première fois, en 1867, organisé Texposition des beaux-arts de son pays dans un pavillon moitié monument par son ordonnance, moitié chalet par l'emploi de toitures saillantes et de bois apparents. Ce pavillon, par une originalité de bon goût et une polychromie très réussie, avait de suite fixé l'attention du pXiblic. C'était pour la Suisse reconnaître un premier service si bien rendu que de confier au même artiste le soin d'ériger sur la rue des Nations la façade de la République et- d'y inscrire la vieille devise nationale : « Tous pour un, un pour tous. »
M. Jaéger a simulé quelque porte de ville donnant accès dans les salles de l'Exposition. Appuyée sur d'épais contreforts, elle est surmontée d'une vaste voussure de charpentes en forme d'auvent, dans le genre de celles qui abritent les façades des maisons importantes dans le canton de Berne et dans la haute Argovie. Au-dessus se dresse un petit clocher aigu. Le plafond de la voussure, bordée d'un cours de rinceaux peints, est constellé d'étoiles blanches sur fond bleu pâle. Un large zodiaque le traverse obliquement de son ruban bleu plus foncé, portant les signes connus dessinés en blanc. C'est un souvenir des toits saillants de la vieille Suisse, dont nous retrouvons le voligeage appelé le ciel du toit encore peint de bleu et décoré d'étoiles, d'une lune, d'un soleil et même aussi de quelques-uns des signes du zodiaque. Sous le grand arc à jour, deux jaquemarts revêtus d'armures bourguignonnes, souvenirs historiques de la victoire de Morat prêtés par le Musée de Zurich, frappent les heures et arrêtent les badauds comme ils les arrêtent à Berne devant la fameuse horloge de l'Ogre. Toute la charpente est peinte de blanc avec cordons.
bordures, consoles, liens réchampis de rouge. Ce sont les couleurs de la Confédération, couleurs reproduites également à droite et à gauche de la porte dans d'énormes écussons à croix rouge sur fond blanc soutenus par des lions grimaçants. Ces lions ne sont là que pure fantaisie héraldique. Nous leur eussions certes préféré les bons ours de Berne, dont la tache noire serait plus heureuse sur cette façade que le ton de ces fauves. Les écussons cantonaux s'alignent en frises sous le toit des parties latérales de la façade. Nous regrettons que les grands cartouches de l'entrée et que ces petits écussons cantonaux ne soient pas en relief au lieu d'être seulement peints sur le fond du mur. Les soubassements de la façade, peints de gris pour imiter le ton du'grès de Berne, manquent de solidité; on y sent trop l'économie du plâtre, et quelques saillies eussent été nécessaires pour soutenir les masses supérieures.
M. Jaëger ne s'était pas contenté de bien décorer la façade suisse; les salles qui y correspondent ont été disposées et ornées par lui avec un talent tout à fait original. De robustes plafonds à caissons lumineux, formés de grosses poutres entre-croisées et peintes de dessins rouges et blancs avec rehauts noirs, s'étendent au-dessus des vastes salles. Leurs parois sont couvertes de cuirs gaufrés à fonds d'or et d'argent, sur lesquels les écussons des cantons se détachent éclatants de colorations. Pourquoi faut-il que notre regretté confrère ait été si prématurément enlevé aux récompenses méritées, à l'art dont il était épris, à l'affection de nombreux amis, aux tendresses d'une jeune famille ?
La façade belge est certainement la construction la plus imposante et la plus admirée de toutes dans la rue des Nations. C'est qu'aussi ce n'est pas seulement un simulacre de façade, c'est un véritable monument qui, par un appareil bien accentué, met en montre les plus belles pierres et les plus beaux marbres de la Belgique. Tant il est vrai que la construction vraie joue un rôle esthétique considérable en architecture et que la puissance et la noblesse des matériaux concourent sensiblement à l'expression des formes ! Supposez que la façade belge soit un simple décor de plâtre, de fausse brique et de faux marbre; le parti architectural restant le même, l'effet sera cependant tout différent. La masse du public passerait indifférente devant la conception architecturale, bien que sa valeur intrinsèque restât toujours égale; car cette conception ne serait pas alors motivée ou expliquée par la nature et l'emploi de matériaux vrais. C'est qu'en architecture la forme doit si bien se soumettre aux exigences de la matière qu'elle doit quand même en dégager et sa logique et sa beauté.
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Aussi l'œuvre de M. Janlet, architecte à Bruxelles, captive-t-elle l'attention générale par ses formes robustes, franches et simples, en harmonie parfaite avec les pierres dures et les marbres polis qu'il a mis en œuvre.
Le style adopté par M. Janlet est celui qui florissait dans les Pays- Bas pendant les dernières années du xvi' siècle. 11 n'en reste pas aujourd'hui, sauf peut-être l'hôtel de ville d'Anvers, de spécimen absolument complet, les guerres de l'époque espagnole, si néfastes pour le pays, ayant laissé peu de monuments intacts. Cette belle façade n'est donc pas la reproduction, comme on pourrait le croire, de monuments existants. Elle a été composée, cela est sensible, surtout en vue de présenter sous leurs différents aspects, et d'une façon aussi avantageuse que possible, les différents matériaux de construction, produits du sol belge. Vingt-deux carrières différentes de pierres et de marbres de toute espèce ont coopéré à cette œuvre considérable. Il faut louer M. Janlet d'avoir si bien su réunir tant d'éléments divers en un tout harmonieux.
C'est une haute porte de ville qui forme le milieu de l'imposante façade belge. Au-dessus, suivant la mode flamande, s'élève un riche pignon à superpositions pyramidales. De chaque côté de la porte, deux étroits avant-corps de soutien dressent, sur un ordre de cariatides en gaine, des pignons de même style qui forment accompagnement au grand motif central. Sur les claveaux du grand arc rayonnent les écussons armoriés des neuf provinces, tandis qu'au sommet de la façade, contre le pyramidion supérieur, les lions belges soutiennent le cartouche royal. Des chapiteaux et des ornements d'applique en bronze doré mêlent leur éclat à la puissance des marbres variés, aux colorations chaudes des briques.
A droite et à gauche, en aile, au-dessus d'une ordonnance superbe de colonnes monolithes, des galeries ouvertes laissent voir les poutraisons de leurs plafonds en bois. Aux extrémités de la façade, d'un côté, c'est le salon royal orné d'un balcon couvert en bois; de l'autre, c'est un beffroi étageant les formes arrondies de sa toiture capricieuse et se terminant par un lanternon octogonal à girouette élancée. Il y a, dans cette composition importante, à la fois certaine rectitude classique et beaucoup de liberté et d'imprévu.
Nous avons trop bien loué de grand cœur la façade russe de M. Paul Bénard pour ne pas lui dire aisément que nous croyons peu à la petite façade grecque qu'il nous offre comme une maison du temps de Périclès. Nous n'admettons pas, particulièrement, que les Grecs, si respectueux de l'art et des dieux, aient pu construire en encorbellement une loggia ayant
Tapparence d'un petit temple tétrastyle, porté seulement par la saillie de deux consoles. De telle sorte que les deux colonnes ioniques du milieu portent dans le vide. 11 n'y a aussi que notre construction moderne qui puisse se prêter à ces tours de force et les faire accepter. D'ailleurs l'habitation grecque, qui n'était aux premiers temps qu'un simple abri en pisé, ne devint grande, belle et richement ornée qu'après les guerres médiques, lors du grand mouvement commercial et de la puissance politique d'Athènes. Telle la maison de Callias, que nous décrit Platon, telles ces maisons dont notre orateur déplore la magnificence. C'est sans doute le type de ces maisons que nous décrit Vitruve et qui servit de modèle aux constructions des grands seigneurs romains.
Or nous savons, par les textes comme par les peintures antiques, que la façade de ces maisons donnant sur la rue n'était qu'un mur percé d'une porte, puis, à une certaine hauteur, de lucarnes pour donner du jour, s'il était nécessaire. Ces ouvertures n'admettaient pas la vue du passant et ne pouvaient servir d'observatoire aux gens de la maison. Tout Tair et le jour, comme la sortie et l'entrée des différentes pièces de l'habitation, étaient sur la cour intérieure. Mais, sans nous étendre davantage sur l'habitation des anciens, concluons en disant que, chez les Grecs, les façades et les décorations étaient sur l'atrium et non sur la rue, et présentaient comme abri des portiques et non des balcons saillants couverts. Nous nous étonnons aussi de voir un buste de Minerve sur piédouche devant la maison grecque de l'Exposition. Ce sont les Romains qui ont inventé le buste. Nous comprendrions une statue de Minerve et un autel en avant, mais nous ne comprenons pas un buste sur un autel. Quoi qu'il en soit, si M. Bénard a voulu avant tout faire une décoration, il a réussi et son invention habituelle ne lui a pas fait défaut.
Le Danemark est modeste, comme il convient. Cependant sa petite façade avec ordres superposés et pignon à la flamande est bien étudiée. Mais est-ce bien là de Tarchitecture danoise?
La façade nationale des États de l'Amérique centrale et méridionale nous montre Tarchitecture importée dans ces pays, au xvi" siècle, par la conquête espagnole, mais architecture transformée par le climat et les mœurs, comme aussi par Tinfluence jésuitique. C'est un art dé.sordonné, exubérant, à vrai dire de mauvais goût, mais dont M. Alfred Vaudoyer a tiré un excellent parti décoratif. Recherchant ses côtés typiques, Tarchitecte a voulu nous montrer les terrasses qui couronnent les habitations, les miradores ou belvédères qui les dominent, les balcons saillants et couverts, en forme de vérandas, qui ont pour but de protéger Tintérieur du logis contre les fortes chaleurs. S'inspirant d'un palais bien connu à Lima sous le nom de « Casa marques de Torre Tagle », M. Vaudoyer en a reproduit fidèlement le miradore élancé, ainsi que le balcon coquet, à riches compartiments de menuiserie, qui s'allonge au-dessus d'un portique trapu, sur la façade de ce palais. Toutefois la décoration supérieure de ce balcon a été modifiée par l'introduction, en forme de frise, des écussons de chacune des républiques américaines, qui ont tenu à affirmer ainsi leur union. Disons que les miradores sont très en faveur dans ces pays lointains, principalement dans l'État de l'Uruguay, où beaucoup sont fermés de verres de couleur. Le soir, du haut des terrasses où l'on vient chercher la fraîcheur, les habitants jouissent d'un coup d'œil féerique, ces miradores devenant alors autant de phares qui illuminent l'obscurité des nuits et signalent, par leurs feux variés, l'habitation de chacun.
Il y a lieu de remarquer que cette façade, frontispice de l'exposition américaine du Sud, précède une série de salles où chacun des États du Sud a tenu à se signaler par une décoration particulière. La république Argentine est représentée par un portique à arcades, inspiré d'une construction récemment élevée à Buenos-Ayres. Le Pérou reproduit dans sa façade un monument du haut Pérou, le portique de Huanuco-Viejo. La frise intérieure est celle du temple de Paramonga. La construction légère, en bois, de l'Uruguay est conforme à celles qu'on exécute journellement à Montevideo. Le Guatemala offre un exemple de polychromie indienne. Enfin la hutte en bambous ou rancho du Nicaragua termine cette avenue de constructions aux aspects divers, en harmonie avec les civilisations qui se sont succédé dans ce pays d'une fertilité et d'une richesse incomparables.
Nous ne saurions prendre au sérieux les minuscules échantillons d'architecture que présentent le royaume d'Annam, la Perse, le royaume de Siam, le Maroc, la régence de Tunis. Cependant groupés habilement, ils font bon effet sur la rue des Nations et, par leurs silhouettes bizarres,
LES GALERIES PORTUGAISES A L ' E X P O S I T 1 O N ; REPRODUCTION DU CLOITRE DE B E L E M PRÈS LISBONNE.
(Dessin de l'architecte, M. Pascal.)
par leurs qplorations vives, varient d'une façon imprévue la suite des constructions.
Au delà, ce sont p>lusieurs petits États, les plus petits de TEurope, qui s'associent pour présenter une façade respectable : le grand-duché de Luxembourg, la principauté de Monaco, les républiques de Saint-Marin
2+6 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION.
et du val d'Andorre se sont adressés à M. Vaudoyer, qui a su encore faire un tout aimable des modestes éléments de décoration dont il disposait. Le grand-duché de Luxembourg est représenté par un fragment réduit de Tancien hôtel de ville de Luxembourg, servant actuellement de résidence au prince-lieutenant. La porte à arcades, sur la droite, est celle du prince de Monaco, surmontée des armes delà principauté. Elle est réduite à moitié de sa grandeur réelle. Les deux petites républiques ne sont signalées que par leurs écussons surmontant la fenêtre du premier étage.
M. Pascal a restitué, pour la gloire de TExposition portugaise, le porche de l'église du fameux monastère des Hiéronymites de Belem près Lisbonne. Cette architecture, gothique dans sa masse, Renaissance dans ses détails, un peu surchargée comme Tart espagnol qu'elle avoisine, mais gardant encore quelque parfum de Part arabe si longtemps dominateur dans le pays, cette architecture, malgré tant d'infîuences diverses, reste très particulièrement accentuée par certaines dispositions décoratives qui lui sont véritablement propres. Cette restitution est si parfaite de style et de caractère, non seulement dans Fensemble, mais encore dans les moindres parties, qu'on pourrait la croire moulée sur nature. — 11 n'en est rien cependant. ■ — M. Pascal a dû tout reconstituer au moyen de croquis pris par lui sur les lieux et de photographies. De plus, M. Pascal a dû changer l'échelle du monument pour rester dans des proportions ici possibles, et par la même raison tronquer la partie supérieure de la façade. Il lui a fallu aussi remplacer les figures de saints des niches par les statues des grands hommes dont le Portugal est fier. — M. Pascal a si bien réussi cependant à nous donner l'illusion complète du monument ancien, que nous devons vraiment considérer ce fac-similé comme un tour de force de sentiment juste et d'assimilation. Le charmant dessin de M. Pascal, que nous reproduisons ci-contre, représente une travée du cloître de Belem qui sert de façade à l'Exposition portugaise sur les galeries latérales. Ce sont les Pays-Bas qui terminent la rue des Nations par une importante façade d'hôtel de ville, flanqué d'un haut beffroi carré à lanternons octogonaux superposés. La pierre et la brique alternées 'et mélangées jouent un grand rôle dans cette architecture très imitée du curieux Stadhiiis de Leyde.
Et maintenant que le promeneur est arri\é au bout de la longue avenue, qu'il se retourne : c'est de cette extrémité que la rue des Nations apparaît le mieux dans tout son effet pittoresque. Ses toits de hauteur et de formes variées, ses tours, ses clochers, ses*miradores, ses loges, ses pinacles,
rOIXTE DE LA M06Q UbE DE BOU-MÉDINF. , A TLEMCEN,
(Exposition algérienne du TrocadCro, Dessin de l'arcliitcctc, M. Wable.)
ses portiques, son alignement incertain, les drapeaux de toutes couleurs flottant au haut des mâts, et, dans le fond de cette perspective, mouvementée et confuse, une haute tour du Trocadéro surgissant au-dessus de Thorizon, tout concourt à faire de cette longue suite de façades multicolores un des plus étonnants spectacles de la grande Exposition. Aussi, malgré les regrets que nous avons cru devoir formuler, malgré certaines critiques inévitables de détails, il nous plaît de reconnaître que, grâce au zèle amical des commissaires étrangers, grâce au talent, à l'activité et à la bonne volonté des nombreux artistes, entrepreneurs et ouvriers français ou étrangers qui ont collaboré à cette œuvre multiple, la pensée du directeur des sections étrangères, M. Berger, a été réalisée au-delà de tout ce qu'on pouvait espérer. La rue des Nations restera certainement dans la mémoire de tous comme un symbole d'union et de concorde au milieu de cette grande fête du travail et de la paix oflerte par la France au monde entier.
Nous pourrions encore glaner, le long du palais et dans les parcs du Champ de Mars, maintes observations touchant l'architecture étrangère. Nous verrions particulièrement les pavillons des colonies portugaises et espagnoles, celui de Monaco, puis les cottages anglais. Nous renonçons également avec regret à visiter cette très intelligente réduction du palais indien élevée par M. C. Purdon Clarke, architecte dans le grand vestibule du palais pour réunir les expositions si intéressantes de l'empire des Indes, des maharajahs de Kashmir et de Patiala, et des rajahs de Jind et de Nabha.
Mais, forcément négligent, nous avons hâte de franchir le pont d'Iéna pour aller au delà admirer de près le palais du Trocadéro.
Nous voici de l'autre côté du pont. Mais, si bien que le palais du Trocadéro nous sollicite par ses masses puissantes et harmonieuses, nous ne pouvons, pour aller jusqu'à lui, passer indifférents devant les nombreuses constructions de toutes sortes qui s'étagent sur les pentes gazonnées de ses jardins. D'ailleurs, beaucoup de ces constructions offrent un véritable intérêt d'art ou d'archéologie.
Si nous nous dirigeons d'abord vers la droite, nous voyons Tagglomération des constructions françaises, au milieu desquelles un haut minaret de 3o mètres signale Texposition importante de notre colonie algérienne. Cette exposition a été réunie dans une sorte de palais ou de caravansérail arabe, construction rectangulaire de 35 mètres de largeur sur 55 mètres de profondeur, dont les différents éléments décoratifs ont été empruntés aux vieux monuments du xiii^et du xiv" siècle, qui subsistent à Tlemcen et aux environs. Ce sont plusieurs mosquées qui témoignent encore aujourd'hui de l'importance de Tlemcen, pendant trois siècles capitale d'un royaume florissant sous la dynastie berbère des Beni-Zeiyan. Aussi l'ornementation des quatre faces du minaret est-elle empruntée aux intéressants motifs qui décorent la haute tour de la mosquée en ruine d'El-Mansourah, tour supérieure, en son temps, à la trop fameuse Giralda de Séville. D'autre part, la porte principale du palais est la reproduction exacte de l'entrée de la célèbre mosquée de Sidi-Bou-Médine. M. Danjoy nous avait déjà fait connaître cette porte par des relevés très appréciés au Salon de 1878, que nous retrouvons au palais du Trocadéro, au milieu de l'exposition des monuments historiques. M. Charles Wable, l'architecte du Palais algérien, la restitue et la présente cette année en un fac-similé nature qui nous détaille toutes les richesses de son encadrement de fines arabesques et de faïences lumineuses. Au delà de cette porte élevée sur un haut soubassement de marches, on pénètre sous un porche flanqué de deux annexes en forme de marabouts. Ce porche donne accès dans un grand vestibule desservant les galeries d'exposition et les portiques mauresques qui entourent le jardin central. Cette grande pièce d'entrée est recouverte d'une coupole à jour, à douze pans avec retombées alvéolées, imitée de celle de la grande mosquée à Tlemcen. A l'extrémité du jardin central, dans l'axe du palais, se trouve un marabout ou koubba servant de salon de réception et de repos. Deux portes ouvertes sur le dehors, au milieu des galeries longitudinales, sont encore inspirées par celle du marabout de Sidi-Daoudi à Tlemcen. En somme, le Palais algérien du Trocadéro, très particulier d'aspect et très bien disposé pour mettre en relief la riche exposition de notre colonie, a de plus pour nous le mérite de faire entrevoir quelque peu les curiosités artistiques d'un pays où nous ne voyageons pas assez, malgré tous les restes de Fart antique et de l'art arabe qu'on y voit encore et qui méritent les plus sérieuses études.
Autour du Palais algérien de M. Wable se groupent de nombreux petits pavillons de vente plus ou moins arabes ou trop fantaisistes, dont
25o I/ART MODERNE A L^EXPOSITION.
je n'ai rien à dire ici. Je laisserai également de côté les constructions industrielles qui occupent ce côté du parc ; mais il faut visiter une construction d'un caractère et d"un intérêt très particuliers : c'est le chalet de Tadmlnistralion des Eaux et Forêts. Construit tout en bois, sans cependant prétendre reproduire Taspect solide et massif des chalets de FOberland bernois ou des maisons norwégiennes et moscovites, il nous fait voir les ressources multiples de la charpenterie et de la menuiserie modernes en des combinaisons savantes et délicates. Élevé sur un haut soubassement de rochers, enveloppé de portiques treillagés et de massifs de lleurs et de verdure, ce pavillon pittoresque accuse quand même une silhouette architecturale très définie, et fait honneur au talent de Tarchitecte, M. Etienne.
Dirigeons-nous maintenant sur le versant gauche du Trocadéro, du côté des constructions des Nations étrangères. J'y veux chercher au milieu de ce campement international plein de confusion et d'imprévu pittoresque, au travers des bazars orientaux envahis par la foule et des cafés tunisiens ou marocains pleins de résonnances étranges et continues, au travers des maisons et des beffrois en bois de la Suède et de la Norwège, des pavillons du schah de Perse et du roi de Siam, j'y veux chercher la ferme japonaise et la pagode chinoise. Ce n'est pas que j'aie le temps ici de m'arrèter aux échantillons exotiques de végétaux et de volatiles que les Japonais nous montrent en ce minuscule jardin d'acclimatation ; mais j'ai le droit de m'intéresser à ces clôtures légères en bambous, à cette ravissante petite porte en bois sculpté qui ferme l'enclos, aux constructions légères et rustiques qui sous un abri ingénieux de bambous offrent aux promeneurs les vases, les bronzes, les étoffes et tous ces mille riens, capricieuses inutilités ou jouets d'enfants, dont les Japonais savent faire des merveilles d'esprit et de goût.
La grande construction chinoise est également remarquable à bien des titres. Elle affecte les dispositions ordinaires d'une pagode bouddhique, en un quadrilatère ouvert sur l'une de ses faces et enveloppé de constructions sur les trois autres côtés.
Au fond devrait se trouver le grand autel de Bouddha, ici remplacé par un riche salon. Sur les côtés seraient les autels de second ordre et les habitations des bonzes. Ce sont des comptoirs de vente très achalandés qui les remplacent. Cependant la disposition générale est exacte et l'aspect d'ensemble est juste. La porte d'entrée seule présente des modifications sérieuses apportées au type ordinaire ; elle devrait se trouver à l'intérieur