DAVID, TABLEAU DE M. D E L A U N A Y
(Croquis de l'artiste).
l'air subtil, l'éther élyséen qui inonde les solitudes de Corot; mais, pour être moins virgilienne, son atmosphère n'est pas moins salubre et vivifiante. Si différents qu'ils soient, ces deux peintres ont ceci de commun qu'ils ne sont pas les esclaves de la nature, qu'ils savent tirer de l'accident particulier la loi générale, qu'ils expriment largement ce qu'on sent par le cœur autant que ce que l'on voit avec les yeux, c'est-à-dire l'essence
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même des choses. C'est par là qu'ils font songera leurs ancêtres glorieux,
aux vieux maîtres.
Nous ne croyons pas ici être le jouet d'une passion rétrospective, la victime de Tamour profond que nous inspirent les peintres du passé. Notre idéal n'est pas cloîtré dans les lointains de Thistoire. Nous savons le prix de l'effort moderne ; nous savons surtout à quel point il est légitime, car les temps changés autorisent, dans l'art, Fessai d'un nouveau mode d'expression. Mais lorsqu'on a étudié un peu la peinture, on se persuade qu'au-dessus et pour ainsi dire au travers des caprices du goût, incessamment transformé, il y a quelque chose qui demeure et qui continue; on croit à une succession d'artistes qui, en des temps différents, ne portent pas le même costume, ne parlent pas le même langage, et font cependant le même rêve. Si l'art vivant est humain, il est de la même famille que fart du passé, et il en rappelle l'ineffaçable souvenir, comme la chanson nouvelle qui, sans le savoir, répète quelques-unes des notes de la musique que les aïeux ont chantée. On retrouve parfois dans la modernité qu'on croit la plus neuve la saveur persistante d'un parfum connu. C'est même là une caractéristique de bon augure, et il est certain que nous avons éprouvé cette impression subtile devant les œuvres de Delacroix, de Rousseau, de tous ceux que nous avons aimés.
Si l'on essayait d'appliquer aujourd'hui ce système de la ressemblance morale, cette loi de rhérédité intellectuelle, on trouverait peut-être qu'ils ne sont pas très nombreux dans les galeries de l'école française, ceux qui, de prés ou de loin, accusent une certaine parenté avec les anciens maîtres. Nous n'essayerons pas de les compter ; l'addition serait trop vite finie. 11 nous semble cependant que, parmi les peintres dont l'accent est le plus moderne, il en est un qui se rattache aux écoles du passé : c'est M. Henner. Nous voyons bien ce qui lui manque; nous nous rendons à peu près compte des défauts dont quelques critiques se sont montrés si effarouchés et qui ont autorisé les divergences d'appréciation. On reproche à M. Henner l'incertitude de ses contours et le caractère flottant de ses silhouettes. On voudrait que l'artiste délimitât ses figures au moyen d'un trait plus précis. Nous comprenons l'objection. Si les questions personnelles n'étaient pas les plus misérables questions du monde, nous rappellerions que nous n'avons pas été conquis dès les premiers jours par les séductions du talent de M, Henner. Peut-être trouverait-t-on dans la Galette des Beaux-Arts la trace de nos hésitations et même de nos résistances. Il nous semblait voir de la mollesse dans la Biblis, qui est de 1867,
LA PEINTURE FRANÇAISE. 27 dans la Femme au divan noir, exposée au Salon de 1869. Et, en effet, ces deux figures ne sont pas parfaites, quoique le sentiment de la chair y soit déjà très remarquable. Mais, sans déserter son système, Tartiste a depuis lors fait bien des progrès. Au point de vue du clair-obscur, M. Henner peut s'apercevoir aujourd'hui qu'on ne saurait trop exagérer la légèreté des demi-teintes ; en moins de dix ans, elles noircissent. La clarté dans les ombres, c'est le premier mot de la sagesse. M. Henner l'a reconnu; il a en outre appris un grand art, dont, au temps de ses débuts, il soupçonnait à peine les ressources, le portrait.
Nous voyons bien ici que les œuvres des vrais maîtres abondent en leçons précieuses. M. Henner doit beaucoup à leurs conseils posthumes. Tous les portraits qu'il expose sont intéressants, mais il en est un — celui de M™"^ Karakéhia — qui mieux que les autres frappe les yeux par l'éloquence attirante d'une personnalité intense. M. Henner n'écrit pas la forme à la façon de Holbein ; il laisse certains contours dans le vague, et cependant ses têtes ont un relief extraordinaire et l'accent même de la vie. Dans ce portrait de M"' Karakéhia, comme dans tous ceux qu'il a réunis au Champ de Mars, on trouve, avec les qualités habituelles du maître, une chose rare, l'individualité du regard. C'est une vertu qu'on ne peut admirer que chez les observateurs de premier ordre. Le grand peintre dont nous venons d'écrire le nom, Holbein, l'a possédée au degré suprême; mais elle a manqué à plus d'un portraitiste glorieux.
Parmi les tableaux de figures que nous montre M. Henner, il en est un, les Naïades, qui n'avait pas été exposé encore. C'est une réunion de baigneuses dans un paysage un peu chimérique et où l'indécision du détail laisse à l'esprit le droit de flotter dans le rêve. Sur ces fonds estompés, les formes, alors même qu'elles ne sont pas strictement circonscrites, prennent des reliefs tournants et des rondeurs exquises : on voit se mouvoir dans la pénombre les corps savoureux des nymphes, à qui la nudité fait la plus charmante des parures. Les baigneuses de M. Henner sont doucement ambrées, dans une tonalité fine et chaude. Ces colorations délicates n'ont guère été bien connues que par les peintres heureux qui, au début du xvi' siècle, ont mis sur la grâce lombarde le rayon doré des Vénitiens. A ce point de vue, les Naïades ne sont pas tout à fait les sœurs de la petite rêveuse nue qui illumine de sa clarté triomphante le Soir, du Salon de 1876. Ici, c'est la note blanche s'enlevant, immaculée comme les pétales du Hs, sur les énergies d'un crépuscule qui tout à l'heure sera la nuit. L'effet est strident, hardi, magistral. Ce tableau, que quelques-uns
ont jugé étrange, nous a toujours été cher. 11 résume toutes les aspirations de l'artiste. Et lorsque nous revoyons, séparées ou réunies, les baigneuses, les nymphes, les naïades du peintre alsacien, nous n'avons pas à entrer en dispute avec nous-même, nous cédons au charme vainqueur; nous respirons comme un parfum venu de Tltalie devant l'œuvre d'un maître qui a sans doute ses insuffisances, mais qui, dans l'école moderne, est le seul qui évoque le souvenir de Corrège et de sa magie.
En dehors des classifications adoptées, cherchons, sans souci des sujets ou des genres, les artistes qui ont une force individuelle, un accent particulier. A la suite de la bataille romantique, si oubliée aujourd'hui, un grand principe a été reconnu, la liberté du peintre. Mais il faut savoir se servir de l'indépendance proclamée, et nous voyons qu'ils sont assez rares, ceux qui utilisent le i^énéfice de la conquête. On les a affranchis, ces braves ouvriers de la palette et du pinceau, et, séduits par les routines anciennes, ils reviennent aux méthodes que nous avions crues abrogées. Quelques-uns restent obstinément soumis aux règles de cette convention théâtrale qui, d'après ce qu'on leur répète encore, représente le style, c'est-à-dire la forme épurée, le choix des lignes, l'embellissement légitime. Certes, rien ne serait plus respectable qu'un large coup d'aile dans l'azur; rien ne serait plus désiré. Les grandes visées ne sont en aucune façon interdites à notre époque. Mais le style, ou ce qu'on appelle de ce nom, ne saurait être la récitation banale et plus ou moins convaincue d'une leçon péniblement apprise ; si le style n'est pas une sincérité, il n'est qu'une rhétorique, et rien n'est moins digne de notre intérêt.
Les élèves de l'école, les anciens comme les nouveaux sectateurs de la tradition, sont évidemment fort troublés. Ils se sentent en présence de formes qui n'expriment plus la pensée moderne, ils hésitent, ils assistent à des écroulements dans l'édifice de leurs certitudes, ils vont un peu à l'aventure. 11 v a chez les mieux doués des lendemains hasardeux. Le jour où M. Machard a vu naître sous son pinceau cette charmante figure de la Séléné, arabesque blonde qui monte dans le ciel nocturne, il a obéi à une véritable impression d'artiste, il a trouvé une courbe heureuse. Mais M. Machard a, depuis lors, cessé de faire des trouvailles : il semble incapable de récidive. Quel sera le sort de M. Joseph Blanc, qui l'a suivi à l'école de Rome? 11 faut, pour le juger, attendre l'achèvement des grandes peintures qu'il exécute au Panthéon. Nous n'avons ici que son tableau du Salon de 1876, la Dcliprance, qui est l'histoire du paladin de l'Arioste protégeant Angélique contre les atteintes du monstre fabu-
leux. M. Blanc groupe volontiers ses personnages à la façon des anciens décorateurs; il est fort préoccupé de la Renaissance ou, pour être plus exact, des faiseurs de cartons de la seconde moitié du xvr^ siècle, et son maniérisme n'est pas sans élégance. Quant au coloris, il l'ignore. Son
HERCULE ET L HYDRE Di; LERNE, PAR M. GUSTAVE MOREAU.
(Croquis de l'artiste pour la ligure d'Hercule.)
Angélique est exsangue et blafarde, et Roger est monté sur un cheval aussi pâle que celui de la Mort.
M. Lehoux, qui a obtenu le prix du Salon en 1874 et qui a été — on ne sait pourquoi — considéré comme une espérance, ne s'est jamais intéressé à la tradition que par ses côtés suspects. Le Saint É tienne, où les anges prennent des attitudes si dégingandées, est un tableau violent, le
3o I/ART MODERNE A L'EXPOSITION.
modèle du tableau à paraphes. M, Maillard possède quelques dons heureux. Ses colorations faiblissent souvent; mais il semble que, dans son allégorie, le Héros, la figure principale a une certaine tournure décorative. Quant à M. iMonchablon, il a étonné, par l'inégalité de ses efforts, ceux qui font profession de suivre le mouvement des Salons annuels. 11 a eu, dans ses mythologies démodées, de surprenants accès de fadeur; il a été faiblement inspiré par Thistoire, et il s'est compromis un jour avec une Jeanne Darc qu'Alexandre Fragonard lui-même eût hésité à applaudir. M. Monchablon ne nous montre pas ses erreurs : il a bien choisi son exposition. Dans sa Mort de Moïse, qui fut son dernier envoi de Rome, dans ses Évangélistcs, qui appartiennent aujourd'hui au séminaire d'Angers, on retrouve, aVec un accent trop adouci, le sentiment de l'équilibre et le goût des compositions bien rythmées.
Mais, parmi ces peintres qui sa rattachent d'une manière plus ou moins directe aux enseignements de l'école, on ne voit point de créateurs personnels. Ils se souviennent : ils n'inventent pas. Ils parlent, et souvent avec quelque difficulté, un langage connu. Le visiteur s'arrêtera avec plus de complaisance, et aussi avec plus d'inquiétude, devant l'œuvre de M. Élie Delaunay. Ici on sent une force. Il y a même chez le peintre un peu d'àpreté, car il a parfois trouvé le moyen d'être métallique dans la grâce. Nous avons à l'Exposition ses trois tableaux du Luxembourg : la Peste de Rome, la Mort de Nessiis, la Diane, et une vigoureuse étude de nu, VJxion. Le plus ancien de ces tableaux, la Peste, demeure le meilleur. C'est presque une création. Dans la rage fiévreuse du mauvais ange qui va marquer les maisons où le mal doit sévir, dans les colorations sinistres du ciel, dans les cadavres abandonnés au long des rues désertes, il y a le sentiment, un peu perdu aujourd'hui, des choses tragiques. Ce tableau, inspiré par une sorte de romantisme qui, au lieu de lâcher les formes, les souligne comme avec un outil de fer, est une œuvre caractéristique qu'on n'oubliera pas. La Diane de M. Delaunay ne nous a jamais compté parmi ses adorateurs. Des femmes aussi farouches ne sont véritablement pas encourageantes. La dureté semble ici s'élever à la hauteur d'un système. Nous avons toujours protesté contre cette théorie. Où est le charme de l'épiderme, où est la vitalité dans ces carnations solidifiées qui, sous le baiser de l'amoureux, résonneraient comme du bois sec?
Aux moindres œuvres de M. Delaunay, on devine la volonté intraitable d'un ennemi intime de Corrège. Appliquée au portrait, cette énergie devait nécessairement amener d'étranges résultats. Devant les images
LA PEINTURE FRANÇAISE. 3i féminines, on est d'abord dépaysé paf l'austérité de Tallure. M. Delaunay est comme un homme qui dirait durement des choses tendres. Ses modèles ont évidemment un charmant sourire : ce sourire s'est figé sur des lèvres de bronze. En outre, l'atmosphère étant éliminée, les figures sont strictement plaquées sur les fonds. Ce sont là de bien graves défauts, et cependant nous retrouvons intacte devant le portrait de M"^ L..., appuyée au treillage vert d'un jardin, l'impression que nous avons éprouvée lorsque cette étrange peinture fut exposée au Salon de 1872. La grâce n'est pas là; l'accent est bien dur, mais le caractère est poussé au maximum. Qui dira jamais les complications de l'art? Voici une œuvre qui devrait déplaire et qui s'incruste dans la mémoire.
Cette fermeté de pinceau est naturellement mieux à sa place dans les portraits d'hommes. Les contemporains de M. Delaunay sont des lutteurs sur le visage desquels les combats de la vie et la fatigue des travaux intellectuels ont laissé une trace; leur teint n'a pas, comme celui des femmes, les douces fraîcheurs de la rose du Bengale. M. Delaunay peut les traiter cavalièrement. Ses portraits masculins sont superbes. Je n'en veux distinguer aucun , quoique celui de M. Legouvé soit justement célèbre , car ils ont tous des qualités pareilles ; ils ont la ressemblance sévèrement écrite, la physionomie morale, la fermeté de la médaille. M. Delaunay a pu quelquefois s'égarer dans des tentatives hasardeuses , mais des tableaux comme la Peste de Rome et la plupart de ses portraits obligent la critique à s'incliner devant une œuvre où se reconnaît toujours l'effort résolu d'un pinceau viril.
M. Gustave Moreau est aussi une personnalité intéressante. Si jamais un artiste moderne a songé aux maîtres anciens, c'est bien Fauteur de la Saloiné et de V Hercule devant l'Hydre. M. Moreau a étudié les peintres primitifs èt surtout ceux du xv' siècle finissant; mais il les a trouvés beaucoup trop simples , et il a combiné ses velléités archaïques avec les curiosités d'un orientalisme chargé d'émaux , de pâtes rapportées , de paillons et de verroteries. A la suite d'etforts qu'il ne dissimule pas, il arrive à des résultats non classés. La Saloiné^ déjà discutée lors du Salon de 1876, conserve son caractère énigmatique. UHerciile est plus clair. Il y a vraiment une création intellectuelle dans l'audace silencieuse du jeune dieu, qui, délicat comme une femme, va se mesurer avec le monstre polycéphale. La juxtaposition a ici la valeur d'une antithèse. On sent très bien que la solitude fangeuse où l'hydre se repaît de cadavres va être témoin d'une formidable bataille, et que l'intelligence triomphera du reptile, incar-
nation symbolique des forces aveugles de la nature , au temps où la matière en désordre n'était qu'un chaos continué. M. Moreau est un inventeur : le monstre épouvantable qui se dresse sur sa queue et agite ses têtes sifflantes fait le plus grand honneur à son imagination. Nous croyons, d'ailleurs, avoir déjà parlé de ce beau tableau, et nous ne voudrions pas nous répéter.
Au surplus, M. Moreau demande à être jugé sur des œuvres nouvelles : on ne connaissait ni le Jacob ^ ni le David, ni le Moise exposé sur le Nil, ni le Sphinx deriné. Les trois premiers de ces tableaux pourraient provoquer bien des objections : je les supprime. Tout le monde a noté chez M. Moreau la surabondance des détails, qui étouffent le sujet principal sous une avalanche de bijouteries ; tout le monde a vu ou cru voir dans sa conception et dans sa manœuvre une sorte de passion maladive pour la singularité. Chercher midi à quatorze heures, c'est demander aux horloges les plus complaisantes un renseignement qu'elles ne peuvent pas donner. 11 y a pourtant bien des rencontres heureuses dans ces peintures où les accessoires tiennent tant de place. Le Moïse exposé sur le Nil a pour toile de fond une perspective de monuments égyptiens, caprice architectural que n'aurait pas désavoué John Martin , et qui a de la puissance et de la grandeur. Mais parmi les œuvres nouvelles de M. Moreau il en est une qui a beaucoup de caractère : c'est le Sphinx deviné. Œdipe a trouvé le mot de l'énigme. Le monstre, vaincu, se précipite dans l'abîme; porté par les ailes qui ralentissent sa chute, il descend, il tombe dans le gouffre entre des rochers d'une invention farouche et superbe. Le héros victorieux assiste à ce suicide. La préciosité de l'exécution amuse peut-être un peu trop le regard; mais , on le sait, M. Gustave Moreau ne consentira jamais à être simple. Le Sphinx deviné n'en est pas moins un tableau de l'originalité la plus frappante. Étrange talent ! étrange système ! On proteste , on se révolte , et l'on est pris par la curiosité même.
M. Moreau a, d'ailleurs, quelques-unes des qualités du coloriste; mais il ne comprend le ton que dans les joailleries du détail ; il n'a pas la notion des grands contrastes équilibrés; en outre, et bien qu'il ait traité souvent des sujets tragiques , il ne sait pas mettre sa couleur d'accord avec sa pensée. Il porte le deuil avec des saphirs, des escarboucles et des ors. Ces défauts, — le coloriage scintillant du morceau, l'absence d'harmonie dans l'ensemble , la méconnaissance des lois qui font du spectacle optique un drame douloureux ou une chanson égayée, —
ces défauts se retrouvent chez la plupart des modernes, car, il faut bien ^a^'ouer, depuis la mort de Delacroix, nous cherchons vainement des coloristes complets : nous n'en trouvons aucun.
Ce n'est point à dire qu'il n'y ait pas çà et là des intentions excellentes, des velléités qui, dans d'autres temps et dans d'autres pays, se seraient élevées à la hauteur d'un procédé rationnel. Nous avons même, car il ne serait pas juste de faire sonner trop haut notre pauvreté, des peintres d'une rare délicatesse. Nous regrettons que M. Ferdinand Humbert n'ait exposé qu'un tableau. Nous aurions pris un plaisir extrême à revoir, disposées en bel ordre, les peintures qu'il a signées depuis dix ans et qui, pour avoir provoqué certaines critiques au point de vue du sentiment ou des types, n'en restent pas moins des tentatives d'une distinction quelquefois exquise. Nous n'avons au Champ de Mars que la Vierge du musée du Luxembourg, un groupe dont la disposition est empruntée à Cima da Conegliano et aux Vénitiens de i5io. La coloration s'y montre éclatante; mais l'œuvre n'est pas suffisamment personnelle. M. Humbert, qui a un si beau culte pour le ton rare, n'a pas dit son dernier mot: l'année prochaine, sans doute, nous le retrouverons au Panthéon.
M. Henri-Léopold Lévy se présente à l'Exposition dans des conditions meilleures. Il nous fait revoir son Hérodiade de 1872, son Sarpédon de 1874, et il nous raconte, dans le pavillon de la ville de Paris, les aventures de saint Denis, peintures importantes qui doivent être placées à l'église Saint-Merry et qui y feront bonne figure. M. Lévy compose avec dextérité; il a du mouvement, et, bien que ses colorations soient parfois trop agréables, trop émiettées, elles sont toujours harmonieuses. Parmi les peintres de la génération nouvelle, l'auteur de V Hérodiade est certainement un de ceux qu'un accent particulier permet le mieux de reconnaître de loin.
La rcN ue que nous poursuivons aujourd'hui a nécessairement de nombreux défauts; il en est un surtout dont elle doit s'accuser : condamnée à être rapide, obligée de passer vite devant les artistes et devant les œuvres, elle doit supprimer toute analyse et abréger la discussion. Nous regrettons cette exigence du moment. Comment parler en deux lignes de la Mort de Ravana , de M. Cormon, qui, lui aussi, cherche la couleur , et qui , malgré l'inégalité de ses tentatives , a des qualités si sérieuses et quelquefois si charmantes? L'énorme tableau de M. Benjamin (Constant, V Entrée de Mahomet II à Coiistantinople , exigerait une disser-
tation en règle. Nous Tavons essayée lors du Salon de 1876, et nous n'avons pas à la reproduire. Contentons-nous de dire que le défaut des coloristes de l'heure présente est bien marqué dans cette grande page. D'étonnants bonheurs de détail , point d'ensemble, et des vides affligeants, de véritables hiatus dans la répartition des tons. Beaucoup trop de gaieté, d'ailleurs, dans la représentation d'un fait historique où les cadavres jouèrent le premier rôle. Vis-à-vis le Mahomet II, on a placé une autre tragédie, Va Rcsplia , de M. Becker. 11 semble que ce tableau n'a pas perdu; sans doute la mère qui, son bâton à la main, épouvante les oiseaux de proie, reste bien mélodramatique; mais la série des jeunes gens crucifiés est assez patibulaire, et l'invention n'est pas commune. Quant à VInondatiou, de M. RoU, c'est une composition pleine de vigueur: la note dominante incline trop vers les noirs. L'artiste, d'ailleurs, n'a pas suffisamment économisé les trivialités. Lorsque le gouvernement acheta le tableau de M. Roll et l'envoya au musée de Toulouse , les gens du pays ne furent point mécontents ; mais ils firent observer avec douceur que le peintre parisien leur avait prêté gratuitement des laideurs qu'ils n'ont pas.
Pendant ces dix dernières années, on a vu grandir un artiste, M. Jean- Paul Laurens, qui, alors même qu'il n'eût pas été doué de remarquables qualités techniques, aurait intéressé la foule par le choix de ses sujets. La nécessité d'un peintre sentimental et funéraire a toujours été reconnue en France. S'il n'existait pas, on l'inventerait. Nos pères s'étaient prodigieusement passionnés pour les suppliciés de Paul Delaroche. 11 peignait mal; mais il avait tant de colère contre les bourreaux, tant de pitié pour les victimes! Une certaine aptitude à trouver des motifs émouvants fit tout le succès de Delaroche. M. Laurens l'emporte à tous les points de vue sur le sensible auteur de la Jauc Gray. 11 a découvert dans l'histoire de très belles horreurs. L'idée d'exhumer le pape Formose, de le revêtir de ses habits sacerdotaux et de l'asseoir sur le trône pontifical pour s'entendre dire des choses dures, est une troavaillepittoresque qui, au temps des effervescences romantiques, aurait provoqué l'enthousiasme et le délire. Les cadavres qui, dans Vluterdit, se décomposent silencieusement devant la porte de l'église condamnée, viennent aussi d'une imagination qui ne manque pas de ragoût. M. Laurens raconte bien ce qui est horrible : l'épouvantable a trouvé en lui un historiographe plein de zèle. Ce galant homme vit dans les cimetières. Il nous fait assister aux funérailles de Guillaume le Conquérant; il entrouvre le cercueil d'Isabelle la Catholique; il