LA FONTAINE DE JOUVENCE
(Gravure de M. Chapon, d'aprcs le tableau de M. Ehrniann. )
au voisinage des aquarelles. Seules, peut-être, les compositions si bien observées de M. Lhermitte peuvent compenser les inconvénients du procédé. Mais dans les salles où nous sommes, Toeil demande avant tout à être égayé : aussi s'arrête-t-il avec complaisance sur la pimpante toilette des aquarelles de M'"^' la baronne N. de Rothschild : toutes ces vues de France ou d'Italie, qui se mirent coquettement dans des eaux transparentes, sont d\in éclat qui subjugue la critique et la rend muette.
M. Berchère tient certainement la tête des Orientalistes à TExposition; ses aquarelles, richement colorées et modelées avec hardiesse, n'ont d'égales dans aucun autre pays. Ce sont en même temps de sages ouvrages qui ne sentent en rien l'improvisation hâtive : la main ne s'y affranchit jamais des lisières de la pensée; tout est voulu d'avance.
Quant à Regnault, si restreinte que soit l'exposition de ses œuvres, elle le range parmi nos aquarellistes à une place qui est la première. On n'a pas oublié son merveilleux Intérieur de harem : c'est la pièce capitale de notre Exposition. Il est à peine besoin d'en rappeler la disposition générale : au centre de la composition un prince arabe presque nu, à demi couché sur un divan au pied duquel une jeune esclave, vêtue de noir, chante en s'accompagnant sur la guitare. La gauche du tableau est occupée par une profusion de tapis et de tentures aux colorations brillantes. Ce qu'il est impossible de rendre, c'est l'éclat extraordinaire de cette aquarelle, la hardiesse de l'exécution et cette liberté souveraine du pinceau qui, du premier coup, met tout à sa place et, sans reprises, sans sacrifices, donne à chaque chose sa valeur propre. Tout est ordonné dans ce désordre apparent : toutes les notes parlent et cependant l'ensemble reste harmonieux, Fidée suit son cours et se concentre sur le groupe des deux personnages.
Regnault, qui s'inspira de Fortuny, a lui-même fait école. Nous regrettons de ne pas voir à l'Exposition ses deux meilleurs élèves, MM. Clairin et Benjamin Constant. A défaut, nous avons M. L. Leloir, mais cet artiste ne lui appartient pas en propre : l'art japonais peut le revendiquer également à son profit. M. Leloir a des qualités de premier ordre : son coloris est d'une intensité et d'une fraîcheur sans pareilles; il compose avec goût et son dessin a une certaine aisance gracieuse. Mais l'intention décorative est trop exclusive dans ses œuvres : il est regrettable qu'un artiste aussi bien doué mette toute son ambition à flatter les yeux par le moyen un peu trivial de la tache, et ne s'attache pas davantage au sujet. Les figures qu'il imagine ne comptent guère que
par le costume, et le procédé mesquin de leur exécution contraste péniblement avec la hardiesse et la franchise du pinceau dans les accessoires.
M. Worms, moins séduisant au premier abord, a des qualités de peintre plus recommandables ; s'il n'attristait pas ses aquarelles par un certain abus du noir, surtout dans les chairs, ce seraient des œuvres charmantes, car elles sont généralement bien comprises et elles portént en elles l'intérêt de choses observées sur la nature. Les scènes d'Espagne, qu'il raconte si bien, ne mentent pas à leur étiquette : personnages, costumes et accessoires appartiennent incontestablement au milieu choisi par le peintre. C'est là un mérite particulier à M. Worms dans la petite école dont je parle en ce moment.
Restent MM. Berne-Bellecour et Vibert : je regrette de ne pas partager l'engouement du public pour leurs œuvres. Je ne conteste pas que M. Berne-Bellecour ne se soit montré bon peintre en diverses circonstances, et pas plus tard que cette année encore, dans son tableau du Salon : je vois en M. Vibert le dessinateur correct et spirituel qui trouve généralement l'attitude vraie et sait en tirer profit dans le tableau, mais je leur reproche comme tendance générale de trop sacrifier à des fantaisies qui ne méritent pas les honneurs de la peinture. Il n'est pas défendu aux artistes d'avoir de l'esprit, mais ils doivent bien se garder d'en faire montre dans leurs ouvrages. On ne peut pas rire tous les jours d'une situation plaisante, d'une charge si réussie qu'elle soit'; à quoi bon alors nous l'imposer sous cette forme de la peinture qui est précisément faite pour éterniser les impressions? Que les peintres veuillent bien mettre beaucoup d'esprit dans leur exécution, personne ne s'en plaindra, mais nous les adjurons de laisser le vaudeville au théâtre, et la chansonnette comique au café-concert.
En 1867, l'article que M. Philippe Burty écrivait dans la Gaiette^ à propos des gravures exposées, commençait ainsi : « Rien ne démontre mieux la fin prochaine et irréparable de l'art de la gravure qu'une visite dans les galeries des Beaux-Arts à l'Exposition universelle. Lorsqu'on aura interrogé toutes les sections, parcouru toutes les rues, voyagé tout autour de ces compartiments qui fragmentent l'espace comme les
288 L'ART MODKRNE A L'EXPOSITION,
alvéoles divisent un gâteau de miel, il restera acquis que le monde se désintéresse de la gravure sur métal, que Teau-forte succè de au burin, que la lithographie agonise, que le bois est en péril, que le « procédé » tend à supprimer le burin, Feau-forte, la lithographie et le bois, et que Tagcnt provocateur de ces menées révolutionnaires, c'est, directement ou indirectement, la photographie. »
Ces paroles chagrines sont de mise aujourd'hui comme elles l'étaient il y a onze ans, et cependant convenons que le mal signalé par notre confrère, si compétent en ces matières, n'a pas empiré sensiblement depuis cette époque; au contraire, il semble que la gravure ait . repris quelques forces : l'intéressante malade ne veut pas mourir. Je serais mal venu à m'écrier : « Les gens que vous tuez se portent bien» , mais j'ai le devoir de constater que le fâcheux pronostic de M. Burty ne s'est point encore réalisé : personne plus que lui ne doit s'en réjouir, j'en suis certain.
La gravure au burin, la plus compromise de toutes, se défend avec une énergie particulière; il est vrai qu'elle a trouvé dans l'État, dans la ville di Paris, dans les sociétés d'amateurs et les revues spéciales, comme la nôtre, une tutelle sérieuse. Privée de commandes officielles et de l'appui des sociétés, elle n'eût probablement légué que son souvenir à l'Exposition de 1878. A tort ou à raison, le public lui refuse ses faveurs : on lui trouve l'air froid et guindé; sa vieille réputation d'exactitude est fortement ébranlée depuis qu'elle est soumise au terrible contrôle de la photographie; comme donnée esthétique, elle n'est plus dans le mouvement, car ce qu'elle poursuit, c'est la forme, et le goût du jour est à la couleur; enfin, à une époque où l'on est si pressé de jouir et où les grands succès de la peinture, ceux précisément dont elle pourrait prendre sa part, passent comme les roses, on lui reproche d'arriver toujours trop tard, comme certains carabiniers fameux. Voilà bien des griefs, et je n'ai pas encore relevé le principal : le prix élevé de ses épreuves.
Malgré toutes ces imperfections inhérentes à sa nature, nous persistons à croire que la gravure au burin n'est pas en danger de mort; ce qui lui manque le plus, en réalité ce sont les bons graveurs. Jamais le goût des estampes n'a été plus répandu; si les amateurs se tournent de préférence vers l'eau-forte, ce n'est pas par économie, — les belles épreuves se vendent à des prix très élevés, — c'est qu'il y a aujourd'hui des aquafortistes du plus rare mérite ; parmi les graveurs en taille-douce, au contraire, le talent ne dépasse pas une bonne moyenne. Ce n'est pas assez pour affriander le public : on ne saurait lui demander de faire
zgo L'ART MODERNE A L'EXPOSITION.
entrer en ligne de compte les difficultés du métier ; il en ignore ; le résultat
est tout pour lui, et personne n'a le droit de lui donner tort à ce propos.
Autre est le devoir de la critique ; aussi ne parlerai-je qu'avec respect des artistes qui représentent, à TExposition universelle, le grand art classique de la gravure. Tels qu'ils sont, ce sont encore les nôtres, les Français, qui marchent à la tête de cette respectable phalange. Leur chef incontesté, un des derniers maîtres du burin, M. Henriquel Dupont, a depuis longtemps renoncé aux expositions ; elles n'ajouteraient rien à sa renommée. Mais on regrette de ne pas voir au Champ de Mars Tceuvre d'un artiste mort d'hier, qui nous eût fait le plus grand honneur : je veux parler de Rousseaux. Des mains pieuses ont recueilli et exposé les ouvrages de Martinet : cet hommage était dû à sa mémoire; mais comment n'a-t-on pas pensé aux figures de la Poésie, la Renommée et la Vérité gravées par Rousseaux, d'après la gouache du Corrège qui est au Louvre, et surtout à son délicieux portrait de 3/"" de Sévigiié d'après le pastel de Nanteuil? Si intéressante que soit l'exposition de MM. Bertinot, Levasseur, Danguin, Salmon, qui représentent avec dignité la grande tradition du burin, si précieuses que soient les planches de M. Didier, surtout le portrait à'Aune de Clèi'es d'après Holbein, et celles de MM. Varin, Deblois, Ch.-V. Bellay, Blanchard, l'excellent graveur d'Alma Tadéma, et celles de MM. Morse, Jacquet et Dubouchet, que leur collaboration à la Galette nous impose le devoir de ne pas trop exalter, il faut convenir que la gravure française ne pouvait que gagner dans l'estime des étrangers à recueillir l'œuvre de l'un de ses praticiens les plus distingués.
Tous les artistes que je viens de citer — j'en passe et qui les valent peut-être — représentent à des degrés divers et chacun avec son mérite propre une école de gravure qui, en somme, n'a pas de rivale en Europe. Si l'on en juge par les derniers venus, il est également permis d'affirmer que cette école n'a pas périclité depuis l'Exposition de 1867, malgré les vides que la mort a produits dans ses rangs, et qu'il n'y a rien à craindre pour elle dans l'avenir. Comment ne pas être émerveillé, pour ne citer qu'un exemple, par la prodigieuse manœuvre de M. Huot? Y eut-il jamais burin plus souple et plus fin à la fois que celui qui a modelé la Cigale de M. J. Lefebvre? La science de la gravure en tailledouce n'est donc pas en danger de se perdre chez nous ; ce qu'il importe de relever, si l'on veut ressusciter du même coup l'art et le commerce des estampes, c'est l'éducation purement artistique du graveur. L'Exposition
annuelle des épreuves du concours de Rome témoigne en effet chez les concurrents d'une connaissance du dessin beaucoup trop superficielle.
Dans les sections étrangères, je ne vois pas une seule planche vraiment remarquable et qui mérite qu'on s'y arrête longtemps. Les hommes détalent ne manquent pas, mais ils n'ont rien qui les distingue des nôtres, et, le plus souvent, ils leur sont inférieurs. J'excepterai cependant les deux graveurs autrichiens, MM. Sonnenleitner et Klaus ; ils apportent dans la traduction des œuvres de genre une incontestable supériorité : leur burin facile et précis dit bien tout ce qu'il faut dire en pareil cas. MM. Klaus et Defregger ont trouvé en eux d'excellents interprètes. Les Anglais ont le burin consciencieux, froid et mou. Peut-être, cependant, MM. G. -T. Doo, T.-O. Barlow et Stacpoole sont-ils les graveurs qui conviennent le mieux à la peinture de leur pays.
Quant à MM. Girardet (Suisse), Danse (Belgique) et Ballin (Danemark), ce sont, à tous autres points de vue que celui de la nationalité, des graveurs français; ils travaillent chez nous et avec une aisance souvent spirituelle, qu'ils ont certainement apprise dans les ateliers français.
C'est parmi les transfuges de la gravure classique que nous trouverons la personnalité la plus originale et la plus puissante que le burin moderne ait enfantée. Parler de M. F. Gaillard aux lecteurs de la Galette est sans doute superflu : les œuvres les plus étonnantes de cet éminent artiste ont été publiées dans notre revue. Faut-il rappeler V Homme à l'œillet, de Van Eyck, V Œdipe, d'Ingres, le Gattamelata , de Donatello, le Crépuscule de Michel-Ange et, la plus récente, Dom Guéranger? Le talent de le M. Gaillard est le produit d'une science profonde et d'un art consommé. Ses copies sont des créations, et l'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer de la perfection du travail ou de l'idée générale, artistique, que sa volonté impose et qui domine l'œuvre. Il est un des rares graveurs de notre époque qui resteront, ou, pour parler plus exactement, un des rares artistes, car, je le répète, son mérite est celui d'un créateur.
C'est un maître encore que nous trouverons à la tête de l'école française, si du burin nous passons à l'eau-forte. M. Jules Jacquemart, dont l'œuvre considérable a été si bien étudiée par notre rédacteur en chef, est depuis longtemps classé au rang le plus élevé parmi les amateurs d'estampes du monde entier. Certaines de ses planches sont de purs chefsd'œuvre sans analogues dans l'art de la gravure : on n'avait jamais fait et l'on ne refera probablement jamais les prodiges de lumière qu'il a su accomplir dans ses Gemmes et Joyaux de la couronne et tant d'autres
292 LWRT MODERNE A L^EXPOSITION.
séries célèbres; sous sa pointe merveilleuse, les objets prennent une intensité de ressemblance que, jusqu'à lui, la peinture seule pouvait atteindre. Ce n'est pas tout dire de son talent, mais il est impossible d'exprimer par le langage le charme qui se dégage de ces œuvres exquises. Dans ses planches, la réalité de l'image n'a rien du réalisme; elle résulte bien plus de l'interprétation de l'artiste que de l'exactitude figurative donnée aux sujets. M. Jacquemart ne grave pas l'objet lui-même, il nous montre comment cet objet se comporte dans la lumière, et cela suffit pour que nous ayons la notion de ses propriétés physiques : la forme, la couleur, le poids et la densité. Aujourd'hui que la guerre est déclarée aux modèles graphiques dans l'enseignement du dessin, nous conseillerions cependant d'en emprunter quelques-uns à l'œuvre de cet artiste ; bien que sous une forme graphique, ils ne donneraient à l'élève que des leçons utiles, des. leçons de choses. Je n'entrerai pas dans l'analyse des gravures qui composent l'exposition de M. Jules Jacquemart : qu'il me suffise de signaler ses derniers ouvrages, ou plutôt de les rappeler, car ils ont été publiés dans la Galette. Ce sont les belles planches qui ont accompagné l'étude de M. Charles Blanc sur la galerie de San-Donato. Il y a là matière à un nouveau chapitre pour le catalogue de son œuvre; nous espérons que bien d'autres viendront encore grossir l'ouvrage que M. Louis Gonse lui a consacré.
Si la gravure en taille-douce semble végéter et s'éteindre doucement dans le marasme, l'eau-forte n'a jamais été plus vigoureuse : c'est une floraison perpétuelle, un débordement de sève qui rend très laborieux 1q métier de collectionneur. Je ne répéterai pas ici ce qui a été dit tant de fois au sujet de cet art charmant; il a pour lui maintenant la consécration du succès, ce qui vaut mieux que des phrases. Les revues artistiques se multiplient; toute édition riche ou curieuse veut être accompagnée d'eauxfortes; on fait même des publications où le texte n'est que le commentaire des eaux-fortes.
Ce n'est pas à la Gaiette, qui, depuis vingt ans, chante les louanges de la gravure sur cuivre et lui doit une bonne part de son succès, qu'il appartiendrait de récriminer contre une mode créée par elle; nous devons cependant formuler quelques réserves. Les éditeurs et les artistes euxmêmes, grisés par le succès, se laissent trop facilement aller à croire que toute image sera bienvenue qui porte l'enseigne de l'eau-forte; aussi les uns et les autres ont-ils une tendance fâcheuse à se contenter de peu de chose. Une ijiorsure bien comprise donne-t-elle quelques colorations flat-
teuses pour Toeil, on s'inquiète peu de savoir si elles sont à leur place et si la forme qu'elles revêtent est bien étudiée. C'est le triomphe de l'école
tES VENDANGES A ROME, PAR M. ALMA TADEMA. (fRAGMËNT DU TABLEAU )
Gravure de M. Jonnard.)
de la tache, et tel de ses adeptes qui ignore les principes élémentaires du dessin, et serait incapable d'établir une illustration quelconque sous toute
autre forme moins complaisante, tend à supplanter les artistes vraiment instruits et consciencieux.
L'art est indivis : on ne fait de bonne gravure qu'à la condition d'être exactement informé de son principe essentiel, le dessin. D'où vient la supériorité de MM. Gaillard et Jacquemart, dont je parlais tout à l'heure, et d'autres encore, que je pourrais citer, MM. L. Flameng, Boilvin, Laguillermie, par exemple? c'est qu'ils sont peintres avant d'être graveurs. On connaît les peintures de M. Gaillard; les aquarelles de M. Jacquemart sont étîncelantcs de lumière et spirituellement touchées, comme ses eaux-fortes; — à ce propos, il est très regrettable que notre exposition spéciale n'en ait pas montré quelques-unes, elle y aurait gagné en importance.
Quant à M. Flameng. je connais de lui d'excellentes études sur toile; mais la gravure ne lui laisse plus le loisir de peindre : il est depuis longtemps rivé à l'eau-forte par le succès. Son exposition ne comporte pas moins de vingt et une planches, toutes remarquables, toutes des œuvres d'artiste, dans les genres les plus dissemblables, de la Stratonice d'Ingres, un burin savant et d'une rare délicatesse, au Portrait de ÀI'"" F..., de Carolus Duran, un modèle d'interprétation à l'eau-forte que nos jeunes aquafortistes devraient étudier. Nul mieux que M. L. Flameng ne connaît les ressources du métier, Rembrandt lui-même hésiterait entre l'original de la Pièce aux cent florins et la merveilleuse copie qui a vulgarisé cette œuvre de génie. Nous n'avons pas à insister : l'accueil fait par les abonnés de la Galette à cette estampe nous dispense d'en faire un plus long éloge.
Le respect dû à la vérité me force d'exposer les mérites d'artistes qui presque tous sont nos collaborateurs. Ce n'est pas sans me gêner un peu, mais qu'y faire ? Je ne puis méconnaître que les noms que je viens de prononcer soient les plus recommandables, et je serai d'accord avec tous les amateurs de belles gravures en citant à leur suite ceux de MM. Waltner, Rajon, Le Rat, Gilbert, G. Greux, Chauvel, Buhot et Mongin. Je n'ai qu'un regret, celui de ne pouvoir consacrer à leurs ouvrages toute l'attention qu'ils méritent.
MM. Hédouin, Laguillermie, Boilvin et Lalauze ont droit à un paragraphe spécial : ce ne sont pas seulement des graveurs émérites, ce sont des créateurs d'images, des vignettistes; par leur talent gracieux et léger, ils nous reportent aux plus beaux jours de la librairie illustrée, au xviif siècle. M. L. Flameng fait également partie de ce groupe précieux de dessinateurs-graveurs qui ajoutent un nouveau charme aux chefs-
d'œuvre de notre littérature. M. Hédouin, dessinateur serré et fin, se tient tout à fait dans les traditions du xviii^ siècle; les autres, plus coloristes, apportent dans leurs compositions un sentiment tout moderne. On ne se méprendra jamais sur la date des estampes de M. Boilvin pour une édition de Rabelais, ni de celles de M. Laguillermie pour les Contes de Voltaire : elles sont bien de notre époque, où Ton sacrifie surtout à la sensualité, à la gourmandise de Toeil.
L'eau-forte française compte encore un certain nombre d'artistes dont le nom ne saurait être passé sous silence : les excellentes et précises gravures de MM. Gaucherel, Brunet-Debaisne , O. de Rochebrune et Queyroy conserveront le souvenir de monuments disparus, et feront mieux apprécier l'intérêt qu'il y a à sauvegarder ceux qui nous restent des injures du temps et des hommes. Il me reste enfin à rappeler à nos lecteurs, dans le cas où ils l'auraient oublié, que nous pouvons revendiquer quelques aquafortistes dont les œuvres, peu connues chez nous, sont classées avec honneur dans les portefeuilles de l'étranger : ceci dit pour mémoire seulement, car MM. Legros, Tissot et Desboutin ne se sont pas fait représenter à l'Exposition; on y regrettait également l'absence de Charles Jacque et de Daubigny, deux maîtres.
En Angleterre, on le sait, l'eau-forte est tenue en grande estime : la Galette a déjà eu maintes fois l'occasion de se prononcer sur le talent de MM. Seymour-Haden, Edwin-Edwards et Evershed; je puis me borner à signaler rapidement leurs ouvrages exposés au Champ de Mars. Du premier de ces artistes, une puissante Jetée de Calais, d'après Turner et tout à fait dans le sentiment du maître, et une eau-forte originale représentant la Alise en morceaux de TAgamemnon, en iS-jo^ chef-d'œuvre de justesse et de précision dans le faire le plus large ; — de M. Edwin-Edwards, une Vue de Londres, de dimensions considérables, avec cette devise : Fiimum et opes, strepitumque, qui en est le meilleur commentaire. Ce bel ouvrage ne perdrait rien à ce que le parti pris de lumière y fut moins brutalement accusé : les premiers plans s'éteignent dans le noir avec la tristesse d'une épreuve photographique. Par contraste, sans doute, lePont de Blackfriars est traité dans une manière pâle et blonde un peu excessive : ce travail, d'une ténuité extrême, est sans doute de l'harmonie la plus délicate, mais il ferait presque penser à un ouvrage en cheveux. — M. Evershed, enfin, a exposé une série d'eaux-fortes et de pointes sèches d'après des vues de la Tamise : nos lecteurs peuvent, du reste, en apprécier tout le mérite, car nous publions l'une d'elles.
296 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION.
M. Herkomer est un aquafortiste inspiré par M. Legros, nous Tavons dit. Cette remarque nous gâte le plaisir devant les têtes de femme, si largement traitées d'ailleurs, qu'il a exposées. Avant de quitter l'Angleterre, un souvenir encore à deux habiles graveurs à Teau-forte : M. Hesseltine et surtout M. Richeton, plus coloriste et moins sec que le premier.
Je ne goûte pas beaucoup le talent de M. Redlich (Russie), tout en rendant justice à son mérite. Les largesses du jury à son égard sembleront excessives si Ton ne fait pas la part de certaines exigences de politesse internationale. Le Sermon de Skarga, d'après M. Matejko, a plutôt perdu que gagné à passer par le burin de ce graveur consciencieux, correct, mais monochrome et attristant. Nouveau venu à nos Expositions, M. Redlich s'étonnera peut-être de rencontrer la critique sur cette terre française où il n'a récolté que des lauriers; mais une médaille d'honneur à l'Exposition universelle, venant s'ajouter à la première médaille que cette même gravure lui valut au Salon de Tan dernier, lui semblera, je Tespère, une compensation suffisante.
Les autres pays ont une exposition de gravure des plus restreintes, mais le peu qu'on en voit témoigne que le talent et la science du métier sont partout. L'Autriche nous montre M. W. Unger, le brillant illustrateur des Musées du Nord; — la Russie, MM. Massaloff et Bobroff, qm gravent avec un sentiment de peintre très marqué; — l'Italie, M. Turletti: sa Mort du pape Bouifacc VIII est une des plus fines eaux-fortes de l'Exposition; — la Belgique, qui pourrait être si grandement représentée, n'a que les envois, fort honorables du reste, de MM. de Biseau, G. Biot, Michiels et Danse. Le plus vaillant de tous, M. F. Rops, manque à la fête. — Les États-Unis ont M. J.-A. Mitchell : sa Fin de l'acte est une scène de théâtre, vue en artiste et traitée de même. — L'Espagne, qui semble honteuse de ses aquarellistes et de ses graveurs, à en juger par le soin qu'elle met à les cacher, a des aquafortistes de premier ordre. J'ai déniché quelque part, au milieu de produits commerciaux, un excellent portrait de Goya, gravé par M. Galvan dans la manière soyeuse et pimpante de M. Rajon. Pour ne rien perdre du fruit de mes recherches, j'ajouterai tout de suite que les dessinateurs sur bois de ce pays sont elxcellents, et que le correspondant de la Ilustracion pendant la dernière guerre d'Orient, M. Pellicer, a mis au service de ce journal le crayon le plus alerte et le plus spirituel. — Les Pays-Bas, qui se trouvent au bout de cette revue rapide, de même qu'ils occupent au Champ de Mars l'ex-
trême bout de la rue des Nations, montrent avec orgueil la belle série des eaux-fortes de M. Storm van S'Gravesande sur la Hollande. Cet artiste est un illustrateur-paysagiste hors de pair; le moindre de ses mérites est de connaître à fond le métier qu'il emploie; c'est Toeuvre elle-même qui captive par Tintensité du charme pittoresque et les qualités plastiques de Texécution.
La gravure sur bois, la plus menacée de toutes les gravures, celle qui doit succomber la première sous les coups de la photographie, a déjà subi de rudes atteintes depuis 1867; sur ce point, les funestes prédictions de M. Philippe Burty semblent près de se réaliser.
Sans vouloir anticiper sur un événement que certaines exigences de librairie retarderont encore longtemps, on peut dire que les amateurs d'art porteront assez facilement le deuil de la défunte, d'autant plus que la gravure héliographique réalise déjà les espérances qu'on avait fondées sur elle. En effet, depuis que la photographie fournit des renseignements d'une précision presque absolue, on n'a pas été sans s'apercevoir que le bois cachait sous les dehors séduisants de ses colorations veloutées un vice radical, le manque de sincérité : il alourdit et dénature les images qu'on lui confie, et c'est peine à voir comme il tient peu compte des délicatesses de la forme, et surtout de la plus délicate de toutes, la forme humaine.
Les éditeurs les mieux placés pour être bien informés estiment que le dessin le plus favorisé perd 33 pour 100 de sa valeur en passant par les mams du graveur sur bois. Notez que celui-ci peut être un artiste de beaucoup de talent; ce n'est pas lui que nous incriminons, c'est sofl outil. En dehors des à-peu-près, des trompe-l'oeil, dont peut se contenter l'illustration des romans, des journaux d'actualité ou de voyages, la gravure sur bois, pour mener à bien une œuvre d'exactitude dans le détail, de précision dans la forme, demande autant de temps et d'argent qu'une bonne eau-forte, voire même un burin léger; et si par malheur l'ouvrage pèche par quelque point, le mal est irréparable. A quoi bon alors recourir à elle, si l'on n'y est pas forcé, comme le sont ou croient l'être les éditeurs, par des nécessités basées sur les habitudes du public?
Les graveurs sur bois que nous voyons à l'Exposition n'ont ni plus ni moins de talent que leurs devanciers, et nous trouvons des hommes de mérite dans tous les pays où la librairie et les journaux illustrés sont
en honneur. Les Anglais, et particulièrement MM. Swain et Dalziel, gravent supérieurement les images d'une forme et d'un sentiment élevés que des artistes de grande valeur consentent à dessiner pour le public. Walker et Pinwel, MM. Herkomer, Gregory, C. Green, Gilbert, North et tant d'autres, par leur concours à Fillustration, donnent un singulier relief à ce genre de gravure. Il en est de même en Allemagne; des artistes comme Menzel, — sa Cruche cassée est ce que Ton peut voir à l'Exposition de plus original et de plus étonnant dans la librairie illustrée, — Vautier, Liezen-Mayer, Kurzbauer, Gab. Max, Kaulbach, etc., etc., ne croient pas déroger en collaborant à des œuvres de littérature. Chez nous, il est rare qu'un peintre estimé consente à se faire l'auxiliaire de la hbrairie. Sauf M. de Neuville, le peintre célèbre des épisodes de la guerre, l'exemple deMeissonier et de Gigoux n'a entraîné personne : les concessions de nos artistes en renom ne s'étendent pas au delà de l'eau-forte. A leur défaut, nous avons, parmi les spécialistes du bois, des dessinateurs d'un talent très apprécié du public et à juste raison : MM. Vierge, Bayard, A. Gilbert, Tofani, A. Marie, Riou, etc. Ils ont un mérite qui se fait plus rare de jour en jour, celui décomposer avec goiÀt et de savoir distribuer la lumière suivant les règles spéciales à l'illustration. C'est là un art à part et qui ne s'apprend pas dans les écoles; M. André Gill, le spirituel caricaturiste, possède à un degré très marqué cette faculté de la bonne mise en pages : ses compositions sont toujours bien à l'œil, bien équilibrées; delà vient qu'elles captivent tout le monde : les artistes et les gens les plus étrangers aux choses de l'art.
Nous l'avons dit plus haut, ce ne sont pas les bons graveurs sur bois qui nous manquent, et nos peintres ne sauraient arguer de ce prétexte pour expliquer leur abstention. L'habileté de M. Pannemaker fils ne peut pas être dépassée. MM. Bœtzel et Yon ne demandent qu'à faire oublier leur outil de graveur, en dissimulant le moyen d'exécution : ce sont les plus fidèles traducteurs des œuvres de la peinture. MM. Froment, Joliet, Bellenger, Thiriat, Valette, Huyot, Robert, Léveillé, Smeeton-Tilly, Chapon, Jonnard, Midderigh, etc., font rendre au bois tout ce qu'il peut donner; leur talent aura contribué, pour une bonne part, à retarder la catastrophe finale qui menace cette industrie, et que je crois inévitable.
Encore une fois, nous ne sommes pas les ennemis des graveurs sur bois, mais à leur art de convention et de fantaisie nous préférons la vérité.
Le procédé héliographique a cela de bon qu'il supprime un interprète sur deux ; nous n avons plus à compter qu'avec un seul traducteur, celui qui dessine. C'est moitié moins de chances d'erreur, sans compter que la forme sera toujours plus délicatement indiquée. Ce n'est pas tout : comme la photographie, qui grave le dessin, peut être obtenue dans le format que
PlÀFOND d'un SÂION bÊ RECEPTION, PÊINTURÊ DÉ M. BÀUDRY.
(Gravure de M. Chapon.)
l'on Veut, on n'a plus à se préoccuper de déterminer à l'avance les proportions du dessin ; il peut être quatre et cinq fois plus grand que la gravure dont on doit se servir. De là une plus grande liberté dans l'exécution et la possibilité d'indiquer avec précision des détails que la main se refu^ serait à tracer, s'il fallait s'en tenir aux proportions du livre ou du journal où la publication doit avoir lieu.
3oo L'ART MODERNE A L'EXPOSITION.
Disons-lc cil passant, notre revue plaide un peu en ce moment pro domo : nous avons été des premiers à nous servir du procédé héliographique; les grands éditeurs n'ont, du reste, pas tardé à nous suivre dans cette voie. Les raisons qui iious ont fait agir sont multiples : d'abord nous voulions assurer à nos images toute l'exactitude désirable, et leur laisser le plus possible la marque du dessinateur, qui est pour une revue comme la nôtre la marque vraiment artistique ; puis nous désirions multiplier l'illustration et satisfaire aux exigences de l'actualité, dans une certaine mesure, — toutes choses impossibles avec la gravure sur bois, qui est d'une lenteur désespérante quand on lui demande de respecter le dessin, et coûte fort cher. Aujourd'hui nous avons pour nous le nombre, sans avoir perdu la qualité, s'il est vrai que nous devions, pour nos lecteurs, rechercher les documents précis et non les images de convention. Enfin la collaboration de la photographie nous a permis de rendre compte de l'Exposition avant qu'elle ne fût fermée, et dans une mesure inusitée; on nous permettra donc de lui rendre grâces dans la personne de ses intelligents manipulateurs, MM. Gillot et Yves-Barrct, nos héliograveurs habituels.
Désormais, on peut l'affirmer, la gravure en fac-similé n'emploiera plus d'autre ouvrier que le soleil. Nous venons d'exposer les raisons qui militent en faveur des clichés typographiques obtenus au moyen de la photographie; les résultats sont plus remarquables encore si l'on examine les planches en creux qu'elle donne aujourd'hui. Qu'on veuille bien se reporter aux dessins de MM. R. de Madrazo et F. -A. Kaulbach, la Pierrette et le Portrait de femme avec son enfant, publiés ici même ; il est impossible de mieux conserver et la forme et l'esprit du dessinateur que ne l'a fait M. Dujardin dans ces deux planches. Je rappellerai aussi les belles copies d'estampes anciennes faites par M. A. Durand, et les héliogravures de M. Baldus. Le procédé Woodbury, qui permet de graver en creux et d'imprimer aux encres indélébiles les épreuves photographiques, de quelque nature qu'elles soient, et avec une perfection que les caprices du soleil ne permettaient pas d'atteindre quand il était lui-même reproducteur de ses œuvres, — ce procédé merveilleux a été porté à sa dernière perfection par M, Rousselon, de la maison Goupil. Par d'ingénieuses combinaisons chimiques, dont il est l'inventeur. M, Rousselon est parvenu à donner aux clichés Woodbury le grain qui leur manquait pour ciu'ils pussent être tirés par les presses ordinaires de l'imprimeur en taille-douce. C'est un progrès important au double point de vue de l'art et du commerce, car le tirage par le moyen des
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encres gélatineuses exige un outillage spécial, et la main-d'œuvre en est longue et coûteuse.
^. Quant aux essais qui ont été faits pour tirer en lithographie, aux encres grasses, les épreuves photographiques reportées sur pierre, sur verre ou sur métal, ils n'ont pas encore donné de résultats satisfaisants. Je n'en excepterai pas l'invention de M. Vidal. Elle est dénommée photochromie d'une façon un peu arbitraire, puisque la photographie n'entre pour rien dans la coloration des images. Il s'agit simplement d'une épreuve de l'objet, obtenue en noir par les moyens ordinaires, reportée et imprimée en lithographie aux encres de couleur; c'est, en un mot, de la photolithochromie, et je ne saisis pas en quoi elle l'emporte sur la chromolithographie ordinaire, qui donne des images plus nettes, plus claires et moins prétentieuses.
De tous les arts de reproduction, c'est peut-être la lithographie qui est aujourd'hui la plus éprouvée ; elle a le défaut capital de fournir un nombre trop restreint de bonnes épreuves ; elle s'empâte facilement au tirage, et les demi-teintes perdent leur fraîcheur ou disparaissent. L'État, qui décidément est animé des meilleures intentions à l'égard de tous les souffreteux, a voulu faire quelque chose pour elle; puissent ses commandes retarder le dénouement fatal! Et qui sait? la gravure au burin était bien malade; peut-être aurons-nous deux résurrections au lieu d'une. D'excellents lithographes, nous n'en manquons pas; il suffit de voir à l'Exposition la savante et harmonieuse Femme couchée, de M. A. Gilbert, d'après J. Lefebvre, sa copie de la Séléné de M. Machard, et les magnifiques paysages de M. Chauvel. L'un et l'autre sont en même temps des aquafortistes du plus grand mérite, tous deux passés maîtres dans leur genre : M. Gilbert, dessinateur précis et libre à la façon des peintres, excelle dans le portrait; M. Chauvel est un coloriste puissant; son exécution fougueuse et brillante convient à merveille à la traduction des œuvres de nos grands paysagistes modernes. Il est le seul, avec M. Vernier, qui ait réussi à fixer sur la pierre, comme sur le métal, les plus exquises délicatesses du pinceau de Corot. Je n'oublierai pas non plus M. Sirouy, qui a lithographié pour nous, d'un crayon si léger, le gracieux portrait de M"' Meyer, par Prud'hon, et M. Bour, interprète fidèle des minutieuses peintures de Brascassat. / ]• J'ignore si la lithographie fleurit dans les pays étrangers; l'Exposition ne révèle rien à ce sujet; les rares échantillons que l'on en voit en
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Espagne, en Belgique, aux Pays-Ras et dans les républiques de la Plata ne feraient qu'accroître les inquiétudes qu'elle nous inspire. En Autriche, l'on a remarqué une excellente lithochromie de M. Marastoni, d'après les Trois Grâces de Bitterlich.
Avant de terminer, je dois signaler à l'attention un groupe d'artistes éminents, dont les œuvres passent malheureusement inaperçues du public. Quel art plus noble pourtant et plus digne d'encouragement que celui de la gravure en médailles? Il n'en est pas dont il faille plus vivement désirer que la tradition se conserve, telle que l'ont fixée les maîtres de l'antiquité, ceux de la Renaissance italienne, et nos maîtres à nous, Varin, Dupré et David d'Angers. Pensez que ces précieux artistes sont, à proprement parler, les plus grands vulgarisateurs d'images, puisqu'ils disposent des pièces de monnaie : les effigies qu'ils y gravent ne sont rien moins que des estampes à cours forcé ! Veillons à ce que leurs enseignements soient toujours puisés aux sources les plus pures. Quant à leurs autres ouvrages, médailles commémoratives de nos grands faits et de nos grands hommes, pierres gravées, ils échappent le plus souvent à la foule : ce sont autant de petits monuments qui, aussitôt édifiés, vont s'enfouir dans les collections des amateurs. Ici l'on peut dire que les graveurs travaillent pour une gloire à longue échéance, car c'est le plus souvent la postérité qui se charge de leur rendre justice.
M. Oudiné est célèbre moins certainement par son propre mérite que par le jeu de mots tout fait qui a rendu populaire son nom inscrit sous une effigie de la République : le meilleur de son œuvre, à coup sûr, nous l'avons dans ses deux élèves, MM. Ponscarne et Chapelain. On doit au premier une admirable série de portraits que n'auraient pas reniés les Padouans. Le second a gravé, notamment, la médaille d'honneur des Salons ; c'est un artiste très soucieux du style et de l'élégance. Le nom de M. Soldi nous vient à la suite. Nous avons aussi M. A. Dubois, qui contribuera à immortaliser les grands travaux de l'astronomie moderne ; MM. Tasset, Merley et M. A. Borrel, élève de ce dernier, dessinateurs hardis et souvent heureux. Parmi les graveurs en pierres fines, MM. Galbrunner, François, Heller et Vaudet ont exposé des œuvres d'un fini accompli et généralement inspirées par un goût sévère.
A l'étranger, nous devons retenir d'intéressants travaux de M. Adams (Angleterre), de M'"" Ahlborn (Suède), de MM. Capannini et Gori (Italie), Esteban-Lozano et Sànchez (Espagne), Landry (Suisse), Geerts et Baetes
(Belgique), Molarinho (Portugal). L'Allemagne s'est tenue sur la réserve : elle ne nous montre aucun de ses graveurs en médailles. La Russie a deux hommes de talent dans cette spécialité : MM. Steinmann et Alexeïeff. L'Autriche, enfin, dont l'exposition est si correcte, si bien tenue dans tous les genres, peut revendiquer avec orgueil M. Tautenhayn, médailliste de l'Empereur. — Ce que l'on admire le plus de cet artiste, à l'Exposition, c'est un magnifique bouclier en argent, représentant le Combat des Lapithes et des Centaures aux noces de Pirithoiis et d' Hippodauiie . Je ne devrais peut-être pas en parler, puisque c'est une pièce d'orfèvrerie, de la sculpture et non de la glyptique, mais il serait injuste de ne pas signaler une œuvre de cette importance : MM. de Montaiglon et Falize ne m'en voudront pas d'empiéter sur leur terrain. M. Tautenhayn, par une exécution ferme, un dessin ressenti et toujours exact, a rajeuni ce sujet, tant de fois traité par les maîtres : il y a dans son œuvre des audaces de mouvement et des vigueurs de modelé qui font songer aux belles ciselures de la Renaissance.
ALFRED DE LOSTALOT.
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