AU CHAMP DE MARS
ORFEVRERIE ET BIJOUTERIE
Depuis quelque vingt-cinq ans qu'à la suite de TAngleterre, et à Tenvi de la France, les nations, subissant une aspiration vers le beau, se sont mises en marche vers la terre promise où fleurit Tart, il en est qui s'en sont assez approchées pour mettre en péril le prestige de notre goût. C'est une partie
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engagée entre TEurope et nous, et les Expositions y sont des temps d'arrêt où les joueurs s'assemblent pour compter les points. Jusqu'ici nous avons gardé l'avance ; mais quand nous mesurons les progrès de nos concurrents, nos succès nous donnent à penser.
Si dans quelques spécialités d'art et d'industrie la lutte devient sérieuse et passionnée, il en est d'autres où nous ne sommes pas menacés encore, et, parmi celles-là, l'industrie des métaux précieux et des bronzes est peut-être celle où la France garde une supériorité mieux marquée.
Ce n'est pas à dire que tout y soit bien, et je me hâte de modifier ce que pourrait avoir d'excessif et de dangereux un trop réel contentement de nous-mêmes; nous sommes les premiers, oui, mais parce que, à quelques exceptions près, la production étrangère est médiocre. Si les Anglais faisaient dans cet art les, efforts qui ont été constatés dans la fabrication de leurs meubles, si l'Américain Tiffany poussait plus loin ses progrès, si l'Italie avait beaucoup de Castellani, notre supériorité serait en danger.
Orfèvres ou bronziers, nous allons à l'aventure, suivant notre fantaisie personnelle, manquant d'école, n'ayant ni conseils ni direction supérieure. Nous n'avons pour nous soutenir que le goût du luxe chez le client, que la passion du gain chez le producteur; aucun artiste ne s'est encore pris d'amour pour cet art du métal qui garde, à qui le saura comprendre, des jouissances égales à celles que donnent au sculpteur la molle complaisance de la glaise et l'àpre résistance de la pierre, au peintre la magie de sa palette.
Si d'un bloc de marbre on peut tirer le dieu, la table ou la cuvette, l'or, l'argent et le bronze sont bien d'autres Protées, dont les transformations atteignent à l'infini; ces métaux appartiennent au peintre par l'émail, par les patines variées de leurs alliages et par le mariage des pierres; ils tentent l'architecte par la netteté de leurs arêtes, l'éclat et la fermeté de leurs détails; ils conservent d'une façon ineffaçable le dessin du graveur, et, pour le sculpteur, ils sont la plus impérissable matière où la pensée puisse épouser la forme.
Il faut que nos artistes d'aujourd'hui ignorent absolument ces vertus si diverses, qu'ils n'aient jamais étudié les ressources de la fonte, de la ciselure, de la gravure et de l'émail, pour qu'à l'exemple des grands maîtres de l'art ancien ils ne soient pas venus d'eux-mêmes à l'orfèvrerie, non plus en manœuvres de rencontre qui cèdent à contre-cœur, mais en
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maîtres vcritahles, qui rendraient à cet art un rang digne de lui et à euxmêmes une gloire nouvelle.
Us ont été sollicités pourtant : après qu'Auguste, Thomire, Odiot père cl Biennais eurent avec les grands jours de Tempire ressuscité Torfèvrerie, on vit les Cahier, les Fauconnier, les Wagner recourir à nos architectes et à nos sculpteurs. C'est sur Tavis de Chenavard que Fauconnier tenta les premiers essais de style Renaissance, et ce fut pour lui que Barye composa ses premières maquettes, les fondit et les cisela'. Liénard, Ganneron, Plantard et Geoffroy de Chaumes travaillaient pour Wagner; Vechte fut alors un des maîtres de la ciselure : le Musée du Luxembourg a deux de ses vases, mais ses plus belles œuvres sont en Angleterre; Justin et Nevilé dessinaient pour Duponchel; Rude et Simart modelaient pour le duc de Luynes le Louis XIII d'argent et la Minerve d'ivoire, d'or et d'argent, imitée de Phidias, mais ils bornaient à ces deux essais leur concours; Morel employait Klagmann et, comme le dit Th. Gautier en ses notices, « Pradier, David, Feuchères, Cavelier, Préault, Schœnwerk, Pascal, Rouillaud, ont été traduits en or, en argent et en fer oxydé par Froment-Meurice ».
•Mais tous ces artistes comprenaient mal l'orfèvrerie; ce n'était pour eux qu'un gagne-pain, un moyen de payer le marbre ou la toile, et, la maquette achevée, ils retournaient rêveurs à un art qu'ils jugeaient et plus digne et plus grand. Ceux-là mêmes qui étaient nés en quelque sorte dans l'atelier du ciseleur, Carrier-Belleuse et Gilbert, croyaient se sentir palpiter des ailes ; ils ont jeté la lime et le marteau, mais ils reviennent parfois encore au métier de leurs premiers jours. De tous ces enfants de l'orfèvrerie, il n'en est que deux qui lui soient restés fidèles, qui l'aient aimée de passion , qui lui aient consacré leur vie, les deux frères, les Fannière, et c'est par eux que nous commençons cette rapide revue : cet honneur leur est dû.
Travailleurs modestes et acharnés, aimés de qui les connaît, respectés de tous, ils vivent retirés dans leur quartier tranquille, loin des concurrences tapageuses, rêvant et créant, faisant tout par eux-mêmes. Leur œuvre déjà considérable reflète bien leurs natures, natures un peu grises et sérieuses, sans grand élan, mais sans faiblesses. Tout ce qui vient
I. Qu'est devenu le surtout de table commandé par le duc d'Orléans sur les dessins de CheveiiarJ, et dont Barye avait exécuté les maquettes en neuf groupes de chasses où, dans un pcle-nicle pittoresque, se mêlaient les hommes, les lions, les tigres, les chevaux, les éléphants et les chiens ?