BROC EN ARGENT CISELÉ
(Composé et exécuté par MM. Fannière frères.)
mais peu à peu il relève aussi le goût de sa fabrication. Ce sont d'abord des surtouts de table comme ceux que présentent encore aujourd'hui les
3,o LWRT MODERNE A L'EXPOSITION.
maisons Caylar-Bayar et lV)ulangcr, surtouts étincelants, dont la voyante ornementation et la riche structure conviennent aux tables des hôtels et aux dîners d'apparat de quelques parvenus. Puis, la vie de chaque jour étant assurée, la prospérité de la maison garantie par la production mécanique des couverts argentés et de grosserie courante, M. Christofle tente un premier essai d'orfèvrerie d'art : — c'est, en i855, le service de table de l'empereur. Tous les sculpteurs d'aujourd'hui se souviennent d'avoir travaillé avec une liévreuse ardeur à cet important ouvrage, sous la direction de Gilbert; mais rien n'est resté de cette œuvre de leur jeunesse, non plus que du sourtout de la ville de Paris qu'exposaient en 1867 M. Christofle fils et M. Bouilhet. L'un a disparu dans les ruines des Tuileries, l'autre dans l'incendie de l'Hôtel de Ville; les orfèvreries et les bijoux ont de funestes destinées : quand un Louis XIV ne les envoie pas à la Monnaie pour racheter la victoire, c'est quelque imbécile révolte qui les détruit avec elle sur son bûcher d'ignominie.
Au contraire de ces deux beaux ouvrages, qui étaient de bronze argenté, le grand service qu'exposent cette année MM. Christofle et Bouilhet est bien réellement d'argent, il est destiné à ce duc de Santonia, dont le faste s'étalait aux noces du roi Alphonse et de la pauvre reine Mercédès".
Ici, du moins, nos artistes ont puissamment contribué à l'invention des modèles; pas de banalités, c'est à des sculpteurs tels que Mercié, Mathurin-Moreau, Hiolle, Lafrancc et Gautherin qu'a été confiée l'exécution des figures.
L'idée générale en est simple : au centre le triomphe d'Amphitrile, — l'élégante silhouette de la fille de Nereus, se découpe svelte et fière, la ligne en est heureuse, et, toute mignonne qu'elle est, cette jolie figurine de Mercié est noble et ne perdrait pas à être agrandie à des proportions naturelles. Au-dessous d'elle sont assises en de belles attitudes la Pèche fluviale et la Pèche maritime; des tritons et des néréides occupent les bouts de table; les saisons, modelées par Gautherin, prêtent aux flambeaux de gracieux motifs, et les deux jardinières servent d'appui aux figures couchées de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique. — Lafrance, dans ces quatre sujets, a eu l'inspiration la plus aimable : il a rajeuni le thème classique en prêtant aux figures une grâce plus lascive ; les quatre contrées sont ce qu'elles doivent être dans un festin, engageantes, prises de cette ivresse des sens qui vient de leur climat, de leurs fruits, de leurs vins, de leur soleil ; elles semblent ollrir au convive tout ce que les richesses du sol et les beautés de la nature peuvent accorder à l'homme le plusgour-
LE TRIOMPHE d'aMPHITRITE, PIÈCE DE MILIEU DO SURTOUT DE TABLE EN ARGENT EXKCUTÉ PAR LA MAISON CHRISTOFLE POUR LE DUC DE SANTONIA.
(Composition M. Reibcr, sculptures de MM, Mertié et Maîliurili -Moreau.)
3i2 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION,
met et le plus sensuel. C'est un délicieux poème de la table que concevront
et goûteront les gens doués de quelque entendement.
En dépit de ces figures charmantes et des délicates colorations de Targent, dont 1 éclat blanc est adouci par des frottis d'or aux douceurs estompées, Faspect du surtout est solennel. Un autre plus modeste en ses visées est dû à la verve facile de Carrier-Belleuse ; des groupes de bacchantes, d'enfants et de silènes lui prêtent leur vivante animation, les sujets en sont aimables, les cristaux font avec l'ornementation Louis XVI un contraste étincelant, ce petit monde vit, il est d'une amusante compagnie à table. Du même style et du même sculpteur sont les trois jolies pièces d'un service à café que voici représentées : mais si le dessin en dit la forme élégante, il ne peut raconter les scènes qui se déroulent en bas-relief tout autour des vases :
c'est une cohue de bambins, jolis comme les Amours du dernier siècle, remuant, grouillant, agissant, vivant de la vie des arts; les uns chantent, les autres déclament; il y a des guerriers, des peintres, des mimes ; c'est tout un petit poème plein d'esprit enlevé à la pointe de l'ébauchoir dans la cire dure et qui m'a ravi d'aise quand l'artiste m'a montré son esquisse. Voilà bien le Carrier qu'on aime, le sculpteur très français, le petit neveu de Germain Pilon, de Coustou et de Clodion surtout; s'il s'était souvenu de ses com-
TORCHERE MODELEE PAR M. CUILLEMIN.
L'ORFÈVRERIE ET LA BIJOUTERIE. 3i3
mencements, s'il avait repris le ciselet pour modeler lui-même Targent, comme il avait modelé la cire, ces trois bijoux charmants vaudraient plus que leur pesant d'or.
NÉRÉIDE, BOUT DE TABtE DU SURTOUT EXÉCUTE PAR LA MAISON CHRISTOFLE POUR LE DUC DE SANTONIA.
(Composition de M. Rciher; sculpture de M. HioUe.)
Il faudrait, dans cet ordre d'idées, citer deux surtuuts du même fécond artiste, un de Mathurin-Moreau, les faunes de Piat, et certain déjeuner, dessiné par M. Rossigneux, où la peau du lion de Némée joue un rôle unique et pourtant point monotone.
3i4 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION.
C'est à Ch. Rossigneux encore qu'est due la composition du meuble à bijoux qui fit sensation à l'Exposition de Vienne. Dans ce meuble, ainsi que dans la Bibliothèque du Vatican, où commence et où finit le rôle de Torfèvre? — L'architecte en est l'inventeur et le maître; mais s'il consent à construire moins en bois qu'en métal ces deux importants spécimens d'un art tout moderne, c'est donc qu'avec les bronzes et l'argent, les pierres et l'émail, on peut doter le mobilier civil d'une richesse nouvelle et donner à l'orfèvrerie un rôle plus intéressant que celui d'orner les tables et les dressoirs.
La Bibliothèque du Vatican est destinée à contenir toutes les curieuses traductions de la Bulle iueffabilis; l'abbé Sire, du diocèse de Paris, avait entrepris, il y à dix-huit ans, cette tache gigantesque. Sous son action constante, le dogme de l'Immaculée Conception a été transcrit dans toutes les langues du monde, et, du fond de l'Asie, des îles océaniennes, dans les idiomes les plus ignorés des peuplades lointaines, comme dans les langues d'Europe et les patois de nos provinces, cette proclamation du pape Pie IX, répétée avec empressement, avait été naïvement ou artistement calligraphiée et enrichie de précieuses miniatures. A ces manuscrits il fallait de dignes reliures, elles furent faites et plusieurs sont très remarquables; à ces livres il fallait un meuble, l'amour des fidèles en couvrit les frais et l'humble prêtre de Saint-Sulpice fit un double miracle : à l'inverse de ce qui se passait dans l'antique Babel, il accorda les langues les plus diverses en un même cantique d'amour, et lui, pauvre, ignoré, timide, il parvint à créér le meuble le plus somptueux qui soit en ce concours des arts et de l'industrie.
C'est un immense cabinet long de six mètres et que soutiennent trente-six pieds, aux chapiteaux de bronze ciselé, que relient entre eux des entretoises du même métal, et que surmonte uns statue d'ivoire et d'argent de la Vierge de Lourdes.
Des vitrines en glace, inclinées en manière de pupitre, protègent les manuscrits; une longue ceinture d'émail cloisonné, aux guirlandes d'cglantine, enserre la table, tandis que la frise supérieure porte une magnifique composition, dessinée et peinte sur cuivre par Ch. Lameire, et représentant les Nations du monde apportant, en une marche triomphale, au chef de l'Église, les titres écrits de la gloire de Marie.
Dire ici la profusion des ciselures, les détails de fine sculpture, la douceur et le charme des émaux de Fr. de Courcy, serait empiéter sur la place qui m'est accordée; cependant, tout en rendant hommage à
L'ORFÈVRERIE ET LA BIJOUTERIE. 3i5
M. Reiber, Tarchitecte qui dessina le meuble, je risquerai quelques critiques. — J'en trouve le profil anguleux et la forme ^massive, en raison
des supports; certains détails sont délicieux, et certains autres, comme les médaillons votifs de la frise inférieure, sont d'une facture trop précieuse et trop sèche. Mais il est difficile de juger d'un tel ensemble autre part
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que dans son milieu, et c est au Vatican seulement, dans la salle qui lui est réservée, que le meuble pourra être justement apprécié ou critiqué.
Ici, pour continuer à parler de la maison Christofle, il conviendrait d'ouvrir une longue parenthèse et de remonter jusqu'à Tintroduction dans nos mœurs de ce goût japonais, qui, depuis quelque dix ans, a si profondément modifié nos idées décoratives. — C'est une étude qui vaut qu'on s'y arrête et que j'entends faire autre part ; mais encore que cette influence soit bonne ou mauvaise, profitable ou dangereuse, il faut dire que MM. Christofle et Bouilhet s'y sont livrés des premiers, et que c'est chez eux qu'il faut chercher le grand prêtre du japonisme, en la personne de Reiber, que nous avons déjà nommé.
Bien d'autres artistes se sont convertis à sa doctrine, cette mode a envahi la céramique, les cristaux, les meubles, les étoffes, les papiers peints; elle a même, chose surprenante, atteint des sculpteurs, témoin les deux gracieuses torchères en bronze patiné, modelées par Guillemin, mais il faut toujours en revenir à Reiber pour trouver la note juste, il garde le milieu entre cet art encore mystérieux, dont il faut user avec réserve, et celte traduction courante qui est bien nôtre, comme étaient, au goût français du dernier siècle, les chinoiseries de Boucher.
C'est Reiber qui, chez Deck, a donné le diapason à la céramique japonaise; c'est lui qui, chez Christofle, a prêté à l'émail et aux métaux les tons justes pour s'accorder. — Décrirons-nous les vases émaillés par Tard d'après ses dessins? Expliquerons-nous le travail du cloisonné dont la curieuse et patiente réussite égale à présent les plus beaux ouvrages de la Chine? Parlerons-nous des coupes, des lampes, des coffrets, des jardinières, des pendules, qui, soit par les couleurs de l'émail, soit par les patines variées des bronzes incrustés d'or ■ et d'argent acquièrent une décoration si intense et si variée? — C'est là le propre de cet art nouveau qui nous vient de l'extrême Orient, et, puisque nous avons nommé Tard rémailleur, il nous faut citer parmi les plus précieux collaborateurs de Christofle, Guignard, l'auteur de ces patines métalliques, dont les deux meubles d'encoignures sont, comme dessin et comme exécution, les deux plus merveilleux exemples que nous connaissions. Nous signalons encore le grand vase de Chéret, dédié aux arts décoratifs et qui, par son importance et les tonalités du métal, rappelle le beau vase d'Anacréon, publié en 1874 par la Galette; mais si, dans cet article, nous donnions à la maison Christofle une part proportionnée à celle qu'elle tient dans la classe 24, la part des autres en serait singulièrement amoindrie.