I. Diaionnaire du mobilicr, tome I, page
d'animer le métal, que Benvcnuto dompte la fièvre pour sauver sou Persée, que Regnault Damet fonde et cisèle à Paris des bustes en bronze de grandeur naturelle (1546), que Duprè précède les Keller, qu'avec ceux-ci s'ouvre à Tarsenal la grande fonderie royale et qu'en même temps Lebrun dirige aux Gobelins les ouvrages de bronze destinés au Louvre, à Versailles, à Marly ; que les Caffieri enfin fournissent trois générations d'artistes et qu'avec Pierre Gouthière nous parvienne cette suprême élégance des bronzes ciselés, qui donna tant de charme aux meubles du dernier siècle !
C'est aussi par les meubles que je veux commencer, non que je prétende apprécier les mérites de l'ébénisterie, mais parce qu'à côté de Fourdinois nous avons Grohé, Guéret, Beurdeley et Dasson, et que dans les beaux ouvrages qu'ils nous montrent, le rôle dn métal le dispute de près au rôle du bois.
Grohé fait courir sur ses panneaux des ornements empruntés à Salembier. Beurdeley s'identifie avec De La Fosse, et dessine le meuble et le secrétaire à tètes de bélier; il sait, dans sa jolie commode Louis X'VI, corriger les arêtes aiguës, arrondir les angles, que, par un retour exagéré aux principes d'architecture, Tébéniste d'alors ne songeait pas à éviter; les carquois de bronze à cannelures torses qui servent à porter la tablette et les deux arcs dorés qui, par un parallélisme heureux, se raccordent et s'inscrivent dans le panneau central, sont d'un tour élégant et contribuent à faire de cette commode une œuvre supérieure aux meilleurs morceaux du temps. J'aime surtout les deux torchères en marbres blancs et bleu turquin et en bronze doré, dont la sculpture est due à Rougelet : ces deux figures, qui représentent le Printemps et l'Automne, sont agrémentées de pampres, de fleurs et de divers attributs dont la ciselure précieuse et point sèche s'allie aux transparences du marbre.
M. Beurdeley fils est un artiste qui joint aux qualités de goût et aux connaissances de son père le talent rare chez un chef de maison de composer, de dessiner et de savoir conduire ceux qu'il occupe ; mais la Galette reviendra sur ses travaux à propos des meubles. Nous avons hâte d'arriver à M. Dasson, dont l'exposition, par sa valeur propre aussi bien que par sa tenue et son grand air, est l'une des meilleures de la Section française.
Celui-ci est un revenant du xvni' siècle, c'est quelque habile artiste d'alors dont l'àme et le goût^ par un avatar mystérieux, se sont introduits dans une enveloppe nouvelle. Il a le secret de ces exquises élégances, la tradition de l'école, les llnesses de l'outil, l'harmonie des couleurs, le secret
des dorures, — son châtiment sera, dans cent ans, d'être discuté par les curieux, — on le placera dans les catalogues de musée entre les années 1720 et 1780, à moins que, par une autre faveur, il ne se transmue en quelque artiste nouveau, destiné pour le plus grand régal des âges à perpétuer les grâces françaises du dernier siècle.
Cette théorie seule peut expliquer la perfection des ouvrag-es qu'il nous montre. Qu'il les copie d'après les maîtres ou qu'il les crée de toutes pièces, ses meubles et ses bronzes ne trahissent par aucun point leur fabrication récente. Jaloux comme il convient à un conservateur de musée, M. Barbet de Jouy l'avait autorisé à dessiner Tincomparable bureau de Louis XV, — le plus beau meuble du monde, — qui est au Louvre dans la galerie des dessins français, mais il n'avait pas voulu lui permettre d'en prendre aucun estampage; une seule fois il avait ouvert devant lui le cylindre articulé qui recouvre les tiroirs et n'avait pas môme fait jouer les ressorts de ceux-ci, non plus que la bascule du pupitre. Cependant M. Dasson a tout vu, tout noté, tout compris ou tout deviné; il a refait de toutes pièces le chef-d'œuvre de Riesener, il a guidé l'ébauchoir d'Aubert et de Dallier, ses sculpteurs ordinaires, et les figures de Caflfteri, si fières, si gracieuses et si adorablement mêlées à l'ornement, ont été rééditées en bronze. Il a corrigé le groupe du couronnement, morceau apocryphe qui dans l'original a remplacé le groupe primitif; il a fait enfin cette merveille, que sont venus voir tous nos collectionneurs, tous nos curieux, tous nos amateurs et que n'a pas payée trop cher lady Ashburton. L'Angleterre aura désormais un Sosie du bureau de Louis X'V, et, s'il est exposé à Bethnal-Green, près des merveilles de sir Richard Wallace, on ne saura dire en les comparant quels sont les véritables ouvrages de bronze de Philippe Cafïieri et les plus fines marqueteries de Riesener ' .
S'il sait copier avec une prodigieuse habileté, M. Dasson apporte en ses compositions, je l'ai dit, une perfection non moins grande; sa mignonne table Louis X'V! est un poème de grâce et d'esprit.
La plaque de jaspe fleuri, curieux ouvrage de lapidairerie qu'encadrent des bandes de jaspe rouge, est supportée par quatre pieds en forme de cariatides qui représentent les Saisons, et sur les quatre faces, à travers des frises ajourées, transparaissent des plaquettes de lapis. Tout ce fin tra-
I. Voir à ce sujet les notes de M. .T. GuifTrcy sur le meuble du Louvre. — Paris, 1877, page 135.
Les Ciiffieri.
vail de bronze est ciselé d'un outil précieux qui a des rondeurs charmantes; — c'est encore un bijou pour l'Angleterre : lord Dudley l'a acheté.
La cheminée n'est pas moins belle. Deux frileux enfants de marbre blanc se tiennent aux côtés de l'âtre et s'enlèvent en blanche transparence sur la nuance tranquille du marbre bleu turquin dont est faite l'architecture générale. Cette douce harmonie est complétée par les bronzes ciselés et dorés qui bordent les lignes et encadrent un bas-relief de marbre blanc.
Comme la cheminée, c'est dans le goût Louis XVI qu'est exécuté le bureau à cylindre dont les beaux laques du Japon, habilement courbés, sont montés dans des cuivres du plus ûn travail. C'est encore du môme style qu'est la pendule et, si dans son ordonnance elle rappelle la belle pièce de la collection Léopold Double, nous préférons celle de M. Dasson. Les trois figures de femmes, que n'aurait pas désavouées Clodion, ne sont pas groupées comme celles du maître en des attitudes symétriques; elles portent par un mouvement naturel la sphère sur laquelle deux enfants se penchent et indiquent les heures inscrites sur des cercles tournants.
On le voit par ces ouvrages, le bronzier se transforme, il marie les cuivres au bois, aux marbres, aux laques; il devient orfèvre quand il cisèle d'adorables chandeliers d'argent et, par un retour aux travaux d'architecture, il taille dans une superbe borne de granit rose rapportée d'Italie, quatre colonnes qu'il coiffe de chapiteaux en bronze doré et dont il forme un splendide portique autour de ses merveilles. M. Dasson est donc un artiste du meilleur titre.
Si la place ne nous était mesurée, nous pourrions nous étendre bien longuement sur ces productions d'un goût si charmant. Nous renvoyons notre lecteur aux reproductions , qu'a fait exécuter la Gaiette, du bureau de Louis XV, du bureau avec laque, de la cheminée et de la petite table Louis XVI avec bronzes dorés. Bien que ne suivant pas les mêmes sentiers que M. Dasson, quoique sacrifiant au décor cette précieuse recherche du joli, la maison Denière peut être citée parmi celles qui se préoccupent le plus des qualités meublantes des bronzes. Riche en matériaux, disposant de nombreux modèles, d'éléments accumulés depuis longtemps, elle entreprend en France, en Angleterre, en Espagne, l'installation des plus riches hôtels. Son luxe un peu voyant convient aux vestibules de palais, aux grands salons d'apparat. C'est de la petite monnaie de Versailles, mais ces richesses à la Louis XIV n'ont pas les fines élégances dont nous parlions plus haut, les ornements ne se marient pas au meuble et n'épousent
pas les formes chantournées des bois avec la scrupuleuse exactitude des cuivres de Beurdeley et de Dasson. C'est un décor franc, un peu brutal, mais bien coupé de tons, solidement doré, avec des oppositions de marbre, d'ivoire, de bronze noir et de bronze patiné. Un homme jeune, Victor Ducro, consacre à la vieille maison ses crayons et ses ébauchoirs; c'est de lui que sont les torchères Louis XIV, la très belle rampe en fer forgé et bronze doré, qui mérite une mention toute spéciale, de lui encore la con-
sole chinoise qui dénote une liberté et une franchise d'invention très particulières, de lui enfin les deux cheminées Louis XIV et Louis XVI, qui sont de bons morceaux.
Quiconque voudrait aujourd'hui meubler son hôtel trouverait dans la classe 25 un large choix de cheminées de marbre et de bronze ; il y en a dans chaque alvéole de cette longue galerie et, sans nous arrêter maintenant à décrire celles que nous allons revoir chez Barbedienne ou chez Servant, nous notons au passage, après les cheminées de Dasson et de Denière, celle de Lerolle, celle de Martinet, qui est d'un bon style; la jolie cheminée de marbre blanc dessinée par Ringel et exposée par MM. Dagrin
338 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION,
et Casse; dans ses logettes s'inscrivent deux élégantes figurines du Sansovino ; les lignes d'architecture en sont pures et rappellent la belle époque de la Renaissance italienne; malheureusement Tare du centre trop fermé donne au foyer Taspect d'une porte, et Fensemble de Tédicule tient plus de la façade d"un palais que d'une cheminée. Une autre, dont la large ouverture ne prête pas à de telles méprises, est celle que nous présente la Compagnie anonyme des bronzes, de Bruxelles; l'architecture en est belle et la construction de marbres rouge et noir est revêtue de bronzes fins aux patines mordorées. Je signale ce morceau aux amateurs, bien que je n'en sois pas arrivé encore à parler des produits étrangers, parce que je crois qu'il y aurait bénéfice à sortir des redites des styles Louis XI'V', Louis X'V et Louis XVI, pour emprunter à l'art flamand, et à ce goût d'un charme étrange qu'y avait introduit l'occupation espagnole, des éléments nouveaux. Bruges et Anvers possèdent des chefs-d'œuvre du genre qui prêteraient au travail de la pierre, du bois et du métal, des modèles de premier ordre.
La maison Cornu et C% à laquelle nous allons revenir, expose également une cheminée monumentale, un des meilleurs types en ce genre et nous en trouvons d'autres chez Lévy, chçz Lemaire, chez J. Graux, etc. La fabrique de bronzes qui, sous l'Empire et la Restauration, commença ses premiers essais par des pendules et des flambeaux, s'est emparée, on le voit, de la cheminée tout entière; elle la construit en marbre et en cuivre, elle la meuble aussi et il est des spécialistes qui font des landiers, des chenets et des garde-feux une étude spéciale et ont, à cet accessoire du mobilier, dépensé autant de talent qu'en mettaient les artistes du xvi' siècle à modeler les grands chenets de la collection Soltykoff ou ceux que possède M. Louis Fould.
M. Bion Favier et M. Bouhon ont de charmants modèles en ce genre, et nous signalons dans les expositions de M. Bodart et de M. Morisot de grands landiers en fer forgé, qui, s'ils ne sont imités de ceux du Musée, occuperaient dignement leur place sous les hautes cheminées de l'hôtel de Cluny.
Le métal qui conserve et retient les bûches du foyer porte aussi la lumière; c'est de bronze ou de fer qu'on fabrique les lustres, les lanternes ornées, les torchères et les lampes suspendues, et la maison Gagneau et C'% dont c'est la spécialité, a fait pour la création de certains modèles de remarquables efforts.
C'est de Piat et de Robert que sont ces créations nouvelles, et ces
LES BRONZES AU CHAMP DE MARS. 35g
artistes, dont nous allons trouver partout les noms, ont apporté dans la composition des divers accessoires de Téclairage une logique de formes,
TABLE DE STYLE LOUIS XVI, EN MARBRE Et ËN BR0N2E DORE, COMPOSEE ET EXÉCUTÉE
PAR M. DASSON.
(Exposé par M. Dassoii. — Dessin de M. Bo)ilvin.)
une ampleur de lignes, une grâce de détails qui, alors surtout que les pièces sont exécutées avec le précieux des échantillons exposés, classent parmi les meilleurs types du mobilier français ces lampes et ces lustres. Lacarrière et Delatour visent à de tout autres proportions et ces fournis.
36o LWRT MODERNE A L^EXPOSITION.
seurs ordinaires des travaux de la ville savent exécuter les appareils d'éclairage les plus considérables, ils Font prouvé en fabriquant Ténorme lustre de TOpéra, d'après les dessins de Garnier : leur exposition témoigne pourtant d'une certaine habileté et d'un goût très pur dans les bronzes d'éclairage destinés à l'habitation privée.
Ces monuments suspendus d'où tombe la lumière exigent, s'ils ne sont agrémentés de cristaux taillés en larmes et en prismes, des rondeurs et des facettes de métal poli pour refléter les feux. Le papillotement s'éteint dans les dorures et les patines, il s'éveille au contraire par les reliefs avivés du cuivre jaune, et nous louons les frères Lerolle d'avoir conservé cet alliage de la fonte dont leur père avait ramené la mode. Certains se plaindront des empâtements du détail, des imperfections de la monture, des inégalités des ajours; j'imagine que M. Emile Lerolle, qui dessine et conduit ses ouvriers et ses sculpteurs, connaît aussi ces défauts et que, s'il les sacrifie au décor, c'est une des conditions voulues de son ensemble. — 11 s'est cantonné dans le style Louis XIII, il en a imité les lourdeurs, les ornements feuillus, les masses épaisses, rompues par de gras repercés. Un ciselet précieux qui borderait ces ornements-là, une lime patiente qui régulariserait ces mailles, leur feraient perdre le moelleux qui en est le charme. Ce n'est pas dans une pleine lumière qu'il faut juger ces cuivres, non plus que dans l'entassement d'un étalage où ils se nuisent entre eux; ces bronzes d'ameublement ne prennent de valeur qu'en place et, qu'il s'agisse d'un lustre Louis XIII, d'un cartel Louis XIV, d'une lampe orientale, d'une grille ou d'un grand vase, c'est dans la pénombre discrète de l'appartement, parmi les tentures, les bahuts, les cuirs gaufrés, les épais tapis, qu'il les faut voir. — Je viens de nommer au hasard quelques-uns des plus jolis objets exposés par Lerolle et je me les représente piquant de points d'or le fond sombre d'un intérieur hollandais, comme fait, dans le tableau de Gérard Dov, le lustre de cuivre pendu au-dessus de la Femme hydropique.
La petite fabrication a grandement abusé de ces cuivres polis, il est vrai, et les procédés peu coûteux d'une telle exécution, joints au bon marché de la matière, ont tenté les bronziers de bas étage. — Ces cuivres ne conserveront la faveur des gens de goût que par la beauté des formes et Tentente de rorncment, de même que dans les plats estampés dont la manufacture d"An^•ers inonde les boutiques, quelques-uns seulement seront prisés, dont les bons-creux dénotent la façon d'un artiste.
On pourrait, choisissant chez M. J. Graux son grand lustre, chez
LES BRONZES AU CHAMP DE MARS. 36i Marnhyac ses torchères, chez Barbedienne ses cadres de miroir, ses tables, sa colossale horloge ou ses bronzes les plus mignons, chez Sevenier ses jolies imitations Louis XVI, chez Servant ses lampadaires, chez Perrot le guéridon de Piat ou la toilette, on pour- ^ rait, dis-je, pousser plus loin la démonstration que je tentais au début de cet article et prouver que le bronzier sait atteindre à l'art sans rien emprunter à la statuaire, qu'il peut garder un rôle intéressant, tout en se renfermant dans les données du mobilier, que nos mœurs enfin, nos petits appartements et notre amour du confortable offrent à Tart du métal des motifs aussi souples, aussi variés, aussi charmants que les grands salons de Versailles et les boudoirs de Louvecicnnes.
Mais il est mieux de poursuivre notre promenade chez les bronziers et, ne pouvant donner une mention à chacun des 1 5o ou i6o fabricants français qui figurent au Champ de Mars, de trier les plus habiles ou ceux qui nous fourniront quelque sujet de comparaison.
Peut -on mieux faire que de visiter d'abord M. Barbedienne? — En entrant on s'incline. Nous sommes chez l'un des princes de l'industrie, le roi du bronze, le vulgarisateur de l'art; sa maison est un temple où les dieux de Thistitut consentent à habiter ; dans son bureau où trône la Vénus de Milo, ce bronze premier-né de la maison, qui en est devenue la patronne, dans son bureau, les maîtres du ciseau s'humanisent et acceptent, en échange d'une part de bénéfice, de livrer à l'industrie leurs œuvres les plus aimées.
Barbedienne est aujourd'hui une des gloires françaises, il occupe au sommet de cet art industriel dont on a fait un mot nouveau, sinon une chose nouvelle, une place universellement enviée. — II n'est dans aucune profession, dans aucun pays un homme qui par les mômes chemins ait acquis une telle renommée; il jouit de son vivant de cette gloire pure qu'ont eue seulement après leur mort quelques privilégiés parmi les maîtres de l'outil.
CARIATIDE DÊ lA TAntR LOUIS XVI DE M. DASSON.
Aussi, pauvre critique, dois-je trembler de parler haut. Admirer, admirer encore, le dire et le répéter, c'est affaire à la foule : il me faut chercher les fautes ou expliquer les beautés ; je vais essayer.
Au centre du salon, élevé sur des dalles de marbre, protégé par un dais de velours habilement éclairé par une lumière frisante, se dresse un monument aux tons dorés, aux reflets d'émail, dont la silhouette découpée s'affile par le sommet et se termine en de légers clochetons. — Quand je vis pour la première fois cet édifice de bronze, plus fin qu'une dentelle, plus précieux qu'un bijou, moi orfèvre je restai étonné, ravi, suivant de l'œil les pures arêtes, appréciant en ouvrier les montures, goûtant en connaisseur les émaux et les ciselures et subissant sans m'en défendre la magie de ce merveilleux ouvrage. Une bonne femme de la campagne qui passait près de moi rompit le charme : « La belle église! » dit-elle; elle se signa, je crois, comme devant une châsse et, par sa naïveté, elle me fit comprendre la faute originelle de ce monument qui est en réalité une horloge, mais où rien n'indique au vulgaire la destination. — 11 y a bien un cadran, mais si petit, si perdu dans l'ornement, et le pendule qui oscille dans la baie du premier étage est si menu, comparé à l'ensemble, que je cherche en vain l'utilité des autres parties de l'édifice. Quoi ! c'est pour loger un mouvement de ce calibre qu'on a fait un si grand ouvrage, c'est pour une pièce d'horlogerie banale qu'on a dépensé 3oo, 000 francs de recherches, d'invention, de travail et de goût, et on n"a pas songé à s'enquérir d'un horloger pour créer une grande âme à ce grand corps et pour raconter dans un perpétuel mouvement, non plus l'heure qui passe en sonnant, mais tout ce que dit un régulateur de six pieds carrés, le jour, le mois, l'année, la révolution des astres, le chant du coq et la tombée du jour. Strasbourg avait, en iSyS, un Conrad Dasypodius pour exécuter son horloge et Paris n'a pas, trois cents ans après, trouvé un horloger digne d'une œuvre qui porte son blason.
L'horloge serait un splendide tabernacle, méritant, par sa richesse et par le travail de l'orfèvre, de surmonter l'autel d'une cathédrale ; — le cylindre du mouvement ferait place au manchon de cristal où l'on enferme les reliques d'un saint ; — Diane et Apollon seraient remplacés par deux figurines non moins belles, non moins sveltes, non moins élégantes : une Vierge et un saint Jean ; — les génies assis deviendraient des anges ; — les émaux limousins ne raconteraient plus l'histoire des dieux du jour et de la nuit, mais quelque sainte légende, et Serres, l'habile émailleur, corri-
gérait la faute légère qu'il a commise d'encadrer des émaux du xvii' siècle dans une architecture Louis XII ; — enfin, sous l'arche qui porte toute
la construction, sous ce pendentif qui coupe la ligne sans occuper le grand vide, on coucherait l'image sculptée en bronze ou en ivoire du saint, à
moins que T Église au temps de Jules II et de Léon X n'ait pas eu un bienheureux digne d'être logé dans un si beau temple.
J'ai voulu, tout en commençant, critiquer la seule chose où je trouvais à reprendre, et il se trouve que c'est à la maîtresse pièce que j'ai dû m'attaquer, non pour son exécution, elle est parfaite, non pour les détails, ils sont bien trouvés et bien traités, niais pour la conception première et pour Tarchitecturc, qui, grandie aux proportions d'une église de pierre, manquerait de solidité. Il ne faut pas forcer son talent, et Constant Sévin, qui est le premier ministre de Barbedienne, le maître dessinateur de la maison, a dû le premier sentir la difficulté d'une telle entreprise. — Nous le trouverons irréprochable dans les œuvres de moindre dimension,
La bibliothèque Renaissance, de bronze doré et d'ébène, que nous connaissions déjà, nous a encore charmé, et les deux cheminées de marbre et de bronze ont, grâce aux émaux de Serres, un ragoût de couleur que n'ont pas celles que nous avons vues précédemment. Nous aimons les beaux vases composés par M. Levillain dans le goût de l'antique : voilà de l'art sérieux, noble et gracieux tout ensemble. C'est une des plus heureuses innovations du bronze, car ce retour aux saines traditions, à la règle, marque une renaissance dans l'industrie que nous étudions.
Deux pièces très osées encore sont les grands cadres de bronze des miroirs. Empruntés à cet art français dont Etienne deLaulne fut l'un des maîtres les mieux inspirés, ils sont de purs types de la Renaissance au temps de Charles IX, mais ils étonnent en ce que ces délicatesses de ciselure étaient restées le propre du bijou plus que des cuivres. Jamais le bronze n'avait atteint à de telles finesses; les figures s'y mêlent aux ornements et aux cuirs : c'est le cadre d'un camée dix fois agrandi, c'est une hardiesse que je crois heureuse et c'est une nouveauté, bien que l'idée en soit prise à un maître ancien.
Le goût particulier à M. Barbedienne et à Constant les pousse d'ailleurs dans la voie de l'orfèvrerie, et si nous avons trouvé Çhristofle et Poussielgue-Rusand travaillant autant en bronziers qu'en orfèvres, nous affirmons qu'ici le cuivre est fondu, moulé et ciselé avec le même amour que l'argent. L'horloge et les cadres sont de la pure orfèvrerie par le fini du travail, et voici des vases qui sont de Torfèvrerie tout à fait : — c'est une coupe d'argent repoussé avec des branches de mûrier, — ce sont des flambeaux Louis X\'l et tout un délicieux service à boire, dont les vases sont enguirlandés de branches fleuries ; n'est-ce point là une réminiscence heureuse du vase d'AIesia que conserve le Musée de Saint-Germain et dont je vois
U ClUfON.
JEANNE d'arc, par M. C H A P U.
(Exposée par M. Barbedienne.)
chez Rarbedienne une exacte copie? — Des végétations attachées par un simple lien sur un pot de terre, voilà le modèle; combien d'autres inspirations charmantes trouverait l'orfèvrerie par un tel retour à la simplicité !
Ces ouvrages d'argent étaient Tœuvre de Désiré Attarge, Thabile ciseleur que nous avons récemment perdu. — D'autres, plus que lui, ont eu le don de composer les motifs de leurs travaux; quelques-uns que j'ai nommés savent mieux interpréter la figure humaine ; mais il n'est pas d'outil qui ait caressé comme le sien le grain du métal, aucun ciselet n'a donné à l'argent une peau plus soyeuse, un chairé plus délicat. — J'en parle avec autorité, moi qui l'ai connu dans la force de son talent, alors qu'il ciselait les compositions de mon père et que M. Barbedienne n'avait point encore songé à se l'attacher. Le nom d' Attarge mérite d'être inscrit entre ceux de Vechte et de Fannière.
C'est à Cauchois à présent qu'appartient le soin de conduire l'atelier de ciselure de la rue de Lancry, non pas pour les fins travaux qui sont du domaine de l'orfèvrerie, mais, au contraire, pour les larges retouches du grand bronze.
A ce propos, nous avons remarqué, nous tous qui cherchons dans un bronze l'expression de la vie et la main de l'artiste créateur, nous avons remarqué, dis-je, l'immense progrès réalisé depuis quelques années par Barbedienne d'abord, par quelques-uns de ses émules ensuite. Les statuettes n'ont plus ces surfaces polies, poncées, usées par d'ignorants ouvriers, qui, sous le rifloir et le papier d'émeri, effaçaient le modelé des chairs ou ratissaient les draperies. Un moulage plus fidèle, une fonte mieux surveillée et des patines plus transparentes ont, avec les progrès de la ciselure, réalisé cet important résultat'.
M. Barbedienne n'a exposé que peu de figures, mais les qualités que je signale y sont frappantes : — la grande statue d'Auguste du Vatican et la Vénus de Milo pour l'art antique ; — et pour l'art moderne : le Louis XIII, de Rude; — \3i Jeanne d'Arc et la Jeunesse, de Chapu; — le buste de M^' Darboy, de Guillaume ; — le Chanteur florentin, le Saint Jean-Baptiste, la Charité le Courage militaire, de Dubois; — l'Éducation maternelle, la Vierge au lis et la Alusique, de Delaplanche; — les deux David et le Gloria victis, de Mercié : — voilà tout. — C'est un choix heureux, il est vrai, et le Gloria victis, que je nomme en dernier, est entre toutes ces
I. On appréciera ces qualités dans l'exposition spéciale des bronzes de Baryc, ouverte par .M. Rarbedienne dans une annexe, et dont nous avons négligé de parler.