‹ L'art moderne à l'Exposition de 1878Chapitre 82 sur 117 · PAR M. PAUL DUBOIS · texte numérisé non relu

PAR M. PAUL DUBOIS

Barbedienne.)

œuvres celle où se révèle le mieux le rôle du bronze; on comprend, en la comparant aux autres statues, que celle-ci a été conçue pour ce métal et les autres pour la pierre; que Tairain seul permet ces délicatesses, ces membres débarrassés des draperies, ces fines chevilles; — qu'il est solide et nerveux enfin sans empâtement. — Mais ce qu'on trouve partout, et notamment dans les figures du tombeau de Lamoricière et dans le Louis XIII, c'est la marque du doigt sur la terre, c'est ce pétrissage de la matière que n"a pas ellacé le rilloir : une heureuse couleur chaude, transparente et mate tout ensemble, comme si la peau du métal mordorée par la fournaise avait conservé les moiteurs de la transpiration.

Une autre patine que je signale parce que je Tai vue aujourd'hui pour la première fois, c'est la teinte de porphyre dont on a revêtu quelques objets de petites dimensions; — cette oxydation, obtenue sans doute par le séjour de la pièce dans un moufle, ressemble aux patines de Christofle et prendra dans les bronzes d'art un rôle avantageux si elle résiste à l'air. Avec les patines, il serait à propos de parler ici des fontes obtenues sur nature par Garnier, l'habile mouleur qui a si bien réussi les crustacés, les plantes et les insectes fondus sans retouche; — nous y reviendrons plus loin en parlant du Japon.

J'arrive à l'émail, non que je puisse traiter à fond un tel sujet, mais comme MM. Christofle et Bouilhet l'ont tenté dans l'orfèvrerie, M. Barbedienne a recherché pour le décor du bronze les procédés du cloisonnage; — Tard a aidé les premiers et Thesmar a fait pour le second quelques beaux ouvrages.

M. Barbedienne avait conçu ce projet en maniant les vieux cloisonnés de la Chine, mais il ne pouvait se faire le copiste esclave des artistes du Céleste Empire, il ne voulait pas demander non plus comme Reiber aux Japonais leurs dessins; il rêva d'employer à un décor français les procédés d'émail à cloisons rapportées.

Thesmar mit en œuvre les moyens qu'il lui donna, et tout Paris a vu les grands plateaux où il a dessiné avec des fils d'or et peint avec des verres colorés le faisan doré et les canards. — Nous donnons le dessin d'un de ces plats. — La qualité des émaux est excellente et nous ne prononcerons pas entre l'orfèvre et le bronzier ; mais si parfois Christofle copie de trop près les albums de Kioto', Barbedienne a de nos papiers

I. C'est à Kioto, dans la province de Musashi, que les Japonais publient les estampes dites de Nishiki-F..

lOUlS XIII, PAR RUDF,

(Exporé par M. Baib.xienne.)

peints le procédé décoratif, et la glaçurc du feu, le chatoiement de Témail ne suffisent pas à détruire cette ressemblance.

Thesmar, qui s'est affranchi de toute direction, qui travaille seul et expose en son nom, a exagéré ce défaut. — Il a cru atteindre à de meilleurs effets en nuançant ses pâtes, en les fondant par des demi-tons : il a simplifié le tracé des lignes, mais le résultat est mauvais. La fine maille d'or ou de cuivre qui dessinait les alvéoles de son réseau brillant conservait une richesse qu'on regrette, et l'émail, en dépit de la difficulté vaincue, n'a guère plus d'attrait qu'une faïence peinte ou qu'une plaque de porcelaine habilement traitée.

Un artiste d'un grand mérite, c'est M. Serres; je l'ai déjà nommé plus haut. C'était un enfant de la bijouterie; son goût pour le dessin attira sur lui l'attention du patron; un riche négociant devina ses aptitudes, lui donna des maîtres; il apprit l'émail, s'adonna avec passion à l'étude et fit d'abord de petites plaques dans la manière de Boucher, qui furent montées en bijoux et eurent un certain succès. Barbedienne vit ses travaux, l'employa, et, séduit par ce talent naissant, se l'attacha exclusivement. Depuis, Serres travaille sans relâche; c'est un passionné dans son art : il est le rival de Claudius Popelin, de Meyer et de Courcy. Il ne procède pas ainsi qu'eux. Minutieux comme le dernier, il n'a pas de Claudius la grâce italienne, non plus que les hardiesses et les croustillantes lumières du second. Meyer et Popelin modèlent leurs blancs à la spatule, ils pratiquent l'émail à la facondes vieux Limousins; Serres, au contraire, ménage son blanc et donne à ses camaïeux une peau plus lisse, des effets plus adoucis; il emploie peu ou point les paillons, et cependant il obtient, quand il le veut, de puissants effets de couleur, comme dans la Sainte Famille, remarquable tableau d'émail auquel Barbedienne a fait un digne cadre. Une très petite partie de l'œuvre de Serres est exposée au Champ de Mars, et l'on jugera, par la qualité et par la quantité des pièces, du mérite de l'artiste et de l'opiniâtreté du travailleur.

Nous n'en disons pas plus sur les œuvres exposées par Barbedienne, et n'y ajoutons pas un éloge qu'il appartient à un autre jury de lui décerner publiquement; mais, puisque nous avons parlé des émaux appliqués aux bronzes, nous nommerons M. E. Cornu. Celui-là a plus qu'aucun cherché la coloration, non seulement en copiant par un procédé de fonte les champlevés et les cloisonnés byzantins, mais surtout par l'emploi des marbres onyx d'Algérie. C'est lui qui habillait de marbres bigarrés et veinés les négresses et les Arabes de Cordier; il a fait

LES BRONZES AU CHAMP DE MARS. Sjr ainsi quelques heureux essais à l'imitation des sculptures polychromes des anciens, mais il a peut-être abusé de cette lapidairerie dans la mon-

Page 1